Avignon 2018 (16) Jean-Michel d’Hoop – Hakim Bah – OFF

L’Herbe de l’oubli : Tchernobyl

Dans ou devant une carcasse de maison des personnages passent et repassent, de drôles de personnages avec des cous trop longs, des têtes trop grosses quand ce n’est pas l’ensemble qui est énorme chez eux. Il y a encore sur le plateau une sorte de chat monstrueux et même un cheval mort. Et j’oubliais le petit garçon à l’allure très étrange qui bouge comme un pantin. Ces êtres-là ne sont pas plus de vrais humains que de vrais animaux mais ils pourraient l’être puisque nous sommes à Tchernobyl (Tchernobyl : l’absinthe en ukrainien, soit l’herbe de l’oubli), pas dans la centrale, bien sûr, mais à côté, dans la zone d’exclusion (la « réserve radiologique naturelle » – sic) ou juste autour. Des membres de la compagnie Point Zéro sont allés enquêter sur place. Ils ont rapporté des images, des témoignages à partir desquels J.-M. d’Hoop (auteur et M.E.S.) a bâti un spectacle remarquable, instructif, émouvant, drôle parfois et éminemment poétique grâce aux marionnettes (de Ségolène Denis) dont la compagnie s’est fait une spécialité. Une seule marionnette à fils, celle du petit garçon, les autres sont des êtres hybrides, une grand-mère par exemple sera faite d’une comédienne dont un bras figurant le cou a la main dans la tête de la marionnette, tandis que l’autre bras est enfilé dans sa robe. Il faut deux comédiens, l’un portant l’autre, pour faire les géants, avec à nouveau un bras (celui du comédien qui est porté) en guise de cou. Dans ce cas, contrairement à la grand-mère, les corps des comédiens sont entièrement dissimulés derrière d’amples habits.

Peu importe la technique, à vrai dire, pour le spectateur : c’est le résultat qui compte et il est ici saisissant. La lumière y est pour quelque chose ainsi que les témoignages, bien sûr, relayés par les acteurs, en particulier ceux des habitants de la région qui ne peuvent (pour des raisons économiques) ou ne veulent renoncer à leurs habitudes, au lopin où ils cultivent de quoi se nourrir contre toute prudence.

Nous avons vu naguère une pièce intitulée Tchernobyl[i] de Stéphanie Loïk, une pièce presque abstraite, jouant sur la mécanique des acteurs. L’Herbe de l’oubli est un objet théâtral complètement différent, qui conjugue documentaire et spectacle en jouant sur la diversité des outils qui sont mobilisés.

Compagnie « Point Zéro »

Convulsions

Ce texte signé Hakim Bah et m.e.s. par Frédéric Fisbach a reçu le prix RFI 2016, est lauréat de l’Aide à la création de textes dramatiques ARTCENA et a bénéficié d’une bourse Beaumarchais-SACD. A ces titres, il est révélateur du type de théâtre qui plaît à tous ces jurys. S’il y a des auteurs ou aspirants-auteurs parmi nos lecteurs, nous leur souhaitons donc de lire le texte en question ou, mieux, d’assister à une représentation, à Limoges (au Festival des Francophonies où une pièce précédente du même auteur, Le Cadavre dans l’œil, a été présentée en 2013) ou ailleurs car, plus que bien d’autres textes de théâtre, plus littéraires, ce dernier est fait avant tout pour la scène.

On ignore si Hakim Bah prévoyait que les comédiens échangent leurs rôles ou si c’est le choix du M.E.S., le fait est que cela crée un effet de distance sans affaiblir le texte. On sait par contre que l’introduction à l’oral de didascalies normalement superfétatoires (« Atrée dit », « Thyeste dit ») est bien une intention (un peu trop systématique) de l’auteur.

« Atrée, Thyeste » : les lecteurs qui 1) fréquentent le IN et 2) étaient présents au début du festival cette année s’en mordront les doigts si, après la prestation de Thomas Joly dans la cour d’honneur du Palais des papes, ils ne sont pas allés faire un tour du côté de chez Bah, histoire de comparer. Une erreur que nous avons, pour notre part, failli commettre, n’ayant repéré Convulsions qu’in extremis. C’est en effet un hasard assez extraordinaire que la concomitance de ces deux pièces la même année en Avignon, IN et OFF : le Thyeste de Sénèque écrit au temps de Jésus-Christ et la pièce ultra-contemporaine de Bah. On ne sera pas surpris si, théâtre pour théâtre, nous préférons Bah à Sénèque. Malgré les énormes moyens dont disposait Joly, il ne pouvait faire du texte de Sénèque et de ses « récitatifs » interminables une pièce susceptible de retenir longtemps l’intérêt. Tandis que Fisbach (qui fut d’ailleurs « artiste associé » au IN en 2007, avec les honneurs, lui aussi, … de la cour d’honneur) disposait d’un texte qui, pour notre bonheur, « part dans tous les sens », même si la rivalité d’Atrée et de Thyeste et le festin qui s’ensuivit sont globalement respectés. La présence intermittente d’un narrateur qui ne se prive pas d’encourager les divers personnages ajoute un piment supplémentaire.

La partition est partagée entre six comédiens, trois garçons et trois filles (ou dames ?) suivant une règle du jeu assez cruelle puisqu’elle nous oblige à comparer la manière dont chacune ou chacun interprète le même personnage que sa ou son camarade. Disons qu’elles et ils apportent des qualités différentes et qu’elles et ils ne réussissent pas toutes et tous aussi bien dans les divers personnages dont elles et ils sont chargés. C’est particulièrement le cas pour Lory Hardel excellente en fonctionnaire du service américain des migrations (dans la pièce Atrée a décidé de devenir résident américain !) et qui semble empêchée en Erope, épouse d’Atrée. Idem pour Nelson-Rafaell Madel (que les spectateurs martiniquais connaissent bien) toujours très bon sauf dans la scène du repentir d’Atrée dont on ne sait s’il la joue réaliste ou parodique (il est vrai que les intentions du texte sont loin d’être claires sur ce point).

Compagnie « L’Ensemble Atopique ».

 

[i] http://www.madinin-art.net/tchernobyl-forever-un-oratorio-mecanique/

Billet d’Avignon 2014-8. Molière, Musset, Racine

Les classiques font toujours accourir le public d’Avignon, surtout quand ils sont modernisés comme ici. Trois exemples très différents de la manière dont on peut s’y prendre pour rendre les pièces du répertoire plus accessibles au public d’aujourd’hui.

 

Le Tartuffe nouveau de Jean-Pierre Pelaez

Gérard Gelas est le directeur du théâtre du Chêne noir en Avignon. Il est metteur en scène et auteur. Pour la petite histoire, c’est sa première pièce, La Paillasse aux seins nus, qui mit le feu au festival en 1968. Non pas directement la pièce elle-même mais le fait qu’elle ait été interdite par le préfet du Gard (elle devait en effet se jouer de l’autre côté du Rhône, à Villeneuve). Aujourd’hui, il crée une pièce de Jean-Pierre Pelaez, Le Tartuffe nouveau, une réécriture du Tartuffe de Molière, en alexandrins, nouvelle non par l’intrigue mais par la transposition dans le monde d’aujourd’hui. Tartuffe est médecin, il fait dans le charity business, il intrigue pour devenir ministre, Marianne et Valère sont étudiants, Damis est apprenti journaliste. Dorine, la bonne colombienne, est arrivée en France à la suite d’Orgon, diplomate. Ces noms que nous gardons par habitude ont été modernisés eux aussi. Il n’y a plus Damis ni Valère mais Vincent et Patrice. Dorine est Consuelo (et s’exprime avec un accent espagnol à couper au couteau pas toujours compréhensible). Quant à Monsieur Tartuffe, il est devenu Monsieur Krüger. Et il n’est pas difficile, avec un nom pareil, quand on ajoute le charity business et l’avenir de ministre, de deviner quel personnage réel de notre Ve République l’auteur avait en tête !

Tartuffe Nouveau

Seule variante notable par rapport à l’intrigue de Molière, Krüger s’avère un séducteur plus convaincant que Tartuffe, au point qu’Elmire (Irène) s’y est laissé prendre. La mise en scène insiste sur ce point en habillant le seul Krüger d’un costume (blanc) moderne, les autres étant vêtus à la mode du Grand Siècle et Orgon (Damien) d’un pourpoint et de hauts de chausse surchargés de dentelles qui accentuent le côté comique.

Car la pièce est très drôle. Et l’on a plaisir à écouter des alexandrins qui coulent sans aucune difficulté. On regrette malgré tout que des scènes qui ont inspiré à Molière certains de ses plus beaux vers, comme la scène de la dispute entre Marianne et Valère ou celle de la tentative de séduction d’Elmire par Tartuffe, aient disparu de cette version modernisée. Quoi qu’il en soit, on peut croire que la langue française est faite pour l’alexandrin (à moins que ce ne soit l’inverse) car l’on a senti les comédiens très à l’aise dans cette forme que l’on croirait à tort surannée. Une mention spéciale pour François Boyard en Orgon dont il fait une caricature particulièrement réjouissante.
Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée     

Un « Proverbe » : une comédie à deux personnages, trop brève pour faire à elle seule l’objet d’un spectacle. Isabelle Andréani a eu l’idée de lui adjoindre un prologue « pédagogique », non pour expliquer la pièce – qui ne le réclame pas – mais pour présenter Musset aux spectateurs. Il plaira même à ceux qui n’en apprendront rien, tant il est habilement construit et joué. Nous sommes dans le grenier du domicile de Musset, sa bonne et son cocher nouvellement engagé cherchent les harnais pour atteler la voiture du maître. Un maître dont ils sont tous les deux entichés au point de connaître par cœur certains de ses poèmes. Dans une cassette se trouvent de vieilles lettres parmi lesquelles l’échange de lettres codées (apocryphes) entre George Sand et Musset au contenu nettement pornographique. Le-dit échange se clôt sur deux vers de G. Sand (« Cette insigne faveur que votre cœur réclame / Nuit à ma renommée et répugne à mon âme ») dont il faut seulement retenir les deux premiers mots, « Cette nuit » : c’est dès cette nuit-là que Sand est prête à se donner à Musset…

Musset1

Découvrant qu’ils connaissent tous les deux par cœur Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, nos deux protagonistes décident de le jouer. Alors commence la pièce dans la pièce. C’est un badinage amoureux qui mérite d’être (ré)entendu. La marquise se moque allègrement du comte qui essaye de faire sa déclaration ; impitoyable, elle souligne la pauvreté et la banalité des mots que les hommes trouvent à dire aux femmes : « dans ces tristes instants où vous tâchez de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des capucins de cartes ». Le comte, d’abord assommé par cette vindicte, finit par se rapatrier, faisant valoir « que [si ]l’amour est immortellement jeune, […] les façons de l’exprimer sont et demeureront éternellement vieilles ».

On prend beaucoup de plaisir à regarder jouer I. Adréani et son partenaire Xavier Lemaire. Ils instaurent un sentiment de décalage troublant dû au fait qu’ils endossent le rôle de la marquise et du comte alors que nous les connaissons comme la bonne et le cocher dont ils ont d’ailleurs gardé la tenue : ils parviennent à se rendre crédibles dans leurs personnages de nobles tout en demeurant dans notre esprit les domestiques du début de la pièce. Sans doute cela n’est-il pas pour rien dans le succès de cette pièce qui ne se démentit pas puisqu’elle a dépassé les 400 représentations !

 

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort

Nelson-Rafaell Madel et Paul Nguyen, deux comédiens du collectif La Palmera (1), assistés par Néry pour la mise en scène, présentent une version réduite d’Andromaque précédée d’un prologue explicatif de leur crû, très ludique, à grand renfort de baudruches qui figurent les combattants de la guerre de Troie et les principaux protagonistes de la tragédie de Racine. Quand on ne dispose ni du temps ni de la distribution nécessaires pour jouer la pièce de Racine dans son intégralité, il n’est certainement pas inutile d’expliquer aux spectateurs ce que l’on va leur montrer.

Andromaque1

Les deux comédiens donnent ensuite les principales scènes, les principales tirades de la pièce, suffisamment en tout cas pour que nous voyions la tragédie se nouer autour, d’une part,  d’Hermione qui veut utiliser Oreste pour venger l’affront de Pyrrhus qui lui préfère Andromaque, et, d’autre part, d’Andromaque qui finira par céder aux avances de Pyrrhus pour sauver Astyanax, le fils qu’elle a eu d’Hector. Si la pièce se joue sans décor, les changements de costume aident à identifier les personnages : beaux vêtements à l’antique que les comédiens endossent (comme le manteau royal) ou qu’ils confectionnent eux-mêmes avec des morceaux de tissus. Une maigre lumière crée l’illusion nécessaire pour rendre crédibles les personnages féminins interprétés par des hommes. Les vers souvent sublimes de Racine prennent une saveur particulière qui tient sans doute en partie au trouble que provoque les travestissements des deux garçons qui en Andromaque, qui en Hermione.

 

(1)    Deux jeunes comédiens déjà remarqués dans P’tite Souillure de Koffy Kwahulé. Cf. http://www.criticalstages.org/ptite-souillure-comdie-sacre/