Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Deux livraisons de « Francofonia » sur la littérature africaine

Francofonia est une revue académique italienne basée à l’Université de Bologne et dirigée par Maria Chiara Gnocchi. Consacrée aux littératures francophones, cette revue biannuelle publie des articles rédigés en français (à l’exception de quelques comptes-rendus d’ouvrages) par des auteurs dont le choix est commandé par le thème de chaque numéro. L’on ne saurait trop la recommander (s’ils ne la connaissent pas déjà) à nos lecteurs intéressés par la littérature en tant que discipline universitaire.

Les thèmes traités dans Francofonia font preuve d’un éclectisme de bon aloi. Pour s’en tenir aux plus récents : « Francophonies barbares » (n° 70), « Kalisky l’intempestif » (n° 71), « Rimbaud le voyant » (n° 72), « Le conte de fées français » (n° 73), « Le concept de genre a-t-il changé les études littéraires ? » (n° 74), « Simenon et l’Italie » (n° 75).

Les deux dernières livraisons portent sur l’Afrique, cette portion du globe que les personnes concernées nomment de plus en plus souvent « le Continent », une pratique qui mériterait à coup sûr une (psycho)analyse. Mais cette question n’est évidemment pas celle qui retient les auteurs des deux numéros en question. Le n° 76 (167 p.) s’intitule Les enjeux de la mémoire dans la littérature et les arts contemporains de la République Démocratique du Congo et le n° 77 (222 p.) 60 ans après le Deuxième congrès des écrivains et artistes noirs (Rome, 1959) : l’héritage.

Dans les deux cas, il y a du grain à moudre et l’on ne peut que recommander à nouveau aux lecteurs intéressés par ces thèmes de commander la revue[i]. Le n° 76, dirigé par Eloïze Brezault (Univ. Saint-Lawrence), qui est donc consacré au Congo ex-belge, réunit sept articles (hors introduction). En toute subjectivité, nous avons retenu celui de Katie Tidmarsh (Univ. Paris-Diderot) consacré à Tram 83, le roman de Fiston Mwanza Mujila (2014) qui a fait l’objet d’une adaptation théâtrale dont Selim Lander a rendu compte ici même[ii]. K. Tidmarsh pose bien la problématique de toute écriture africaine contemporaine : « Comment écrire son pays et son histoire quand se posent le besoin d’assimiler le passé difficile d’un pays comme [ici] le Congo, les attentes capricieuses d’un lectorat étranger, et le risque de confirmer les clichés de l’Afrique de la misère ou de la violence ? » (p. 52) : la quadrature du cercle ! L’article explique assez bien cependant comment F. Mwanza Mujila réussit à faire une œuvre « entre indignation et titillation » (p. 58) décrivant « un présent cacophonique et carnavalesque, où ce qui compte sont les ‘choses qui n’existent qu’entre un excès de bière et l’intention de vider sa poche qui exhale les minerais de sang’ (Tram 83, p. 14) » (p. 57).  Cet article est complété par un entretien de F. Mwanza Mujila avec E. Brezault où le premier explique qu’il a cherché « un langage théâtral pour rendre compte de ce huis-clos [celui du bar nommé Tram 83], de cette performance et donner cœur à ce chaos » (p. 141).

Le n° 77, dirigé par Bernard Mouralis (Univ. Pontoise) et Natalia Raschi (Univ. Pérouse) rassemble cinq contributions (toujours hors introduction) parmi lesquelles on retiendra en particulier celle de Jean Derive (Univ. Savoie) qui propose une périodisation de la création romanesque africaine en trois phases : l’écriture académique (1950-1970), la « tropicalisation » du français (1970-2000), enfin l’écriture « décomplexée » (XXIe siècle). L’article de Florian Alix (Sorbonne) sur les figures du leader africain dans la littérature a également attiré notre attention. On regrette, en passant, que l’auteur ne s’attarde pas davantage sur le cas des littérateurs devenus leaders comme Senghor (Sénégal) et Césaire (Martinique). Service du peuple ou trahison des élites chez les hommes de lettres africains ? La question, qui vaut également pour d’autres écrivains africains, mériterait d’être inscrite au sommaire d’un futur numéro de Francofonia (ou d’un autre revue).

[i] 52 € le numéro papier (hors Italie). 76 € l’abonnement en ligne (deux numéros).

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-apercus-des-francophonies-en-limousin-edition-2017/

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2 Responses to “Deux livraisons de « Francofonia » sur la littérature africaine”

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