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“La lapidation et autres récits créationnistes” de Carino Bucciarelli,

La prose de Carino Bucciarelli, romans et récits, s’inscrit dans le réalisme magique ou, pourrait-on dire, le fantastique réel. Jean Ray en fut un des meilleurs représentants ; pour lui, le fantastique était l’intrusion de l’irrationnel dans le réel et la mise en danger de notre monde familier : « La rencontre de notre niveau de réalité avec une dimension autre, inconnue, qui met en cause, le plus souvent de manière violente et catastrophique, les fondements mêmes de notre monde quotidien. »

Le réalisme magique semble proche du fantastique. Les deux genres partagent l’idée d’un surréel intervenant dans le réel. Mais sa nature est différente : un élément choc, une intrusion violente et épouvantable dans le quotidien (le fantastique) ; la présence du mystère, du bizarre, de l’incompréhensible, de l’inconnu, intégrés dans notre univers comme une autre facette du réel. « Ce surréel exprime une vérité non transcendante puisqu’inscrite au cœur du réel » (Joseph Duhamel).

Le fantastique réel propose une vision du monde particulière où le réel intègre les antinomies : le rationnel et l’irrationnel, la réalité et le rêve, le réel et l’imaginaire. Il trouve ses prémices en Maeterlinck, dans le fantastique et le merveilleux qu’il va absorber par la suite. Il donne au réel une atmosphère de rêve, de magie. Le réalisme magique se distingue ainsi du fantastique, il ne fait pas peur, n’est pas terrifiant, le merveilleux fait partie du réel.

Certains romanciers belges contemporains, tel Carino Bucciarelli, se retrouvent dans cette esthétique du fait de l’atmosphère étrange où le rationnel coexiste avec l’irrationnel. Leurs thèmes sont la disparition et l’identité, le genre romanesque à plusieurs voix narratives, plusieurs récits qui s’imbriquent les uns dans les autres, comme dans le roman de Bucciarelli « Nous et les oiseaux » (plusieurs disparitions de femmes ayant le même prénom). Le cadre, l’intrigue, les personnages appartiennent au présent, au réel quotidien. Le temps et le lieu sont bien précis. Du quotidien connu, on bascule soudainement dans un ailleurs différent, on est dans un réel transformé par la présence d’objets et d’oiseaux étranges.

Les romanciers se détournent de la psychologie, leur intérêt ne va pas vers l’exploration des sentiments des personnages, mais vers le fantastique de leurs aventures qui les emportent hors du quotidien. Ils glissent d’un réel familier vers un irréel où le rationnel ne fonctionne plus. La réalité banale se transforme dans le sens où le bizarre, l’irrationnel, le merveilleux, le réel coexistent sous une nouvelle forme ayant l’apparence d’un réel plus complexe, mais il ne fait pas peur, ne provoque pas de ruptures, accepte les antinomies. La perception des personnages est sensorielle, tout ce transforme sous leur pouvoir, le réel se prolonge dans l’irréel de l’imagination.

Après le roman « Nous et les oiseaux », Carino Bucciarelli nous propose son recueil de récits La lapidation dans la même veine du réalisme magique. La réalité se prolonge dans l’irréel. L’imprévu brise le rythme quotidien pour faire plonger une situation dans l’absurde. C’est le cas d’un individu qui ne peut pas bénéficier d’un certificat de vie pour la retraite en raison d’un programme opérationnel qui met à jour un délit mineur commis par un de ses aïeuls de la 27-e génération.

On plonge dans le fantastique aussi: causerie avec un fantôme, rencontre avec son double ou avec des êtres venus d’ailleurs. Mais ici, le fantastique n’effraie pas, ne fait jamais mal, il s’intègre dans la vie des personnages comme s’il était sa partie invisible.

D’autre part, les situations imaginées par le prosateur rejoignent l’absurde de Camus et de Beckett, un existentialisme de l’acte qui se doit de donner sens à l’existence, car ce n’est pas elle qui est absurde, mais la confrontation de l’homme avec la réalité, ce qui déclenche un comportement irrationnel.

Les récits de Carino Bucciarelli ont pour point de départ le quotidien banal, monotone, ennuyeux, en raison de ses automatismes, de l’alignement au mécanisme social qui uniformise le comportement de l’être humain, de son conformisme. Cela ne veut aucunement dire que l’auteur est en révolte contre l’ordre, l’organisation, les règles qui rendent possible la vie en commun.

Bucciarelli attire notre attention sur le côté invisible, incontrôlable de notre psychisme. Celui-ci se manifeste brusquement dans les situations les plus banales et dans tous les lieux : chambre intime, salle d’attente, guichet de l’administration, café, cimetière, etc.

L’auteur surprend à merveille ce qui bouleverse la vie normale jusqu’à changer totalement le statut social d’un homme sous l’emprise d’un déclic intérieur, la source en est la peur, la culpabilité, l’ennui, l’exaspération, l’obscurité etc. C’est le cas d’un clochard sans identité qui se révèle être à son origine un patriarche respecté du Proche-Orient. Il voulait faire preuve de sa foi en suivant le commandement biblique selon lequel Abraham devait sacrifier son fils: un sacrifice échoue ; la culpabilisation le pousse à tout quitter et errer pour devenir un SDF.

Les récits de Carino Bucciarelli tissent plusieurs niveaux narratifs : la fiction ; le substrat autobiographique inséré par bribes de confessions qui permettent de suivre le fil de sa vie de neuf ans à la maturité – une modalité afin d’éviter l’autofiction,  les mémoires, car toute tentative de reconstituer sa vie est une réinvention, un appel à l’imagination ; les réflexions sur soi, l’écriture, la Création, le sens de l’existence.

Pour un écrivain, l’écriture est une manière intime de vivre sa vie, il ne peut pas cesser d’écrire.

Carino Bucciarelli, La lapidation et autres récits créationnistes, Bruxelles, M.E.O, 2026, 173 p., 18 euros.