Ma petite entreprise

Le crime c’est comme le piano, faut commencer tôt si on veut parvenir
à une certaine virtuosité. Pas encore dix ans, et déjà mon premier chat
vient d’y passer. Couic. 
Asuka Fujimori, Nekotopia

 

Je croyais qu’elle refuserait de mourir, que, telles ces volailles dont le corps sans tête court un moment de manière désordonnée, sans but apparent, son corps se redresserait à la dernière minute pour me sauter à la gorge, je croyais que j’aurais été alors obligé de la tuer à nouveau, de la tuer, de la tuer, de la tuer salement, je croyais que de toute façon tuer était très compliqué, pas psychologiquement, mais dans les faits, concrètement, que, lorsqu’on n’est pas un professionnel, les choses, d’une manière ou d’une autre, finissent par déraper, je croyais que le crime parfait n’existait pas, je croyais tellement de choses avant ce premier shoot.

Elle se faisait belle. Chaque dimanche depuis quelque temps, elle se mettait à son avantage pour aller, prétendait-elle,  soit rendre visite à sa vieille tante grabataire, soit prendre l’apéro avec une collègue de travail, soit évoquer le bon vieux temps avec une amie d’enfance, soit. Debout devant le miroir de la salle de bain, elle se faisait belle. J’ai pris la bouteille de Côtes du Rhône. Elle a tendu l’oreille à mes pas qui avançaient vers elle, mais elle ne s’est pas retournée. Elle se faisait belle. Je l’ai frappée sur la tempe droite. Le Côtes du Rhône a explosé sous le choc. Son corps fluet s’est étalé sur le sol, inerte. Elle est morte sur le coup. Je suis certain qu’elle n’a pas souffert. Juste un filet de sang sous l’oreille. Paisible et sereine. Comme chaque fois après l’épilepsie de l’orgasme. Je crois même avoir vu un léger sourire valser sur ses paupières closes.

Je fus presque déçu. Tout fut si simple, si banal, si. Notamment comment j’ai fait disparaître le corps. Une idée, je le dis en toute modestie, ébouriffante.

J’ai traîné le corps jusqu’à la cuisine. L’ai posé sur le plan de travail. L’ai dépecé. Des petits dés. Les os concassés, broyés, réduits en poudre. Méthodiquement. J’avais auparavant apprêté oignons, tomates, piments rouges et forts, gousses d’ail, gingembre, djansan, coriandre, serpolet, romarin, bergamote, huile d’arachide, cubes maggi. Parce qu’il y eut de l’amour entre nous. Un peu plus de son côté, je dois l’admettre. Mais je l’ai aimée à ma façon. Et quand on aime !

Simple comme boire un verre de diabolo menthe. À un point tel que je décidai d’en faire ma petite entreprise. Ma femme, Dieu ait son âme, malgré tout ce qu’elle m’a fait, m’a en quelque sorte servi de brouillon. Depuis, tout s’est précipité, j’ai enchaîné contrats sur contrats. Certains jours, à ma grande époque, je pouvais, toujours aussi froid qu’un concombre, occire trois, quatre personnes.

Je ne suis donc pas un ange, j’ai fait mes preuves, même si je n’en ai jamais laissé derrière moi, de preuves. Pas de corps, pas de meurtre. J’ai des références, et je vous garantis, si toutefois vous acceptez mon offre, une pleine et totale satisfaction.

Parce qu’il vous a souillée, merde, déshonorée ! Pratiquement profanée ! Et le « pratiquement » ne change rien à l’affaire. Cela mérite réparation, point. Excusez-moi de me mettre ainsi dans tous mes états.  Je ne devrais pas. Cela n’est pas très professionnel. Cela n’est pas. En outre, ce n’est pas bon pour mon cœur. J’ai quelques faiblesses de ce côté-là depuis le départ de ma chère et tendre moitié. Quelle que soit la sympathie que vous m’inspirez, et vous m’inspirez plus que de la sympathie, non pas pour votre beauté, si, si, vous êtes incroyablement belle, atrocement désirable surtout, je suis obligé de le reconnaître, mais cela n’excuse en rien les outrages auxquels vous a soumise cette ordure. Si l’on devait sauter, toutes turgescences déployées, sur toutes les femmes désirables que le sort fait croiser notre chemin ! Il aurait pu, vous êtes tellement fluette, vous casser en deux comme une allumette, ce pithécanthrope à lunettes. Quoi qu’il en soit je n’aurais pas dû me laisser submerger par mon acrimonie, permettre à mes émotions de me piétiner. La nature du différend qui vous oppose à ce détraqué ne doit en aucun cas interférer dans l’affaire qui nous occupe. Si bien entendu nous faisons affaire. Mais on a beau exercer le métier qui est le mien on n’en demeure pas moins homme. Ce à quoi cette espèce de bête du Gévaudan vous a  ravalée, et votre grâce, je me répète à dessein, n’y est pour rien, est tout simplement odieux, répugnant, dégradant, sale, il n’y a pas d’autres mots, sale, eu égard à ce à quoi ce schizophrène vous a rabaissée, mais je n’aurais pas dû, ce n’est pas professionnel.

À votre place, je n’hésiterai pas. La vendetta, œil pour œil, dent pour dent, contrairement à ce qu’on radote, est un plat, croyez-en ma longue et flamboyante expérience, qui se déguste chaud, et même bouillant. Elle conserve alors toute sa folie, toute son hystérie jubilatoire, tous ses arômes, toutes ses succulences épicées, et surtout, si je puis me permettre, vu ce à quoi ce psychopathe vous a contrainte, sa jouissance orgasmique. Parce qu’il y a de ça là-dedans. Toujours.

Évidemment vous pouvez aller en parler aux flics. Mais vous savez déjà ce qu’ils vous répondront. Tel le boxeur qui, acculé dans les cordes, une ruse, observe son adversaire s’épuiser en attaques désordonnés et faiblardes avant de le cueillir d’un court uppercut à la pointe du menton, avachis sur leurs chaises, les bras croisés, le scepticisme et l’ironie à peine voilés plissant yeux, lèvres et nez, ils vous écouteront goulûment, le temps qu’il faudra, leur livrer les détails les plus scabreux de ce qui vous est arrivé, avant de vous décocher : « Ouvrez votre cœur à vous-même, madame. N’est-ce pas ce que vous désiriez avec ce rouge à lèvres trop voyant, ce décolleté trop plongeant, cette jupe trop courte ? Tout en vous était trop. Un appel à ça. Alors l’autre, le pauvre, n’a pas pu résister au commandement de vous châtier de ce trop ». Ce ne sont que d’autres bonshommes, les flics. « Et on peut le retourner à l’endroit comme à l’envers, il s’agit avant tout d’une mortification. À cause de sa mère, à cause de quelque autre femme, à cause de je ne sais quelles impuissances enfouies. À cause de ce trop ». La plus ancienne et la plus ténébreuse des inquisitions. Souterrainement pérenne. Celle où la victime finit par se dire Peut-être pas. Et si, en effet. Et si, en effet, celui qui. Et si, en effet, celui qui, dans la chair, frappe  d’infamie l’âme, n’était qu’un prosélyte ? Et si après tout. La nature a ses lois. La seule inquisition où il arrive à la suppliciée de prier pour l’âme du sacrificateur. Du bourreau. Une ordure de bourreau ne sera jamais un sacrificateur. Mais je m’égare. Je m’égare. Croyez-moi, frappez dès aujourd’hui même car dans quelques jours, deux ou trois, tout sera retombé comme un soufflé. Sans compter que si votre désir de vengeance est parvenu jusqu’à mes oreilles, d’autres oreilles, celles du gougnafier en particulier, ont pu avoir vent de vos projets. Et l’énergumène en question serait tenté de prendre les devants, de dégainer le premier, en invoquant un cas de légitime défense, un acte préventif. Et, vu sa position sociale, il n’aura aucun mal à trouver des appuis, des relations, des complicités, de bons avocats. Frappez la première, aujourd’hui même, demain au plus tard ; au-delà, nous entrons dans le royaume de l’improvisation, de l’incertitude, des si et des ça, des peut-être, en un mot de l’indécision. Et le crime, ce n’est pas du jazz. Oh, que non.

Cela m’est arrivé une fois. Un Danois qui se disait prince. Peut-être qu’il l’était d’ailleurs. Dès le départ, l’affaire sentait le roussi. Son oncle séduit sa mère. La mère du Danois excite l’oncle du Danois à tuer le père du Danois. Classique, prévisible. L’oncle tue le père et hérite par la même occasion et de la mère et de la fortune du père. Le père avait fait fortune dans le coltan congolais, à moins que ce ne soit dans l’émeraude colombienne. Je ne m’en souviens plus très bien, mais une vraie fortune. L’oncle et la mère avaient auparavant pris soin de falsifier le testament pour déshériter mon Danois à leur seul profit. In-fer-nal, le couple.

Je viens par conséquent vous demander de me débarrasser de mon oncle et de ma mère. C’est le Danois qui me dit cela. Et il ajoute, en me tendant un portrait Voici leurs tronches. Votre prix sera le mien.

Et moi, je ne sais pas ce qui me prend, peut-être le regard fiévreux du Danois, ce je ne sais quoi de pas net qui dansait au fond de ses yeux, je fais une chose que je ne fais jamais, je pose une question au client, le Danois qui se disait prince Sur quoi fondez-vous toutes ces allégations ?

Et là, je vous le donne en mille, il me dit C’est mon père. Comment ça votre père ? Le fantôme de mon père.

Je me dis Ouh là là, putain, dans quoi tu t’es fourré, Mon petit ? Oui, dans l’intimité je m’appelle Mon petit. Je suis tout sauf petit, mais je trouve que ça a un certain charme. Je me sens précieux, comme une petite pierre fine. À chacun ses petites compensations. Donc dans quoi t’es-tu fourré, Mon petit ? Parce que moi, les fantômes… Autrement je ne ferais pas ce métier, vous comprenez.

Bref, le prince me dit Oui, voilà, chaque nuit, le fantôme de mon noble père vient me raconter comment mon oncle et ma mère l’ont assassiné. Chaque nuit depuis sa mort. Et mon père réclame vengeance : « Tu dois me venger, tu dois te venger, tu dois nous venger, tu dois me venger, me venger, me venger, me venger ! » en pleurant et en trépignant sur place comme un Tex Avery. Mon père pleurer en s’essuyant du revers de la main la morve au nez comme un môme !

Le prince me tend une enveloppe. Une somme conséquente. Une avance sur mes gages.

Alors je lui dis Après 18h (il devait être dans les 14h), votre mère et votre oncle ne seront plus de ce monde.

Mais quand une affaire est partie pour être foireuse…

Je vais me lever pour aller exécuter le contrat quand le Danois pose sa main sur ma main. Il me dit Pas maintenant. Demain. Peut-être. Peut-être après-demain. Je réfléchis encore.

Mais réfléchir à quoi ? je me dis à moi-même, les choses sont claires, il faut les buter. Aussi je proteste faiblement Avec tout le respect que je vous dois, Votre Altesse, je me permets de protester… Et je lui dis, ce que je vous ai expliqué tout à l’heure, que la vengeance est un plat qui se mange chaud, qu’il faut battre le fer pendant qu’il est encore chaud, qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, qu’il est mieux de tenir la proie que l’ombre, que demain est un autre jour, que tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse, que qui dort dîne, que pierre qui roule n’amasse pas mousse, que qui vivra verra, que qui paye ses dettes s’enrichit, qu’il vaut mieux faire envie que pitié, que qui va piano va sano, que qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, qu’a beau mentir qui vient de loin, que qui trop embrasse mal étreint, que mieux vaut avoir vue sur la mer que d’avoir vu sa belle-mère, que c’est au pied du mur qu’on voit le mieux le mur, que qui mange un oignon rote comme un démon, que caleçon qui gratte morpions qui squattent… enfin, tout ce qui me passe par la tête.

Mais lui, toujours sans se départir de son calme tout danois, me répond en allemand, je n’ai toujours pas compris pourquoi il s’est soudain mis à parler allemand. L’anglais, passe encore, mais l’allemand ! Ich kenne, ich kenne, aber ich spiegele ab, ce qui signifie bien évidemment Je sais, je sais, mais je réfléchis.

Quand une affaire veut partir en couilles… Chaque fois que je le rencontrais pour solder le contrat, il me disait Ich kenne, ich kenne. Une ou deux, ne me demandez pas pourquoi, en espagnol Sé, sé, pero reflejo. En outre, il était d’un bavard ! Il pouvait parler des heures entières de tout et de son contraire, à peser le pour et le contre, à retourner le si et le ça. Jusqu’à ce que je réalise que mon Danois ne voulait pas se venger, qu’en réalité son seul plaisir se résumait à ruminer sa vengeance. Sa petite cuillère pour creuser dans sa petite plaie. À chacun ses petits plaisirs.

Jour après jour, il devenait dingue. Le Danois qui se disait prince devenait fou. Pendant des heures, il se lançait dans une logorrhée sur la vengeance, la vie, la mort, l’honneur familial. Des trucs insensés. À se poser des questions inutiles. Un jour, il me dit, en me regardant fixement avec des yeux qui hurlaient la démence, il me dit, de but en blanc, il me dit en anglais To be or not to be. J’ai failli pouffer de rire. To be or not to quoi ? Je me dis Ça y est, il te refait le coup de l’allemand. Comme ça, en anglais, soudain. En anglo-américain plutôt. Je veux dire avec un robuste accent du Nouveau-Mexique To be or not to be. Putain, mais d’où ça lui est sorti un truc pareil ?

Je n’ai pas pouffé de rire. On ne rit pas d’une âme en souffrance. Toujours est-il qu’un matin, j’apprends que mon Danois est mort. Refroidi. Figurez-vous que cet hurluberlu a essayé de se venger lui-même. Résultat des courses, s’il a effectivement réussi à assassiner son oncle et sa mère, lui-même y a laissé la vie. Un travail bâclé. Du pur amateurisme. Une honte pour la corporation.

Un meurtre ça peut être tellement beau ! De l’héro, de la coke, du crack, du tout ce vous voulez, mélangés. C’est la plus puissante de toutes les drogues, un meurtre. Le graal de toutes les émotions. Une fois qu’on y a goûté ! Putain, que ça peut être beau, ce truc-là !

Tout ça pour vous dire que c’est aujourd’hui qu’il faut passer à l’action. N’hésitez pas, ce fils de pute ne récoltera que ce qu’il a semé. Vous savez, il y a encore deux ans, je ne serais jamais venu défendre mon dossier devant vous, ç’aurait été le contraire. Mais je le reconnais, les temps sont durs. Vous vous  imaginez, cela fait trois mois qu’on ne m’a proposé aucun contrat. Trois mois sans buter personne ! Quelle époque ! C’est pas qu’il y ait soudain moins de personnes à trucider, mais aujourd’hui tout le monde veut régler ça soi-même. Le crime s’est démocratisé, paraît. Qui un pistolet acheté dans l’épicerie du coin, qui un couteau de cuisine, qui une paire de ciseaux, et hop ! c’est parti. Pour des économies de bouts de chandelle. Résultat, les prisons sont pleines. Parce qu’on ne s’improvise pas criminel. Putain, c’est un métier, bordel ! Ai-je jamais eu la prétention de construire des ponts ou de piloter un avion de chasse ? Les temps sont durs, soit, mais chacun à sa place. C’est quoi ce monde ?… Je vous ai fait peur ?… Je vous fais peur. Vous ne devez pas avoir peur de moi. Vous êtes ma patronne, si toutefois vous m’engagez. Ce que je dis, c’est qu’on ne demande pas aux charcutières de réaliser des opérations à cœur ouvert. Chacun à sa place. Un tueur, c’est d’abord quelqu’un qui sait ne pas laisser de traces. Sang-froid et méticulosité. En près de vingt ans de ce boulot, jamais je n’ai envoyé un client en prison. J’ai toujours travaillé proprement ! Croyez-moi, il n’y a pas beaucoup dans le métier qui peuvent dire ça. C’est ma grande fierté. Donc je ne demande pas la lune, je dis simplement : chacun à sa place, et les vaches seront bien gardées.

Vous hésitez encore. Eh bien, l’époque étant ce qu’elle est, je vous propose d’exécuter le contrat à moitié prix. La poire en deux. Cadeau, autant dire. Là, je fais plus que rogner sur mes marges, vous le voyez bien. Je casse les prix. Je liquide. Je vendange. Vous ne trouverez pas mieux auprès de la concurrence. Ma parole, vous êtes plus que dure en affaires ! Je ne peux tout de même pas vous le faire gratis ! Ça ne serait pas déontologique. Le crime c’est comme la psychanalyse, ça doit payer. Écoutez, le temps presse, je vous laisse mon dossier, mais je ne peux pas faire plus. Moitié prix, c’est déjà trop. N’hésitez pas à me faire signe… Tenez, il me revient cette histoire. C’est un collègue qui me l’a racontée. Une dame. Elle vient le voir. Qu’on la débarrasse de la maîtresse de son mari. Classique, banal, brutal. Le collègue lui dit son prix. La dame le trouve exorbitant et, comme mon prince danois, demande à réfléchir. Le collègue va trouver la maîtresse et lui raconte ce que mijote sa rivale. À son tour, la maîtresse demande au collègue de la débarrasser de l’autre. Le collègue lui dit son prix, le même proposé à l’épouse. « Je vous double ce prix. Débarrassez-moi de cette pestilence ambulante. Et rien d’autre ». Le jour même, le collègue exécute le contrat, et aujourd’hui cette dame se pavane au bras du mari de l’autre. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela.

Moitié prix. Et ne réfléchissez pas trop longtemps. D’autant que vous savez désormais comment je me suis débarrassé de ma femme. Vous êtes si jeune et si belle. Si gracile. Douce aussi. Beaucoup de douceur émane de vous. De tout votre corps. Si jeune, si belle et si désirable, ce serait dommage. Moitié prix.

 

Par Koffi Kwahulé, , publié le 19/02/2020 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

De Mururoa à la forêt guyanaise : un festival de théâtre

La Martinique est une terre de théâtre non seulement par ses auteurs, à commencer par Césaire dont la Tragédie du roi Christophe et Une saison au Congo ont été montées encore récemment par Christian Schiaretti (TNP – Villeurbanne), suivi par Chamoiseau et bien d’autres plus jeunes comme Alfred Alexandre ou Faubert Bolivar qui commencent à se faire un nom, mais encore par le nombre de ses compagnies et comédiens qui multiplient les créations malgré les difficultés qu’on imagine compte tenu de l’exiguïté du territoire martiniquais et de son public. Néanmoins, on ne saurait rester entre soi sous peine de dépérir, le contact avec d’autres venus d’autres horizons voisins ou lointains s’avère indispensable. Le festival des Petites Formes, organisé annuellement par Tropiques-Atrium Scène nationale, est justement un moyen privilégié pour les artistes martiniquais (comme pour le public) de se confronter à d’autres sensibilités, d’autres imaginaires.

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Les Champignons de Paris d’Emilie Génaedig (Polynésie)

Beau titre pour cette pièce polynésienne consacrée aux essais nucléaires français dans le Pacifique. Entre 1966 (de Gaulle) et 1996 (Chirac), 193 tirs ont eu lieu, d’abord atmosphériques puis souterrains. Après les premières tentatives, calamiteuses, en Algérie, les autorités françaises ont préféré en effet poursuivre les essais destinés à préparer la force de dissuasion sur de lointains atolls plus isolés encore que le Sahara. Pour restituer ce pan de l’histoire de France longtemps passé sous silence l’auteure met en scène des politiciens, des militaires, des médecins, des scientifiques, des ouvriers des bases atomiques, des pêcheurs, des journalistes, des manifestants… Des légendes précisent les lieux et les dates, des images des explosions ou des personnalités de l’époque le contexte. Dès les premières séquences consacrées à la période algérienne, s’étale l’impéritie des autorités, les mensonges d’Etat, le mépris des personnes tant civiles que militaires exposées aux radiations. Même si la pièce ne peut évidemment tout dire, l’intimidation des victimes et de leurs familles, les pratiques destinées à acheter le consentement des populations sont clairement mises en évidence.

Au-delà de l’œuvre de salubrité publique que constitue cette pièce il faut saluer sa réussite formelle. Les deux, bien sûr, sont liées. Ou plutôt l’œuvre ne remplirait sa fonction si elle n’était pas présentée dans une forme apte à toucher tous les publics, pas seulement les Polynésiens directement concernés. C’est l’écueil du théâtre documentaire que de vouloir trop expliquer, trop démontrer. Mais les Champignons de Paris sont construits comme une série de brefs tableaux qui s’enchaînent sans temps morts. Trois comédiens se partagent la scène : un Européen grand de taille qui interprète les différents rôles de militaires, de médecins, de scientifiques. Deux Polynésiens, l’un grand et fort, conforme à l’image que l’on s’en fait habituellement, l’autre mince et plus petit qui peut jouer, à l’occasion, une femme. Quelques accessoires (veste, képi, chemise, masque à gaz, torche, …) leur permettent de changer de personnage, le plus souvent à vue. D’autres accessoires servent à illustrer en peu de mots une idée ou une situation : grâce à une simple pomme un Polynésien embauché sur l’une des bases atomiques fait miroiter devant un camarade de Papeete tous les avantages dont il dispose désormais ; une bouteille de vin ou d’un alcool local partagée entre Européen et Polynésien illustrent la camaraderie qui a pu se nouer sur les bases tout en annonçant leur funeste destin commun (le cancer) ; un rouleau imprégné d’une peinture verte fluorescente sert à marquer les zones… et les personnes contaminées.

Le décor, très simple n’est pas moins efficace. Tous les murs de la scène sont dissimulés derrière de grandes feuilles de plastique « polyane », ce qui crée immédiatement une impression de danger, impression renforcée par le bruitage.

M.E.S. François Bourcier[i] avec Guillaume Gay, Tepa Teuru et Tuarii Tracqui. La pièce, créée en 2016, a reçu le Prix Tournesol du spectacle vivant 2018 (prix de l’écologie sociale et politique, festival OFF d’Avignon).

Le Retour du Roi Lion d’après Joël Roy (Guyane)

Photo Paul Chéneau

Deuxième pièce guyanaise du festival (après La Forêt des illusions, cf. infra), ce Roi Lion s’avère une très très heureuse surprise. Au début, on cherche à quel genre la rattacher: une tragédie antique à moins que ce ne soit l’une de ces pièces pour happy few concoctées par les surréalistes en quête de provocation ? L’éventail est large, on le voit, une pièce en tout cas qui s’affranchit de la mode et pas tant par le fond que par la forme. Quant au fond, s’il est susceptible de surprendre le public métropolitain auquel on souhaite très vivement que cette pièce soit présentée, il ne peut guère étonner le public martiniquais abreuvé jusqu’à plus soif de ces histoires de royautés et de magie africaines, de traite des esclaves et de marronnage. La seule originalité, mais elle porte, consiste à enserrer initialement le personnage principal dans une camisole de force, manière inédite, à notre connaissance du moins, de figurer l’aliénation des anciens esclaves.

Le tour de force de ce Roi Lion est de réussir à rendre la pièce passionnante y compris pour un public saturé des histoires de traite et d’esclaves, marrons ou non. C’est là où l’on voit combien la forme importe au théâtre. Dans le triangle magique – texte, mise en scène, comédiens – on peut supporter qu’un élément soit plus faible… tant que les deux autres tiennent bon. Ici, la mise en scène et les deux comédiennes suffisent à faire de cette pièce un incontestable succès en dépit de l’élément faible, le texte (pas dans l’absolu mais, répétons-le, pour un public trop averti).

De quoi s’agit-il au juste ? Une Guyanaise, femme de planteur – mais elle pourrait-être n’importe où dans les anciennes colonies esclavagistes – est enfermée dans un hôpital psychiatrique : elle délire jusqu’à se prendre in fine pour la réincarnation d’un roi mandingue. Partant de cette trame qui relève autant du conte que du théâtre tel qu’on le conçoit habituellement, Ewlyne Guillaume (M.E.S.) et l’auteur ont conçu une adaptation somptueuse qui nous fascine de bout en bout. « Somptueux » peut prêter à confusion. Mon vieux Littré donne pour cet adjectif : « de grande dépense, magnifique ». Or le spectacle fonctionne à l’économie : deux comédiennes, aucun décor et pour accessoires deux tabouret et un bâton surmonté de quelques fibres végétales en guise de sceptre. A cour, un musicien assis sur un caisson. « Somptueux » malgré tout grâce à la beauté du tableau construit sur la scène et à la parole, hiératique, qui s’en dégage.

Soit donc une comédienne à la féminité plantureuse, assise à jardin, enfermée dans sa camisole, qui parle et qui parle. Au centre, un peu en retrait, un autre comédienne, androgyne, assise également, agitée de tremblements spasmodiques, psalmodie dans une langue ésotérique : appelons-la la comparse. A cour, donc, le musicien, lui aussi psalmodiant. Ainsi commence la pièce. La disposition commence à changer quand la comparse vient défaire la camisole de force. La malade est alors vêtue d’une simple robe blanche mais déjà munie du bâton de royauté. Elle se lèvera de son siège pour évoquer la traite jusqu’à ce que la deuxième comédienne, celle que nous avons nommée la comparse (dans le théâtre classique français on dirait la suivante), la débarrasse de son enveloppe blanche et fasse apparaître une somptueuse (à prendre ici au sens propre) robe chatoyante, un noir gorgé de jaune, couleur chaude par excellence.

Tout cela ne serait rien sans la diction totalement démodée mais suprêmement efficace adoptée par les deux comédiennes, la première en particulier, une déclamation lente, ou chaque mot, chaque syllabe comptent autant que les précédents et les suivants. Avec des respirations (des silences). Le mot « sacré » est souvent galvaudé. Ici, il est entièrement justifié. Grâce à la magie de la M.E.S. la diction et le jeu des comédiennes transforment cette pièce qui pourrait être banale en une cérémonie sacrée. Somptueuse et sacrée.

M.E.S. Ewlyne Guillaume avec Kimmy Amiemba, Mislien Niavai et Christian Taafanier. Production du Centre Dramatique Kokolampoë, Saint-Laurent du Maroni.

Désirada de Maryse Condé (Guadeloupe)

Maryse Condé met en scène dans ce récit qu’elle a elle-même adapté pour le théâtre trois générations de femme aux troubles passés. C’est la petite fille qui raconte mais elle se métamorphosera le moment venu en sa mère puis en sa grand-mère. Autant dire que ce texte appelle la performance d’acteur et que la mise en scène s’avérera ici plus que jamais cruciale. Et c’est bien d’abord par-là, au-delà du texte qui ne risque guère de surprendre le public martiniquais, même s’il est bien construit et ménage des rebondissements, que la pièce est une incontestable réussite. On ne peut pas de pas admirer l’aisance avec laquelle Nathalie Coualy se coule dans ses personnages successifs, grâce à d’adroits changements des costumes contenus dans une valise à roulettes. On admire tout autant ses changements de ton, les déplacements réglés au cordeau accompagnés par les lumières adéquates. Le metteur en scène a choisi de lui adjoindre un musicien, un procédé qui pourrait faire… rengaine, mais qui trouve ici tout son sens lorsque ce dernier incarne, en temps opportun, l’homme qui fut le seul véritable amour de l’héroïne.

Un point qui interpelle un peu dans cette mise en scène : les sept bâtons manipulés pendant la pièce tantôt par la comédienne tantôt par son acolyte. Si certaines configurations font immédiatement sens, comme un lit, par exemple, d’autres demeurent plus mystérieuses et distraient inutilement le spectateur.

M.E.S. Antoine Herbez avec Nathalie Coualy et Igo Drané

Quartier de femmes de José Alpha (Martinique)

José Alpha a conçu son texte à la suite de sa participation à des jurys d’assise à Fort-de-France. Il met en scène trois femmes convaincues d’assassinats dont nous apprenons les circonstances au fil de la pièce : une mère infanticide, une femme trahie par son jeune amant, une mère maquerelle qui s’en est prise à l’une des filles travaillant pour elle. Les motifs sont divers et l’on imagine que les peines sont en proportion. La première est incapable d’assumer sa maternité, la deuxième est doublement trahie puisque son amant s’en est pris à sa fille et n’a montré aucun remord, seule la troisième n’a pas de circonstance atténuante, ayant tué pour punir un simple vol. Les personnages sont bien campés, la première un peu perdue, la deuxième remâchant sa rancune, la troisième bouffie d’arrogance et les trois comédiennes, toutes amateurs, sont bien entrées dans la peau de chacun. La pièce est réaliste tant au niveau des situations qui y sont décrites que du langage – le texte mélangeant le créole et le français, et même l’espagnol dans la bouche de la mère maquerelle – et des costumes.

Ce louable souci du réalisme a son envers. Même si l’auteur a introduit des tensions entre les trois femmes, cela ne suffit pas à créer de véritables effets théâtraux. Les trois personnages sont rassemblés dans un espace qu’on imagine la cour de promenade de la prison et n’en bougent pas. A contrario d’une pièce comme Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz de Mohamed Kacimi, grand succès du dernier festival d’Avignon[ii], où les événements se succédaient au rythme des six comédiennes qui ne cessaient d’entrer et sortir dans (de) la bibliothèque de la prison.

M.E.S. José Alpha avec Denise Ducar, Stéphanie Rume et Cristèle Calixte.

Jaz de Koffi Kwahulé (France)

Photo Paul Chéneau

Koffi Kwahulé est sans nul doute le plus grand dramaturge français vivant, digne successeur de Koltès auquel il ressemble par l’étrangeté et la violence des sentiments qui s’expriment dans ses pièces, une certaine crudité en plus. Une crudité qui dans Jaz flirte avec la scatologie. Autant dire que la pièce ne fleure pas la rose, d’autant qu’un WC bouché est le moteur initial de l’action et que la suite se passera dans une sanisette (l’une de celles, posées sur une place publique, où l’on pénètre en mettant une pièce).

Une femme, qu’on imagine jeune, raconte l’histoire d’une jeune femme qui s’appelle Jaz. Elle répète qu’elle parle de quelqu’un d’autre qu’elle-même et pourtant elle est Jaz. Jaz sans un deuxième Z pour marquer, explique Kwahulé, « le manque dans laquelle s’enracine le jazz ». Et plus précisément ici pour exprimer « l’amputation irrémédiable que l’on ressent après l’expérience traumatique du viol ». Puisque c’est de cela qu’il s’agit dans la pièce, du viol dans une sanisette d’une fille à la beauté sublime par un « homme au regard de Christ ».

La situation est sordide et pourtant le texte fait sans cesse percevoir la beauté de Jaz et de son amie Oridé. Et le violeur lui-même n’est pas qu’odieux (« De même, dit-il à Jaz au moment où il la violente, qu’il y a des têtes à claques, il y a des femmes à viols »). Il est amoureux, maladivement amoureux, follement, perversement amoureux mais amoureux quand même. Et pourquoi Jaz le laisse-t-elle répéter son crime, est-ce simplement pour mieux mûrir sa vengeance ? Rien n’est simple, rien n’est clair dans cette pièce dont on aurait presque envie de dire qu’elle est avant tout poétique, ou musicale.

On comprend qu’une telle pièce attire les comédiennes. Elles la jouent dans des formations diverses. Seule en scène pour Jann Baudry dirigée par Jandira Bauer, accompagnée par quatre musiciens de jazz pour Ludmilla Dabo dirigée par Alexandre Zeff, accompagnée par une deuxième comédienne-comparse pour Astrid Bayiha mise en scène par Ayouba Ali. Nous avions vu Astrid Bayiha en Avignon en 2016 où elle était accompagnée par Caroline Rabaliatti et si l’association des deux comédiennes ne nous avait alors pas convaincu, nous avions par contre salué A. Bayiha pour sa capacité à exprimer aussi bien la beauté que l’horreur, la complicité que la colère, l’amour que la haine. Nous ne dirons malheureusement pas de même aujourd’hui. Car si Swala Emati, la nouvelle partenaire (elle vocalise, joue le rôle de la fille violée et prend brièvement la parole), se révèle un choix heureux, le jeu d’A. Bayiha ou plutôt sa diction accélérée au point d’escamoter les fins de phrase la rendent carrément inaudible pour les spectateurs dont l’ouïe est un peu fatiguée. A ceux-là, il ne reste qu’à admirer les jeux de lumière proposés par le metteur en scène sur les deux comédiennes noires vêtues d’une courte liquette blanche.

M.E.S. Ayouba Ali avec Astrid Bayiha et Swala Emati

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Théâtre jeune public : La Forêt des illusions de Grégory Alexander (Guyane)

La Guyane (française), est un immense territoire amazonien couvert de forêts habitées par quelques tribus qui continuent à faire vivre les mythes ancestraux. Peu peuplée, la Guyane n’a pas contrairement à la Martinique une production théâtrale très abondante. Quelques initiatives se font néanmoins jour, en particulier celles du Centre Dramatique Kokolampoë à Saint-Laurent (cf. supra).

La Forêt des illusions, par la compagnie Des Cueilleurs de Brume qui nous vient pour sa part de Cayenne, raconte à la manière d’un conte l’histoire d’un petit garçon qui s’est enfoncé dans la forêt à la manière de sa grand-mère disparue et rencontre des êtres plus ou moins fantastiques, à commencer par un caïman doté de la parole. Deux comédiens sont sur la scène, un jeune homme dans le rôle du petit garçon et une comédienne qui incarne successivement tous les êtres de la forêt. Le garçon, Devano Bathooe, constamment sur le plateau, a un rôle un peu trop grand pour lui. On admire néanmoins sa performance compte tenu de la difficulté de l’exercice. Sa partenaire, Anne Meyer, a droit quant à elle à quelques instants de répit lors des changements de costume. Le spectacle est très visuel, avec des projections sur des écrans verticaux pour évoquer la forêt. La bande son a également son importance. La pièce ménage de longues plages sans parole pendant lesquelles le jeu devient danse.

Puisque la scène nationale de Martinique organise également une « Ribotte des petits », sans doute cette pièce qui semble destinée par son sujet au jeune public y aurait-elle mieux trouvé sa place que dans le festival des Petites Formes qui vise essentiellement un public d’adultes aficionados du théâtre. Le fait est que les enfants brillaient par leur absence lors de la représentation de la Forêt des illusions ; on ne peut que le regretter, même si une séance pour les « scolaires » était prévue la veille.

Conception et M.E.S. Grégory Alexander avec Devano Bathooe, Anne Meyer et Lucas Malherbe

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Danse-théâtre : Vivre de Thierry Sirou (Martinique)

Photo Paul Chéneau

Organique et sauvage. Tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit quand on découvre cette pièce de Thierry Sirou (chorégraphe) qui raconte d’une manière immédiatement lisible une histoire toute simple mais qui prend tout son relief quand elle est dansée. Il s’agit ni plus ni moins qu’un raccourci de l’histoire de l’humanité, réduite ici à deux époques, l’origine et aujourd’hui. Les qualificatifs mis en exergue concernent au premier chef la première époque, celle qui occupe le plus de temps dans cette pièce pour une danseuse et un danseur, celle aussi qu’on peut juger la plus aboutie.

Vivre commence par l’éveil des humains, d’abord l’éveil au sens propre des danseurs couchés sur la scène, un tableau commun à maintes pièces contemporaines. Ces humains, des hominidés vieux de quelques centaines de milliers d’années, sont encore très frustres, là encore rien de nouveau sur le fond dans cette évocation de la sauvagerie. Mais c’est la forme qui importe ici et l’on est saisi tout de suite par la qualité de la danse, dès le prologue, au sol, où s’esquisse la relation d’attraction-répulsion qui régira les rapports du couple. Une danse organique, également, dans la mesure où les tableaux, très crus, évoquent la condition humaine dans ce qu’elle de plus animal : manger, uriner, copuler, accoucher. Car une caractéristique essentielle de cette pièce est sa parfaite lisibilité, contrairement à tant de chorégraphies contemporaines où l’on peine à démêler le propos. En présentant Vivre comme de la « danse-théâtre » Thierry Sirou souligne justement cette intention de raconter une histoire lisible par tous les spectateurs. Une danse qui se rapproche d’ailleurs par moments du théâtre d’objets puisqu’elle est par définition muette (sauf dans une brève séquence qui évoque par une kyrielle de mots techniques l’accession à la modernité), avec la grande perruque noire derrière laquelle se cache la danseuse, qui deviendra une couche pour le bébé, la calebasse censée contenir aussi bien l’eau pour se laver que de la nourriture et qui deviendra le ventre de la maman enceinte, puis le bébé. Théâtre de marionnettes, enfin, avec la séquence de la danse amoureuse des chaussettes, la partie couvrant la plante des pieds représentant les figures stylisées de l’homme et de la femme. Cette partie, poétique et tendre, exécutée par la danseuse couchée, le corps dissimulé par celui de son partenaire allongé devant elle est peut-être le sommet de la pièce…

Un sommet après lequel on a du mal à retomber dans l’histoire plus triviale du couple qui reprend après, au point qu’un se demande si la pièce n’aurait pas dû s’arrêter là. Et ceci bien que le tableau du papa désemparé quand la maman le laisse seul avec le bébé pour aller faire les magasins ne manque pas de sel. Même incertitude quant à la composition de la pièce, l’agencement des tableaux, après l’avant-dernier morceau dansé sur le Cold Song tiré de l’opéra du Roi Arthur de Purcell, un sommet de la musique qui aurait pu terminer la pièce sur un grand moment de lyrisme.

Ces remarques ne doivent pas occulter le plaisir que l’on prend à suivre cette pièce, auquel la qualité des danseurs, leur synchronisation parfaite contribuent évidemment pour une part essentielle. Enfin, même si nous ne sommes pas un fanatique de la mode actuelle qui consiste à peu éclairer le plateau, dans ce cas il y a une cohérence avec toute la première partie qui se déroule dans les temps obscurs de l’origine de l’humanité.

Ecriture et chorégraphie de Thierry Sirou avec Laurence Couzinet-Letchimy et Jean l’Océan.

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Nous n’avons malheureusement pas pu assister à la première pièce présentée lors du festival, le Collier d’Hélène de Carole Fréchette (Canada), production martiniquaise dans une M.E.S. de Lucette Salibur et une distribution réduite à trois comédiens (« petite forme » oblige !).

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LECTURES

Sous l’égide d’ETC (Ecritures Théâtrales Contemporaines) Caraïbe, quatre pièces ont été mises en lecture dont Les Revenants de l’impossible amour de l’écrivain et poète Faubert Bolivar[iii], lecture que nous avons malheureusement également ratée.

Miranda et Dave recommencent encore de Rhiannon Collett (Canada)

Mise en lecture par Astrid Mercier avec deux comédiennes et un comédien, cette pièce d’une canadienne anglaise traduite en québécois était présentée dans le cadre d’un partenariat avec l’association montréalaise « Jamais Lu » qui se voue à faire connaître de jeunes auteurs par la lecture de leurs œuvres. Les apprentis auteurs canadiens bénéficient d’une formation très performante dans le cadre de l’Ecole Nationale de théâtre du Canada sise à Montréal et leurs productions bien construites, qui abordent des thèmes contemporains, ont de surcroît pour des Français, antillais ou non, un parfum d’originalité.

Miranda et Dave recommencent encore met en scène trois personnages. Le couple de Miranda et Dave qui connaît des jours difficiles et la jeune sœur de Miranda. La rencontre inopinée de celle-ci avec Dave aura pour ce dernier une conséquence pour le moins inattendue. La pièce qui ne recule pas devant les mots crus aborde avec franchise la question du désir, tant féminin que masculin, celle de l’identité sexuelle aussi chez Dave qui redoute de se voir atteint dans sa virilité.

La lecture par des comédiens qui possédaient déjà assez bien leur texte et flirtaient souvent avec le jeu a bien fait ressortir le caractère de chaque personnage. Face à certaines lectures, on se demande ce qu’une mise en scène apporterait de plus. C’était le cas en l’occurrence.

La Fumée de cerisier de Katerina Rudcenkova (Tchéquie)

Autres mises en lecture, deux pièces tchèques. On passera sur la première, Nevsta, de Martin Frantisak, un choix pour le moins hasardeux, pour se concentrer sur la Fumée de cerisier de Katerina Rudcenkova, laquelle met en scène trois générations de femmes, soit la grand-mère sortie de sa tombe pour la circonstance, la mère, maîtresse-femme, et la fille, jeune-femme artiste qui se cherche encore. Une pièce écrite par une femme pour être interprétée par des femmes et qui doit résonner très différemment chez les spectatrices que chez les spectateurs. Le spectateur que nous sommes s’est plutôt attaché à observer comment les trois lectrices, dirigées par Lucette Salibur, ont su rendre les effets cherchés par l’auteur dans son texte, avec une mention particulière à Rita Ravier dans le rôle d’une mère plus caustique qu’aimante. Quant au fond, la pièce décrit avec retenue la condition féminine dans un monde encore en grande partie dominé par les hommes. Ce souci de la mesure est sans doute son principal défaut. Le théâtre a besoin de situations fortes. Faute de telles situations, la pièce ne se détache guère des lieux communs.

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Festival des Petites Formes, Tropiques-Atrium Scène nationale, Fort-de-France, 16 janvier-1er février 2020.

 

[i] Le même qui a signé, avec moins de succès, Le Dernier Jour d’un condamné avec William Mesguich. Cf. https://mondesfrancophones.com/espaces/theatre/le-dernier-jour-dun-condamne-dapres-victor-hugo/

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/theatre/avignon-2019-7-tous-mes-reves-partent-de-la-gare-dausterlitz-solaris-off/

[iii] Cf. https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/memoires-des-maisons-closes-de-faubert-bolivar/

 

La majesté du blues

 

Le monde contient bien assez pour les besoins de chacun
mais pas assez pour la cupidité de tous. Gandhi

 

– Une version partielle de cette nouvelle, sous le titre Remettre la charrue avant les bœufs, devait être lue par l’auteur à l’Assemblée nationale française le 14 novembre 2015 dans le cadre de la COP21, mais le 13 novembre, se produisaient les attentats de Paris qui firent 130 morts et 413 blessés.
Respirer (court-métrage, 2016), librement adapté de ce texte par la réalisatrice québécoise Julie Deffet

 

Je n’ai jamais imaginé qu’une femme avec une coupe afro pût ressembler à un Modigliani. Et pourtant.

Dimanche dernier, télécommande au poing et pot de chips entre les cuisses, je m’étais calé devant la télévision. À zapper. Le désœuvrement. Comme souvent, j’ignorais pourquoi je m’étais laissé aspirer par l’écran, je suppose, les choses se passent  habituellement ainsi en tous les cas, que je me suis dit Écoute, Mon petit, parce que dans l’intimité je m’appelle Mon petit, j’ai  dû me dire Écoute, Mon petit, ai-je vraiment dit Mon petit, je ne dis Mon petit que pour les affaires sérieuses, voire nerveuses, les moments décisifs qui exigent que je prenne mon courage à deux mains. Que je prenne sur moi. Je suppose donc que, à cause de ce discours qu’on m’a demandé d’écrire sur les bienfaits de la nature, je n’arrive pas à mettre un mot devant l’autre, pourtant, sans être un croisé de la chose écologique, j’ai même déjà participé à un sit-in, Place de la République, en faveur d’une planète propre, j’y avais croisé, un mois et demi, deux mois peut-être avant la jeune femme qui ressemble à un Modigliani, désiré Sarah, violemment, Sarah c’est son nom, une rousse avec des cheveux comme un mouton, jolie, très belle, ç’a n’a pas pris entre nous, j’en étais encore au désir qu’elle me parlait déjà d’amour, les hommes désirent les femmes aiment, un lieu commun, alors l’amour, un moment, je l’ai simulé, mais elle s’est vite rendu compte, tout sauf conne, Sarah, que, je me suis dis Écoute, Mon petit, il est bien quelque part, ce discours, la télévision mène à tout, tu vas te mettre devant la télé, te détendre et laisser remonter les mots. Ces gens ne te veulent aucun mal. Tranquille. Après tout. Ils attendent simplement que tu leur dises ce que tu as sur le cœur. Un moment de partage.

Toujours est-il que bien calé devant la télévision, télécommande au poing et pot de chips entre les cuisses, sans trop savoir après quoi je zappais, le désœuvrement, mais porté par la certitude sereine que, dans cet océan d’images et de sons, discours ou pas, je finirai bien par m’arrimer à quelque chose qui donne sens à ma journée. Des centaines et des centaines de chaînes à parcourir tout de même ! Isabelle la catholique était-elle protestante les chinois sont-ils des extraterrestres les africains ont-ils une histoire hitler était-il un espion soviétique jésus est-il dieu Obama est-il un clown homosexuel kényan femmes fontaine mythe ou réalité le vainqueur du tour de france est-il dopé à l’epeo ou au pot-belge maradona est-il plus fort que pelé un tien vaut-il vraiment mieux que deux tu l’auras pour ou contre les éclipses de lune zahia houellebecq nabila… La télévision est une mine de culture !  La roue de la fortune ligue 1 premier league bundesliga ligue des champions mondial les jeux olympiques nba tour de france wimbledon fashion week les reines du shopping c’est ma vie on a échangé nos mamans secret story l’amour est dans le pré les enquêtes impossibles… La télévision a tant à offrir ! Un beau feuilleton américain un beau documentaire un beau paysage un beau plan un beau combat du siècle un beau crime une belle musique des mannequins en sous-vêtements un bout de sein qui dépasse un baiser enfiévré une cuisse la caresse furtive d’une main baladeuse de beaux moments d’émotion… En un mot, quelque chose d’Amazing ! d’Exciting ! et de So cute ! Ces petites choses qui agrémentent la vie, même par procuration. Surtout par procuration. Ces menues voluptés fleuries de la vacuité et dont ne peuvent profiter, c’est navrant, ceux qui se sont depuis longtemps dépollués, croient-ils, de la télévision. Les fous !

À l’instar de ces personnages de téléfilms américains persuadés que Dieu a un projet pour eux, bien calé devant la télévision, télécommande au poing et pot de chips entre les cuisses, le désœuvrement, j’attends que l’écran me révèle mon propre désir. Bref, je glande. Pas tout à fait. Je pense aussi, encore, à la jeune femme qui ressemble à un Modigliani. Malgré sa coupe afro. Peut-être le cou que souligne un collier de perles. À cause que filiforme, peut-être. Une coiffeuse qui a ouvert récemment un salon, un tout petit, décoré avec fraîcheur, comme une maison de poupée, au rez-de-chaussée de mon immeuble. Depuis que je l’ai vue, elle me bouffe la tête. Littéralement. Une chenille. Une guêpe. Un autre documentaire. La guêpe pond son œuf dans la chenille. L’œuf se nourrit de la chenille, la contrôle. Jusqu’à l’éclosion. Et là, cela reste un mystère, même pour le documentaire, la chenille, juste avant de rendre l’âme, dans une sorte d’élan christique, prenez et mangez, ceci est mon corps, fabrique une toile pour, contre d’éventuels prédateurs, protéger la larve qui l’avait transformée en garde-manger. La jeune coiffeuse m’a pondu dans corps et âme de désespérément la désirer. Une chenille zombie, voilà ce que je suis devenu depuis que mes yeux se sont posés sur la jeune femme au collier de perles qui ressemble à un Modigliani avec une coupe afro. Chaque fois que je passe devant son salon, et j’y passe souvent, allez savoir pourquoi, je m’arrête. Je fais semblant de regarder ses tarifs écrits à même la vitre et, du bout du regard je la contemple. Mine de pas y toucher, je rassasie mon âme. Je m’autoproclame son oblat.

L’autre jour, avant-hier, je jour où je me suis rappelé, soudain, que j’avais un discours à écrire, de chaque côté de la vitre, nos regards se sont croisés. Elle souriait. Mon Dieu, ce sourire ! Je me suis senti comme un môme. Tétanisé par la suavité de son sourire. La beauté aussi peut écraser. Mais je n’allais quand même pas, bien que tout m’y soumît, me liquéfier là, devant elle. Non. Crânement je suis entré dans le salon de coiffure. La jeune femme au collier de perles qui ressemble à un Modigliani avec une coupe afro m’a enveloppé dans la toile de son sourire.

J’ai bafouillé Vous, peut-être, je me trompe, bonjour, certainement, peut-être que. Vous êtes nouvelle, sans vouloir.

Elle a répondu, en croisant, avec grâce, les bras, Bonjour. Oui.

Auparavant, il y avait un restaurant turc. Un kebab.

Si près d’elle ! Son collier de perles, sa coupe afro qui lui donnait un charme délicieusement désuet, l’éclat noir de ces gencives, son sourire, ce sourire !, son odeur, et j’ai entendu mon sang bouillir dans mes veines. À un duvet d’elle !

J’ai dit, j’ai dû dire Oui, je sais, j’ai vu les travaux, j’habite l’immeuble.

Elle a fait Ah.

J’ai dit Ça va, ça marche, il y a de quoi faire par ici.

Elle a souri Pas trop. Je viens à peine d’ouvrir. Il faut que les gens aient le temps de se faire à l’idée qu’un salon de coiffure s’est ouvert à la place du kebab, peut-être.

J’ai dit En effet. Vous coiffez aussi les hommes, peut-être pas, que les femmes.

Elle a à nouveau souri Les femmes, les hommes, les enfants.

J’ai souri nerveusement Ah oui, c’est écrit à l’entrée, sur l’enseigne. Femmes, hommes, enfants. C’est écrit. Eh bien, bienvenue, dans le quartier bienvenue, dans l’immeuble d’abord, bien évidemment, bienvenue.

Elle a dit Merci.

J’ai voulu lui dire quelque chose, une chose, que, mais les mots, ceux qui se sont précipités pour être les premiers articulés, étaient vieux, décatis, perclus de superlatifs, sans anfractuosités, vibration, en fait morts d’avoir été, ces mots, mis, remis, bringuebalés à toutes les suppliques d’amour, et je suis ressorti.

J’ai entendu dans mon dos Merci d’être passé.

Je pense donc à la jeune femme au collier de perles qui ressemble à un Modigliani avec une coupe afro. Ce qui reste, il faut bien l’admettre, une façon comme une autre de coincer la bulle. Je flemmarde si bien que je finis par me convaincre que zapper est une activité à la fois sportive et artistique. Il faut, tout de même, tenir la télécommande qui, même si ce n’est pas un javelot, un disque ou un marteau, fait son petit poids, et presser les boutons. Effort physique donc. D’où sport. D’autre part, zapper se suffit à lui-même ; c’est se fabriquer une émission au fil des stations, son propre montage spontané. Création donc. D’où art. De l’art pour l’art. Le zapping comme art de regarder la télévision. Je glandouille donc ainsi jusqu’à.

Jusqu’à ce que j’atterrisse sur la queue d’un documentaire. Une gigantesque décharge à ciel ouvert. Sauvage.

Des ordures à perte de vue. Sommiers de lit taies d’oreiller têtes de poupée autres membres biberons danse de sacs plastique au milieu du vol des corbeaux des mouettes des hirondelles carcasses d’animaux tondeuses à gazon à cheveux à pubis pneus papiers d’emballage huile de vidange fast-food ruisseaux d’eaux usées médicaments rats des champs des villes d’égouts cigarettes paquets mégots bouteilles d’urine d’alcool papier journal défiant les arabesques des goélands des choucas des cigognes roues volants cadres de vélos de moto frigidaires télévisions voitures bateaux ailes d’avion étuis de cartouches pantalons robes jupes couches culottes pages pornographiques  nuisettes cartouches kits de sex-shop matelas. Etc. Et autour de cette purulence suintant sous l’œil du ciel, des baraquements, des animaux domestiques, des êtres humains. Une ville. Petite et misérable, mais une ville tout de même. Avec ses ruelles et ses tripots, avec sa place du marché, avec son église, son bordel. Plus de zapping.

Le documentaire touche à sa fin. Une jeune femme. Bien que sans collier ni coupe afro, elle a un air de famille avec la coiffeuse du rez-de-chaussée de mon immeuble. Elle aussi ressemble à un Modigliani donc. Vaguement, mais il y a quelque chose. Le port du cou, certainement.

La caméra navigue entre plan italien et très gros plan en passant par tous les plans intermédiaires, zoom discontinu, avec de temps à autre, pour montrer les baraquements et la décharge, des travellings à gauche et à droite. Un seul plan séquence. La jeune femme s’adresse à la fois à une personne hors-champ, sans cependant quitter la caméra des yeux, jamais, et à moi, enfin, aux téléspectateurs. Les yeux dans les yeux. Et voici ce que la jeune femme qui fait penser à ma coiffeuse Modigliani avec une coupe afro raconte. Tu n’as rien d’autre à foutre qu’à me bassiner que ce grand dadais va se tirer ? Il va se tirer ! Il va se tirer ! Il va se tirer ! Tu crois vraiment que c’est le moment ? Quand tout autour de nous fout le camp ! Mais regarde ! À tous les coins de la décharge, toutes ces mines abattues. Et puis, tu ne vois pas que je suis avec des gens ?

Parce qu’il est arrivé, tout à l’heure, un type.
Tu as dû le croiser en venant.
Costard-cravate-Bentley.
Il est venu nous péter dans sa bouche de rassasié Vous devez partir. Quitter la décharge. L’ordre vient d’en-haut.

Alors on a faiblement protesté La décharge, monsieur,
ce n’est peut-être que farfouiller dans la merde des autres,
seulement on n’a que ça pour se tenir propres,
on n’a que ça pour donner à manger à nos enfants,
on n’a que ça pour vêtir nos enfants,
on n’a que ça pour payer l’école pour nos enfants,
on n’a que ça comme toit,
on n’a que ça, la décharge.
Beaucoup de ceux qui se tiennent devant vous, monsieur,
sont nés et ont grandi sur la décharge.
La décharge est tout pour nous.

Costard-cravate-Bentley a répondu avec des trémolos dans la voix Je vous comprends. Je comprends votre situation. Moi-même j’ai des enfants. Nourriture, vêtements, université, argent de poche, je sais ce que c’est. Donc je comprends. Mais il faut se rendre à l’évidence. La décharge constitue un grave danger pour nos santés, une catastrophe sans nom pour le climat mondial surtout. À cause de l’entreprise pernicieuse des gaz à effet de serre. Peut-être, parce qu’il a lu dans nos yeux qu’on savait pas de quoi il parlait, costard-cravate-Bentley a interrogé du regard le ciel Les gaz à effet de serre, comment vous expliquer cela ? Et costard-cravate-Bentley a expliqué Les gaz à effet de serre, ça pollue notre ciel, même si ça ne se voit pas. C’est l’atmosphère terrestre qui nous protège contre les excentricités du soleil et les vices cachés de la création ; elle garde notre planète confortable, mais avec les gaz à effet de serre, bientôt il n’y aura plus de vie. Inondations et sécheresses. Tous brûlés ou noyés. Et personne n’a intérêt à ce qu’un tel scénario se produise. Or l’ennemie de l’atmosphère terrestre c’est la pollution, la décharge, le pet des vaches, le charbon de bois, tout ça. Mais qu’il se tire ! Tu vas enfin me foutre la paix ? Mais qu’il se tire, putain ! Je le tiens pas en laisse. Va lui dire qu’il peut se tirer. Je veux plus le voir. Qu’il aille voir ailleurs s’il trouve un cul aussi fondant que le mien ! La décharge est comme une termite qui fait des trous dans le manteau protecteur de l’atmosphère terrestre, une cheminée qui pompe des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Il est donc urgent de nous ressaisir. Tous autant que nous sommes. Chacun à son niveau. Guerre contre la pollution. Tous azimuts. Il y va de la survie de la planète, et justement de nos enfants. Ah, les enfants ! Et patati et patata, et vas-y que je t’en remette une couche sur les petits enfants à qui appartient en réalité la terre, les bambinos que la vie fume comme une cigarette, le futur qui. Les enfants ci, les enfants ça. Tout un plat, il en a fait. Voyez-vous, le progrès implique qu’on sacrifie un peu de son petit bonheur personnel au nom d’un bonheur plus grand pour tous. Aussi avons-nous décidé de nettoyer la décharge. Tout entasser dans des containers pour aller les enterrer loin d’ici, très loin. Faire table rase de la pollution. Rendre à ce lieu son sourire d’avant le commencement. À la place nous construirons un golf. Avec un gazon aussi soyeux et aussi vert que celui de la Cour d’Angleterre. Retourner à la nature. Enfin respirer. Téter à nouveau à la racine de l’air de l’aube de la création. Se régénérer. Ah, si nous pouvions laisser à nos enfants un monde débarrassé de toute pollution ! Tu n’arrêtes pas de me répéter qu’il va se tirer. Devant ces gens. Tu crois vraiment que c’est le bon moment pour parler de ces choses-là ? Il va se tirer ! Tu n’arrêtes pas de me le répéter ! Comme si tu le souhaitais ! Les travaux commencent dans trois jours, il dit, costard-cravate-Bentley.

Que trois jours ? Mais nous, dans tout ça, monsieur, on devient quoi ? on a demandé sans élever la voix.

Costard-cravate-Bentley s’est alors gratté la tempe, apparemment soucieux Eh bien, nous allons couper la poire en deux. Pas en trois ou en quatre, en deux. Moitié-moitié. Sept jours au lieu de trois. Une semaine. Vous avez ainsi largement le temps de vous retourner. C’est cela la démocratie. Vivre et laisser vivre. De toute façon c’est une honte d’accepter que des êtres humains vivent de et sur une merde pareille.  Dans un tel dénuement, grand Dieu ! Une immense honte dont l’histoire parlera encore longtemps. Vous savez, ce que nous faisons, nous le faisons prioritairement pour des gens comme vous. Pour les plus faibles et les plus humbles d’entre nous. Les sans-grades. Les laissés-pour-compte. Les vrais gens. Les gens. Sept jours, pas un de plus.

Quand on n’a rien, même au diable ne dit-on pas merci ? À costard-cravate-Bentley on a donc dit Merci.

Puis il a disparu derrière les vitres fumées de son 4×4. Oui, oui, oui, il veut se tirer ! J’ai compris, j’ai compris, j’ai compris ! Eh bien qu’il s’en aille ! Je ne le tiens pas en laisse, j’ai déjà dit, je lui ai pas mis des chaînes aux pieds. Qu’il se tire. Bon, en dehors de jouer les entremetteuses, tu te joins à nous oui ou merde ! Parce qu’on a tous décidé de nous battre pour conserver notre décharge. Résister. Quand arriveront leurs caterpillars, ils nous trouveront au milieu des détritus. Il faudra qu’ils nous enterrent avec les ordures. Parce que leur vraie pollution, c’est nous. Il n’y a aucune raison qu’ils viennent nous chasser même de ce trou à rat. Aucune raison que ce soit sur notre dos que toujours se construisent leurs rêves. Avec qui déjà tu as dit qu’il comptait se tirer ? Ne me dis pas que c’est avec cette grosse pétasse que ? Dis-moi que ce n’est pas vrai. File-moi des claques, réveille-moi ! Ah non, pas ça ! Pas avec cette morue mal dessalée ? Je veux bien passer pour une bêtasse, mais. Au moins s’il se tirait avec une jolie femme, une mieux que moi, mais là, avec cette cagole toujours maquillée comme un camion volé, c’est d’un mépris ! Il veut se payer ma tête. Faire de moi la risée de la décharge. Hein, c’est ça, il veut me pisser à la raie ? Oh, je ne laisserai pas faire. Cette fois, je ne me laisserai pas faire. Oh ça, mon joli kéké, ça ne va pas du tout se passer comme ça, tu peux me croire ! Et l’autre là, costard-cravate-Bentley, avec son gazon comme chez la reine d’Angleterre ! Toujours la même vieille merde.

Bien calé devant la télévision, télécommande au poing, etc., je n’ai jamais vu un tel documentaire.  De la pure fiction. Mais je me suis dit Mon petit. Je rappelle que dans l’intimité, je m’appelle Mon petit. Je trouve ça mignon et affectueux. Chacun ses petits problèmes. Mon petit, que vas-tu bien leur apprendre sur les changements climatiques qu’ils ne sachent déjà, je me suis demandé. Ce sont toutes des personnes intelligentes et hautement cultivées. Tu ne vas tout même pas leur polluer, ce serait le comble, la journée à coups de statistiques et de graphismes, et autres l’Arctique fond, la terre se réchauffe, le niveau des océans monte, il n’y a plus de saison, nous courrons à la catastrophe ?

C’est ainsi, empêtré dans cette lancinante interrogation, avec des embardées vers la jeune femme au collier de perles qui ressemble à un Modigliani avec une coupe afro, que s’est imposée à moi, la télévision, décidément, mène à tout, le contexte peut-être, le cadre de l’Assemblée nationale certainement, l’idée du storytelling. Comme les hommes politiques. Une belle histoire vaut dix mille fois mieux qu’un long discours. Un récit qui plaide en creux pour une écologie des comportements humains. Avant d’envisager, pour ne pas dire d’imposer quelque solution écologique que ce soit face au cataclysme annoncé, nous devons nous atteler à l’élaboration d’une écologie des comportements entre les nations, entre le Nord et le Sud. Remettre les bœufs avant la charrue. La mauvaise foi la plus carabinée ne peut contester l’importance du combat écologique. Ce qui est contestable en revanche, c’est un certain discours qui désormais le précède et le suit tel un garde du corps. Subrepticement, l’écologie ne devient-elle pas sous nos yeux, la nouvelle parole surplombante de l’Occident, le nouveau promontoire d’où le Nord tance le Sud ? Nul n’ignore désormais les principales causes du dérèglement climatique. Le développement frénétique et anarchique des pays émergents (l’Inde, la Chine, le Brésil…) et la croissance démographique sans entraves des pays pauvres (les pays africains et leur bientôt un milliard d’habitants, le Bengladesh, l’Indonésie…) ! Ce discours, jusqu’ici souterrain, s’affiche de plus en plus en petite tenue sur la place publique devant des esprits saturés de débats biaisés et d’images simplistes. Par une sorte d’acrobatie de l’histoire, voilà qu’on fait porter le fardeau écologique à ceux qui, en matière de consommation d’énergies fossiles, et donc de rejets énergétiques, ont les besoins les plus modestes, ceux qui, toutes les études concordent, seront les premiers à souffrir dans leurs chairs et dans leurs âmes de nos inconséquences, ceux qui enfin n’occupent que des strapontins dans l’antichambre de notre vache sacrée à tous, l’économie de marché. Huit milliards ? Dix milliards ? 20 milliards ? Peu importe combien de bouches, puisque désormais nous comptons en termes de bouches à nourrir, combien de corps à habiller et à soigner, combien de corps à divertir, combien de corps à déplacer, combien de corps à ceci, combien de corps à cela, ce qui compte c’est comment nous prenons soin de la planète, et surtout comment nous réinventons à chaque défi le partage, c’est-à-dire l’équilibre. Une écologie solidaire. Remettre les bœufs avant la charrue. Sommes-nous prêts à changer radicalement, je dis bien radicalement, nos habitudes de consommation ? J’ignore les chiffres, mais je suis certain que Paris compte plus de véhicules que tout le Madagascar. Peut-être conviendrait-il mieux de limiter le nombre des voitures avant d’envisager celui des naissances ? Subrepticement, au nom du combat écologique, on entretient les générations nouvelles dans l’idée que la forêt amazonienne et la forêt du bassin du Congo, parce qu’elles constituent les deux principaux poumons de la planète, sont la propriété de tous. Non. Que nous nous sentions responsables de ces forêts nous honore, mais cela ne nous confère en aucune façon un droit de propriété. Personne ne se sent propriétaire des forêts japonaises, françaises, allemandes, anglaises ou étatsuniennes. Lorsque ces pays, pour la plupart sans forêt primaire aujourd’hui, ont levé haches et tronçonneuses contre leurs forêts pour les besoins de leur développement, ce à quoi aspirent à leur tour, légitiment, les pays émergents, personne n’a retenu leur bras. On me rétorquera, à raison, qu’il est mieux pour tous de ne pas répéter les erreurs d’hier. Si tu vois un fou, le caleçon sur la tête, courir dans la rue, tu n’enlèves pas le tien pour lui courir après, dit un proverbe ivoirien. Certes. Malheureusement ceux qui ont raison d’avance ne nous montrent pas en quoi ils ont appris de leurs erreurs. La course actuelle à l’eldorado du gaz de schiste, malgré les mises en garde, et au mépris des précautions les plus élémentaires, en est l’exemple paradigmatique. Au fond, nous sommes tous devenus les gibiers de l’économie de marché. Et le Marché, par la logique qui le sous-tend, sa posture démiurgique et injonctive, n’est pas compatible, j’en ai l’intuition, avec ce premier sourire du monde qu’est l’écologie. Remettre les bœufs avant la charrue. Je sais combien est obscène cette question mais, soyons dingues, osons l’abjection suprême ! Sommes-nous prêts à sortir de la fatalité du Marché ? Ou alors, sommes-nous au moins prêts à remettre la question écologique à plat, et à inviter autour de la table toutes les pensées et toutes les sensibilités, à la même hauteur de respect et d’humanité ? Pour ce débat-là au moins. Un dialogue qui n’est pas un rapport d’inféodation entre le Nord et le Sud, mais une recherche d’équilibre entre l’excès et le manque. Un dialogue égalitaire. On ne peut pas introduire un tel débat au nom de la planète sans reconnaître au tiers-monde une capacité à penser la question, et à proposer d’autres alternatives. Un dialogue et non des directives. Pas de solution planétaire viable sans prise en compte de toutes les aspirations. Car ne nous leurrons pas, l’écologie, dans son déploiement actuel, n’est qu’une danseuse qu’entretient à moindres frais l’économie de marché. La petite souris qui souffle dans la plaie que creusent dans chairs et âmes les dents du Marché. L’aumône que le Marché et ses corollaires nous font. Un tragique petit tour de passe-passe. D’ailleurs, et c’était prévisible, l’écologie ne se justifie plus qu’en tant qu’enjeu économique. Remettre les bœufs avant la charrue pour que l’écologie cesse d’être ce qu’elle est aujourd’hui, la nouvelle parole surplombante de ceux qui ont confisqué la fiction du monde.

Pourquoi pas, oui, même si. La jeune femme au collier de perles qui ressemble à un Modigliani avec une coupe afro. La guêpe dont je suis la chenille. Après tout, pourquoi pas, prendre son courage à deux mains et l’inviter au Parc des Princes. Pour un match de football. Le PSG. Ou alors. Peut-être pour un café. Commencer en douce. Un simple café. Dans un café. Ne pas la brusquer, l’effaroucher. Ce serait parfait de l’inviter à prendre un café. Elle acceptera sans se méfier. Cela ne prête pas à conséquence d’accepter une invitation à prendre un café. Parler écologie. Carottes, navets, courgettes, oignons, tomates. Bio. Un peu comme dire du bien du petit enfant d’une femme rencontrée dans un jardin public qu’on cherche à. Deux fois sur trois, elle baisse sa garde, se laisse attendrir, s’abandonne, et. Deux fois sur trois, faudrait vérifier les chiffres. Les femmes, saucisson bio, fromage bio, vin bio, sont particulièrement sensibles à ces choses-là, un autre mystère. L’air pur, l’Arctique, l’Antarctique, les ours blancs, l’Amazonie et ses Indiens qui demandent pardon aux arbres avant de les abattre. Enfin, tout ça. Ensuite, pendant le café, dans ce café, entre les carottes et les ours blancs, l’inviter à un match du PSG. Elle acceptera également, sans se méfier, elle acceptera. Ces choses-là, on en parle généralement au restaurant, un bouquet de fleurs posé sur la table, ou à l’opéra, ou encore, de manière plus tactile, du bout des doigts, dans la pénombre d’une salle de cinéma. Ou de quelque arrière-salle. Mais un match de football, penses-tu ! La jeune femme au collier de perles qui ressemble à un Modigliani avec une coupe afro acceptera par conséquent mon match de football. Par curiosité. Je la sens curieuse, et l’invitation est cocasse. Je la vois retenir un petit fou rire. Une fois dans les tribunes du Parc des Princes, prendre sa défense par surprise en sautant du coq-à-l’âne, et lui mettre l’affaire entre les pattes. Comme ça, de but en blanc. Je l’imagine désarçonnée par la soudaineté et surtout l’incongruité de l’attaque. Ne pas lui laisser le temps de recouvrer ses esprits pour organiser quelque riposte. Profiter qu’elle soit encore sonnée, groggy, comateuse par l’attaque éclair qu’elle vient de subir pour lui proposer de quitter, sur le champ, le match afin de venir prendre un pot ici, chez moi, au-dessus de son salon de coiffure. Je suis sûr que, l’esprit encore embué, elle bredouillera Oui… oui… sans réaliser la nature de sa réponse, loin de soupçonner que les mâchoires du piège sont en train de se refermer sur elle. Et une fois ici, dans l’antre du fauve, titiller, mine de ne pas y toucher, toujours, ses impatiences, la laisser mijoter dans la promesse de mille brûlures exquises inouïes, et attendre. Attendre que, corps en fièvre à toutes les concupiscences de la chair, corps en fusion implorant au bord du gouffre des voluptés clandestines, elle me supplie, à genoux, de porter l’estocade. À genoux. L’achever. À genoux. Plusieurs fois l’achever. Faire feu, flamme, lumière d’elle avant que ne fleurissent les si, les ça, les peut-être que, les migraines. Une Blitzkrieg foudroyante ! Je ne vois pas comment la jeune femme au collier de perles qui ressemble à un Modigliani avec une coupe afro pourrait s’en sortir. L’achever au milieu des soupirs, des râles, des rauquements et des pleurs traversés de transes voluptueuses. Conclure.

Dimanche dernier, bien calé devant la télévision, télécommande au poing et pot de chips entre les cuisses, toute la journée j’ai laissé flâner mes pensées au fil des images et des sons, téléfilms, publicités, documentaires, talk-shows, en quête de mots qui refondent le monde. Un monde plus propre et plus égalitaire. Et lorsque les premiers mots m’ont fait la grâce de remonter jusqu’à moi, j’ai éprouvé l’exquise sensation d’être utile. Dérisoire aussi. Finalement. D’autant que, au même moment, me happait le bonheur, fou, insensé, sismique, d’être bientôt aimé, une certitude, de la jeune femme au collier de perles qui ressemble à un Modigliani avec une coupe afro.

En fait, dimanche dernier, j’ai glandé. Encore. Toujours le désœuvrement.

 

 

 

 

 

 

 

Par Koffi Kwahulé, , publié le 11/08/2019 | Comments (0)
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Misty

 À Claude Dilain
ancien maire de Clichy-sous-Bois
In memoriam

 

Aaron posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant,
et il confessera sur lui toutes les iniquités des enfants d’Israël
et toutes les transgressions par lesquelles ils ont péché ;
il les mettra sur la tête du bouc, puis il le chassera dans le désert,
à l’aide d’un homme qui aura cette charge.
Le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités
.
Lévitique XVI, 21-22.

 

Ces événements ce sont déroulés dans la ville de Clichy-sous-Bois, non loin de Paris, à l’an de grâce 2005.

 

Misty retire sa main gauche de la tension de ses cuisses pendant que le pouce et l’index relâchent leur pression sur le téton du sein gauche pour se saisir du paquet de cigarettes sur la table de chevet. Misty se sent à la fois vide et pleine de tout. Elle reste un moment ainsi, le regard tourbillonnant dans les hélices du ventilateur au plafond, pendant que ses doigts, en rangs épars, paresseusement, quêtent dans les derniers spasmes de son secret devenu mangrove quelques résidus de jouissance. Plus rien. Que le blues de ce qui de son corps déjà s’évanouit. Alors elle ramasse les feuillets froissés, s’assoit sur le rebord du lit, allume une cigarette et se remet à lire. Apaisée, heureuse et confuse.

***

Qui est-il ? demanda Misty.

Le maire fit mine de n’avoir pas entendu la question.

Votre projet nous soulage quelque peu de toutes les propositions que nous avons reçues. La police, les gangs, l’échec scolaire, les tournantes, les filles mères. Enfin, vous voyez ce que je veux dire ? Une ville de banlieue n’est tout de même pas que cela. Alors lorsque nous avons découvert votre projet : Mythes et légendes de la ville de C, il y a eu un silence, lumineux. Je ne suis pourtant pas très religieux ; je ne suis même pas certain de croire correctement en Dieu. Mais la salle a soudain été remplie du silence premier. La lumière, voilà l’effet que nous a fait votre projet.

Qui est-il ? Misty revint à la charge. Un homme ? Une bête ? Une chose ? Quoi ?

Oubliez-le.

Je ne peux pas. Les gens répondent gentiment à toutes mes questions, mais dès qu’il s’agit de lui…

Votre projet, voilà un sujet ! Mythes et légendes. Et des projets, vous vous imaginez bien, on en voit défiler. Des qui. On se demande des fois. Tenez, il y a trois mois, on reçoit une demande de résidence pour. Je ne devrais pas, et pourtant. Parce que c’est confidentiel, ces choses-là, vous comprenez. Cela dit, il n’y avait rien de. Bon, cette personne, une dame, que j’ai reçue par la suite d’ailleurs, à sa demande, une dame bien, un peu chochotte mais bien. Bref, cette personne sollicitait une bourse de résidence pour. Attention, quand je dis une dame bien, je ne veux pas dire qu’elle était ceci ou cela, entendons-nous bien. Pas. Ni. Simplement bien. C’est le mot, bien. Je veux dire, avec la tête sur les épaules. Apparemment. Mais les apparences, vous savez ce que c’est ? Ce n’est pas à vous que j’apprendrai qu’elles sont trompeuses. En tous les cas le projet de cette personne, cette dame un peu chochotte que j’ai reçue à sa demande, consistait. Evidemment lorsque je l’ai reçue, elle s’est escrimée à me démontrer que.

Dès que je l’évoque, les regards se détournent, les langues se rétractent, les corps s’évanouissent. Pourquoi ? Misty refusait de se laisser engluer dans les digressions du maire.

Oubliez-le. Il y a tellement d’autres mythes et légendes à faire partager. La source miraculeuse, par exemple. J’ai là une photo pour vous. Le maire tira l’un des tiroirs de sa table de travail et sortit la photo qu’il tendit à Misty. Une vieille carte postale numérisée.

Merci beaucoup… Ce projet, je l’ai construit autour de lui.

Mais lui n’est pas une légende. Et puis, voilà des années, depuis que les résidences se passent hors des murs de la ville de C, qu’il ne s’est pas manifesté. Nous nous sommes en effet rendu compte qu’il ne se manifestait que lorsqu’un écrivain était ici en résidence. Pour des raisons que la ville ne cherche pas à comprendre, ce sont les écrivains, les écrivaines surtout, qui l’attirent. Aussi avons-nous décidé de continuer à offrir des bourses de résidence, mais hors les murs.  Et la ville ne s’en porte pas plus mal.

C’est précisément la raison pour laquelle j’ai sollicité ce rendez-vous. J’aimerais exceptionnellement, non seulement passer ma résidence à l’intérieur de la ville, mais résider ailleurs que dans la mairie.

Croyez-moi, Misty. Je peux vous appeler Misty ? Parce que c’est ce qui est écrit sur vos livres. Mais dans votre dossier.

Appelez-moi comme il est écrit sur mes livres.

Tenez vous-en à votre projet. Misty donc. Ne provoquez pas le mal.

Monsieur, excusez-moi d’insister, j’ai l’intuition que la ville ne retrouvera une certaine sérénité que si. Il n’est pas normal qu’il n’ait ni nom, ni visage. Voilà, je suis venue, dans le ciboire d’afflictions de cette ville, déposer et ma chair et mon esprit afin qu’il se manifeste, pour l’ultime fois il se manifeste. Je suis venue lui donner un visage. Peut-être alors, s’il retrouve son visage.

Misty s’interrompit car pendant qu’elle parlait, elle sentit des frissons indécents se glisser sous sa jupe, dans sa culotte, sous sa peau, et des visions lascives et terribles s’entrechoquèrent dans sa tête.

Donnez simplement une âme à cette ville en exhumant ses mythes et ses légendes, reprit le maire. Après ce qui s’est passé, cette ville a besoin de descendre en elle-même, de renouer avec ce qu’il y a de plus haut en elle. La beauté. Car au-delà du masque de terreur qu’ont sculpté à cette ville les marchands de peur, elle est là, la beauté, c’est elle son socle. Autrement tout se serait déjà écroulé. Cela, aidez-nous à le montrer au monde. Mademoiselle, dites-leur que cette ville est autre chose.

C’est ce que je suis venue faire monsieur. Alors, pour la maison ?

Silence. Le maire eut un sourire en coin.

Je suppose que vous savez déjà où vous voulez habiter ?

Allée des Ex-voto, au Bois du Temple, une petite maison, à l’écart des hachéléms, pour le moment inoccupée.

Le maire se remit à sourire, cette fois franchement, en secouant la tête, les yeux écarquillés d’incrédulité.

En fait, vous êtes venue pour voir ? À son tour Misty se mit à sourire du coin des lèvres. C’est cela, vous voulez vivre des choses ?

Je veux vivre tout simplement, monsieur. Et l’on ne peut vivre, vraiment vivre, qu’en se cognant à la vie.

Et s’il ne se manifeste pas ? Parce que ce n’est pas systématique ; nombreuses sont les résidences au cours desquelles rien ne s’est passé. D’ailleurs depuis que je suis maire, il ne s’est manifesté que deux fois. Toujours un dimanche. Vous pouvez par conséquent faire choux gras.

Je sens qu’il est déjà là, quelque part dans la ville, et il m’attend.

Allée des Ex-voto ! De toute façon, désormais nous avons les Furies. N’oubliez pas de parler des Furies dans votre bouquin.

Je parlerai de tout.

C’est une rue peu passante, Allée des Ex-voto. Je vais voir ce que je peux faire. J’espère que vous au moins, vous saurez lui donner un visage.

Merci par avance monsieur, merci infiniment.

Comme Misty sortait, le maire l’interpella en souriant. Gêné.

Dites-moi, Misty, ça n’a aucun rapport, j’en conviens, et je comprendrais si vous. Mais je me suis laissé dire que vous avez été. Oh, vous allez vous moquer de moi. C’est vrai, vous avez été Miss tee-shirt mouillé de Palavas-les-Flots ?

Misty ne cilla pas, elle pensa simplement Pourquoi croit-il que je ne porte pas de sous-vêtements ?

Non monsieur, c’est une légende.

Je suis un vieil imbécile. Excusez-moi pour ce.

***

Dimanche. Même occupée à lire et à relire qu’elle était, Misty avait tout de suite su que c’était lui. Il n’avait pas donné, comme on raconte, de grands coups de pieds dans la porte, mais effleuré timidement la fenêtre aux volets clos. On lui avait parlé de son souffle ondulant tel un python. Oh, que ne lui en avait-on pas dit ? Depuis son arrivée, elle l’espérait, l’attendait, impatiente comme un premier mariage. Mais Misty avait décidé de chauffer à blanc son impatience, et surtout, de lui enfoncer dans le crâne que c’était elle, Misty, qui régirait la dramaturgie de leur rencontre. Aussi ne lui ouvrit-elle pas tout de suite.

Comme Misty n’ouvrait pas, il avait déambulé autour de la maison en hurlant et en griffant murs et toit.

***

Rien.

***

Jusqu’à l’irruption des Nymphes, que le maire appelle les Furies (il est le seul à les nommer ainsi) et que la ville préfère appeler Les Sentinelles ; depuis les événements d’octobre, ce sont elles en effet qui, désormais, protègent la ville. On ne sait pas d’où elles surgissent, mais la ville croit qu’elles habitent les nuages au septentrion de Montfermeil ; elles surgissent toujours des nuages, quand le ciel a la mine renfrognée. Or cela faisait trois jours qu’il était bougon, le ciel. Et ce que Misty avait d’abord pris pour des griffures sur les tuiles, c’étaient les trépignements des Nymphes lâchées des nuages.

Sous les assauts des Nymphes, il s’aplatissait sur le toit tel un chat en peur qui cherche à disparaître sous terre ; il s’enfuyait queue entre pattes. Pourtant, à ce qu’on lui avait dit, c’était lui qui aurait dû repousser très loin les Nymphes. Tandis que là. Misty l’entendait hurler dans le lointain, au niveau de la crèche Georges Parouty, comme chat échaudé craint l’eau froide.

C’était donc ça. Que ne lui avait-on pas raconté de ses frasques. Comme ces deux résidentes, un dimanche justement. Un été, au crépuscule. À peine quatre jours qu’elles sont arrivées. Elles visitent la source miraculeuse de la chapelle Notre-Dame des Anges quand il surgit.

***

La chapelle Notre-Dame des Anges (Misty l’a entourée de rouge sur la carte de la ville), du côté de l’Allée Jean Jaurès. Misty est persuadée que leur rencontre se fera là ; c’est à chaque fois dans cette chapelle, ou aux alentours, qu’il s’est manifesté. Chaque fois un dimanche. Depuis son arrivée, elle a consigné dans son bloc-notes tout ce qu’elle a pu glaner de renseignements sur la chapelle et sa source miraculeuse. Mais peut-on parler de la chapelle Notre-Dame des Anges sans évoquer le miracle de la Vierge ?

A La Forestière, au Bois du Temple, à Petite montagne et à la Vallée des Anges on raconte que la Vierge Marie, enceinte en ce temps-là du petit Jésus, par un joli après-midi, se promenant par là, du côté de la chapelle Notre-Dame des Anges qui n’existait pas encore, a surpris des gangsters en train de maltraiter trois gentils commerçants alsaciens. Que, n’écoutant que son courage, la Vierge Marie a intimé l’ordre aux malfrats d’arrêter de faire des misères à ces pauvres commerçants, mais que les bandits, nullement impressionnés pour un sous, ont dit à la Vierge Marie qu’elle pouvait aller se faire cuire un œuf, enfin, pas avec ces mots-là, mais avec ceux de l’époque, des mots plus jolis, même dans la bouche d’un truand, mais qui, qu’on les retourne dans un sens ou dans l’autre, voulaient finalement dire qu’elle pouvait aller se faire foutre, et que les gangsters, dans leur logique à eux, ne comprenaient pas de quoi se mêlait la Vierge Marie, parce qu’eux aussi avaient le droit, tout peu recommandables qu’ils étaient, de bosser, comme tout le monde, ce qui dans un sens n’était pas tout à fait idiot, vu qu’un malfaiteur, son job, c’est de s’en prendre aux autres, de les détrousser, de les tabasser, de les poignarder et même de les bourrer de plomb, il faut bien que chacun vive, toujours est-il que la Vierge Marie, qui avait quand même le petit Jésus dans le ventre, a vu rouge et elle a balancé un coup de pied au premier des brigands, là où ça fait le plus mal à un homme, puis un terrible direct qui a arraché la mâchoire au second, et au troisième, et ça il faut le faire, on a beau être la future mère de Jésus-Christ, il faut le faire, un coup de tête, carrément une boule, dans l’arcade sourcilière qui a explosé, et qu’elle les a étendus raides tous.

À la Lorette, à la Dhuys, on partage en partie cette version, on précise cependant que les commerçants n’étaient pas alsaciens mais savoyards, et que la Vierge Marie avait cessé d’être enceinte du petit Jésus puisqu’à cette période, à l’époque des commerçants et des malfaiteurs, Jésus était déjà un grand garçon qui racontait à qui voulait l’écouter qu’il était tout à la fois le Fils de l’homme, l’Agneau de Dieu et le Messie venu prendre sur lui tous nos péchés, et surtout, que la Vierge Marie portait une armure, ce qui lui a permis de ne pas sentir les coups des malfaiteurs.

À la Pelouse et à la Futaie, on ajoute qu’après la bagarre entre La Vierge Marie et les gangsters, Jésus qui, et ça on ne le rappelle pas assez, était genre niveau CAP question menuiserie, a fabriqué trois croix qu’il est allé planter à l’endroit où sa mère avait sauvé les trois commerçants bourguignons, et non alsaciens ou savoyards, puis il a fait bâtir à côté des croix, la chapelle Notre-Dame des Anges, histoire que jamais personne n’oublie ce qu’a fait sa maman à cet endroit.

Misty pense que la Futaie, la Lorette, la Dhuys, la Pelouse font une confusion avec Jeanne d’Arc. Mais bon.

Au Chêne Pointu en revanche, on préfère sourire de ce que racontent les autres quartiers. On s’est contenté de répondre à Misty Il y en a qui prennent la Marie pour Lara Croft. La Marie, elle n’a rien à voir avec Jésus ; c’était même pas la même famille. D’ailleurs comment aurait-elle pu tomber enceinte du petit Jésus, ou de qui que ce soit, si elle était vierge ? Donc qu’ils arrêtent d’embrouiller tout le monde. Allez plutôt voir sur Internet. Internet sait tout.

Et voilà ce que Misty a griffonné dans son bloc-notes après sa visite sur Internet : Au Moyen Âge se développe le pèlerinage à la source où avait eu lieu le miracle attribué à la Vierge. Durant le XIII siècle en effet, trois marchands angevins furent attaqués et dévalisés par des brigands puis attachés à trois arbres de la forêt de Bondy. Ils reçurent selon la légende le secours de la Vierge. À cette époque, une chapelle est édifiée afin de commémorer ce miracle. La source qui coulait à proximité considérée comme miraculeuse connaît un culte fervent : de nombreux récipients à boire furent retrouvés lors de fouilles.

***

Misty dépose dans le lit les feuillets, tend la main et prend sur la table de chevet la photo que lui avait remise le maire. La source miraculeuse, sur l’image, est un rectangle aux bordures recouvertes de chaux. Peut-être de ciment. Des dames, six, autour de la source. Et aussi des enfants, quatre. Des adolescents, deux. Et un nouveau-né que porte dans ses bras l’une des dames. Tous portent un chapeau. Les enfants, les adolescents comme les dames. Ceux qui n’ont pas leur chapeau sur la tête le tiennent à la main. Le seul monsieur de la photo est assis sur le rebord de la source, les pieds pendant dans le puits, et les bras croisés appuyés sur une canne qui se perd dans la fosse. Signe qu’elle était peu profonde, peut-être asséchée, à l’époque de la photo, 1906 (c’est écrit en bas), et qu’elle ne devait plus servir. Misty pense Il faudrait que tu te renseignes. Que s’est-il passé pour qu’ils abandonnent la source ? Par arrêté préfectoral ou quelque chose de ce genre ? La source aurait-elle tari ? Aurait-elle cessé d’être miraculeuse ? Depuis quand ? Faudra te renseigner. L’homme à la canne porte un képi. En fait, il est en uniforme. Peut-être de policier, ou de poinçonneur d’autobus, ou de facteur, ou de garde-champêtre. De l’autre côté de la source, dans le dos des dames, un bois qui, à l’époque où n’existaient pas encore ni l’allée de Gagny, ni la Forestière, ni le Vieux Moulin, ni l’avenue Jean Moulin, devrait s’étendre jusqu’à la Forêt de Bondy, voire jusqu’à Coubron, à l’époque où Coubron non plus n’existait pas encore. Avec cet homme en uniforme, les bras croisés sur sa canne, au milieu de ces femmes, et de ces adolescents, et de ces enfants, et de ce nouveau-né, tous debout autour de lui assis, apparemment satisfait de lui, une sorte de patriarche, la photo donne l’impression d’un harem à ciel ouvert. Ils ont été rassemblés là, autour du rectangle que fut la source miraculeuse, exprès, pour la photo ; ils sont tous trop bien habillés, comme pour une occasion exceptionnelle, la photo. Même l’homme au képi semble déguisé dans son uniforme de garde-champêtre, à moins que ce ne soit de policier, ou de poinçonneur d’autobus, ou de facteur.

Les deux résidentes s’enfuient jusqu’à l’intérieur de la chapelle Notre-Dame des Anges. Elles n’ont pas le temps de refermer la porte après elles qu’il s’y est, Dieu sait comment, déjà faufilé. Il les attend, un sourire canaille sur les lèvres, le regard charriant les pires promesses de péchés. Elles se disent qu’elles vont voir. Et elles ont vu.

Tout le dimanche, ça a été hurlements miaulements couinements miaulements couinements hurlements couinements hurlements miaulements hurlements. Des volutes de jouissance s’échappant de la chapelle pour flotter sur la ville. Jusque tard dans la nuit. La ville entend encore le manège des Parisiennes, c’est ainsi qu’elle nomme les résidentes, les Parisiennes, peu importe d’où elles viennent, de Clermont-Ferrand ou de Castelnaudary. Jamais aucune résidente n’a révélé ce qu’il leur faisait pour les mettre dans des transes pareilles. La ville pense que c’est le droit des Parisiennes de faire vœu de silence sur cette chose. D’autant qu’elle sait la ville. Seulement elle fait semblant de ne pas. Afin qu’elles croient, les résidentes, enfin tenir un vrai secret. Pour ne pas indisposer. Par pudeur. Elle est pudique, la ville. Et puis, ces choses-là appartiennent à la chapelle Notre-Dame des Anges.

Mais quelquefois la ville ne peut s’empêcher de rire. Sans perfidie. Ce résident. Il lui arrive aussi de s’en prendre aux hommes. C’est plus rare, mais ça arrive. Un écrivain à l’imagination cabotine qui racontait dans bars, boulangeries, tabacs, Poste, boucheries, pressings, restaurants, salons de coiffure, hammam, en fait partout, que chaque nuit, minuit, sous la conduite conjuguée de messieurs Gabriel Risch, Frédéric Zwilling, et Jean Ricordeau, d’anciens maires de la ville de C, le pape Jean-Paul II, Toutankhamon, Mère Teresa, Godefroy de Bouillon, Lady Di, le bon roi Dagobert, le roi des Belges, l’abbé Pierre, Claude François dit Cloclo, leurs fantômes bien évidemment, tous déguisés en moines bénédictins, sortaient du Bois de Bondy, traversaient sur la pointe des pieds toute la ville et, comme une bande de garnements, venaient donner de grands coups de pieds dans la porte de la mairie où dormait l’écrivain à l’imagination cabotine, ainsi que le permettait la municipalité chaque fois que la ville recevait un auteur en résidence. Sans se démonter, il descendait, ouvrait la porte et distribuait des claques en veux-tu en voilà aux fantômes en les engueulant Vous devez avoir honte de perturber ainsi le sommeil d’un écrivain que le monde entier vous envie ! Penauds, les faux moines bénédictins s’excusaient de leur incongruité et l’invitaient à accepter leurs excuses autour d’un verre de Bénédictine dans la Chapelle Notre-Dame des Anges. Bras dessus, bras dessous, tout ce petit monde se rendait à la chapelle. Après que l’alcool leur avait monté à la tête, spectres et résident dansaient la rumba congolaise sur des Te Deum du diable jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à l’aube. Les apparitions se volatilisaient à contrecœur, alors lui regagnait sa chambre, à l’étage supérieur de la mairie. Toutes les nuits c’était la même histoire. Coups de pieds hystériques dans la porte, distribution de calottes comme il en pleuvait, Bénédictine à qui mieux mieux, Te Deum enfiévrés, rumba congolaise à arracher les tympans, dodo à poing fermé. Toutes les nuits.

La ville l’écoutait poliment, elle est polie, la ville. Mais elle se disait qu’à force de raconter des histoires à ronfler debout sur une jambe dans un hamac, il risquait de lui en arriver une bien bonne. Qu’il risquait de voir l’autre surgir par la fenêtre pour lui faire voir. La ville savait que cela se passerait un dimanche, ces choses-là arrivent toujours un dimanche.

Un dimanche. Minuit. Coups de pieds dans la porte. Il descend, ouvre. Personne. Remonte dans sa chambre, se remet à son ordinateur. Ici le résident a toujours refusé de dire pourquoi, lorsque le matin la ville est venue s’agglutiner sur la Place du 11 novembre 1918, jusque dans l’Allée Maurice Audin et dans la rue Vert pomme et dans l’Impasse du Plaisir solitaire, pourquoi il se tenait à quatre pattes, nu, sur le toit de la mairie, claquant des dents de froid, d’effroi, pourquoi il avait hurlé toute la nuit. Parce que ses hurlements, la ville les avait entendus.

La ville n’a pas insisté, ne l’a pas pressé de questions, ne l’a pas poussé dans ses derniers retranchements puisqu’elle savait que lorsque l’écrivain s’était remis à son ordinateur, l’autre avait bondi de l’écran, lui avait sauté à la gorge et l’avait terrassé là, pour lui montrer. Mais qu’il avait préféré le traîner, comme un fauve traîne sa proie, les crocs enfoncés dans la gorge, jusque sur le toit de la mairie. L’avait mis à quatre pattes. Et c’est là, sur le toit, à quatre pattes, qu’il lui fit ce qui lui arracha ces hurlements à fendre l’âme de la nuit. Tout cela la ville le savait. Aussi, lorsque le résident répondit aux hommes en blouse blanche venus l’embarquer qu’il y était monté chercher l’inspiration, mon œil ! avait souri la ville. N’eût été l’intervention du maire, ils l’auraient embarqué chercher l’inspiration à l’asile.

Aux dernières nouvelles, les choses marcheraient plutôt bien pour le résident grands coups de pieds dans la porte, distribution de claques, Bénédictine à gogo, tchink-boom-boom tchink-boom, tchink-boom-boom tchink-boom, gros dodo. Le Renaudot, ou le Femina, ou quelque chose de la même eau. Comme quoi.

C’était donc ça.

***

Etendue dans le lit, Misty lit. Misty relit. S’enfuir queue basse devant des Nymphes comme un chapon ! Misty sourit.  Histoires à accent à trancher au couteau. Du flan.

Dehors sur les tuiles, baguettes en allégresse sur la peau tendue d’un tambour, les Nymphes dansent à n’en plus finir leur victoire. Leurs pas cependant. Ces pas. Ce ne sont plus ceux des Nymphes. Pas que. Les leurs sont plus aériens, plus harmonieux, plus fluides, plus gracieux, les tuiles à peine caressées, du bout des orteils effleurées. Des pas féminins. Mais là. Ce ne sont plus des pas de fête. Lourds, heurtés, abrupts. Des pas de guerre. À nouveau. C’est lui. Mais pas seul. Quatre autres pas que Misty ne reconnaît pas. Ne connaît pas. L’autre c’est bien lui, il n’y a aucun doute, c’est bien lui. Depuis quand est-il revenu sur le toit, et qui sont les quatre autres ?

***

Après s’être en pestant comme un amant éconduit jeté dans l’Allée des Ex-voto, il avait emprunté l’Allée des Jeunes filles en fleur, puis la Purpurine, avant de s’engouffrer dans le Nouveau Cimetière du Raincy, généralement vide à cette heure-là du dimanche. Avait fermé tous les portails. S’était ensuite livré à des rites étranges afin d’appeler en renfort ses Frères, ceux que la ville avait surnommés les Fils de l’Apocalypse. En un battement de cils, tels des éclairs, ils étaient autour de lui. Quatre.

Tresmontaigne, à la cuisse légère. Se fait oublier d’Interpole quelque part dans le Midi. A mis sur pied un florissant trafic de femmes en direction des pays du Golfe. Friande de blondinets que chaque fois, au moment crucial, elle réduit en cendres dans la fournaise de son entrecuisse. Un petit enfer. Une garce.

Chergui, au regard de soie jaune. Se dit prince africain. T’endort avec sa poudre jaune avant de te planter son poignard dans le coeur comme d’autres boivent du lait de coco. Est assis sur un tas d’or. Tous les à bout d’énergie, les à bout d’inspiration, les à bout de sexe, tous ceux qui ont besoin de se donner de la contenance, d’avoir l’impression de planer, de voler, de marcher sur l’eau, tous ceux qui veulent oublier de rêver le rêve impossible, et bien d’autres encore, tous ceux-là n’hésitent pas à débourser une fortune pour une pincée de sa poudre. A signé un pacte de non-agression avec le Cartel de Medellin. Une vraie fiente.

Foön, le Sourieur. On l’appelle aussi Le Bavarois. En fait, il est Autrichien. Règne sur la mafia de la bière belge. Dangereux, très dangereux malgré son éternel sourire bleu. A bâti sa fortune à coups d’acide sulfurique dans le regard des autres. En souriant. Une crapule.

Enfin Samun, dit Mumu-la-Praline. Arrivé du Bosphore. Brutal. La violence, il en jouit. Littéralement. Mercenaire devant l’Éternel. A fait fortune dans le mercenariat. Abandonnerait mère au bord de la tombe pour prendre part à une guerre, ou même une simple bagarre qui ne le concerne en rien. Les dames en sont hystériques. Le trouvent brûlant. Un vrai psychopathe.

Si tout à l’heure la ville avait regardé par la fenêtre, elle les aurait vus sortir du Nouveau Cimetière du Raincy, traverser le Chemin du Baiser volé, puis marcher le long de l’Aqueduc de la Dhuys, passer derrière cette école on dirait un cauchemar stalinien, jusqu’à l’Allée Jules Vallès, dévaler l’Allée du Désir jusqu’à l’Allée des Adieux afin d’éviter le boulevard des Encens. Même un dimanche, ce boulevard demeure l’artère Café Le Bosphore Brasserie Chez Momo Optique 3000 Résidence Stamu II Caprice Eden-Flor Résidence Sévigné encore heureux que ce ne soit pas un mercredi autrement il y aurait eu marché Place Bleu de Chine Franprix Ristorante La Meliana Italiano pizza à emporter Pâtisserie Aminata dont les chaussons aux pommes ont goût de chaussons aux pommes parce qu’aux vraies pommes exquis Butagaz Boucherie hallal où l’on ne vend plus de viande mais Ramonage cheminée chaudière dépannage Euro Bar le flipper ici une misère il tilte au moindre mouvement Parfumerie Fine Boucherie fine H. Auto Ecole Bozolo Petit Château Rouge prix imbattables Harmony Coiffure Aram Café Au chien roy toilettage (en travaux) Epicerie Antalya Pharmacie Les Marronniers Pompes funèbres La Route de la Soie Sandwich/Couscous/Kebab/Boissons fraîches Brasserie Mercerie Lingerie Restaurant Le Paris-Dakar Zakia Coiffure Vegida Pazari Restaurant Akdeniz Restaurant Onur Sandwich grec/Grillade/Plats à emporter Hammam Rôtisserie Traiteur Hallal BNP Paribas anciennement Crêperie Le Couesnou Laverie il y a un mois c’était Zyed Bijouterie « Chez Bouna » cuisine franco-ivoirienne Hair dresser Mariani Nef Informatique Myosotis centre de beauté parfumerie Boucherie musulmane Pacco City vêtements pour toute la famille (pendant les travaux la vente continue) Mankos Exo alimentation générale La Roseraie Restaurant Le Ouarzazate spécialités franco-marocaines Caisse d’Epargne Biso na Biso alimentation africaine Police. Même un dimanche, une allée principale reste une allée principale. Voilà pourquoi les Frères ont plutôt pris la rue Jaune d’œuf, escaladé l’Allée des Seins Fleuris, puis grimpé jusqu’à l’Ancien Cimetière par l’Allée de Bellevue.

Il a toujours aimé se retrouver du côté de l’Ancien Cimetière. La sensation d’avoir à ses pieds les Parisiennes, la mairie, les treize étages de la Tour Victor Hugo du Chêne Pointu, Sévigné, La Vallée des Anges, et même Le Hameau, La Futaie, La Pelouse, La Lorette, La Forestière, la Dhuys, le Vieux Moulin. Une griserie. L’ivresse de dominer le point le plus haut, il a décrété que l’Ancien Cimetière était le point le plus haut du mystérieux triangle qu’il forme avec la chapelle Notre-Dame des Anges et le Rond-Point Charles de Gaulle. C’est de là, du cimetière, que les Fils de l’Apocalypse tout à l’heure se sont rués sur les Nymphes.

Le dimanche, la ville se retire en elle-même pour méditer, autrement elle aurait vu tout cela.

***

Misty retient son souffle de prière. Son cœur bat la folie. C’est pour elle qu’il est revenu avec du renfort. Pour elle qu’il se bat. Dieu fasse qu’il triomphe afin que. Un moment que fait rage la bataille entre les Fils de l’Apocalypse et les Nymphes ; un moment qu’elles sont violemment projetées et écrasées contre les vitres ; un moment que du toit tombent par milliers leurs corps d’amazones graciles. Coule leur sang aussi. Un moment que Misty se dit, cette fois victoire. Mais un moment que tout recommence à zéro. Que, malgré les efforts des Fils de l’Apocalypse, les Nymphes reviennent chaque fois plus nombreuses du ciel. Comme si d’en tuer une en faisait naître dix mille. À force de lutter contre ce qui ne meurt pas, les Fils de l’Apocalypse risquent de mourir d’épuisement. Alors une idée. Juste le commencement d’une idée, et déjà Chergui vole vers les nuages, le poignard tendu devant lui. Plante le couteau dans le ciel enceint et l’éventre dans un éclair jaune jusqu’à la gorge. Le ventre du ciel vomit les Nymphes. Toutes. D’un seul coup. Pluie de sang sur la ville. Aussitôt, à son tour, Tresmontaigne ouvre son vol jusqu’au ventre béant, vide, et ligature les trompes du ciel jauni pendant que, sur le toit, les Nymphes, coupées désormais de leur base, achèvent de griller sous les crachats acides de Foön.

Victoire ! Victoire ! Victoire ! Pour elle. C’est pour elle, Misty, qu’ils se sont livrés la guerre. Jusqu’à l’extermination.

***

Les pas des Fils de l’Apocalypse s’éloignent. Leur croisade terminée, ils s’en vont tous. Sauf lui. À nouveau, il ondoie autour de la maison en hurlant à l’amour. Tambourine à la fenêtre, furieux que malgré sa victoire pour elle, Misty continue à faire celle qui. Dans un accès de folie, il tente d’arracher le toit. Alors Misty se lève, ouvre la fenêtre et. Elle est saisie, emportée, plaquée contre le mur, drap retiré, culotte arrachée. Nue contre son corps nu. À quoi ressemble-t-il ? Elle n’ose lever les yeux pour voir. De peur de s’abandonner avant même d’avoir fait semblant de résister.

Pendant qu’il lui verse dans l’oreille des mots terribles, des mots de dessous la ceinture, sa main guidée par le majeur s’enfonce dans la faille des fesses de Misty, puis lentement glisse jusque. Elle frémit de toute sa chair de ce que lui font les doigts dans le confluent de ses cuisses. Elle s’abandonne. Mais il la soulève, la jette dans le lit, dédaigneux. Misty se dit qu’il joue, que cela fait partie du rituel. Aussi, toujours sans le regarder, écarte-t-elle les jambes. Démesurément. Jusqu’à l’extrême tension de son antre-cuisses. Ouverte, elle attend. Pour voir. Mais il déroule sa langue, horde de chenilles processionnaires, elle est glacée, et lape les succulences de sa fleur épanouie, et les grands et les petits pétales juteux, et le pistil à présent exorbité par le plaisir qu’elle n’aura jamais pu imaginer, et qui fait se tordre son corps dans le lit comme un fer attendri par les étreintes tyranniques d’une forge. La langue fourrage dans ses hautes herbes sauvages J’aurais dû me raser, elle pense soudain. Demain elle se rasera. La colonne de chenilles de sa langue rampe, chaotique, tellement les papilles sont gonflées, sur la crête de son antre-cuisses, serpente jusqu’aux dunes de ses seins. Je veux qu’il me les prenne. Dans ses mains lisses. Il a les mains douces et lisses. Même brutales, elles sont lisses. C’est ce qu’elle a senti en premier quand tout à l’heure il a bondi par la fenêtre, lui a arraché drap, culotte, l’a plaquée contre le mur et a laissé glisser son doigt du bas du dos jusque dans l’abysse de son antre-fesses. Profondément. Dieu, qu’il a la caresse d’un sourire d’enfant ! Je veux qu’il évalue mes seins, de ses mains lisses les pétrisse. Soudain Misty a peur. Elle a peur qu’il les prenne, ses seins, et les trouve trop petits, trop gros, trop flasques, trop fermes, trop ceci, trop cela. Trop seins. Pas assez seins. La procession de chenilles lèche les perles de sueur d’entre ses mamelles, et son souffle chaud effleure ses tétons. Ses seins n’en peuvent plus d’être gorgés d’attentes. Misty pense qu’il est temps qu’il les pétrisse de ses mains lisses, autrement ils vont éclater. Et puisqu’il ne le fait pas, et puisqu’il se contente de regarder, presque avec morgue, les seins le supplier, elle se les prend elle-même, et tendrement les couve comme une mère. Mais brutalement il écarte ses bras. Misty se dit qu’elle l’a contrarié et que, c’est tant mieux. Non mais ! Pour la première fois, Misty défie son regard chargé de toutes les iniquités de la terre. Cette fois, elle va voir. Il est obligé de le lui montrer.

Il les mordille. Les bouts. Juste ce qu’il faut pour souffler sur les braises de son impatience de femme en attente. Puis il enfonce, précautionneusement, lentement, progressivement, ses griffes, l’index et le pouce, dans le téton gauche. Brûlure lente jusqu’au jus. Jusqu’au sang. Mais le hurlement refuse de sauter des falaises de sa bouche pour alerter l’écho du silence. Car au même moment, enfin, il s’est planté, guerrier, dans l’extrême tension de sa prière, on ne peut pas être plus ouverte. Elle va voir. À la fois délicat et puissant, lentement, il s’engouffre en elle. Interminable. C’est ainsi qu’elle s’était contrainte à ne pas oser le désirer. Interminable et lisse. Elle voit. La promesse des mains. Pendant que, dard de scorpion, il s’enfonce en elle, ses griffes acérées arrachent le sein gauche. Tout le sein. Lamelle après lamelle. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sein. Mais à aucun moment Misty ne crie. Enfermée dans son esprit, ailleurs. En elle. Depuis qu’il s’est figé dans son impatience, il n’a pas bougé. La chose interminable et lisse n’a pas encore remué en elle. Juste là, à attendre, comme un fauve tapi dans l’ombre guette sa proie. Elle la sent, la chose interminable et lisse, respirer dans son tréfonds, le souffle court. Remue. Magne-toi le train arrière, s’impatiente-t-elle. Elle se sent alors soulevée du lit. Lévite. Horizontale. Crucifiée au bout de la chose interminable et lisse, Misty flotte par la fenêtre, face contre ciel, jusqu’à la cime de la Tour Victor Hugo, le dôme du Chêne Pointu. Là, tel sur un autel sacrificiel, il dépose la chair impatiente entre les totems cathodiques encore ivres du sang des Nymphes. Misty est couchée sur le dos en bascule, le regard dans l’Allée Frédéric Ladrette, bras cloués en croix contre la dalle par les mains furieuses et puissantes de l’autre.

Enfin il remue en elle. Tandis que, griffes enfoncées dans ses hanches, il la fait aller et venir autour de la chose interminable et lisse, Misty pense qu’il est indécent qu’elle soit aussi heureuse. Que comment avait-elle pu accepter de vivre sans être jamais montée jusque là. Sans même avoir jamais osé imaginer qu’un tel plaisir fût possible. À présent je me sens propre, elle pense. Le corps enfin libéré des petitesses, humiliations, inhibitions, elle prend sur elle, par la danse lascive de ses hanches, jusqu’aux sources de ses reins de l’aspirer. Jusqu’à ce que les deux chairs se consument dans le trépas éveillé que célèbre la jouissance épileptique.

***

Misty ouvre des yeux épuisés sur le ciel éventré et sanglant. A-t-elle hurlé ? La ville l’a-t-elle entendue hurler ? Misty rejette la tête encore plus en arrière. Au pied de la Tour Victor Hugo, plus précisément dans l’Allée Frédéric Ladrette, debout sur leur tête, un couple d’un âge incertain les regarde, stupéfait. Machinalement, au ralenti, l’appareil photo monte vers l’œil de l’homme. Comme on met son monocle pour vérifier qu’on a bien vu ce qu’on voit. L’index caresse le déclencheur. Mais la femme l’en dissuade Te mêle pas de ça. C’est encore le souffle de la ville. Ne nous en mêlons pas. Allons-nous-en. Ces choses-là n’appartiennent qu’au Chêne Pointu. Puis, sans les quitter du regard renversé, le couple disparaît dans la rue Vert pomme.

***

Cependant que l’autre recommence en elle, Misty se dit qu’après, on ne peut plus accepter de vivre petitesses, humiliations, inhibitions, rien. Rien. Reconnaître ce moment comme le culminant de son existence, de toute existence. Après ça ne doit être que rien. Comme le point final, et basculer, basculer dans l’envers des choses. Et Misty bascule. Elle se jette dans le vide en même temps qu’elle se revoit sur le chemin de l’école. Quand elle était petite. Dans le Velay, en Auvergne. Le pré juste avant l’école. Les châtaigniers. L’école ressemblait à une châtaigneraie, tellement il y avait d’arbres. Et les institutrices, des bonnes sœurs. Et le bouc. Misty revoit le bouc, tout seul, au milieu du pré, sur le chemin de la châtaigneraie, l’école. Un bouc aux cornes torsadées, puissantes, interminables jaillissant de la tête. Et l’odeur, infernale, qui lui restait encore dans les narines des heures après. Dans ses livres, ses cahiers, ses crayons, dans chaque fibre de sa robe, de sa culotte, sur sa peau, dans sa peau, en elle, l’odeur du bouc. Cette odeur, mon Dieu ! Et comment il la dévisageait. La peur que lui inspirait le regard et l’odeur du bouc. Pourtant, à plusieurs reprises, elle avait vu les religieuses pousser le grand portail de la châtaigneraie pour le rejoindre dans le pré. Les nonnes jouer avec le bouc. Elles le poursuivaient en riant comme des petites filles, ou se laissaient poursuivre par la bête. Elles l’entouraient et lui caressaient le poil, les cornes, lui donnaient de petits baisers sur les yeux, le museau, les cornes, partout, glissaient et glissaient leurs doigts dans son bouc, sur les pointes de ses cornes, dans les poils de son bas-ventre, jusqu’à ce que le désir se déployât, rouge, entre les pattes de la bête, jusqu’à l’extase. Misty revoit les nonnes se reculer alors, à la fois horrifiées et émerveillées par ce qu’elles avaient provoqué. C’est cela au fond, elle le comprend à l’instant, pendant qu’elle tombe, qui lui faisait peur, la familiarité des nonnes avec le bouc, et Misty s’écrase au pied de la Tour Victor Hugo.

***

Misty ramasse les feuillets froissés, s’assoit sur le rebord du lit, allume une cigarette et se remet à lire, « …le pouce et l’index pour se saisir du paquet de cigarettes sur la table de chevet ». Prend un stylo, raye « pour se saisir ». Va s’asseoir devant l’ordinateur, sélectionne « pour se saisir », le supprime, et le remplace par « se saisissent ». Relit la phrase. « Misty retire sa main gauche de la tension de ses cuisses pendant que le pouce et l’index relâchent leur pression sur le téton du sein gauche, se saisissent du paquet de cigarettes sur la table de chevet ». Elle reprend ses feuillets et raye « et confuse », se tourne vers le clavier, sélectionne « et confuse », le supprime. Lit « Apaisée heureuse ». Raye « Apaisée heureuse » sur la feuille de papier, le sélectionne sur l’écran, le supprime et tape « Dehors, à nouveau, le souffle de la ville la suppliait de le laisser entrer en illuminant des plus beaux chants d’amour le silence du dimanche ».

 

Par Koffi Kwahulé, , publié le 25/04/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

Flotter


Celui qui se tient paisible,
ayant abandonné toute idée de victoire ou de défaite,
se maintient heureux.
Bouddha

Les Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! du public lui parvenaient de plus en plus lointains, brumeux. Ses jambes, ses bras, son souffle, son cœur, ses oreilles, ses yeux, tout était en train de lâcher Ézéchiel. Groggy. Pourtant il les vit à nouveau voler vers lui, nids de frelons. Jabs, directs, crochets. Par dizaines, par centaines, explosant contre sa chair de toute la férocité du monde. Contre front, contre cœur, contre foie, contre menton, contre tempes. Devant, derrière. De partout. Comme dans un cauchemar, Ézéchiel observait sa propre tête se transformer en corossol piétiné par un troupeau de buffles en furie, son foie s’ouvrir en plaies, ses arcades sourcilières, ses pommettes et son nez pisser son sang.

Le compte, 1-5-6-2-3-4-7-6-1-3… cotonneux et incohérent, plusieurs fois répété, vrillait et vrillait et vrillait autour de ses tympans. Putain, pourquoi cet arbitre ne prononce-t-il jamais le 8 ? se dit-il. Machinalement, Ézéchiel se remit en garde. Signifier à l’arbitre qu’il n’était pas au bord de la rupture. Encore apte au combat. Malgré le sang des lèvres, le sang des oreilles, le sang, chassie rouge, aux coins des yeux. Il leva mollement ses deux poings devant lui. Bon pour le combat. Alors, à nouveau, les coups jaillirent de plus en plus précis, de plus en plus rapides, de plus en plus violents. À toutes les orées de son corps. Sans lui laisser le moindre répit. Ni inspiration, ni expiration. Des poings décidés cette fois à contraindre l’arbitre à mettre un terme à la boucherie. Vite en finir. Pour ne pas basculer dans le drame. Abréger. Pour laisser encore une chance à la vie de reprendre le dessus. Par conséquent frapper précis et fort, comme on accorde une grâce.

L’arbitre posa à Ézéchiel la question qu’on pose rituellement lorsque l’un des combattants se retrouve au bord du précipice. Mesurer son degré de lucidité. « Dans quelle ville sommes-nous ? ». Aussitôt il se remit en garde, mécaniquement, et répondit dans un résidu de mémoire, car la tête tenait à rester témoin jusqu’au bout : « Abidjan… Palais des Sports de Treichville… Ici, c’est Abidjan ». Il voulut ajouter N’arrêtez pas le combat, c’est une prière que je vous adresse. Ne vous fiez pas aux apparences, je tiens encore le coup. Je me suis déjà sorti de situations autrement plus périlleuses, croyez-moi. Je suis dans la forme de ma vie. D’une manière ou d’une autre, à la fin je sortirai d’entre ces douze cordes champion, apprêtez-vous à voir ce miracle. Il le faut bien. Qui offrirait une autre chance à un journeyman de mon âge ? C’est ma dernière chance, je tiendrai donc le choc. C’est incontestable le mec en face est plus jeune plus rapide plus puissant que moi je ne suis pas encore parvenu rien qu’une fois à le toucher ni à le bloquer dans un coin du ring il est insaisissable il danse autour de moi tel un derviche tourneur il est partout sur le ring mais je ne le vois pas ses poings sont des enclumes qui mettent en charpies mon visage je suis sur la crête du précipice c’est incontestable. Pourtant tenez-vous prêt à vivre la plus grosse sensation de toute l’histoire de la boxe ; je le sens, je le sais, je finirai par trouver l’ouverture, ayez foi en moi. Ne vous fiez pas à mon âge, à la lenteur de mes reflexes, aux apparences. Tel que vous me voyez, je suis rompu aux bas-fonds de l’endurance et de la patience. Tôt ou tard, ce moment ne durera que le temps d’un battement de cils, mais il arrivera, tôt ou tard sa vigilance l’abandonnera, tôt ou tard il s’oubliera, tôt ou tard il cessera de veiller sur lui, tôt ou tard il baissera sa garde. Et là. Le piquer et ne plus le lâcher, le pilonner jusqu’à ce qu’il me rende ce qu’il me doit, la couronne. N’arrêtez pas le combat. Ne me privez pas de ma dernière chance. J’ai promis à ma femme cette victoire. Une femme dont je ne mérite pas l’amour. Aussi lui ai-je promis ça, comme un gage d’amour. N’arrêtez pas le combat. Elle est enceinte. Un enfant ! Je sais que de là où il est, il me regarde. Déjà il me regarde. Par conséquent laissez-moi le temps, juste une poignée de secondes, de me ressaisir, de rassembler tout ce qu’il me reste de forces, et il m’en reste encore beaucoup malgré les apparences, faites-moi confiance, bander toutes mes énergies et faire regretter d’être né au mec d’en face, vous avez ma parole. N’arrêtez pas le combat. Ce serait humiliant de perdre ainsi…

Mon père, ma mère, mes sœurs, mes frères, ma femme,
Que ce soit debout à la fin du dernier round.
Si je devais finalement perdre…
mes amis et tous ceux de mon quartier,
et tous ceux de mon village,
et tous ceux de mon pays,
et tous ceux qui depuis mon premier combat ont toujours été convaincus qu’un jour je ceindrai la couronne,
et jusqu’à l’enfant à naître,
ce sont toutes ces personnes qui en réalité auront été battues.
Ce sont eux qui sont vieux et lents,
ce sont eux qui ne parviennent à couper le ring,
ce sont eux qui échouent à cadrer le mec en face,
ce sont eux qui ne réussissent pas à le toucher,
ce sont eux qui n’arrivent pas à esquiver ses coups,
c’est dans leur chair que résonne le martellement des poings,
c’est leur sang qui exsude de mes plaies.
Ils ont toujours eu foi en moi,
et je m’apprête à les humilier,
à les forcer à baisser désormais les yeux.
À raser les murs.
Car lorsqu’un boxeur est vaincu,
ce sont tous ceux qui l’aiment qui sont vaincus.
Laissez-les au moins aller avec moi jusqu’au bout.
Permettez-leur de perdre dans l’honneur.
Laissez-moi leur offrir un échec lumineux.
Je vous en conjure, ne m’arrêtez pas…

Ézéchiel voulut expliquer tout cela et bien d’autres choses encore, mais déjà l’arbitre avait fait signe aux deux hommes de reprendre le combat. Le mec en face hésita et, craignant probablement de se transformer en meurtrier, exhorta du regard l’arbitre à mettre un terme à ce qui commençait à prendre les accents d’un drame. Il y eut un flottement sur le ring. Le public retint son souffle. Silence. Le combat allait-il s’arrêter sans qu’ils eussent pu assister à un véritable knockout ?

Un où le foudroyé s’écroule,
se relève pour s’écrouler à nouveau,
tente, hébété, de s’accrocher aux cordes mais s’écroule,
tangue, somnambulique, d’un coin à l’autre du ring
avant de revenir s’écrouler misérablement aux pieds du vainqueur ;
un où les pompiers, les flics, les hommes de coin, les médecins envahissent paniqués le ring pour placer un masque à oxygène sur le nez du foudroyé ;
un où le foudroyé est finalement transporté sur une civière,
un filet de bave au coin des lèvres.

C’étaient pour ces images-là qu’ils avaient payé et rien d’autre ! Des mois qu’ils avaient économisé pour voir ce type faire dans son froc comme une femmelette avant de s’écrouler face contre terre ! Car un combat sans KO, c’est comme un amour sans orgasme.

Sa tête le prévint que l’arbitre et le mec en face étaient en train de se coaliser pour mettre fin au combat, à son combat, sa dernière chance d’accéder enfin au graal ! Aussi avant que l’arbitre n’eût le temps de prendre une décision définitive balança-t-il sans préparation en direction du mec en face une droite désespérée qui l’exposa au contre adverse ; l’autre fit juste un retrait du buste, un reflexe, et répliqua par un fulgurant cross-cross-jab, au grand soulagement du public devenu encore plus hystérique. Au seuil de la transe.

Tue-le !
Jab-crochet-cross.
Tue-le !
Cross-counter.
Tue-le !
Jab-cross-jab-cross.
Tue-le !
Overhand.
Tue-le !
Jab-jab-cross.
Tue-le !
Shift-punch.
Tue-le !
Droite-crochet-crochet-droite.
Tue-le !
Bolo-punch.
Tue-le ! Tue-le ! Tue-le !

Un punching-ball, voilà ce qu’était devenu Ézéchiel au milieu des hurlements qui exigeaient encore plus de sang. Aucun répit. Ni inspiration, ni expiration. Asphyxié. Et, juste la fraction de seconde d’avant, il vit l’uppercut. Une vision irréelle. Un uppercut couvert de tessons de bouteille et de clous en flammes. Une boule de feu.

Tel un météore, l’uppercut traversa le menton d’Ézéchiel. Alors les lumières de son cerveau, les embrasements de ses tempes et les brûlures de ses plaies s’éteignirent. Alors les vociférations de la foule, la voix de l’arbitre égrenant le compte, sa propre voix lui intimant l’ordre de se remettre debout, tout se tut.

Alors silence.
Alors le temps devint étale,
et, sous ses pas, comme au ralenti,
le ring s’ouvrit pour l’accueillir.
Et il se sentit heureux, étrangement.
Flotter.
Léger comme un papillon
dans le ventre ouaté du ring.
Flotter pendant que se télescopaient dans son cerveau
des images jaunies de bonheur.
Lui revint le concert des touracos verts
venus élire domicile dans les branches du caïlcédrat familial ;
lui, enfant de chœur au milieu d’une chorale
de bonnes sœurs nues et primesautières
qui jouaient à lui pincer les fesses ;
lui, enfant pourchassant au lance-pierre
des margouillats à têtes vertes, et rouges, et jaunes ;
lui, adolescent dans ses plus beaux habits du dimanche
dansant une sorte de coupé-décalé
avec des cynocéphales en goguette ;
lui, boxeur exhibant aux yeux des autres passagers du wôrô-wôrô qui le ramenait à la maison
la ceinture de champion
étincelant de rubis, de topazes, de saphirs, d’améthystes, de péridots, d’émeraudes, de rhodochrosites, de tourmalines, de béryls, d’onyx, de spinelles, de tanzanites, de mille et mille diamants ;
lui, le triomphateur arrivant dans son quartier
au milieu des youyous  et des chants d’allégresse ;
lui, guerrier amoureux déposant sa ceinture de pierres précieuses
sur le ventre fécond de sa femme ;
la réception à la présidence devant les caméras du monde entier ;
les autographes à n’en plus finir ;
les promoteurs américains à ses pieds ;
les journaux, les radios et les télévisions lui courant après
pour qu’il racontât une énième fois comment il avait réussi à sortir victorieux de l’enfer : « Ça été un combat très dur, comme chacun a pu le constater. Malmené, laminé, surclassé dans tous les compartiments de la boxe comme rarement je l’ai été, mais avec une foi chevillée à toutes les fibres de mon âme : tu seras champion. Et puis il y a eu cette ouverture. La rédemption. La lumière. Ma chance enfin. L’ouverture déjà prête à se refermer. Instinctivement je me suis désaxé, et je l’ai cueilli avec mon semi-crochet. Le coup n’était pas très puissant, seulement il ne s’y attendait tellement pas que. Fulgurance et précision. Je n’ai jamais été un gros frappeur, vous le savez tous, mais un puncheur. Oh ça, oui, un sacré puncheur ! Et le punch, ça ne s’apprend pas, c’est un don du ciel. Son cerveau n’a pas anticipé afin de préparer les nerfs à amortir le coup. Un « phantom punch ». Le genre de KO qu’on racontera encore et encore dans les salles de boxe, jusqu’à la légende. Comme celui qu’Ali infligea à Liston en 1965 à Lewiston. J’ai été le premier surpris de le voir se liquéfier ainsi à mes pieds. Je vous avais prévenu, je ne pouvais pas perdre. »

Lui revint le chant des touracos verts du caïlcédrat familial.
Flotter.
L’enfance.
Flotter euphorique.
À quel round l’ai-je déjà mis KO ?

Soudain dans la solitude du vestiaire, au milieu des sparadraps, des cotons maculés de sang et des odeurs d’huile camphrée, quelqu’un lui tapota l’épaule : « Réveille-toi, Ézéchiel, tu as perdu ».

Koffi Kwahulé

Par Koffi Kwahulé, , publié le 02/04/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format: ,

La somptueuse brutalité de l’inattendu

Si vos rêves ne vous font pas peur, c’est qu’ils ne sont pas assez grands.
Ellen Johnson Sirleaf

 

Une version partielle de La somptueuse brutalité de l’inattendu intitulée Bal  masqué a été diffusée sur France Culture en 2016.

 

Aujourd’hui, le jour où papa n’a plus été là, le jour où papa revient.

Ce jour-là, le jour où papa n’a plus été là, que ce soit un lundi, un mardi, un mercredi, ou un jeudi ou un vendredi ou un samedi, je ne vais pas à l’école. C’est le jour où j’attends. Avec maman, j’attends. Il y a quelques jours, elle m’a dit :
Très bientôt, peut-être même dès après-demain, ton père sera de retour.
Cette fois encore, comme depuis quelques années, j’ai reçu cette nouvelle avec détachement. J’ai répondu :
Ah… Bien… Je dis, c’est bien.
Je te dis que cette fois ça y est, ton père revient.
Eh bien, je dis, c’est bien.
Il revient pour de bon.

Papa revient, très bien. Je l’attends, ai-je dit d’une voix que je voulais neutre, en regardant ostensiblement ailleurs.

Je ne te raconte pas d’histoire. De toute façon, je ne t’ai jamais raconté d’histoire, même si les circonstances. Quoi qu’il en soit, cette fois-ci, ton père nous revient. Il faudra que tu te fasses belle pour aller l’accueillir à la gare.

C’est ce que je dis : je l’attends. Je suis heureuse que papa revienne très bientôt, peut-être même dès après-demain, et je l’attends. Je porterai ma plus belle robe, mes plus belles chaussures, avec des socquettes, et j’irai à sa rencontre. J’attends.

En vérité, il y a longtemps que j’ai cessé d’attendre. Je n’attends plus, je fais semblant. Pour lui faire plaisir. Comme pour le Père Noël. Un matin, je me suis réveillée et je n’y ai plus cru. Quand exactement, je ne m’en souviens plus. Les circonstances si, mais quand, non. Toujours est-il qu’un matin, je n’y ai plus cru, au Père Noël.

Dès l’instant où j’ai appris l’existence du Père Noël, la grande barbe blanche de Dieu de livre de catéchisme, le traîneau filant dans la neige derrière des cerfs fumant des naseaux le bonheur de se sentir utiles, la hotte débordant de cadeaux pour les enfants de la terre entière, les chaussures posées devant la cheminée, j’ai su qu’un jour je n’y croirais plus. Peut-être à cause de la neige et de la cheminée.

Quand c’est arrivé, que je n’y croie plus, j’ai été surprise que. J’avais toujours pensé : le jour où tu cesseras de croire au Père Noël, quelque chose d’étrange se produira. Tu auras une colique. La terre tremblera. Les eaux couvriront la terre. Dieu surgira, l’œil mauvais, et te grondera. Un serpent te piquera… Mais rien de tout cela ne s’est produit. Aussi ai-je été surprise. Ce n’est que plus tard, un mois après, peut-être un peu plus, un dimanche 24 décembre en tous les cas, que j’ai réalisé l’étrange qui s’était produit ; j’ai également cessé d’attendre papa.

Cependant, j’ai continué à croire que. Pour les cadeaux. Maman, j’ai pensé, aurait demandé à tonton Bonaventure, l’ami de papa, le meilleur ami de papa, de ne plus enfiler, les 24 décembre, le costume du Père Noël pour m’apporter les cadeaux. Tonton Bonaventure ! Comment ne l’ai-je pas reconnu plus tôt ? C’est à sa voix derrière l’accoutrement que. Seul tonton Bonaventure a cette voix-là, une voix tellement douce qu’on dirait qu’il chante. Comme quand j’étais allée en vacances pour la première fois au village. Toute la journée, on m’avait dit : « Aujourd’hui le masque va sortir. Amouingwa. Le masque-qui-joue. Ce sera une grande fête. Surtout pour les enfants. Amouingwa joue à poursuivre les enfants. Amouingwa te poursuivra en sifflant. Car Amouingwa parle par sifflements. Tu as beaucoup de chance que ce soit le masque-qui-joue. Ç’aurait pu être le masque-méchant au visage rouge et blanc. Lui, il ne joue pas avec les enfants, il frappe vraiment les gens avec un bâton fourchu. Tu aurais en revanche aimé son fils, le masque-jeune-fille. Contrairement à ce que pourrait laisser supposer son nom, c’est un petit garçon de huit ans qui le porte. Si tes vacances avaient été plus longues, tu aurais pu assister aux sorties de beaucoup d’autres masques : Goli, Zahouli, Glukoegle, Fiélou, Dihidisri, Kplékplé, Tu Bodu, Djê… »

Toute la journée, j’ai attendu Amouingwa, le masque-qui-joue, parce que je n’en avais jamais vu. En vrai, je n’en avais jamais vu. Que dans les livres ou à la télévision.

Et puis, au milieu des tam-tams et des chants, le masque-qui-joue est apparu. Deux yeux rectangulaires sans paupières, une petite bouche rouge aux lèvres arrondies comme figées dans un sifflement, un nez fin, interminable, qui naissait du sommet d’un front serti de cauris pour traverser un visage jaune et évasé, deux oreilles minuscules, presque invisibles. Amouingwa était beau comme une femme. C’était une femme. Mais derrière le masque et sous la robe de raphia, dansait un homme. A sa façon de danser, c’était un homme. Non seulement c’était un homme, mais je savais qui c’était. Je l’ai reconnu lorsque j’ai vu ses pas frapper avec vigueur dans le ventre de la terre. À cause du pied droit auquel il manquait le gros orteil. La veille, l’homme était venu à la maison.

Parce que, m’a dit maman, c’est le fiancé de ta tante.
Ma tante, sa petite sœur qui, elle, a toujours vécu au village.
Comme, à l’image de la plupart des gens au village, il ne portait pas de chaussures, j’ai remarqué qu’il n’avait pas de gros orteil droit. Plus tard, quand j’ai demandé à ma tante si, sous le masque, ce n’était pas…
Je ne sais pas qui est le masque, m’a-t-elle tout de suite interrompue. Personne ne le sait. Le masque appartient aux choses de la brousse. Ce n’est pas quelqu’un.
Puis elle s’est tue et m’a scrutée avec une espèce d’inquiétude amusée avant de poursuivre :
Si tu sais qui c’est, si tu crois que tu sais qui c’est, oublie cela, enterre cela au plus profond de toi-même et laisse-le retourner à la nuit la plus dense, à l’oubli d’avant le commencement. Tout n’est pas à savoir, ne doit pas être su. Tu comprends ?
J’ai compris.
Pour certaines choses, on ne doit pas savoir ce qu’on sait, alors on ne le sait pas. Tu comprends ?
Je comprends.

Je savais donc pour tonton Bonaventure, mais j’ai fait comme si. Pour maman. Elle a peur que je ne m’évanouisse moi aussi dans la nature. Elle aime s’imaginer que, moi au moins, je resterai éternellement sa petite fille. Et tant que je crois au Père Noël, je reste une petite fille. Même à cent ans, je ne risque pas de lui échapper tant que je continuerai à croire au Père Noël. Pour papa. Faire semblant de croire au Père Noël, c’est laisser croire que mon âme recèle encore assez d’innocence pour continuer à attendre papa. Elle non plus, je le sens, n’attend plus papa. Elle ne l’a jamais attendu. En tout cas, elle sait que moi je ne l’attends plus. Mais.

Aujourd’hui, le jour où papa n’a plus été là, le jour où papa revient.

À ma naissance papa n’était plus là. De papa, je ne sais que deux choses. Ce qu’elle m’en dit
comme ton père
tu es dissimulatrice
ton père aurait été fier de toi
tu as les doigts de ton père
je ne sais pas de qui tu tiens ce poil dans la main
parce que ni moi ni ton père ne sommes paresseux
ton père était tout sauf paresseux
tu as le nez de ton père
méfie-toi de ton cœur
il est très grand il est très profond
mais il ne pourra jamais contenir le monde
ça c’est tout ton père
tu te laisses bouffer par tes amis
comme ton père
et ça ce n’est pas de la générosité c’est de la bêtise
tu as la bouche de ton père
ce n’est pas de moi cela
sûrement de ton père
le sang ne ment pas
tu es aussi butée que ton père
tu as les dents de ton père
l’école c’est tout
si tu refuses de travailler à l’école
tu finiras
comme ton père
Tu as le front de ton père
tu es intelligente mais l’intelligence ne suffit pas
ton père aussi était intelligent
pourtant ça ne l’a pas empêché de se retrouver en
à l’autre bout du monde à faire la guerre
au nom de la quiétude de Dieu sait qui
contre des gens qui ne lui ont rien fait
ni à personne
tu as les oreilles de ton père
ton père aussi aimait la musique
pas le genre de bruits que tu écoutes
du tango
la première fois que je l’ai vu
il dansait un tango
une danse qu’on ne danse presque jamais par ici
ici les gens préfèrent s’exciter de manière désordonnée
avec des danses qui rabaissent l’âme
tu as les pieds de ton père
ton père lui dansait le tango
et la première fois que je l’ai vu donc
il dansait avec cette femme
dont on disait que
et j’ai eu envie d’être à la place de cette créature
et je me suis approchée d’eux
et j’ai délicatement repoussé cette femme
dont on disait que
et je me suis glissée entre les bras de ton père
et je me suis sentie heureuse
comme jamais je ne l’ai été
tu as les mains de ton père
telle que tu me vois
j’ai osé arracher ton père
des griffes de la femme
dont on disait que
et on ne s’est plus quittés jusqu’à ce que
tu as les yeux de ton père
comme ton père
tu n’arriveras à rien
si tu continues comme ça
tu as un beau sourire
c’est tout ton père ton sourire
tu es comme ton père
Et une photo. De papa, il n’y a que cette photo.
« Ton père évitait les photos. De la dissimulation plus que de la discrétion, en réalité. Mais ça, il faut du temps pour s’en rendre compte ».
Le jour de leur mariage.
Elle en blanc.
papa en noir.
« C’est tonton Bonaventure qui a fait la photo ».
Tonton Bonaventure, l’ami de papa, le meilleur ami de papa.
Au premier coup d’œil, c’est elle qu’on voit d’abord.
Peut-être parce que papa regarde ailleurs, sur le côté, au-delà du cadre.
Elle est, elle, étendue sur le capot d’une voiture rouge. Sur le dos. Les yeux dans les yeux de l’appareil.
« La voiture, je l’ai vendue quelques mois après la photo ».
Son bras gauche relâché le long de la robe blanche finit en un bouquet de fleurs.
un autre bouquet, celui de papa, est posé comme à son chevet. Si bien qu’entre les fleurs qu’elle tient et celles posées près de sa tête, son corps de mariée semble flotter au milieu d’une mer rouge fleurie.
Penché sur elle, papa le regard ailleurs, le corps aussi, comme s’il s’attendait à.
Au premier coup d’œil, c’est elle qu’on voit d’abord.
Peut-être parce qu’elle regarde celui qui prend la photo.
elle regarde tonton Bonaventure, l’ami de papa, le meilleur ami de papa.
Elle nous regarde.
un mélange de lassitude, de mélancolie et de bonheur.
De bonheur surtout.
Ce qu’on voit d’abord c’est ce bonheur serein dans ses yeux.
Elle est heureuse.
« Heureuse d’être mariée.
Heureuse.
Heureuse du baiser de ton père dans ma gorge.
Heureuse de me savoir, la veille du mariage, enceinte de toi.
Je me sentais flotter épuisée.
Épuisée d’être si heureuse.
J’étais dans ma photo.
Lui aussi y était, dans sa photo.
Pas au moment du clic.
Juste avant.
Pendant le baiser dans la gorge.
Cette photo-là personne ne l’a prise.
Autrement on aurait vu à quel point lui aussi était heureux.
Mais au moment du clic, il n’y était plus. »
Au premier coup d’œil, c’est elle qu’on voit d’abord.
La main gauche de papa est posée sur son ventre tandis que la main droite sert de reposoir à sa tête. Lui a la tête dressée.
Son profil droit. Aux aguets.
Quelque chose, sur sa gauche, à notre droite, au-delà du cadre, vient de l’aspirer de la photo juste au moment du clic.
L’œil qui perce le profil droit étincelle d’inquiétude.
Ni la mariée, ni celui qui appuie sur le déclencheur ne se doutent que papa est déjà ailleurs.
« Je ne me suis rendu compte de rien. De toute façon telle que j’étais couchée, je ne pouvais pas les voir arriver. Tonton Bonaventure non plus, puisqu’il avait l’œil dans l’appareil. Ton père, si ; il était placé de telle sorte qu’il pouvait les voir avancer dans la photo. C’est pour cela qu’il est sorti de la photo. Il était déjà avec eux. Entre eux. »
Au premier coup d’œil, c’est elle qu’on voit d’abord.
Parce que papa, au moment du clic, était déjà sorti du cadre.
C’est pourquoi, on peut dire, papa n’est pas sur la seule photo (« Ton père évitait les photos. ») que j’ai de lui.
C’est pourquoi, d’une certaine manière, j’ignore à quoi ressemble papa.
C’est pourquoi, puisqu’elle dit que je lui ressemble, souvent je me mets devant le miroir pour deviner à quoi ressemblerait un monsieur qui me ressemble.
Jamais elle n’a voulu m’expliquer pourquoi le jour de leur mariage, des gens sont venus retirer papa de la photo pour l’entraîner Dieu sait où. Elle dit à la guerre.
Le jour où c’est arrivé, que je n’attende plus papa,
plus exactement que je m’autorise à commencer à ne plus croire au retour de papa, je me suis sentie soulagée.

Un matin. Je revenais de l’école. L’exercice de maths que j’avais eu tant de mal à faire hier soir oublié sur la table de ma chambre. Pour une fois que je réussissais un exercice de maths ! Du moins en avais-je le sentiment. « Maman va me tuer si elle découvre mon oubli avant moi. » Je revenais donc chercher mon exercice.

La porte du salon est toujours entrebâillée. Entrer sur la pointe des pieds. Respiration bloquée jusqu’à la porte de ma chambre. Pousser la porte en prenant soin de ne pas la faire pleurer (elle grince lorsqu’on l’ouvre sans ménagement. Maman dit : « Depuis que ton père est parti »). Prendre la copie du bout des doigts. Glisser la copie dans le cartable en évitant le bavardage des feuilles lorsqu’elles se frottent les unes contre les autres. Ressortir de ma chambre en prenant soin de. Toujours sur la pointe des pieds, respiration bloquée jusqu’à la porte du séjour. Sortir. Disparaître.

Me voilà dans le salon. Heureusement maman est dans sa chambre. Porte close. Sa voix, une suffocation, un halètement abandonné et presque douloureux, me parvient et mon sang se glace. Puis un grognement qui, lui, n’est pas de maman. Maman n’est pas seule. Quelqu’un d’autre. Un grognement d’homme. Je pense tout de suite à tonton Bonaventure, et la haine se met à bondir dans tous les coins de mon cœur comme une bête que le stress oppresse et qui cherche à s’échapper de sa cage. Mais presque instantanément je me dis : « Ce n’est pas lui. Ce n’est pas le timbre de la voix de tonton Bonaventure. Tonton Bonaventure à une voix très douce, une voix tellement douce qu’on dirait qu’il chante. Presque une voix de femme. » Or le grognement qui étreint le halètement de maman est rauque, caverneux, très mâle. Un râle. Comme un fauve qui agonise. La honte fond sur moi. Pourquoi ai-je pensé à tonton Bonaventure ? Tonton Bonaventure, l’ami de papa, le meilleur ami de papa. Tonton Bonaventure c’est mon papa Noël. Penser que lui et maman. Un Père Noël ! C’est comme imaginer le bon Dieu ou le petit Jésus susceptible de. Comme n’importe quel bonhomme qui va et qui vient. Même face à la plus belle femme du monde. Peut-être le bon Dieu, et encore. En tous les cas, pas le petit Jésus. Et puis, tonton Bonaventure est l’ami de papa, le meilleur ami de papa. Comment ai-je pu, l’instant d’un battement de cils, penser une telle chose de tonton Bonaventure ? Et surtout comment ai-je pu laisser ramper dans mon cerveau l’incongruité que maman aurait pu s’abaisser à ?

Je ne reconnais pas la voix. Juste un râle de fauve qui agonise dans le halètement abandonné et douloureux de maman. Une espèce d’appel à l’aide. Soudain mon cœur s’emballe, court dans tous les sens, chante à tue-tête en dansant. Mon cœur de joie trépigne. Papa. Papa est revenu. Il est revenu. Le jour où je ne l’attendais pas. Comment est-il ? Me reconnaîtra-t-il ? Le reconnaîtrai-je ? Reconnaîtrai-je, alors que je ne l’avais jamais vu auparavant, à part de profil sur une photo où il n’était plus au moment du clic, reconnaîtrai-je dans un cri du sang, que cet homme-là est mon père, ne peut être que mon père ? Que je ne peux être que la fille de cet homme-là ? Le sang, les yeux fermés, par je ne sais quel prodige, bondira-t-il dans les bras du sang ?

Dans un premier temps, j’envisage de me cacher dans un coin de la maison pour le voir sortir de la chambre sans qu’il me voie. Le voir avant qu’il ne me voie. Être la première à entendre nos sangs crier de concert que je ne peux être que la fille de cet homme. Que mon sang dise « Papa » avant que le sien ne dise « Ma fille ». Le regarder avant qu’il ne me regarde au cas où mon sang ne le reconnaîtrait pas, ou tout simplement au cas où il ne correspondrait pas au père que je n’ai jamais osé rêver. Cette attitude cependant me paraît puérile. Aussi je décide de l’attendre au milieu du salon, assise devant la chambre. Bien en face. Bien en vue. Pour prendre de plein fouet cet instant dans toute sa profondeur, dans toute sa largeur, dans toute sa hauteur. Dans la somptueuse brutalité de l’inattendu. Me laisser écraser, me laisser consumer, me laisser souffler, me laisser disperser par l’apparition du père.

Tambourins, grelots et flûtes autour du cœur, j’attends au milieu du salon les yeux rivés sur la porte derrière laquelle désormais halètements abandonnés et râles de fauves s’élèvent, incandescents, dans un entremêlement indécent de fulgurances.

La porte s’ouvre. Elle sort la première. À moitié nue. Un éclair de panique raye son regard dès qu’elle m’aperçoit. Pendant un moment nous restons là, silencieuses, elle, à probablement se demander quoi inventer, quoi dire, quoi faire de la nudité de son corps dans l’encadrement de la porte, et moi, assise au milieu du salon, le cartable posé sur les genoux, calme, presque absente, et soulagée. Soulagée parce que déjà, l’intuition, je sais, je vois l’image qui va venir la rejoindre dans le cadre de la porte.

Avant l’image, la voix me parvient de la chambre :
Qu’est-ce qu’il y a, chérie ?

Je reconnais la voix tellement douce qu’on dirait qu’il chante. Presque une voix de femme. Je suis soulagée. Comme elle ne répond pas, il la rejoint. Il finit de s’habiller. Je le vois et aussitôt je pense : « Papa est mort. » Il ne se montre pas trop surpris de me voir là, au milieu du salon, à les regarder le cartable sur les genoux comme si j’attendais le bus.

Tu n’es pas à l’école, toi ?, demande-t-il sans paraître s’adresser à moi en particulier.
Il se tourne vers elle parce que je reste silencieuse
Qu’est-ce qu’elle fait là ?
Elle ne répond pas.
Bon, je dois partir, poursuit-il, et il traverse le salon en me regardant du coin de l’œil.
Arrivé au niveau de la porte (je ne le vois pas, mais je sens qu’il a la main sur la poignée de la porte), il dit comme à lui-même, avec une espèce de soulagement dans la gorge :
C’est mieux ainsi. Maintenant tu es une grande fille et ces choses-là, tu peux les comprendre. Il n’y a rien de plus normal. Enfin, ces choses-là, je veux dire, arrivent partout dans le monde. De tout temps. On ne choisit pas d’aimer. Ni la personne qu’on aime. C’est une grâce qui nous est imposée. Tu es à présent une grande fille et tu peux comprendre ces choses-là. Oui, c’est mieux ainsi.

Puis j’entends ses pas s’éloigner.
Papa est mort, n’est-ce pas ?, je lui demande.

Elle me regarde sans apparemment me voir. Elle reste un moment silencieuse, hébétée, puis fait :
Hein ?
Papa, il est mort.
Pourquoi… Mais non… Pourquoi est-ce tu dis cela ?
Je me sens soulagée. Apaisée.

Aujourd’hui, le jour où papa n’a plus été là, le jour où papa revient.

Je me suis levée très tôt, j’ai pris ma douche, je me suis habillée, et j’attends. Assise sur le rebord de mon lit, les yeux sur la porte que j’ai laissée entrouverte, j’attends qu’elle vienne m’annoncer que finalement papa ne viendra pas. Comme d’habitude. Pendant des années, chaque fois qu’elle m’annonçait que papa rentrerait de guerre tel ou tel jour, c’était la fête en moi jusqu’à ce que le jour J, elle m’annonce, lettre écrite de la main de papa à l’appui, qu’un nouveau front a été ouvert, et que ses supérieurs viennent d’annuler sa lettre de démobilisation, et que. Depuis des années, depuis le jour où j’ai réalisé que papa n’était pas là, toujours la même raison, avec lettre à l’appui : « C’est vraiment pas de chance. Ton père ne viendra pas car la guerre qu’on croyait éteinte n’est pas finie. Un autre front vient de s’ouvrir ». Aussi en étais-je venu à me dire : et si papa était mort. Plutôt porté disparu, puisque le corps n’a jamais été rapatrié. S’il était tombé dès les premières heures de la guerre et que, pour je ne sais quelle raison, peut-être pour me protéger, elle avait inventé ce mensonge qu’elle reconduit année après année. Inventée, la guerre, malgré la télé qui, inlassablement, remettait à jour le livre de décompte de cette guerre où la barbarie prenait son temps ! Inventées, bien que je les aie tenues dans mes mains, et lues, les lettres de papa ! À l’heure des premiers doutes, j’ai décidé qu’elles étaient de la main de l’autre, le meilleur ami de papa. Inventé, tout.

La vérité est que papa ne viendra plus, simplement parce qu’il est mort. J’en ai la certitude.

Les premiers doutes ne m’ont cependant pas fait changer le rituel. Me lever. Prendre ma douche. Porter ma plus belle robe et attendre qu’elle vienne m’annoncer que papa une fois encore ne rentrera pas. Faire semblant pour protéger son mensonge. Savoir sans savoir pour, à mon tour, la protéger. Voici la raison pour laquelle lorsque, il y a deux ans, j’ai vu ce type, l’ami de papa, le meilleur ami de papa, sortir de sa chambre, je me suis sentie soulagée. Car jamais elle ne se serait jetée dans les bras de ce type si papa n’avait pas été porté disparu. Soulagée de la vallée de ronces des doutes. Papa est mort. Point. Les choses sont désormais claires. Nettes. Alors que commence le deuil, sans ostentation, loin de leur compassion, au tréfonds de moi-même. Un deuil à jamais inconsolable même si je continue à faire semblant de. Malgré tout la protéger.

Ah, tu es déjà prête ? C’est bien. Tu vois, moi aussi je suis prête, et elle tourne sur elle-même en riant pour que je découvre mieux sa robe rouge fuchsia à base volante. Des escarpins marron. Quelques bijoux que je ne l’ai jamais vue porter. L’ensemble est d’une sobriété raffinée. Elle semble heureuse. Vraiment heureuse.
Comment tu me trouves ? me demande-t-elle ?
Bien. Très bien. Ça te va très bien. Tu es à ton avantage.
Bon, ne perdons plus de temps. Allons accueillir ton père.

Je la suis dans les rues de la ville en me demandant ce qu’elle a encore pu inventer comme mensonge. Car depuis toutes ces années où nous attendions papa, jamais les choses ne s’étaient passées ainsi. Elle venait et, la mine dégoulinante de toute la tristesse du monde, elle m’annonçait que papa ne viendrait pas parce que. J’ôtais alors mes beaux vêtements, les rangeais et le traintrain reprenait. Jamais elle ne s’était elle-même habillée ainsi. Jamais nous n’étions sorties de la maison pour aller à la rencontre de papa. Jamais je ne l’ai vue aussi radieuse. De mon côté, comme d’habitude, je fais semblant d’être heureuse, de croire à son bonheur de voir très bientôt papa, en attendant que prenne fin cette mascarade.

Nous traversons toute la ville. Etrangement pas en direction de la gare ; nous lui tournons même le dos. En silence. La gaieté enfantine de tout à l’heure a laissé place chez elle à une anxiété que dissimule mal un sourire crispé. Il me semble que plus nous nous enfonçons dans la ville, plus elle a peur. J’ai envie de lui dire que la gare est dans notre dos, et que si nous continuons sur ce chemin nous finirions par nous retrouver à la sortie Est de la ville, du côté du pénitencier auquel s’adosse le Collège Steve Biko, mon collège, mais à quoi bon. Attendre simplement la fin du simulacre. Si ça lui fait du bien !

En silence. Jusqu’à mon collège, avenue du 16 juin 1976. Papa, du moins ce qui est censé être papa (puisqu’il est mort), aurait-il décidé, par je ne sais quel mystère, d’arriver par le Collège Steve Biko plutôt que par la gare ? La mascarade prend des accents qui commencent, à défaut de m’inquiéter, de m’intriguer. Par ailleurs, la perspective de croiser les copines, habillée comme une de ces pétasses en socquettes de Petit-Paris, le quartier huppé de la ville, ne m’enchante guère. Heureusement que ce n’est pas encore l’heure de la récréation. Heureusement qu’elle n’entre pas dans le collège. Heureusement qu’elle contourne Steve Biko par la rue des Hibiscus pour déboucher sur l’avenue de l’Unité, parallèle à l’avenue du 16 juin 1976, face au pénitencier. La prison et le collège, dos à dos.

Cette fois, il me semble que nous soyons arrivées ; elle s’arrête, le regard soudain tourmenté, au moment, à la seconde près, où s’ouvre la monumentale porte grise du pénitencier.

Quelqu’un sort de la prison, un sac plastique à la main, comme s’il rentrait des courses. Aussitôt les larmes remplissent les yeux de maman. Depuis qu’elle est apparue devant la porte grise, la silhouette de l’autre côté de l’avenue n’a pas bougé. Seul le regard va de gauche à droite, de droite à gauche, dans un mouvement panoramique. Pendant que maman pleure. Enfin le regard s’arrête sur nous. Nous nous regardons. En silence. Pendant que maman pleure.

Tout à coup, mon cœur se met à battre, à courir très vite. À enfler, tout en continuant à tourner de plus en plus vite en moi. À bouillir d’un bonheur que je n’avais jamais ressenti. Je me sens soudain heureuse. Sans raison apparente. Mon sang, à force d’enfler et de tourner en rond, jaillit hors de moi, gigantesque. Mon sang enjambe la route et court en direction de l’homme que vient de vomir le pénitencier. Je suis heureuse. Mon sang court en criant que cette silhouette figée devant la grande porte grise avec un sac plastique à la main, et ne sachant visiblement pas dans quelle direction faire son premier pas d’homme libre, est mon père. Et pendant que mon sang court, toutes sortes de questions se bousculent dans ma tête. Qu’a pu faire mon père pour se retrouver en prison ? Pour passer autant d’années en prison ? Ces années où je le croyais à la guerre. Mort. Pourquoi mon sang n’a-t-il jamais entendu l’appel de son sang de l’autre côté du mur ? Dans la même ville, dos à dos nous avons vécu. À portée de main, à portée de souffle, à portée de sang.  Je suis heureuse. Tu es vivant.

Mon sang en pleurs se jette dans ses bras.
Tu as le front de ton père
tu as le nez de ton père
tu as les yeux de ton père
tu as les oreilles de ton père
tu as la bouche de ton père
tu as les dents de ton père
tu as les mains de ton père
tu as les doigts de ton père
tu as les pieds de ton père
tu as le sourire de ton père.
C’est mon père.
Je suis heureuse.

En silence mon sang gigantesque l’étreint à l’étouffer. De l’autre côté de la route maman continue de pleurer. Lui aussi pleure à présent. Juste la commissure des yeux mouillée. Il me regarde, les yeux exagérément grands ouverts, émerveillés, comme s’il n’y croyait pas. Je suis heureuse. Il me regarde et il me dit
Pardonne-moi, ma fille… Pardonne à ton père.
Qu’a bien pu faire mon père pour me demander pardon ?

Aujourd’hui le jour où papa est revenu de l’autre côté de la mort, je suis heureuse.

 

 

 

Par Koffi Kwahulé, , publié le 04/03/2019 | Comments (0)
Dans: Afriques, Nouvelles | Format:

Invisibles

Visage de masque fermé à l’éphémère, sans yeux sans matière.
Tête de bronze parfaite et sa patine de temps.
Que ne souillent fards ni rougeur ni rides, ni traces de larmes ni de baisers
O visage tel que Dieu t’a créé avant la mémoire même des âges.
Visage de l’aube du monde, ne t’ouvre pas comme un col tendre pour émouvoir ma chair
.
Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre.

 

Ézéchiel jeta son cartable dans le canapé, alluma la télévision et se rua dans la cuisine ; il prit le sandwich que sa mère lui avait préparé avant d’aller au travail puis revint s’asseoir devant le poste de télévision. Tout seul à la maison. Un sandwich, la télévision pour lui tout seul, libre. Soudain son attention fut attirée par le masque accroché au mur. La première fois qu’il s’apercevait de la présence de ce masque pourtant placé à un endroit où l’on ne pouvait pas ne pas le voir, juste au-dessus du poste de télévision.

Le masque du père. Du grand-père. Le grand-père l’avait ramené d’Afrique, on disait des colonies à l’époque, où il avait longtemps exercé comme médecin dans un hôpital de brousse. Quelques jours avant sa mort, il avait confié le masque à son fils, le père d’Ézéchiel, Prends-en soin, et tu trouveras en ce masque, plus qu’un frère. Mais le père ne prit pas soin du masque ; il l’accrocha au mur, au-dessus de la télévision, et l’oublia sous la poussière. De son côté, Ézéchiel avait toujours vu le masque sans y prêter la moindre attention. Un peu comme le calendrier suranné que le père avait accroché dans les toilettes parce que l’auto de la photo, une Renault 1901, était belle. Du reste, depuis le départ du père, Ézéchiel avait effacé le masque de son esprit, comme si le père l’avait emporté dans ses bagages le jour il est parti de la maison, brusquement, un matin, il y a un peu plus de trois mois, un dimanche.

Ézéchiel et sa mère prenaient le petit-déjeuner ; entre le travail de la mère et celui du père, et l’école, il n’y avait que le dimanche pour que toute la famille se retrouvât réunie autour du petit-déjeuner. Un rituel. Ce dimanche-là cependant, Ézéchiel et sa mère déjeunèrent seuls. La veille, l’enfant avait entendu ses parents se disputer. Comme souvent, elle avait menacé de partir, mais cette fois, le père avait répondu :
Non, puisque je te dis que c’est moi qui pars.
C’était la première fois qu’il menaçait, lui, de quitter la maison.
La  voix du père avait paru à l’enfant étrangement sereine.
Et la raison, chéri ?
La voix de la mère, elle, lui avait semblé soudain conciliante, comme si elle avait voulu conjurer l’inéluctable qui sourdait derrière la sérénité de la voix du père.
Il n’y a pas de raison, je t’ai dit.
Mais il ne peut pas ne pas y avoir de raison, chéri.
Manifestement elle se refusait à croire que cela allait vraiment arriver.
Il n’y a pas de raison.
Il y a une raison à tout, chéri.
Il n’y a pas de raison.
Qu’ai-je encore fait ?
Rien. Tu n’as rien fait. Tu n’y es pour rien. Moi non plus d’ailleurs, d’une certaine manière. Personne n’y est pour rien. C’est ainsi.
C’est une chose qui ne se décide pas comme ça… du jour au lendemain ?… Tu as rencontré quelqu’un ?
Il y eut un silence que l’enfant, le souvenir, avait interprété comme un oui du père. Il avait même imaginé le père acquiesçant de la tête.
Qui est-ce ?
Ça n’a pas d’importance.
Je la connais ?
Tu ne la connais pas.
Il y eut un autre silence.
L’enfant s’était alors levé de son lit pour coller son oreille contre la porte.
Depuis quand ?
Une semaine.
Une semaine, et déjà ?… Chéri !… Tu sais au moins ce que tu fais ?
Je manque totalement de discernement, je le reconnais, mais je n’y peux rien. C’est ainsi.
Tu ne vas pas brûler notre maison pour un simple feu de paille ?
Ce n’est pas un feu de paille. C’est autre chose. Et quand bien même ce serait un feu de paille ? Je suis sûr de cette chose qui bat en moi. Et s’il faut, je brûlerais un royaume pour vivre ça. C’est un sentiment que je n’avais jamais connu.
C’est gentil pour moi… Et Ézéchiel ?  Onze ans, c’est encore un enfant. Et tu veux lui faire ça en pleine année scolaire ? Et puis j’en ai assez entendu, nous en reparlerons plus tard.

Pendant qu’ils déjeunaient ce dimanche matin-là, le père les avait rejoints, une valise à la main. Il avait posé la valise à ses pieds avant de s’adresser à la mère, mais sans quitter le fils du regard.

Je peux te parler ? On peut se parler seul à seul ? Je veux qu’Ézéchiel en soit protégé.
Mais la mère n’avait pas esquissé le moindre mouvement.
Ézéchiel, je veux parler à ta maman, laisse-nous seuls.
Ézéchiel, finis ton petit-déjeuner, avait dit la mère en défiant le père du regard pendant que l’enfant noyait et ses yeux et ses oreilles dans le bol de lait.
J’aurais préféré que les choses se passent autrement, mais bon. Mon avocat prendra contact avec toi pour régler ce qu’il y a à régler. Pour Ézéchiel, je ne m’opposerai pas. Après tout, c’est moi qui pars. Je ne me battrai pas. C’est le moins que je puisse faire. Je t’en laisse la garde pleine et totale. Voilà. J’aurais tellement préféré que les choses se passent autrement, mais c’est ainsi.
Puis le père avait repris sa valise et avait disparu.

L’enfant s’était senti confusément humilié par le refus du père de se battre pour lui. Déjà qu’à l’école, où il n’avait jamais réussi à se faire un seul camarade de jeu, il avait le sentiment de ne compter pour personne ! Il est vrai que son manque de confiance en lui n’arrangeait rien. Si au moins les autres enfants le détestaient ou même le méprisaient ! Mais non, ils semblaient simplement ne pas remarquer sa présence. Il était invisible. Et voilà que son propre père. Et puis, pourquoi ne voulait-il parler qu’à la mère seule ? Probablement parce que, d’une manière ou d’une autre, il avait, avait conclu Ézéchiel, une responsabilité dans leur séparation. Aussi après le départ du père, Ézéchiel, déjà plutôt renfermé, avait-il été comme frappé de mutité. Et lorsqu’il avait forcé les mots à sortir de sa bouche, il avait compris qu’il était devenu bègue.

Il lui semblait que le masque souriait. Un sourire empreint de solitude. Il réalisa alors qu’un masque pouvait se sentir seul. Seul, c’est-à-dire invisible. Comme lui.
Sans appréhension, parce qu’il avait réussi à se persuader que le masque n’avait pas pu sourire, Ézéchiel déposa son sandwich et alla le décrocher. La première fois qu’il touchait le masque. Un visage sans couleur, ni joues, ni nez, ni bouche, ni quoi que ce soit qui rappelât un visage. D’une absence de front, deux grandes bandes parallèles trouées de deux petits yeux ronds creusaient dans le bois brut un rectangle jusqu’à une absence de menton. Un visage sans visage, sans joliesses. Et ce que l’enfant avait toujours pris pour des cornes sur la tête du masque était en réalité deux oreilles de lapin. Un lapin ! Pourtant l’enfant, à présent qu’il se trouvait face à face avec le masque, presque pores à pores, eut la révélation de quelque chose de puissamment beau et d’infiniment humain.

Ézéchiel prit un chiffon et ôta la poussière du masque. Toujours pour chasser la poussière, il souffla dans l’oreille gauche du masque puis dans l’oreille droite puis dans l’oreille gauche. Alors, à nouveau, le masque sourit, et dit :
Ézéchiel.
Aussitôt, l’enfant effrayé à l’idée que non seulement le masque parlât, mais qu’il connût son nom, le jeta au sol et courut se réfugier dans sa chambre qu’il ferma à double tour. Mais le masque était déjà là. Non pas le morceau de bois aux petits yeux ronds et aux oreilles de lapin, mais tout le masque, le visage sans visage sur un corps costumé de toile noire et rouge semée de cauris. Aux chevilles et aux poignets, des bracelets de raphia. Un masque ! Et il souriait. Vrai de vrai, il souriait.
Vous n’êtes pas méchant ? demanda Ézéchiel.
Une question de pure forme, car le sourire avait achevé d’effacer du cœur de l’enfant toute anxiété.
Ta solitude m’a appelé et je suis venu, Ézéchiel.
Je vous ai appelé, moi ?
Tu m’as soufflé une fois dans l’oreille gauche, une fois dans l’oreille droite, puis deux autres fois dans l’oreille gauche, alors j’ai répondu à ton appel. Ézéchiel, à compter de cet instant, je serai toujours à tes côtés. Je me promènerai avec toi. J’irai à l’école avec toi. Pendant la récréation, je jouerai avec toi, et à ton retour de l’école tu ne te contenteras plus d’un sandwich, mais je te préparerai tes meilleurs plats. Je ferai tout ce que tu voudras, Ézéchiel. Chaque fois que tu auras besoin de moi, il te suffira de souffler une fois dans mon oreille gauche, une fois dans mon oreille droite, puis deux autres fois dans mon oreille gauche.
Mais pourquoi, monsieur ?
Parce que ta solitude m’a appelé, Ézéchiel. Tu ne le sais pas encore, mais je suis pour toi plus qu’un frère, un ami.
Vous pouvez m’aider à avoir de bonnes notes ?
Tu auras de bonnes notes, Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami.
Donc, monsieur, on est vraiment amis amis ?
Je suis même plus que ton ami, puisque je t’ai laissé entrer dans mon royaume. Désormais je suis ton secret.
Au fait, comment vous vous appelez ?
Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami, je ne m’appelle pas, souffle-moi simplement dans les oreilles et je répondrai à ton appel.

La vie d’Ézéchiel dès lors changea du tout au tout. Dans la cour de récréation, il avait désormais un camarade de jeu à l’esprit toujours fécond qui l’initiait à des jeux inédits. À midi, lorsqu’il retournait chez lui, à la place de la salade d’endives et de l’inévitable sandwich à l’omelette ou au jambon de Paris, la table débordait de poissons panés accompagnés de frites et de coquillettes, de quelque boisson gazeuse, de gâteaux, de chocolat blanc, de bonbons, de toutes sortes de friandises. Le dimanche, le masque l’emmenait découvrir la ville qui l’a vu naître, mais qu’il connaissait très mal ; la Tour Eiffel, l’Arc de triomphe, la Pyramide du Louvre, les Champs-Élysées, la rue Mouffetard, la Sorbonne, les Halles, le Jardin du Luxembourg, Barbès, la rue Oberkampf, le marché d’Aligre… Il emmena même un jour l’enfant au-delà de la ville, très loin. L’Afrique !

Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami, je dois me rendre en Afrique, à une cérémonie très importante. Tous les soixante-dix-sept ans, les masques du monde entier se donnent rendez-vous au pied des falaises de Bandiagara pour témoigner de ce que chacun a fait de ces soixante-dix-sept ans. Ce témoignage s’exprime à travers des pas de danse inédits que chaque masque doit offrir aux autres. La fête du partage, la plus grande manifestation de masques au monde. Une fête à la beauté, car tout ce qui est inédit est nécessairement beau. Et il est impensable que je ne m’y rende pas. Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami, aujourd’hui même je serai en Afrique.
L’Afrique ?
Mais si tôt la fête terminée, je reviendrai à tes côtés.
Ma mère m’en parle tout le temps de l’Afrique. Je peux venir avec toi ?
Si tel est ton vœu.
Je le veux.
Dans ce cas, Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami, enlace-moi et ferme les yeux.
L’enfant enlaça le masque et ferma les yeux. Aussitôt il vit le masque se transformer en un immense condor, un condor comme un arc-en-ciel de milles couleurs. Et il se vit volant sur les ailes de l’aigle.

Ils volèrent, ils volèrent et ils volèrent, traversèrent des villes, des fleuves, des villages, des forêts, des hameaux, les montagnes, des prairies, des villes, des vallées, des hameaux, des fleuves, la mer, la forêt, le désert, la steppe, la savane, des villes. Toutes ces choses qu’il n’avait jusqu’à ce jour vues que dans les livres ou à la télévision. Des paysages somptueux. Jusqu’aux falaises de Bandiagara.

Les masques !

Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami, voici la Grande Famille. Le masque assis là, c’est Kanaga, mon ancêtre. Lui, c’est Fiélou, il parle par sifflements et joue à poursuivre les enfants. À moins que ce ne soient les enfants qui aiment se faire poursuivre par Fiélou afin d’entendre ses sifflements. Il n’est pas méchant, ce n’est qu’un jeu. Et voilà le couple Kifwebe, suivi de Nda, les jumeaux baoulés. Là-bas, celle qui taquine Gèlèdè, c’est le masque-jeune-fille ; il est toujours porté par un petit garçon comme toi, même si c’est une jeune fille. Suaga, Maindjimi, Cikungu, Agbogho Okumkpa, Goli, Eruk, Punu, Kosa:ya, Dihidisri, Bram, Efé, Zahouli, Kakapavaga, Afigpo, Gomintogo, Mwai, Cihongo, Adoné, Kplékplé, Pwo, Sirigé, Mawa, Tu Bodu, Lyanla, Tatanua, Glukoegle, Lali, Takangle, Elu, Ngoin, Chivo, Gonde, Lukungu, Korobase, Eluba, Ibulu Lya Alunga, Amukku Sanniya, M’bawa, Nerikawa Somen, Mfondo, Lipiko, Nuo, Mwana Phwevo, Sachihongo, Lor, Mwisi Gwa So’o, Karan Wemba…

Des masques, des masques et encore des masques. Partout des masques.  Des vagues de masques ondoyant de chants et de danses à perte de vue. Costumes aux couleurs chaleureuses, chants, danses, ripailles.

Chacun des masques voulait avoir Ézéchiel en sa compagnie ; tous, à son grand étonnement, connaissaient déjà son nom. Il se sentait au cœur de toutes les attentions. Des mains débordantes de gâteaux de mil et de sorgho aux senteurs d’orchidées sauvages et gorgés de miel se tendaient vers celui que tous appelaient affectueusement Le petit d’homme. Aussi l’enfant mangea-t-il à s’en rompre l’estomac. Et les masques ! Encore et toujours des masques. Partout giclaient chants et danses. Le monde entier était tam-tams, koras, tambours d’eau, tambours d’aisselle, grelots, harpes, cors, flûtes, balafons, maracas, sanzas…  L’enfant avait la sensation que le monde s’était retourné, qu’il se tenait à l’endroit exact où le temps cesse d’être le temps. Il était heureux. Et il se dit que si les autres hommes découvraient ce qu’il découvrait, le monde deviendrait meilleur.

Les yeux d’Ézéchiel se posèrent par inadvertance sur sa montre et il prit peur ; elle s’était arrêtée. Depuis quand était-il là, parmi les masques, au pied des falaises de Bandiagara ? Des heures et des heures, certainement, un temps assez long pour que sa mère se fît un sang d’encre à se demander où il était passé. Il fut triste pour sa mère. Il rejoignit alors le masque au visage sans masque et lui dit à contrecœur, car la fête lui ouvrait encore son cœur  Il est l’heure de rentrer.Quelle heure ? demanda le masque en souriant.
Ma montre s’est arrêtée. Mais je sens que nous sommes ici depuis… très longtemps…
Ce long temps, à l’aune du temps des masques, flotte dans l’espace d’un battement de cils. Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami, tu viens d’entrer dans le berceau et la tombe du temps.
Hum… Mais il y a ma mère, elle doit se faire du souci.
Ta mère attend sur le pas de la porte.
Elle est fâchée ?
Le masque hésita un instant, puis toujours en souriant:
Non, elle ne sera pas fâchée.
Cette fête est au-delà de ce que peut me permettre même mon imagination, mais il faut que je rentre.
Si tel est ton vœu.
Je le veux.
Dans ce cas, Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami, enlace-moi et ferme les yeux.

Ézéchiel enlaça le masque et ferma les yeux. Aussitôt il se revit sur les ailes du condor, le condor comme un arc-en-ciel de milles couleurs.
Sa mère l’attendait effectivement sur le seuil de la maison, les mains dans le dos. Elle souriait.
Ézéchiel, j’ai reçu ton bulletin de notes. Je suis très fière de toi. Tous ces efforts que tu as dû fournir pour te retrouver là ! Vraiment très fière de toi. Tiens, c’est pour toi, un cadeau. Félicitations. Et elle lui tendit une sanza. Pour t’encourager à ne pas relâcher tes efforts.
Le masque avait en outre raison, il n’était pas si tard.

Des jours passèrent. Un matin, l’enfant invoqua le masque et lui dit:
Voilà, je voulais te dire merci pour tout ce que tu fais pour moi. Ma mère est très heureuse pour mes résultats scolaires. Même mon père, je voudrais qu’il soit là pour voir ce que, jour après jour, tu fais de moi. Cependant j’aimerais avoir un ami.
Mais je suis ton ami.
Je sais… Tu es plus qu’un ami, je sais… Tu es à la fois mon père, ma mère, le frère ou la sœur que je n’ai jamais eu, tu es prêt à tout pour moi puisque tu m’as accueilli dans ton royaume. Mais, je ne sais pas comment le dire, j’ai simplement besoin d’un ami.
Je suis ton ami.
Un ami dans la réalité. Tu comprends ? Pour de vrai. Quand j’ai eu de bonnes notes jusqu’à être le premier de la classe, j’ai cru que les autres changeraient de comportement à mon égard, que je me ferais au moins un ami. Mais c’est comme si rien n’avait changé. Je me sens toujours à l’écart, invisible aux yeux des autres. Or je suis comme n’importe quel petit garçon, j’ai besoin d’un vrai ami. Je suis très heureux de jouer avec toi, mais ce que les autres voient c’est un enfant qui joue seul. Du coup, il commence à se chuchoter que pour qu’Ézéchiel court, saute, joue à cache-cache, à saute-mouton ou rit tout seul comme il le fait, sûr qu’il doit être taré. Remarque, au moins ils me voient. J’espère que tu ne prends pas trop mal ce que je te dis là ? Un ami pour de vrai. Quelqu’un avec qui je pourrais me disputer, à qui je pourrais reprendre mes jouets, à qui je pourrais dire Tu n’es plus mon ami, je ne veux plus te voir, mais que le lendemain j’irais supplier d’oublier mes méchantes paroles de la veille, car son amitié me manque plus que tout au monde ; quelqu’un qui me pardonnerait, quelqu’un pour qui je trouverais toujours la force de pardonner. Tu comprends ?
Si tel est ton vœu.
Je le veux.
Alors va dans le monde et demande au premier enfant pour qui ton âme aura quelque inclination s’il veut bien devenir ton ami. Aujourd’hui même, dans un coin de la cour de récréation, Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami, quelque chose de plus grand que l’amitié t’attend.

Ézéchiel rencontra un jeune garçon et lui demanda:
Aimerais-tu devenir mon ami ?
Va te faire voir, taré ! répondit le garçon.
Ézéchiel rencontra un autre jeune garçon et lui demanda:
Aimerais-tu devenir mon ami ?
Le garçon regarda Ézéchiel des pieds à la tête, puis, sans un mot, s’éloigna de lui.
Ézéchiel rencontra une jeune fille et lui demanda:
Aimerais-tu devenir mon ami ?
Ton ami ? Moi ?
Ben oui, toi.
Je croyais que tu ne me voyais pas, bredouilla la jeune fille. J’ai toujours espéré. Mais vraiment espéré que tu me poses un jour cette question. J’ai beau jouer avec les autres, c’est avec toi seul que j’ai toujours eu envie de jouer. Mais je n’osais même pas te dire bonjour, car tu étais toujours dans ton coin, seul, le dos tourné aux autres. Dans ton monde. Je te croyais hautain et trop sûr de toi. Moi, je sais comment tu t’appelles, Ézéchiel, mais je suis certaine que tu ignores mon nom.
Comment tu t’appelles ?/Myriam, et comme toi j’ai onze ans. Quelquefois, je me suis arrangée pour me retrouver dans la ligne de ton regard, mais tes yeux regardaient à travers moi. Invisible comme une vitre, je me suis toujours sentie face à toi. Et voilà que. Comme ça. De but en blanc. Bien sûr que oui, oui, oui et oui ! Par tous les oui du monde, je veux être ton amie, Ézéchiel.
Il aurait préféré un ami, cependant, jour après jour, il découvrait à travers Myriam, qu’au plus profond de lui-même, il avait toujours désiré une amie sans même oser le rêver. Les deux enfants ne se quittaient plus, à la grande joie de la mère d’Ézéchiel. En dehors de l’école, ils étaient soit chez elle, soit chez lui, et le dimanche, c’est aux côtés de la jeune fille que désormais Ézéchiel découvrait la ville. Ézéchiel était heureux, d’autant que, par son entremise, il s’était fait d’autres copains.

Le onzième jour de leur rencontre, Ézéchiel découvrit une chose qu’il n’avait pas remarquée jusqu’alors. Deux bourgeons de seins pointaient sous la chemisette de la jeune fille. Peut-être n’ont-ils poussé que cette nuit ? pensa-t-il. Intrigué, il lui demanda, en montrant du doigt sa poitrine:
Ça, ce sont des seins ?
Ben oui.
Des vrais ?
Ben oui, des vrais.
Tu les as depuis quand ?
Je n’en sais rien. Probablement depuis que je suis née. Parce que plus je vais grandir plus ils vont devenir gros.
Comme ceux de ma mère.
Peut-être même plus gros.
Je peux regarder ?
Myriam sourit. Elle déboutonna sa chemisette jusqu’au nombril.
Les voilà, dit-elle à Ézéchiel dont les yeux semblaient aspirés par ses seins naissants. Et je parie que tu aimerais à présent les toucher.
Ézéchiel, absent, fit oui de la tête.
Eh bien, vas-y ? Non, attends. Aujourd’hui, tu ne toucheras pas les deux. Et elle couvrit le sein droit d’un pan de sa chemisette. Maintenant tu peux toucher.
Comme hypnotisé, Ézéchiel avança la main et, du bout de l’index, effleura le téton gauche.

Il se sentit aussitôt arraché de terre et projeté hors du monde, cependant toujours dans le monde. Tout lui parut soudain plus lumineux, plus coloré, plus beau, aussi coloré et aussi beau que le condor comme un arc-en-ciel aux milles couleurs, et il eut la sensation de flotter dans l’envers du monde. Myriam, les autres enfants, les salles de classes, toute l’école, et le monde d’au-delà l’école, le ciel, l’air, tout fut couleurs et lumière. Les bruits d’habitude discordants de la ville lui parvinrent plus mélodieux, plus harmonieux. Musique, couleurs et lumières. Il se dit que si les autres ressentaient et voyaient l’envers des choses tel que le téton gauche de Myriam le lui faisait découvrir, le monde deviendrait meilleur. Mais il faudrait pour cela, se dit le garçon, que tout le monde, à tour de rôle, touche les seins de Myriam, et ça, quelque chose en lui, obscurément, s’y refusait de toutes les fibres de son âme.

Pour répondre au don de Myriam, Ézéchiel se crut obligé de lui dire:
J’ai un secret.
Ces mots sortirent sans entrave, et Ézéchiel se rendit compte que le bégaiement venait d’être chassé de sa bouche.
Tu as un secret ?
Oui, un vrai secret que j’aimerais partager avec toi, répondit Ézéchiel pendant que quelque intuition lui commandait de se retourner. Et pour la première fois, depuis qu’il a rencontré la jeune fille, le masque au visage sans masque lui apparut. Il était là, dans un coin de la cour de récréation, à les observer, les bras croisés. Il souriait.
Ton secret, Ézéchiel ?
Non… non… Finalement non, je n’ai pas de secret.
Si, tu as un secret.
Puisque je te dis que non !

Et, à nouveau, Ézéchiel se retourna, mais le masque avait disparu.
Mais si Ézéchiel, tu as un secret ; tu as vu mes seins. Tu es le premier garçon à les avoir vus. Et à avoir touché mon sein gauche. C’est notre secret, Ézéchiel… Mais où vas-tu ?
Car déjà, Ézéchiel courait hors de l’école. Il venait de réaliser que depuis qu’il avait rencontré Myriam, il n’avait plus soufflé dans les oreilles du masque. Il imagina la tristesse du masque et des larmes lui vinrent.

Une fois à la maison, Ézéchiel constata que le masque n’était plus au mur ; le clou auquel il avait toujours été suspendu semblait exhiber son absence. Il retourna toute la maison dans l’espoir de retrouver le masque. En vain. Puis l’enfant ressortit errer dans la ville, dans les lieux qu’aimait lui faire découvrir le masque aux oreilles de lapin. En vain.

Mon Dieu, c’est quoi tout ce désordre, Ézéchiel ? s’écria la mère à son retour du travail.
J’ai été chassé du royaume, maman !
Pourquoi as-tu fait ça, Ézéchiel ?
Maman, le masque !
Quel masque ?
Mais le masque qui a toujours été accroché là !
Le masque de ton père ? Je n’y ai jamais prêté attention ! Ton père a dû l’emporter avec lui le jour de son départ.
Non, non, il était là. Il y a encore une semaine, le masque était là./Eh bien, si tu veux le savoir, je m’en fiche, de ce masque !
Mais maman, ce masque vient d’Afrique !
Et alors, au nom de quelle marque sur mon front devrais-je me prosterner devant tout ce qui vient d’Afrique ? Ce ne sont que les histoires de ton père. Cela dit, tu ne m’as toujours pas expliqué le pourquoi de ce capharnaüm ?

Ézéchiel n’en ferma pas l’œil de toute la nuit, et le lendemain matin, en plein cours de géographie, juste avant la récréation, il s’assoupit sur sa table d’un sommeil sans rémission. La salle de classe se vida. Soudain, il se sentit invité à ouvrir les yeux par la chaleur amicale d’une main posée sur son épaule gauche. Péniblement ses paupières s’ouvrirent. Le masque ! Le masque au visage sans masque et aux oreilles de lapin. Comme toujours, il souriait.
Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami, je suis venu te dire qu’aucune acrimonie n’habite mon cœur, je suis venu te dire que tu es toujours plus que mon frère, je suis venu te dire que je ne t’ai pas repris les clés du royaume. À une heure où ta mère était au travail et toi à l’école, ton père est revenu me décrocher du mur. Comme un voleur dans la nuit. Le jour où Myriam t’a posé dans son cœur à cet endroit encore plus grand que l’amitié. Puis ton père a fait don de moi à des gens bien. Des gens vraiment bien. Ce faisant, ton père n’a fait qu’exécuter ce qui est dit ; le temps était venu pour moi de partir afin de te laisser seul sur le chemin de la vie. J’ai été envoyé pour te transmettre les clés du royaume. C’est fait. Tu n’as plus besoin de moi, car dorénavant tu as plus que moi, tu as Myriam. Mais je serai toujours dans un coin du monde à veiller sur toi. Et n’oublie jamais que tu as reçu les clés du royaume, Ézéchiel, ô mon plus que frère, mon ami.

Tu dors encore ? la voix de Myriam lui fit l’effet d’un seau d’eau froide en plein visage. Ézéchiel, entendons-nous bien ; tu n’as pas pris le congé paternité pour te la couler douce. Parce que je pars au travail. Tu déjeunes sans moi aujourd’hui. Fais attention au gaz. Je passerai à midi, en coup de vent, pour voir comment tu te débrouilles avec notre petite Marie. Il y a un biberon déjà prêt. Bon, il faut que je parte, je suis à la bourre… Tu sais comment fonctionne le chauffe-biberon ?… Ah oui, il est passé tout à l’heure un monsieur… Enfin, un monsieur, c’est vite dit… Une espèce de zigoto déguisé en masque africain. Un visage qui ne ressemblait à rien avec des espèces d’oreilles de lapin… Je suis encore à la bourre… Si elle pleure, donne-lui sa tétine. De toute façon, je ferai un crochet à midi… Ça peut aller chercher loin ça, au niveau des institutions correctionnelles, de se promener déguisé en dehors des temps de carnavals et de mardi gras. Toujours est-il qu’il m’a dit te connaître. Apparemment il connaissait toute la famille. Ton père, ta mère, et même ton grand-père. Ça, ça m’a paru bizarre, qu’il ait connu ton grand-père. Enfin bref, cet ami, puisqu’il se réclame de ton amitié, m’a demandé de te dire qu’il est… je ne m’en souviens plus très bien… gardien ou propriétaire d’un musée… ou de je ne sais plus quoi… du côté de Genève… Bon, cette fois-ci je suis vraiment à la bourre, il faut que je parte… Il m’a dit aussi, ton ami, mais ça je n’y ai rien compris, il m’a dit aussi quelque chose du genre, Surtout qu’il n’oublie pas qu’il a les clés du royaume… Bon, cette fois je pars, prends soin de l’enfant. Surtout n’oublie pas que je t’aime.

Ézéchiel s’extirpa du lit et alla ouvrir la fenêtre. Et il le vit qui s’en allait calmement. De dos. Puis, tout en s’éloignant, il se retourna vers Ézéchiel, lentement, presque au ralenti. Un sourire irradiait son visage de masque sans masque.

 

 

 

 

 

 

Par Koffi Kwahulé, , publié le 20/02/2019 | Comments (0)
Dans: Afriques, Littératures | Format: ,

Avignon (7) « Saigon », « Les Assoiffés », « Sujets à vif »

Saigon de Caroline Guiela Nguyen (IN)

L’écriture de plateau est un exercice à haut risque mais il arrive que cela fonctionne et tel est le cas ici. Saigon est le fruit de deux années de travail d’enquête, d’abord  à Paris dans le XIIIe arrondissement puis à Saigon, avant l’écriture en commun. Le résultat est à la hauteur de l’investissement et la pièce est appelée à un grand succès comme en témoignent aussi bien le public d’Avignon dont l’intérêt ne s’est pas départi pendant les quatre heures du spectacle dans une salle pourtant inconfortable que le nombre de dates déjà programmées à la suite du festival.

La pièce se situe tantôt en 1956 à Saigon puis à Paris juste avant et juste après l’exil d’un certain nombre de Vietnamiens dans les fourgons des Français, tantôt en 1996 à Paris et à Saigon (Ho Chi Minh-Ville), cette année-là étant celle où les Viet kieu (Vietnamiens émigrés ou enfants d’émigrés) ont pu revenir en touristes au pays. On voit donc deux générations, celle des exilés et celle des enfants. Que ce soit à Paris ou à Saigon, les scènes se déroulent dans le même décor d’un restaurant vietnamien « typique », avec la cuisine vitrée à jardin et à cour une estrade munie d’un micro. Un restaurant d’habitués, le lieu, par exemple, où le fils désormais adulte de l’épouse vietnamienne d’un soldat français retrouve le plus facilement sa mère d’origine vietnamienne. La patronne du restaurant est devenue l’amie de ses clients. L’ambiance est familiale. A Saigon, en 1956, les Français sont encore là et les relations avec les « Viets »  ne sont pas toujours au beau fixe. Le jeune vietnamien qui chante pour les Français est critiqué pour cela par sa fiancée… qu’il abandonnera en partant lui aussi par la France.

D’autres personnages traversent cette fresque. Les scènes s’enchaînent sans temps mort. Les comédiens mettent la table et la débarrassent sous nos yeux. De temps en temps un intermède musical vient ralentir le rythme. La veine n’est pas comique, même si l’on sourit souvent ; c’est l’émotion qui domine. Et si certains jugeront sans doute qu’il y a un peu trop de mélo nous ne nous rangerons pas parmi eux car nous aimons que le théâtre touche une corde sensible. Et Saigon laisse entendre des choses touchantes sur l’exil. La troupe rassemble onze comédiens, dont quatre français de souche. Parmi les Vietnamiens, certains venus d’Ho Chi Minh-Ville pour la circonstance ne parlent pas du tout français. Les dialogues en vietnamien sont surtitrés. On repère les changements de lieux et d’époque principalement à la manière dont le décor est éclairé.

Après une semaine de festival, Saigon est la première pièce du IN qui nous ait mis de bonne humeur.

 

Les Assoiffés de Wajdi Mouawad (OFF)

On connaît Mouawad, auteur de pièces aussi remarquables par leur construction que passionnantes par les histoires qu’elles racontent[i]. D’autres textes sont moins convaincants[ii]. Tel est malheureusement le cas de celle-ci qui mêle le réel et l’imaginaire sans nous convaincre. Les comédiens font ce qu’ils peuvent pour défendre ce texte. Le choix d’un Québécois pour interpréter le fils rebelle est pertinent. Le décor – un cube qui peut servir aussi bien de maison que de tribune – fonctionne bien. Malgré tout, on ne parvient pas à s’intéresser à cette histoire de (faux) noyés.

Les seuls bons moments de la pièce sont ceux où l’écrivain amateur de la pièce, Boon, est appelé à la rescousse par les parents de sa créature, Norvège, en pleine crise délirante. C’est la situation décrite par la photo, les deux parents masqués apparaissant chacun à une fenêtre et prenant avec une voix de fausset très réussie. Mais cela ne suffit évidemment pas à faire une pièce, d’autant que ces moments ne durent guère.

La marque « Mouawad » n’est pas une garantie de succès !

 

Sujets à vif (IN)

La SACD s’est associée au Festival d’Avignon pour commander des performances à seize auteurs et artistes. Nous avons assisté à celles de Koffi Kwahulé et Michel Risse, d’une part, de Gaëlle Bourges et Gwendoline Robin, d’autre part.

Ezéchiel et les bruits de l’ombre

Nos lecteurs savent notre admiration pour Koffi Kwahulé dramaturge[iii]. Quel idée lui a donc pris de concocter avec son ami Michel Risse, musicien minimaliste qui joue par exemple avec un fouet à battre les œufs ou avec un couteau passé sur un fer à aiguiser, un spectacle aussi pauvre que cet Ezechiel ? Ezécheil est un beau roman de Kwahulé dont il ne reste hélas rien ici. Un père, joué alternativement ou ensemble par les deux hommes présents sur le plateau, appelle interminablement son fils Ezéchiel en essayant de l’appâter par quelque promesse (par exemple de lui acheter des bonbons) sans jamais recevoir de réponse. La performance se limite à cela.

Incidence 1327

Cette intervention de deux jeunes femmes se déroule tandis que l’une d’elles, en voix off, raconte l’histoire d’une certaine Françoise amoureuse non payée de retour de la Laure de Pétrarque et qui aurait été brûlée vive, si l’on a bien compris, le 6 avril 1327 (d’où le titre) en Avignon. Toujours est-il que sinon du feu, du moins de la fumée, il n’en manquera pas sur le plateau ! Elle sera concoctée par les deux complices qui n’ouvriront pas la bouche un seul instant mais ne cesseront de préparer d’étranges mixtures à grand renfort d’eau bouillante.

Quant à Laure et Françoise, elles seront représentées chacune par un piquet et une étiquette. Une échelle double dressée sur la scène figure sans doute le mont Ventoux puisqu’il en est beaucoup question dans le texte. Texte répétitif comme il est d’usage dans les performances. Ainsi sommes nous informés à plusieurs reprises que le sommet du mont Ventoux est caractérisé par un climat désertique et que le mistral y souffle 242 jours par an, le « blanc » qui descend la vallée du Rhône et dégage le ciel, ou le « noir » avec des remontées de l’est chargées de nuages !

Comment Koffi Kwahulé, ce roi de la dramaturgie, ne s’est-il pas rendu compte que la prestation avec son musicien manquait totalement d’intérêt ? Quel égo surdimensionné a poussé les deux jeunes femmes à se propulser sur la scène du Jardin de la vierge du lycée Saint-Joseph pour produire… de la fumée ? Et surtout qui a eu l’idée (et le pouvoir) de programmer ces « sujets à vif » ?

[i] Par exemple Sœurs de Wajdi Mouawad : apocalypse dans une chambre d’hôtel, Critical Stages, n° 12, dec. 2015. http://www.critical-stages.org/12/soeurs-de-wajdi-mouawad-apocalypse-dans-une-chambre-dhotel/

[ii] Par exemple P’tite Souillure : comédie sacrée, Critical Stages, n° 9, feb. 2014. http://www.critical-stages.org/9/ptite-souillure-comedie-sacree/

[iii] Cf. pour le présent festival, notre billet n° 4.

Avignon 2017 (4) « Antigone », « Jaz »

Antigone de Sophocle (IN)

L’Antigone présentée dans la cour d’honneur du Palais des papes par le Japonais Satoshi Miyagi est le spectacle phare de cette édition du festival. Avouons tout de suite que notre jugement reste mitigé. Miyagi a déclaré qu’il voulait réaliser non une tragédie mais « une fête pour apaiser les esprits ». Les spectateurs, de fait, sont apaisés, peut-être trop ! Car la beauté plastique, indéniable, de ce spectacle ne peut pas faire oublier à elle seule la faiblesse du texte de Sophocle, d’autant que la mise en scène joue sur la lenteur, le hiératisme, toutes choses qui peuvent lasser à la longue.

Faible, le texte de Sophocle ? Voilà qui risque de faire hurler, s’agissant d’un des mythes fondateurs de notre imaginaire. Qui ne connaît l’histoire d’Antigone qui se sacrifie au nom de l’idée qu’elle se fait de son devoir ? Mais cette idée est-elle juste ? Antigone n’est-elle pas simplement une jeune personne têtue qui s’obstine à avoir raison contre tout le monde ? On en discute encore (et en particulier dans le texte d’Anouilh).  Cela étant, au-delà d’Antigone, monter les tragédies grecques aujourd’hui s’avère problématique pour une raison très simple : ces pièces sont à l’origine de notre tradition théâtrale. C’est là leur immense mérite. En même temps, il est logique que les œuvres inaugurales d’un genre souffrent d’imperfections qu’il reviendra aux siècles suivants de corriger peu à peu. Il suffit de comparer le même sujet traité par un auteur hellénistique et par un Racine, par exemple, pour mesurer l’ampleur de la différence. Les dramaturgies des Grecs classiques manquent de subtilité : c’est le moins qu’on puisse dire. Et c’est sans conteste le cas dans Antigone, une pièce où l’opposition frontale entre l’héroïne et Créon, le roi de Thèbes, est posée dès le départ et ne se transforme pas, les mêmes arguments étant répétés jusqu’à plus soif (Antigone : les dieux ordonnent de ne laisser personne sans sépulture / Créon : nul ne peut désobéir au roi, faute de quoi l’anarchie s’installera).

Alors, il ne reste qu’à admirer les tableaux vivants de Miyagi. Dès l’entrée dans la cour d’honneur, avant même le début du spectacle, on est saisi par la vision des personnages de blanc vêtus qui se  déplacent avec une extrême lenteur (sur le rythme du bûto) en faisant tourner un moulin à prière, comme s’ils flottaient sur l’eau peu profonde couvrant tout le plateau d’où surnagent seulement quelques rochers. Nous sommes déjà plongés dans la conclusion d’un drame, en l’occurrence la cérémonie mortuaire en l’honneur d’Antigone et d’Hémon. Avec le risque, évidemment, si les choses se poursuivent sur ce ton jusqu’à la fin, que de mortuaire la cérémonie devienne mortelle pour le spectateur. Et, sans vouloir être méchant, c’est un peu ce qui, progressivement, s’installe dans son esprit. Alors, faute de s’intéresser à une intrigue mille fois rabâchée, on guette les moments où il se passe quelque chose de nouveau visuellement, comme l’arrivée d’un moine qui pousse avec sa perche (et toujours avec lenteur) un radeau chargé des armes avec lesquelles Étéocle et Polynice s’affronteront jusqu’à ce que mort s’ensuive pour les deux. Autre beau moment, celui où Hémon (ou plutôt le double d’Hémon est introduit porté sur les épaules de deux hommes). Et naturellement l’apparition des doubles d’Antigone et de sa sœur Ismène sur le rocher central.

Miyagi a eu en effet l’idée indéniablement heureuse de « doubler » les personnages principaux qui s’expriment (en japonais surtitré mais sans micro, s’il vous plaît, une performance de nos jours !) en restant rigoureusement immobiles par des doubles qui – sans qu’il s’agisse d’un mime – illustrent le discours. Ces comédiens seuls chargés du jeu à proprement parler, les autres n’étant que des voix, sont ceux sur lesquels sont braqués les projecteurs et qui concentrent l’attention. En outre des projecteurs sont disposés à bon escient pour projeter les ombres de ces doubles sur l’immense mur du palais qui ferme la scène. Il faudrait encore parler de la musique traditionnelle japonaise, du moment où le chœur se forme de tous les comédiens et figurants en une longue file tenant toute une diagonale du plateau, des lampions qui flottent sur l’eau tout à fait à la fin…

Tout cela est très bien pensé, le résultat est esthétiquement parfait. Les amateurs du théâtre tragique grec seront comblés, les autres garderont en mémoire de superbes images.

 

Jaz de Koffi Kwahulé (OFF)

Koffi Kwahulé est sans nul doute le plus grand dramaturge français vivant, digne successeur de Koltès auquel il ressemble par l’étrangeté et la violence des sentiments qui s’expriment dans ses pièces, une certaine crudité en plus. Une crudité qui dans Jaz flirte avec la scatologie. Autant dire que la pièce ne fleure pas la rose, d’autant qu’un WC bouché est le moteur initial de l’action et que la suite se passera dans une sanisette (l’une de celles, posées sur une place publique où l’on pénètre en mettant une pièce).

Une femme, qu’on imagine jeune, raconte l’histoire d’une jeune femme qui s’appelle Jaz. Elle répète qu’elle parle de quelqu’un d’autre qu’elle-même et pourtant elle est Jaz. Jaz sans un deuxième Z pour marquer, explique Kwahulé, « le manque dans laquelle s’enracine le jazz ». Et plus précisément ici pour exprimer « l’amputation irrémédiable que l’on ressent après l’expérience traumatique du viol ». Puisque c’est de cela qu’il s’agit dans la pièce, du viol dans une sanisette d’une fille à la beauté sublime par un « homme au regard de Christ ».

La situation est sordide et pourtant le texte fait sans cesse percevoir la beauté de Jaz et de son amie Oridé. Et le violeur lui-même n’est pas qu’odieux (« De même, dit-il à Jaz au moment où il la violente, qu’il y a des têtes à claques, il y a des femmes à viols »). Il est amoureux, maladivement amoureux, follement, perversement amoureux mais amoureux quand même. Et pourquoi Jaz le laisse-t-elle répéter son crime, est-ce simplement pour mieux mûrir sa vengeance ? Rien n’est simple, rien n’est clair dans cette pièce dont on aurait presque envie de dire qu’elle est avant tout poétique.

Poétique et musicale, bien sûr, jazzique dans son écriture marquée par le retour lancinant de quelques thèmes. Et le parti adopté par le metteur en scène Alexandre Zeff de confier le rôle à une musicienne et de la faire accompagner par quatre musiciens de jazz est aussi bienvenu qu’audacieux (ce n’est pas ainsi qu’on monte la pièce habituellement).

Il faut d’abord saluer la performance de Ludmilla Dabo qui commence par chanter les premières notes du texte dans un micro tombé des cintres, telle une star de music-hall, vêtue d’une superbe robe noire en cuir laissant les épaules dégagées, puis qui se libère de sa robe de scène et de sa perruque pour apparaître dans un petite robe rose, crane rasé, et qui termine nue à l’exception d’une culotte montante, les seins simplement couverts, si l’on peut dire, de tatouages. Il faut encore souligner la qualité de la scénographie, le podium qui disparaît en l’air pour laisser apparaître la cuvette des WC, d’où sortira une lumière rouge au moment du viol, puis, dans un moment bien différent, le masque blanc d’Oridé, l’amie de Jaz, manipulé avec tant de subtilité par la comédienne qu’on ne perçoit pas tout de suite qu’elle en tient elle-même les fils.

Des réserves ? Il y en a toujours. La musique qui visite divers genres du jazz est de qualité, peut-être un peu trop forte pour l’espace réduit de la chapelle du Verbe incarné. Ludmilla Dabo s’exprime et chante dans un micro d’oreille qui serait en tout état de cause indispensable pour se faire entendre avec quatre musiciens derrière elle. L’usage du micro permet d’ailleurs de lui donner les accents d’un mâle à la voix grave quand elle reprend le discours du violeur, un procédé très efficace. Quand même, on a parfois l’impression que la musique prend le pas sur le texte, ce qui peut gêner ceux qui connaissent bien la pièce. Par exemple, l’introduction à la fin d’une chanson en anglais, Every six minutes (toutes les six minutes un viol se produit), est pertinente par rapport au propos, peut-être moins par rapport à l’intention du texte. Mais là, il faudrait connaître l’opinion de l’auteur…

 

 

Avignon 2016 (13) : « Artaud-Mômo », « Jaz », « Hearing »

artaud momoArtaud-Mômo

Ce spectacle proprement extraordinaire ne cesse de tourner et de revenir au théâtre du Chêne Noir où il fut créé en 2000 dans une mise en scène de Gérard Gelas avec Damien Rémy. Doublement extraordinaire à vrai dire et d’abord en raison du texte, celui de la fameuse Conférence du Vieux Colombier, là-même où Artaud s’était illustré comme comédien, sa dernière apparition publique. Une conférence que, à vrai dire, trop atteint par sa folie, il fut incapable de donner véritablement, tentant d’improviser quelque temps, accusant l’aliéniste de Rodez d’être responsable de son état à cause des électrochocs, avant de s’interrompre prématurément, non sans avoir plongé dans le malaise l’assistance nombreuse et choisie venue l’écouter. Il reste néanmoins un texte rédigé, pas vraiment cohérent mais empli de fulgurances. Artaud-Mômo est centré sur la prestation d’Artaud telle qu’on peut l’imaginer d’après les témoignages, le comédien s’interrompant parfois pour laisser entendre le texte écrit en voix off.

« Bien qu’absolument lucide et sain d’esprit, je viens de passer neuf ans interné dans un asile d’aliénés, et c’est une chose que je ne pardonnerai jamais à cette société de castrats imbéciles et sans pensée, qui depuis x ans qu’elle tourne sa langue dans son giron sale n’a jamais pu, à travers je ne sais combien de penseurs, de poètes, de philosophes, de scribes, de rois, de bouddhas, de bonzes, de parlements, de dictateurs, n’a jamais su proposer à personne une raison valable d’exister… »

L’interprétation de D. Rémy est tout aussi extraordinaire. Rarement a-t-on vu un comédien autant habité par son rôle. Il « est » Artaud hanté par la folie. Son visage habité de tics, ses yeux qui transpercent ou qui se perdent parfois dans leurs orbites, ses mains qui tremblent, son élocution cahotante, parfois indistincte, tout est là pour rendre totalement crédible la représentation de la folie d’un homme. Au point que, au moment des saluts, lorsque le comédien redevient lui-même, on ne le reconnaît pas !

La mise en scène est aussi fidèle que possible à ce que l’on sait de la manière dont les événements se sont déroulés. Les trois cahiers contenant le manuscrit de la conférence, le fait qu’ils tombent par terre, qu’Artaud tente maladroitement de les ramasser, tout cela est vrai.

 

jazJaz

Koffi Kwahulé est sans conteste l’un des auteurs les plus marquants de sa génération, aussi ne faut-il surtout pas rater l’occasion d’assister à l’une de ses pièces dès qu’elle se présente. Cette année, pendant cinq petites soirées, on a pu voir en Avignon sa pièce Jaz, Jaz comme le nom de celle dont parle le personnage de pièce, le nom aussi sans doute du personnage lui-même. Jaz ou la beauté, cette beauté qui frappe les hommes au cœur et peut les pousser au pire. Jaz la pure qui vit dans un appartement aux chiottes constamment bouchées avec une amie à la beauté tout aussi resplendissante qui s’affiche, elle, dans une boite de striptease. Jaz qui rend fou son voisin de palier, lequel, un matin entrera derrière elle dans la sanisette où elle a ses habitudes (voir plus haut). Jaz forcée, Jaz violentée mais…

Pour jouer un tel personnage, pour dire les mots de Kwahulé, il faut une comédienne capable d’exprimer aussi bien la beauté que l’horreur, la complicité que la colère, l’amour que la haine. Tel est le cas d’Astrid Bahiya que nous avions remarquée il y a deux ans dans l’adaptation de La Vie sans fard de Maryse Condé et qui trouve ici un rôle encore mieux à sa mesure.

Fallait-il l’accompagner d’une autre comédienne qui se contente pendant la plus grande partie de la pièce de ponctuer le jeu de sa partenaire par un chant vocalisé ou d’aider par le geste à illustrer tel ou tel passage du texte (!), tout cela distrayant inutilement l’attention du spectateur. On aurait pu imaginer de faire dire le texte à deux voix mais ce n’est pas le cas dans cette mise en scène d’Ayouba Ali, sauf lorsque Caroline Rabaliatti prend brièvement le relais d’A. Bahiya. En tout état de cause, il aurait fallu choisir deux comédiennes qui se ressemblent pour interpréter une unique Jaz, or C. Rabaliatti est trop blonde, trop grande, sa voix est trop haute. C’est dommage mais il reste le texte de Kwahulé et l’interprétation d’A. Bahiya qui justifient à eux seuls cette entreprise.

 

HearingHearing

Nous avions appris à compter avec le cinéma iranien, il faudra désormais compter également avec son théâtre.

Retour au IN avec une pièce écrite et mise en scène par Amir Reza Koohestani qui illustre, une nouvelle fois, la condition de la femme en Iran, la femme évoluée sans cesse obligée de composer avec le régime obscurantiste et répressif des mollahs. L’Iran d’aujourd’hui peut se comparer, en bien pire, à la France du XVIIe siècle, quand les libertins devaient dissimuler leurs convictions pour échapper aux cabales des dévots (voir l’affaire du Tartuffe), si ce n’est à la Bastille.

« Hearing », audience en anglais, c’est-à-dire  plus précisément interrogation devant un tribunal. Soit ici un foyer d’étudiantes. Samaneh a entendu une voix masculine dans la chambre d’une camarade. La présence d’un homme dans le foyer est évidemment strictement interdite et vaut expulsion immédiate pour la coupable. La surveillante du foyer interroge celle qui a entendu, puis celle qui est accusée, puis les deux ensemble. Elle se fait inquisitrice. Le texte est volontairement répétitif chez elle et chez les deux étudiantes qui trouvent les mêmes mots pour s’expliquer et/ou se défendre. Une solution se présente qui contenterait tout le monde, mais les choses ne s’arrangent pas aussi facilement au pays des « gardiens de la Révolution » et Samaneh demeurera rongée par la culpabilité, comme on le verra dans la deuxième partie où elle apparaît, désormais mariée et mère de famille, interprétée par une autre comédienne.

La pièce est un nœud de conflits entre les trois personnages. L’atmosphère est celle, pesante, d’un huis clos. Et cela est accompagné par une mise en scène à la sobriété exemplaire, du moins pendant la première moitié, avant que le metteur en scène ne cède à l’attraction – qui semble décidément presque universelle dans le IN – de la vidéo et des micros, pendant tout le début, donc, là où les étudiantes interrogées sont seules sur la scène complètement nue, habillées de gris, coiffées d’un hijab qu’elles rajustent sans cesse, un tic courant en Iran où la femme craint toujours de se faire remarquer pour indécence, tandis que la surveillante, un peu plus âgée, assise au milieu du public, est donc en position dominante.

Hearing est une pièce intimiste, faite a priori pour de petites salles. Elle est jouée en Avignon dans la salle Benoït XII aux dimensions relativement imposantes. Utiliser la vidéo permet de s’affranchir des limites du plateau et de donner plus d’ampleur à la pièce. Revers (inévitable) de la médaille, elle perd en profondeur, en intensité si l’on préfère, ce qu’elle gagne en largeur.

Malgré tout, la pièce est loin d’être un échec. On en retiendra les moments d’émotion de toute la première partie.