« La Capitale » de Robert Menasse : le roman de l’UE

Robert Menasse est un écrivain autrichien, auteur en particulier d’Un messager pour l’Europe – Plaidoyer contre les nationalismes (trad. Buchet/Chastel, 2015). La Capitale (le cinquième de ses romans traduits chez Verdier) s’inscrit dans la ligne de cet essai. Derrière la satire des institutions européennes, perce en effet le regret que les nationalismes soient plus forts que l’idéal « post-national » – nous dirions fédéraliste – défendu dans le roman par le professeur viennois Alois Erhart, disciple d’un économiste, Armand Moens, dont le modèle pourrait être le Français Maurice Allais, prix Nobel d’économie, européen militant, lequel préconisait – comme le Moens du roman – la création d’un district fédéral où la capitale de l’Europe serait construite ex nihilo en lieu et place de Bruxelles.

La Capitale entremêle plusieurs fils. Cela commence par un meurtre dans un hôtel bruxellois et les divagations d’un cochon échappé d’on ne sait où. L’auteur nous transporte ensuite au sein de la Commission européenne où se prépare le Big Jubilee Project, lancé par la DG Comm, qui vise à redorer le blason de la Commission à l’occasion de son cinquantenaire. Martin Susman, un chef de service de la DG-Education et culture qui s’est saisie du projet proposera de faire témoigner les derniers survivants d’Auschwitz ; le but visé étant de rappeler que la première raison d’être de la construction européenne fut d’empêcher que se reproduisent les horreurs des camps. Auschwitz est précisément l’endroit choisi par Moens pour construire sa nouvelle capitale…

Mais l’on n’en a pas fini avec les cochons. Il y a ceux, en porcelaine, qui encadrent les quelques livres emportés par le professeur retraité David De Vriend dans la chambre de l’EHPAD où il finira ses jours. Et ceux bien réels du frère aîné de Martin Susman, Florian, qui a repris l’élevage de porcs familial, l’a fait prospérer, a fini par être élu président de l’EPP, l’Union des producteurs de porcs européens. D’où sa présence à Bruxelles pour tenter de convaincre les autorités européennes de négocier les exportations de porcs en Asie à la place des Etats nationaux qui se font concurrence au seul bénéfice des Chinois. Mais rien n’est simple dans l’UE et si l’Anglais George Morland de la DG Agri pousse le projet, il est freiné par Kai-Uwe Frigge de la DG Trade. Quant au cochon en liberté, il court toujours, provoquant un énorme événement médiatique…

Que deviendra ce cochon ? L’accord EU-Chine sera-t-il signé ? Le Big Jubilee Project verra-t-il le jour ? L’assassin de l’hôtel sera-t-il identifié, appréhendé ? Le professeur Erhart saura-t-il persuader les participants du Reflection Group « New Pact for Europe » de se rallier à ses idées novatrices ? Autant de questions, parmi d’autres, qui contraignent les lecteurs à aller jusqu’au bout de La Capitale, un roman qui nous introduit dans les arcanes de la Commission européenne sans jamais cesser de nous distraire.

Robert Menasse, La Capitale, traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Manonni, Lagrasse, Verdier, 2019, 441 p., 24 €.

 

Les Mutins sont mutins

Ils sont mutins les Mutins, ces habitants d’un DOM imaginaire des Caraïbes, mutins dans les deux sens du terme. Révoltés d’abord, rebelles, insoumis, puisque le roman nous replace dans la grande grève et les émeutes de 2009 aux Antilles, à l’époque du président Sakko, contre la pwofitasyon, autrement dit l’exploitation outrancière dont les habitants se sentent victimes, levés à la fois contre les patrons locaux et l’Etat français employeur. Mais mutins aussi dans l’autre sens, espiègles, taquins, malicieux, badins, notamment au plan des mœurs, et surtout sexuelles, galipettes, cabrioles et culbutes, dont le livre nous fait part le plus crûment et innocemment du monde.

Ce mélange détonant donne au récit un intérêt constant, analyses politiques, économiques, philosophiques, toujours légères et brillantes, accompagné du déroulé de la vie des personnages, pris dans divers milieux, les jeunes indisciplinés de l’île, les autorités blasées et cyniques, les patrons, ces ‘grands Blancs’, créoles qui tiennent l’économie du pays.

L’humour est aussi au rendez-vous, avec le portrait amusant de deux hommes de main venus de Miami pour une basse besogne, Ted et Nat, faisant irrésistiblement penser, quoique de l’autre côté de la loi, aux célèbres et même immortels Dupond et Dupont.

Trois ou quatre strates sont en présence, les Métros, fonctionnaires européens profitant d’un climat béni et d’une ambiance facile, ‘heureux comme Dieu en France’, pour rappeler la fameuse formule ; les planteurs, riches capitalistes, îliens d’origine européenne, restant entre eux durant des générations,  arrivés d’ailleurs avant les esclaves africains qui, des siècles après, constitueront l’essentiel de la population, la troisième strate ; les autorités enfin, ministre envoyé au moment des troubles, préfet, cadres, agents chargés de la sécurité du territoire, militaires et barbouzes.

Tout ce petit monde subit le choc de la grève générale, des pénuries, des troubles et destructions, avant que négociations, compromis, ‘avancées sociales’, permettent finalement le retour au calme.

Le roman progresse avec une régularité horlogère, un véritable clockwork mechanism, un travail d’orfèvre, allant vers une fin brutale au niveau individuel, plus favorable au niveau collectif, conjuguant le loufoque au sinistre, le grave au comique, l’érotique au matérialiste, l’analyse lucide à la confusion des idées, dans un style éblouissant et un intérêt constant. On revit cette période qui a troublé jusqu’à la métropole, on partage les intrigues des puissants, leurs calculs froids et amoraux, les frasques des petits et des grands, le dolce farniente des tropiques, mais aussi leur aspect si triste, comme on sait depuis les écrits d’un grand anthropologue.

Personne n’échappe au regard ironique de l’auteur, pas davantage le grand poète local que l’agitateur syndical, la faiblesse de l’Etat et les magouilles des possédants. Il fallait un bon connaisseur de l’imbroglio politico-bureaucratique et du gaspillage économico-sociologique qui caractérisent ces anciennes colonies françaises, coincées (on pourrait dire ‘achetées’) entre un désir d’indépendance et la manne venue de l’autre côté de l’océan. Et Michel Herland est cet excellent connaisseur, à travers les divers postes qu’il a occupés dans l’ex-empire, en plus d’un conteur habile qui nous livre un ouvrage toujours amusant et stimulant.

La Mutine, Michel Herland, éd. Andersen, Paris, 2018, 296 p., 19,90 €.