Francophonie ou francophaunie ? Du mélangue

La francophonie accepte-t-elle qu’on « malinkise » la langue française (A. Kourouma), qu’on la « dérespecte » et « créolise » (Glissant), qu’on la « tropicalise » (S. Labou Tansi). Ou recherche-t-elle un français pur (ce qui relève du mythe naturellement). Quant à moi, modestement, je propose de la « mélanguer ». Qu’est-ce que le mélangue ? Je réponds à cette question dans une interview fictive – dont je vous propose un montage – in mon roman « Reviens Cortázar », L’Harmattan, 2014.

 

« A l’origine, il y a une décision : celle d’écrire. Pour résister à la pression du dire de l’autre. Et d’abord, de l’autre langue qu’on m’a fait apprendre à coups de règles plates et de grammaire, que j’ai appris à écrire, longtemps, littéralement avant d’oser la parler. Je l’ai apprise alors que j’étais tout entier habité par ma langue maternelle (si quelque chose comme une langue maternelle a jamais existé), que j’ai longtemps parlée avant de me décider à l’écrire, littererrement. Pour résister à la pression de l’autre, se soumettre à l’injonction du même. J’ai donc écrit des contes en kréol mais, à leur lecture, j’ai eu le sentiment d’un manque. Je ne me reconnaissais pas entièrement dans les signes écrits du kréol. Ils me renvoyaient l’image d’une incomplétude ontologique. A corriger impérativement. Par le recours à la langue apprise. D’où la transposition des dits contes en français. Je retrouvais un supplément d’être dans la présentation du nouveau texte que j’adoptais : bilingue et juxtalinéaire. Mais le dispositif signifiant du juxta- cantonnait le sens dans les limites de l’une et l’autre langue et manquait une dimension essentielle de l’écrire, celle de la jouissance (du jouis-sens). Qui ne peut s’approcher que dans l’inter-dit, le dire fugitif de l’entre-deux-langues. S’est alors imposée la nécessité du mélangue, comme réaction aux deux injonctions symétriques, qui clôturent le sens dans l’un et l’autre code. Dès lors, il m’est apparu que la tâche du mélangue, c’est la déclosion du sens, terme emprunté au philosophe Jean-Luc Nancy qui donne à lire, dans la même unité, l’éclosion et le décloisonnement. Il s’agit de détaquer l’enclos des langues instituées, lesquelles ne peuvent atteindre qu’un réel alité (un réalité) et d’inventer un nouveau langage, capable de dire le réel, fondamentalement pluriel. Un langage nouveau qui relance le procès de l’infinitisation du sens et y réinscrive la jouissance sans laquelle on manque la vérité de l’être. Ainsi le projet de mélangue est à la fois linguistique (puisqu’il est question de nomination) et littéraire (puisqu’il est question de jouissance par/du texte), mais plus littéraire que linguistique. […]

 

J’écrivais dans l’avant-propos de mon premier roman, paru en 2004 : “Le linéarisme, le monolinguisme, le réalisme d’une certaine conception (dix-neuvièmiste) du roman sont impuissants à dire le réel-île, tamane à capter les forces missouculaires qui l’animent, malizé à mettre en senne l’identiterre”. J’ai donc écrit A l’angle malang , un texte dont la forme met en question tous ces -isme, tous les -isme, producteurs de prêt-à-dire, et tente de construire un isthme vers le réel kréol, complexe et hétérogène. Le Nouveau Petit Robert définit l’isthme comme une “langue (je souligne) de terre resserrée entre deux mers (…) et réunissant deux terres”. L’isthme à la fois sépare et réunit. Mais l’isthme dont il est question ici réfère à une chose géographique, plate et allongée. L’isthme-langue dont je rêve rapproche les significations géographiques et linguistiques. Cet isthme-langue doit séparéunir les espaces (continental et insulaire) et les langues (maternelle et marâtre) dans un langage nouveau capable de dire l’indécidable de l’identité d’ici (à la Réunion). […]

 

Ce qui fait lien, c’est à l’évidence le lieu, lieu îlien qui relie le pluréel d’ici. Mais des forces de déliaison sont à l’oeuvre, qui ébranlent le lieu commun. Forces centrifuges qui sollicitent la société plurielle de l’île, entraînant certaines ethnies dans une illusoire quête d’identité. Celle donnée par le lieu étant insatisfaisante, on cherche à l’ancrer dans une présence originaire, en fait le simulacre d’une présence, qui se déplace et n’a proprement pas lieu, l’origine n’étant constituée en retour que par le mouvement de la quête. Cela fait nécessairement le lit du communalisme, malgré les efforts de certains zarboutan de l’unité réunionnaise. Ce qui est aussi en jeu, c’est le lien à la marâtropole. Lien qu’on veut désamarrer (entendre aussi désamourer, c’est-à-dire couper le lien d’amour) et garder ramarré. Nouer et dénouer. En même temps. J’ai exploré fictionnellement dans Le petit erre ce que peut être le devenir de l’île si, d’aventure, le cordon qui la relie à l’Hexagone était coupé. Le rapport à la marâtropole est fondamentalement ambivalent. C’est cette ambivalence qui, alimentant les forces centrifuges de déliaison évoquées plus haut, structure/déconstruit la société insulaire, dont l’équilibre est sans cesse remis en question. Question proprement indécidable qui ne peut se formuler que dans un dire nouveau. Le mélangue veut relever ce défi. […]

 

La signification d’un énoncé est indécidable quand la détermination de son sens exact est impossible. Il ne s’agit pas de le rendre illisible mais de pluraliser son sens de façon à rendre possibles plusieurs lectures. Ce qui est mis en cause, c’est le sens unique. Le réel d’ici, étant complexe, ne peut être simplement représenté, par des unités monosémiques. Si on veut en donner une idée juste, il est nécessaire d’avoir recours à de nouvelles marques, par exemple à des unités indécidables. J’utilise plusieurs sources d’indécidabilité, dans mes poèmes notamment. J’ai, cependant, une préférence pour celle produite par des termes appartenant simultanément à mes deux langues. Ainsi dans tangue, un poème publié dans Mettre bas la capitale, le créole “tangue” (tanrec : mammifère à la chair grasse et à forte odeur) se mêle au français “tangue” (sable vaseux de la baie du Mont Saint-Michel employé comme amendement). Deux langues et deux espaces sont ainsi connectés. L’enjeu est d’énoncer la complexité du réel insulaire (mais pas seulement), qui est fondamentalement un être avec. Etre avec le réel de dehors, être avec les mots de dehors, être avec les mots d’ici. A dire non pas avec les mots d’ici seulement, ni avec les mots de dehors seulement. Mais avec les mots de dehors et les mots d’ici en même temps. Ainsi le mélangue tente, par une expression hétérogène, de dire l’indécidable. Le dépasse-t-il ? Je ne saurais le dire. »

 

 

 

 

 

« Efflavescence ».  : un moment authentiquement politique

Les Gilets jaunes

Le Media : « Gilets jaunes : les visages d’une colère » / Mediapart : « Gilets jaunes : la colère des oubliés » / Le Point : « La colère des Gilets jaunes » / L’Opinion : « La colère des Gilets jaunes » / LCI : « Colère des Gilets jaunes : les vrais questions » / Site officiel du Mouvement des Gilets jaunes : « La France en colère » / Nicole Belloubet : « Je demande aux Gilets jaunes de passer de la colère à l’engagement. »

Il est facile de constater que c’est le mot « colère » qui revient le plus souvent dans les media et chez les politiques pour expliquer l’effervescence jaune, l’efflavescence. Une telle interprétation éloigne, me semble-t-il, l’événement du contexte dans lequel il se situe : un conflit sur la question de la parole elle-même.

Il faudrait rappeler ici la distinction établie par Aristote entre la parole (logos) et la voix (phonè) qui permet de différencier l’homme des autres animaux. Si la phonè par laquelle s’expriment le plaisir et la douleur – et la colère – est donnée à tous les animaux, le logos est l’apanage du genre humain et lui confère son « caractère éminemment politique ».

Ainsi, en inscrivant dans le registre de la colère les articulations sonores des Gilets jaunes comme le font nombre de commentateurs issus de la médiasphère ou de la cratosphère, on rejette ceux-là du côté de l’animalité ; on leur refuse la capacité d’articuler discursivement le grief qui les porte. Le pouvoir, d’ailleurs, s’est longtemps refusé à les entendre au prétexte qu’ils ne parlaient pas, au sens aristotélicien, mais produisaient du bruit. C’est là une erreur de discernement, responsable notamment du contretemps de la réaction des gouvernants, ce qui a permis l’inscription durable du mouvement dans le temps.

Les Gilets jaunes, d’autre part, éprouvaient beaucoup de difficultés à s’entendre entre eux pour désigner des représentants susceptibles de porter leur « parole » et récusaient, violemment parfois, ceux qui l’avaient été. Des interprétations ont été données de ce fonctionnement, qui ont pointé le caractère acéphale du mouvement. Acéphale certes, mais plus fondamentalement alogique, au sens de « privé de logos ». Par les élites politiques et médiatiques. Les représentants, éphémèrement désignés, se voyaient confisquer leur mandat de représentation, aussitôt celui-ci donné, parce que la base jaune, inconsciemment, pressentaient que la condition essentielle de la « discussion » n’était pas présente, les représentés n’étant pas (encore ?) considérés comme des êtres de parole. L’enjeu, pour les Gilets jaunes, est d’abord de se faire compter comme des êtres parlants, en bouleversant un ordre social qui ne les comprend pas, au double sens du verbe, en s’invitant sur une scène où on ne fait pas un compte avec eux.

Un autre ordre doit être institué, qui reconnaît aux Gilets jaunes le statut d’êtres parlants partageant les mêmes propriétés que les élites qui les leur nient. Une autre scène doit s’ouvrir avec un dispositif donnant à voir un partage égalitaire de la parole, qui oblitère le premier, et où les parties en conflit peuvent exposer leur mésentente. [1] Les Gilets jaunes qui ne sont « rien », selon le mot de l’entité jupitérienne, dans la mesure où ils ne sont pas (ou insuffisamment) pris en compte et répugnent à accepter la place de second rang qui leur est attribuée au sein de l’ordre social existant, sont donc des « sans-part », réalisent un geste élémentaire de politisation en s’identifiant au Tout. La couverture de « Marianne » (n° 1134) reprend la parole-devenant-discours des Gilets jaunes : « Nous sommes le peuple et nous ne nous tairons plus ». C’est ainsi que les Gilets jaunes, qui ne bénéficient d’aucune juste place au sein de l’édifice social existant, s’y inscrivent symboliquement et accèdent au logos, se posant en porte-parole de la société dans son ensemble. Nous avons là un conflit politique authentique, si nous suivons Rancière, qui manifeste une tension entre le corps social structuré au sein duquel chaque partie occupe sa place, et l’affirmation qu’« il y a une part des sans-part », qui vient ébranler ce dispositif, du fait de l’égalité de principe de tous les hommes en tant qu’êtres pourvus de la parole.

« La politique existe lorsque l’ordre naturel de la domination est interrompu par l’institution d’une part des sans-part. »

 Police et politique

Il convient ici de faire appel à une distinction essentielle dans la pensée de Rancière entre « politique » et « police ». Le deuxième terme, antagonique au premier, est à considérer dans un sens neutre et non péjoratif. Et non dans celui actualisé par exemple dans l’expression « Etat policier ». (C’est à ce sens, commun, que renvoient les propos de Luc Ferry sur « Radio classique » le 7/01 : il y recommandait à « la 4ème armée du monde » et aux policiers de faire usage de leurs armes en réponse à la violence des manifestants.) Ce que Rancière appelle « police » c’est « en son essence, la loi, généralement implicite, qui définit la part ou l’absence de part des parties. » ; c’est « un ordre (…) qui fait que telle activité est visible et que telle autre ne l’est pas, que telle parole est entendue comme du discours et telle autre comme du bruit. » Antagoniquement, la politique est une activité qui vient rompre l’ordre institué entre les parties d’une communauté et le reconfigurer. Notons en passant qu’on est loin de la pratique politicienne commune, même accomplie par celui qui naguère encore affichait le désir de s’en affranchir, qui s’apparente plus à une activité de police (au sens de Rancière). La politique authentique vient « inscrire du désordre dans l’ordre policier ». Lorsque les manifestants endossent leur vêtement réfléchissant pour se faire voir et se nomment « Gilets jaunes », ils se rangent dans cette partie des incomptés qui n’est alors identifiable à aucun groupe social et répondent à un mot qui sert à exposer un tort, celui qui est fait aux millions de Français qui ont de grosses difficultés à boucler leurs fins de mois ou qui n’y arrivent pas. L’énonciation de l’expression nominale « Gilets jaunes » ouvre un espace qui donne à voir ce qui jusqu’alors n’avait pas lieu d’être vu, et où ceux qui se nomment ainsi peuvent se compter. C’est en cela que le mouvement des Gilets jaunes apparaît comme un moment fondamentalement politique et non comme une parodie de révolution, ainsi que l’interprètent certains commentateurs citant le texte célèbre de Marx « Le 18 Brumaire de Louis Napolèon Bonaparte (1852) » : « (…) tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. (…) la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Le Serment du jeu de Paume des Gilets jaunes serait, dans cette perspective, assimilable à une farce ! C’est une énonciation mimétique certes d’un événement historiquement considérable mais c’est aussi un événement de parole singulier, qui vient produire une instance et une capacité d’énonciation qui n’étaient pas jusqu’ici identifiables, opérant ainsi la transformation des Gilets jaunes en sujets politiques.

On peut se demander, cependant, si cette intrusion soudaine de la politique authentique va s’inscrire dans la durée. Le pouvoir, en effet, a fini par « discuter » avec les Gilets jaunes et satisfaire à certaines de leurs revendications, dont celle à l’origine de la protestation, à savoir l’augmentation de la taxe sur les carburants. Les gouvernants ont cédé un peu mais les Gilets jaunes ont continué leur mouvement, peut-être, me semble-t-il, parce que les premiers les ont privés du véritable objectif de leur protestation, qui serait la dimension universelle qui résonne dans leur demande particulière. Les Gilets jaunes éprouvent une certaine frustation car le pouvoir, en se contentant d’accéder à leur demande particulière oblitère le fait que celle-ci fonctionne comme une condensation métaphorique de l’opposition globale contre les gouvernants. Il s’agit là d’un geste de dépolitisation, qui marque le retour de l’ordre policier, lequel vient commencer de suturer le moment politique ouvert par l’insurrection jaune. La récupération du mouvement par les partis, extrêmes notamment, participe aussi de cette dépolitisation.

 

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Sur l’île de la Réunion

Qu’en est-il de la protestation jaune à la Réunion ? A-t-elle donné (donne-t-elle) lieu à politique ? Il s’est produit les mêmes phénomènes que dans l’Hexagone, l’identification des sans-part au Tout notamment, les Gilets jaunes de l’île devenant par un coup d’éclat énonciatif performatif le « peuple réunionnais ». Mais la manifestation populaire a produit  une scène polémique spécifique donnant à voir une contradiction entre deux logiques, ce qui est le propre de la politique pour Rancière : l’égalité inscrite dans la devise de la République et l’exclusion dont le « peuple réunionnais » se sent victime, se traduisant surtout par un coût de la vie plus élevé. Un vœu d’égalité s’exprime donc, rappelé aux gouvernants depuis des décennies par le slogan « nou lé pa plis nou lé pa mwin », qui expose sa non réalité. Et, à chaque fois, la réponse est quasiment la même, à savoir la mise en place de dispositifs de lutte contre l’exclusion. La gestion de la crise des Gilets jaunes vérifie cette stratégie : il s’agit de déclarer dans un premier temps l’inclusion des exclus (tout le monde étant inclus, il n’y a plus de sans-part et s’abolit ainsi toute revendication de part pouvant mettre en péril l’ordre institué), puis de proposer des mesures spécifiques destinées à corriger ce qui ne va pas, ce qui n’est pas au niveau national. Une telle façon de procéder empêche l’exclusion de se symboliser, empêche l’ultramarin de se faire compter, donc le condamne à rester sans part propre. L’exclusion ne peut donc se construire polémiquement comme rapport de deux mondes hétérogènes pourtant unis dans une communauté litigieuse. En cela, c’est la politique qui est niée, si nous suivons Rancière :

« La politique n’est pas faite de rapports de pouvoir, elle est faite de rapports de mondes. »

Le danger de cette dépolitisation, qui empêche l’altérité de se symboliser, c’est le retour de la violence sous toutes ses formes dans nos sociétés. Ici et ailleurs.

 

[1] Mon analyse s’inspire des idées du philosophe Jacques Rancière exposées dans son ouvrage La Mésentente

Par Jean-Louis Robert, , publié le 02/02/2019 | Comments (0)
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