Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Innover pour mieux se retrouver : Jean-Jacques Mancardi et Christine Barras

Les lecteurs de Mondesfrancophones se souviennent peut-être de ces deux sculpteurs qui ont déjà fait l’objet d’une chronique[i]. L’un est le maître, l’autre l’élève. Ils travaillent côte à côte les mêmes matières. Leurs manières, leurs sujets ne sont pas moins très différents, à l’image de leurs sensibilités.

img_6188Celle de J.-J. Mancardi est puissante. La femme est son sujet de prédilection. Il modèle de préférence des corps tronqués, mutilés mais non dépourvus de sensualité, des visages incomplets aux traits pourtant délicats. Ces fragments qui appartiennent à des corps jeunes ou moins jeunes, sveltes et fermes ou chargés du poids des ans, dégagent tous un érotisme discret. A côté de ces œuvres comme exhumées d’un champ de ruine surgissent du marbre quelques bustes, quelques visages intacts, très purs, des madones du Cinquecento qui n’auraient pas été complètement dégagées de leur gangue de pierre, sculpture qui restera à jamais inachevée, une façon de souligner le geste de l’artiste. Ces visages traduisant une méditation rêveuse, proche de l’extase, contrastent étrangement avec les peintures, toujours de modèles féminins, de J.-J. Mancardi. Son pinceau est plus coquin que le ciseau, les jeunes filles, qu’il dessine promettent un autre paradis que celui des madones.

img_3115Les œuvres de Christine Barras respirent la douceur, la tendresse. Elle s’est longtemps cantonnée aux oiseaux, petits de préférence, des moineaux qu’elle sculpte dans la pierre avec un soin méticuleux, qui font corps avec la colonne de marbre sur laquelle ils sont perchés. Petits êtres graciles et gracieux, d’un réalisme si étonnant qu’on ne serait pas surpris si l’un d’eux, soudain, prenait son envol. Elle a récemment élargi sa palette en sculptant des figurines humaines, tantôt isolées tantôt en couple. Mais la grande innovation – qui concerne également J.-J. Mancardi – est ailleurs.

img_2989Sans abandonner la taille directe dans le marbre (blanc) de Carrare ou le marbre (noir) de Belgique, les deux artistes se sont récemment convertis au bronze à la cire perdue, gagnant ainsi une liberté que le sculpteur armé de son seul ciseau n’aura jamais, et donc la possibilité de varier infiniment le motif. Cela se traduit, en particulier chez Mancardi, par l’apparition de ce que l’on peut considérer comme des séries, à ceci près qu’on ne pense pas ici aux tirages d’exemplaires en série à partir d’un même moule (pratique tout-à-fait normale avec le bronze), dont la patine peut varier mais dont la forme est rigoureusement identique d’un tirage à l’autre. Mancardi, quant à lui, expérimente sur la cire et produit sur un même sujet des variations sensiblement différentes les unes des autres. Lors d’une exposition récente, il présentait ainsi une longue série de bustes féminins de taille modeste (une vingtaine de cm de haut. Toujours des bustes tronqués, mais c’était merveille de constater combien une petite modification –  le niveau où le visage est coupé, un début d’épaule présent ici et absent là, le bassin qui se prolonge ou pas, les reins plus ou moins cambrés – change notre perception du sujet et comment notre œil sélectionne immédiatement dans un ensemble a priori homogène la forme qui lui convient le mieux.

fullsizerender-1La cire incite par ailleurs à des audaces nouvelles. On en voudra pour preuve la grande figure (hauteur 1 m) dévoilée lors de la même exposition. Pour la première fois à notre connaissance (en dehors des esquisses et des peintures), Mancardi s’est attaqué à la représentation d’une femme en pied. Oh, elle n’a qu’une jambe et encore celle-ci est-elle faite de deux morceaux recollés. Et elle est privée de bras. Et sa tête s’interrompt en dessous des yeux. Cela n’empêche pas que l’effet soit saisissant. Le bronze percé ici, boursouflé plus loin, verdi comme à la suite d’une lente oxydation, rend encore plus palpable que le marbre la ressemblance avec une statue très ancienne qui aurait mal résisté à l’usure du temps, une sculpture pourtant immédiatement perçue comme contemporaine. Sa statue sur (un seul) pied n’est pas figée. Regardons-là de plus près ; prenons notre temps. Privée d’yeux, elle nous regarde, elle nous sourit ; elle se déhanche, elle danse pour nous ; à croire qu’elle a retrouvé les bras et la jambe qui lui manquaient ; elle est à la fois très vieille et toute cassée et dans la gloire de ses vingt ans ; elle est vivante aujourd’hui dans le monde fantasmatique où, sans comprendre comment, à force de la contempler sans doute, elle nous a entraîné.

img_5535Dans l’exposition qui se tient actuellement à la Galerie des Arts d’Aix-en-Provence, Mancardi présente des bustes en bronze presque à l’échelle 1 avec des visages moins incomplets que dans l’exposition précédente, ce qui permet d’admirer la douceur des traits, la grâce exquise qui se dégage des figures tant masculines que féminines. Il y a dans ces statues quelque chose d’ineffable, une nostalgie qui semble provenir d’une lointaine antiquité, comme s’il s’agissait non de pièces modernes mais d’œuvres mutilées récemment exhumées d’un champ de fouilles.

 

Chrisitne Barras et Jean-Jacques Mancardi, Galerie des Arts, Aix-en-Provence, du 16 au 29 septembre 2016.

[i] http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/jean-jacques-mancardi-modernite-du-classicisme/

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