Avignon 2018 (7) Pinter, Kazantzakis – OFF

Trahisons

Sans doute la pièce la plus célèbre d’Harold Pinter. En tout cas la plus souvent représentée en Avignon. Et l’on ne se lasse pas de la revoir, tant elle met en évidence le génie quasi diabolique de Pinter lorsqu’il s’agit de bâtir une intrigue. Il faut ajouter, ce qui est tout aussi essentiel, que les comédiens s’y montrent en général inspirés. C’est incontestablement le cas dans la version mise en scène par Christophe Gand au théâtre Buffon. Les trois comédiens principaux qu’il serait dommage de ne pas citer – Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto et Yannick Laurent – sont parfaitement à l’aise dans des personnages complexes qui se trahissent à qui mieux mieux – comme le titre l’indique suffisamment – non sans garder toujours un flegme et une élégance très british. Il ne faut surtout pas dévoiler les méandres de cette histoire tant le spectateur prend de plaisir à les découvrir. Disons simplement qu’il s’agit d’adultère entre gens de très bonne compagnie appartenant au milieu de l’édition. La scénographie utilise des meubles à transformation (le lit qui devient étagère, le bar cheminée) qui sont manipulés entre chaque scène par un Vincent Arfa virevoltant (il endosse également, à un moment, la livrée d’un garçon de restaurant italien).

Cette production est une nouvelle occasion de rappeler l’importance du texte au théâtre. Revisiter une bonne pièce apporte les meilleures chances de succès. Il est étrange que tant de metteurs en scène refusent de monter les meilleurs textes du répertoire, comme si c’était déchoir que de se mettre au service d’un auteur, et préfèrent bricoler eux-mêmes quelque chose, soit qu’ils écrivent un texte ex nihilo, soit qu’ils adaptent un texte qui n’était pas destiné au théâtre, soit qu’ils aient recours à une forme ou une autre d’écriture de plateau. Bien que ces pratiquent ne soient pas fatalement contraires au succès et si certains hommes de théâtre sont même des auteurs très talentueux, écrire et mettre en scène réclament des qualités très différentes.

« Le Coq héron »

Zorba

Encore une fois, il ne saurait être question de condamner toutes les tentatives des metteurs en scène qui – d’une manière ou d’une autre – écrivent leurs pièces. Une preuve éclatante que le succès est possible est donnée par Eric Bouvron qui vient d’adapter pour le théâtre le roman Alexis Zorba de Nicos Kazantzakis, s’est chargé de surcroît de la mise en scène et a gardé pour lui le rôle du patron de Zorba. Tout cela avec une réussite évidente. Passé à sa moulinette, le roman devient une vraie œuvre théâtrale avec des surprises, des moments pour rire, d’autres pour l’émotion. Il faut dire qu’E. Bouvron n’en était pas à son coup d’essai et que sa précédente création, Les Cavaliers (d’après Joseph Kessel), a reçu le Molière du théâtre privé en 2016. La distribution de Zorba comprend trois comédiens, deux comédiennes et une musicienne à la guitare. Sans vouloir les citer tous, on dira le plaisir d’avoir retrouvé Isabelle Andréani (qu’on a souvent déjà vue se produire avec son compère Xavier Lemaire et qui interprète cette année en solo, parallèlement à Zorba, Un cœur simple de Flaubert) et surtout d’avoir découvert une personnalité exceptionnelle, Moussa Maaskri, une présence à la Raimu (en plus leste) qui joue Zorba avec tout la vitalité, la profondeur et la sensibilité qu’il faut. Après avoir vu la pièce, on n’imaginerait personne d’autre que lui dans ce rôle. La M.E.S. d’E. Bouvron ne manque pas d’astuce avec, par exemple, un comédien qui juché sur une chaise, une plume rouge plantée dans son veston, campe un perroquet plus vrai que nature, ou trois chaises raclées sur le plancher pour évoquer le bruit des vagues. En un mot comme en cent, le Zorba de Kazantzakis-Bouvron est une vraie réussite.

« Atelier Théâtre Actuel »

Billet d’Avignon 2014-5. Pinter et Warluzel

Trahisons

La pièce la plus emblématique de Pinter, encore souvent jouée, et que l’on ne se lasse pas de revoir, est mise en scène par Daniel Mesguich dans une nouvelle traduction dont il est l’auteur. Il y interprète le rôle du mari, Robert, à côté d’Eric Verdun (Jerry, l’ami et l’amant) et de Sterenn Guirriec (Emma, la femme). Dans cette pièce à la construction rétroactive, Pinter parvient à nous tenir en haleine après nous avoir donné dès le début la fin de la pièce : Jerry découvre que son ami Robert est au courant depuis longtemps qu’il a été l’amant d’Emma, la femme de Robert. Le reste de la pièce raconte, à rebours du temps, l’amitié entre les deux hommes, en dépit de la passion qui naîtra entre Jerry et Emma, avant de mourir comme sans doute toutes les passions amoureuses. Cette amitié et cette passion sont basées toutes les deux sur le mensonge et donc la trahison. Mais ici tout le monde ment puisque Robert ne dira pas à Jerry qu’il sait ce que l’autre croît qu’il ne sait pas. Et Emma cache aussi à Jerry que Robert est au courant de leur liaison. Deux mensonges, par omission certes, mais qui détruisent la figure classique de l’adultère en faisant de l’amant un être trompé autant que trompeur.

TRAHISONS

Le spectateur, quant à lui, sait que Jerry ne sait pas que Robert sait. La traduction de Mesguich, comme son jeu en tant que Robert, souligne à bon escient toutes les situations dans lesquelles Jerry apparaît comme celui qui est trompé autant qu’il trompe. La mise en scène juxtapose par moments les différents lieux où se déroule la pièce (restaurant, salon de Robert et d’Emma, le studio où les amoureux se retrouvent, une chambre d’hôtel à Venise). Les accessoires se résument à peu de choses, mais on remarque les grands lits sur lesquels se prélasse Emma qui apparaît comme la reine autour de laquelle s’agitent deux bourdons malheureux. Il faut dire, en effet, que Sterenn Guirriec, sorte de Marylin ressuscitée, pulpeuse à souhait, qui joue la garce avec un naturel déconcertant, écrase un peu ses deux comparses. Tout leur talent n’empêche pas qu’on les sente un peu déconcertés par ce monstre de féminité.

Fratricide

Quand deux comédiens aussi aguerris que Pierre Santini et Jean-Pierre Kalfon se mettent ensemble (sur un texte de Dominique Warluzel) pour jouer deux frères qui se retrouvent dans l’antichambre du notaire qui doit leur lire le testament de leur père, on peut se rendre au théâtre les yeux fermés, certain de ne pas s’ennuyer. On sait d’avance que les deux frères vont se déchirer tout du long et qu’ils finiront (sans doute) par se réconcilier, mais peu importe le fin mot de la pièce : on est là pour voir jouer les deux monstres sacrés. Et l’on n’est pas déçu : ces deux-là jouent comme ils respirent. On est prêt à parier qu’ils sont plus à l’aise sur les planches que dans la vraie vie, que la vraie vie, pour ces deux-là, est sur les planches.

Fratricide

Le contraste entre les deux frères est poussé aussi loin que possible : l’un est un avocat arrivé, parangon de la bourgeoisie ; l’autre est ancien soldat perdu de la guerre d’Algérie récemment libéré de prison. Le testament du père est tordu à souhait, l’ex prisonnier se découvrira lui-même père d’un fils : il y a du grain à moudre pour les deux acteurs et ils s’en régalent.