Exposition « Pictural » : peinture actuelle en Martinique

Claude Cauquil

Après l’exposition tirée du fonds de l’entreprise Renault, présentant quelques grands noms des arts plastiques du XXe siècle, la Fondation Clément a eu l’excellente idée de réunir trente-cinq artistes martiniquais toujours actifs dans une exposition collective intitulée Pictural. « Pictural » comme peinture, même si l’on n’est pas surpris de trouver des exceptions au châssis rectangulaire habituel, tant les frontières entre peinture, sculpture, installation se sont désormais estompées.

Ernest Breleur

Si l’art contemporain, on ne le sait que trop, trop souvent déçoit (« le n’importe quoi ou le presque rien » selon la formule célèbre de Jean Clair), ce n’est nullement le cas des œuvres rassemblées ici, à quelques réserves inévitables près. Aucune mièvrerie dans cette exposition, et si les silhouettes « approximativement » dessinées sont de rigueur, ce n’est pas gaucherie ou maladresse mais simplement parce que l’avènement de la photographie a « tué » le dessin académique (sauf chez de rares récalcitrants qui font parfois figure désormais de révolutionnaires). On sait d’ailleurs, depuis Münch et d’autres, qu’une physionomie n’a pas besoin d’être exacte ni même précise pour être réaliste et expressive.

Jacqueline Fabien (détail)

Pictural mêle les œuvres abstraites et figuratives, récentes ou un peu plus anciennes, des chefs d’œuvre à côté de tentatives plus hasardeuses. Parmi les chefs d’œuvre, on rangera sans conteste possible le grand Christ bleu sans tête d’Ernest Breleur (1994)1, de la série des Christ, l’une des plus remarquables de cet artiste passé depuis à d’autres supports que la toile, une peinture sortie pour la circonstance d’une collection particulière. Mais ce serait une erreur de résumer l’exposition à ce seul tableau. On est frappé, au contraire, par le nombre et la diversité des talents qui s’expriment sur les cimaises de la fondation Clément. Celui des maîtres confirmés comme Serge Hélénon, qui rédigea avec Louis Laouchez le Manifeste de l’Ecole négro-caraïbe (1970), ou Victor Anicet, l’un des fondateurs, avec E. Breleur et d’autres, du groupe Fromajé (1984), ou encore René Louise, auteur pour sa part d’un Manifeste du marronisme moderne (1990)2. D’autres anciens comme Fred Eucharis, Hector Charpentier ou Christian Bertin, et tant d’autres plus récents3 que les Martiniquais ont l’habitude de voir exposer, sans compter une poignée de jeunes artistes prometteurs.

Thierry Jarrin

Avis aux amateurs : la plupart des œuvres exposées sont offertes à la vente. Les prix sont compris entre 800 € (une composition graphique de Fabienne Cabord, à la manière de certaines bandes dessinées) et 35000 € (un assemblage de personnages farfelus par Thierry Jarrin) : il y en a (presque) pour toutes les bourses !

Les deux exemples précédents démontrent que les artistes martiniquais n’hésitent pas à sortir des sentiers battus, voire à s’affranchir du cadre du tableau, comme dans la composition d’E. Breleur, Paysage Céleste (2018), intégrant des figurines, à l’intérieur comme à l’extérieur du cadre, qui accompagnent les petits personnages ventrus qui sont l’une de ses marques de fabrique récentes, ou à l’instar de Thierry Cauwet, lequel présente une ensemble de silhouettes féminines géantes peintes sur des feuilles de  plastique transparentes et accrochées au plafond de l’une des salles d’exposition. Et que dire de Louisa Marajo qui intègre ses tableaux dans une installation, Echafaudage baroque, où l’on reconnaît en particulier des bouts de palettes, un tréteau, une échelle en bois… ?

Dora Vital

Cette très riche exposition est une occasion précieuse d’apprécier les productions picturales les plus brillantes des Martiniquais. Un seul regret : qu’elle s’ouvre au moment où se clôt la période de pointe pour le tourisme. Car on ne peut que souhaiter que le plus de visiteurs possible venus de l’extérieur puissent se rendre compte de la diversité et de l’exceptionnelle qualité des expressions artistiques qui se développent sur notre petit bout de terre.

 

Pictural – Exposition collective – Martinique. Du 26 avril au 19 juin 2019, Fondation Clément, Le François, Martinique.

Catalogue avec de nombreuses illustrations en couleur, texte de Dominique Brebion, Fondation Clément, 2018, 62 p.

 

[1] Cf. Dominique Berthet, Ernest Breleur, HC-Editions – Fondation Clément, 2008.
S. Lander : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/un-atelier-dans-la-jungle-ernest-breleur

2 Cf. Gerry L’Etang (dir.), La Peinture en Martinique, HC-Editions – Conseil général de Martinique, 2007.
S. Lander : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/peintres-de-martinique/
et https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/breleur-et-laouchez-a-la-fondation-clement-en-martinique/

Comme, par exemple, Valérie John ou Ricardo Ozier-Lafontaine.
Cf. S. Lander : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/les-palimpsestes-de-valerie-john/
et Le geste organique de Ricardo Ozier-Lafontaine, Antilla, n° 1823, 2018, p. 40-41.

Le geste organique de Ricardo Ozier-Lafontaine

Exposition « RESET » – Fondation Clément – 25 mai-18 juillet 2018

Les plasticiens, aujourd’hui, se doivent d’être originaux. De plus en plus conceptuel, l’art s’éloigne de l’artisanat, au risque de paraître malhabile ou bâclé. La recherche de l’originalité apparaît d’ailleurs comme une gageure, le répertoire des formes et des couleurs étant par nature limité (et Picasso en a déjà exploré plus que sa part !). Si bien que le visiteur habitué des galeries et des musées d’art contemporain échappe rarement  à une impression de déjà-vu, pas nécessairement gênante, au demeurant : c’est un jeu pour l’amateur que de chercher des parentés entre les artistes.

Les toiles de Ricardo Ozier-Lafontaine, peintre martiniquais né en 1973, saisissent d’abord par leur unité et leur rigueur. Rarement aura-t-on vu la série poussée aussi loin et avec une telle constance. Ozier-Lafontaine conjugue en effet le gigantisme et un soin du détail porté à l’extrême. Ses toiles font couramment 2x2m, rarement moins et bien davantage dans les portraits de famille des Intercesseurs (3,40x2m). Or dans les séries intitulées Le Vivant, le Réel la toile est intégralement couverte de petites figurines dont la juxtaposition constitue l’œuvre entière. Dans les autres séries – Les Signes, Les Villes, Les Intercesseurs – si la toile n’est pas intégralement couverte, chaque sujet est construit suivant la même logique interne.

Profusion des détails. On se perd dans les toiles d’Ozier Lafontaine. On s’y noie, submergé par une masse grouillante de petits organismes, figés par l’instantané du tableau mais à l’évidence bien vivants. Le dessein/dessin d’ensemble est perçu seulement dans un second temps. Perçu ou pas, tant la profusion des petits êtres (cellules ? bactéries ?) de cette folie biologique peut se révéler oppressante, en particulier dans la série justement nommée du Vivant !

La joie. Ce  serait néanmoins trop réducteur de s’en tenir là. Du vertige cinétique qui saisit le regardeur surgit finalement, inattendue, une jubilation. Allegro ma non tropo. Il y a bien des manières pour un peintre de chanter la vie, le joli minois d’un modèle de Renoir, par exemple. Ozier Lafontaine s’y prend tout autrement mais avec la même éloquence. Le foisonnement, la prolifération qui émergent de ses toiles nous submergent à un point tel que nous n’avons d’autre solution que de convertir notre malaise en une sorte – inédite – de bonheur.

Conversion, transmutation, ces termes s’imposent à l’évidence face à la série des Intercesseurs qui clôture l’exposition. Ces personnages fabuleux, plus grands que nature, sont des chamanes – au dire de l’artiste lui-même – surgis d’un autre temps, censés nous faire accéder à une autre réalité, que certains diraient primordiales. À ce point tout le monde n’est pas tenu de suivre… Restent ces figures imposantes qu’on ne peut contempler sans percevoir « quelque chose ». Mais quoi ? Il faudrait sans doute être moins vieux, moins sceptique, moins rationaliste (ceci impliquant cela) que l’auteur de ces lignes pour y « comprendre » quelque chose !

Reste l’oppression, reste la joie ! Ce n’est pas tous les jours qu’un artiste nous apporte tout cela.

Que dire de plus ? Que tout ceci est en noir est blanc, à l’exception d’une très grande toile de la série Le Réel (2×2,70 m), en noir et rouge, et que, à chercher des comparaisons, les tableaux d’Ozier-Lafontaine nous ont remémoré les peintures aborigènes (d’Australie), à cause en particulier des petits points qui « comblent le vide » autour de certains motifs de quelques tableaux.

Fondation Clément, Le François, Martinique, FWI, du 25 mai au 18 juillet 2018.

L’ Afrique d’hier et d’aujourd’hui à la Fondation Clément en Martinique

Masque Dan (Côte d’Ivoire)

Depuis que les locaux de la Fondation Clément se sont agrandis de nouveaux espaces muséaux, des expositions prestigieuses y sont organisées chaque année. Après la rétrospective Télémaque, en 2016, puis Le Geste et la Matière, en partenariat avec le Centre Pompidou, en 2017, voici, tirées des collections de la Fondation Dapper, une sélection d’œuvres majeures de la statuaire africaine accompagnée de quelques créations de plasticiens africains contemporains.

La découverte des sculptures africaines, masques, statuettes, par les artistes européens, Braque et Picasso en tête, au début du XXe siècle fut comme un coup de tonnerre. Elle leur a donné la liberté à laquelle ils aspiraient, apportant la confirmation que l’art et plus précisément la représentation de la figure humaine n’avaient pas besoin d’être réalistes pour être expressifs et même, d’une certaine manière, fidèles. Le cubisme est la manifestation la plus directe de l’influence africaine mais la tendance à l’épuration des formes – chez un Brancusi, par exemple – en procède également directement. L’inspiration née de la sculpture africaine se voit chez Picasso dans nombre de ses peintures, y compris les plus célèbres comme Les Demoiselles d’Avignon ou Guernica. Le constat vaut encore plus pour les tableaux et les gravures de Wifredo Lam dans lesquels les formes directement empruntées à l’Afrique sont omniprésentes.

Reliquaire Fang (Cameroun)

Stylisation, déformation dans une figuration qui demeure expressive et émouvante, tels sont les principaux apports de la statuaire africaine au « Musée imaginaire » de la sculpture mondiale. Relisons cependant Malraux : « Le surnaturel sauvage suggère un chemin, fût-il menaçant ; car vers l’immémorial, vers la caverne, le plus sinistre fétiche est un intercesseur. Le contraire du ciel étoilé. Il nous mène à travers la part brumeuse du monde, à travers la nôtre. Comme le mythe »[i]. C’est insister, chez Malraux, sur le sens originel, magico religieux, des œuvres. Le catalogue de l’exposition, rédigé par des auteurs aux frontières de l’anthropologie et de l’histoire de l’art, fait de même et nul ne se plaindra d’être informé de l’usage rituel des sculptures présentées à notre admiration. Il n’en demeure pas moins que si ces œuvres parlent, aujourd’hui, au plus grand nombre, si elles touchent des visiteurs de toutes sortes, parmi lesquels certains n’ont aucun lien avec l’Afrique, les Africains et leurs cultures ancestrales, si la découverte des statuettes et masques africains fut un tel choc pour les artistes européens au début du XXe siècle, cela n’a pas grand-chose à voir avec les rites pour lesquels ils furent fabriqués. Ces artistes y ont vu la manifestation de la révolution esthétique qu’eux-mêmes cherchaient encore à tâtons. Ils ont été confortés dans leur volonté de s’affranchir des règles apprises afin de laisser s’exprimer en eux la même puissance d’imagination que celle dont témoignaient les ouvrages des « primitifs ».

Encore cela ne suffirait-il pas pour émouvoir l’amateur d’art africain si beaucoup de ces sculptures dont certaines s’enfoncent dans la nuit des temps, et dont les auteurs n’ont laissé aucune trace, ne témoignaient d’une perfection technique et d’une sensibilité qui conduisent à les ranger sans hésiter parmi les chefs d’œuvre de l’humanité[ii].

Omar Victor Diop

Tout n’est pas de ce niveau dans la sélection de la Fondation Dapper montrée en Martinique, le souci de la commissaire, Christiane Falgayrettes-Leveau, présidente de la Fondation, étant plutôt de faire ressortir la diversité des œuvres tant dans leur usages que dans leurs origines, comme en témoigne l’organisation à la fois géographique et thématique des deux premiers volets de l’exposition.

Si la chronologie est absente de ces deux volets où les masques et statuettes ne sont, par la force des choses, le plus souvent pas datées, la dernière partie de l’exposition s’intéresse aux plasticiens contemporains, le plus connu étant Ousmane Sow  (seul Africain membre de l’Académie française des Beaux-Arts) représenté ici par une impressionnante statue de Toussaint Louverture plus grande que nature. Cette section rassemble dix peintres à côté de cinq photographes et deux sculpteurs. À noter la présence de seulement trois femmes, un déséquilibre qui, il est vrai, n’est pas propre à l’Afrique.

Si l’on n’a rien à redire à la sélection des artistes contemporains présentés ici, tous capables de communiquer des choses personnelles dans une forme plaisante à l’œil (eh oui ! quoi qu’on en dise, l’art a encore à voir avec le beau pour la plupart d’entre nous), il n’en demeure pas moins que le contraste entre la situation de ces quelques artistes d’aujourd’hui lancés dans le circuit international et les sculpteurs de la vieille Afrique plongés dans l’anonymat peut laisser une impression de malaise. Comme si l’on pouvait mettre sur le même plan des trésors de la statuaire mondiale produits par des personnes dont nous ignorons tout mais dont la maîtrise et le talent éclatent aux yeux et des œuvres – qui encore une fois ne déméritent pas dans le paysage contemporain – mais qui portent fatalement les stigmates d’une époque où l’art est de plus en plus marqué par la facilité, la recherche du gag et plus généralement une désinvolture que la prétention à théoriser de certains de ses acteurs ne parvient pas à dissimuler.

Chéri Samba

 

Afriques – Artistes d’hier et d’aujourd’hui, Fondation Clément, Le François, Martinique, du 21 janvier au 6 mai 2018.

Catalogue sous la direction de Christiane Falgayrettes-Leveau, préface de Patrick Chamoiseau. Paris, Éd. Hervé Chopin et Fondation Dapper ; Le François (Martinique), Fondation Clément. 2018, 240 p., 28,50 €.

 

 

[i] André Malraux, La Métamorphose des dieux, III – L’intemporel, Gallimard, 1976. Repris in André Malraux, Écrits sur l’art (II), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2004, p. 915.

[ii] Le marché de l’art s’est emparé des objets africains. Les plus rares, pourvus d’un pedigree convaincants, atteignent désormais des sommets. Par exemple un million d’euros pour un simple appui-nuque Lega (RDC) proposé à la Tefaf Maastricht.

En noir et blanc et en couleurs : Jean-Luc de Laguarigue et Michel Rovélas s’exposent à la Fondation Clément

Les expositions qui se succèdent à la Fondation Clément permettent au public martiniquais et aux nombreux touristes venus visiter l’Habitation du même nom de découvrir les œuvres d’artistes le plus souvent connus et reconnus, ce qui est un gage de qualité. Si tous les Martiniquais connaissent les photographies en noir et blanc de Jean-Luc de Laguarigue, parions qu’ils n’ont encore jamais eu l’occasion d’admirer autant de celles-ci en grand format, dans des tirages de qualité parfaite, et qui, au-delà de leur évident mérite esthétique, construisent la mémoire d’une Martinique proche dans le temps mais paraissant infiniment lointaine, tant les changements furent rapides au cours des dernières décennies.

Contempler les portraits de J-L de Laguarigue (né en 1956), c’est plonger en effet dans un passé que les plus jeunes doivent juger reculé au moins jusqu’au temps mythique de l’amiral Robert (sous le régime de Vichy), alors que les plus anciens remontent seulement à 1974. Les photographies ne trompent pas : force est de constater combien les gens des campagnes vivaient précairement dans les années 70 du siècle dernier, et même au-delà, avant la généralisation des droits sociaux. Les cases nègres n’étaient pas, alors, des vestiges auxquels les touristes pressés jettent un rapide coup d’œil, en passant. En planches ou en parpaings grossièrement enduits, couvertes de quelques tôles, pourvues à l’intérieur de meubles bricolés, souvent bancals, avec une image pieuse au mur et, seul signe éventuel de modernité, un antique téléviseur, elles étaient habitées par toute une population laborieuse.

Mais ce qui frappe le plus dans ces portraits en buste ou en pied, c’est la dignité des personnes représentées. On pardonnera au presque vieillard qui écrit ces lignes de considérer que si l’évolution vertigineuse qui a saisi l’humanité grâce au progrès technique accéléré a permis un enrichissement sans précédent et mis à la portée de chacun, du moins dans nos pays, des biens toujours nouveaux (et donc de plus en plus éphémères), cette évolution n’est pas toujours pour le meilleur. Il n’y a pas de personnes en surpoids sur les photos de Laguarigue, et pour cause ! Bien sûr, il ne s’agit pas de pousser la frugalité trop loin, n’empêche que les centenaires d’aujourd’hui, si nombreux(ses) en Martinique, semblables aux personnes photographiées ont pour la plupart vécu à la dure pendant la plus grande partie de leur existence. Qui ferait le même pronostic de longévité à l’égard des générations plus jeunes gavées de junk food et bourrées de cholestérol ?

Parmi les paysans représentés dans l’exposition, certains sont déjà âgés. Ils portent le poids des ans sans être pour autant accablés. Même si leurs muscles ont fondu, on les sent encore vigoureux, capables de manier une pioche et de marcher des kilomètres à pied sous le soleil. On ne refuse pas le progrès : ce serait absurde ! Admettons simplement qu’il va trop vite, que nous n’en sommes pas les maîtres et que nous laisserons nos descendants dans l’obligation d’inventer un autre mode de vie que le nôtre.

Laguarigue ne s’est pas intéressé qu’aux gens du peuple. Il a aussi photographié des « békés » (descendants des colons). Le contraste est saisissant. Bien que les différences sociales subsistent sans nul doute aujourd’hui, elles se sont énormément atténuées, tous jouissant désormais d’un confort minimum, chacun ou presque ayant désormais sa voiture (embouteillée, hélas !). Il n’en allait évidemment pas ainsi lorsque Laguarigue prit ses premiers clichés.

Les classes sociales n’ont guère d’occasions de se rencontrer. Quand cela se produit, c’est d’autant plus frappant, comme dans les portraits représentant une « da » (bonne d’enfant), un enfant blond sur ses genoux.

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Changement radical d’ambiance avec le Guadeloupéen Michel Rovélas, né en 1939, peintre qui pratique une forme d’expressionnisme abstrait dans la lignée de certaines œuvres exposées récemment à la Fondation Clément à l’occasion du cadre du cinquantenaire du musée Pompidou (exposition « Le Geste et la Matière »). Rovélas présente ici une série de grands tableaux au format 2x2m, intitulée « Grand or et peaux ». Sur des fonds colorés, travaillés en épaisseur, souvent à dominantes rouge et jaune, surgissent des formes vaguement circulaires dans des teintes de gris mais où le noir et à nouveau le jaune sont également présents. Parfois, un carré maladroitement dessiné d’un trait noir ou blanc vient également s’inscrire dans l’espace du tableau. Tel est le cas dans le n° 2 de la série, le plus spectaculaire avec le grand aplat rouge qui couvre le bas et le côté gauche du tableau. Libre à chacun d’interpréter comme il veut les formes qu’il a sous les yeux ainsi que les intentions de l’auteur. Le catalogue de l’exposition propose à ce double égard quelques hypothèses audacieuses. Dans le coin bas à droite du n° 7 se reconnaissent nettement deux silhouettes humaines fragmentaires : un visage d’homme, un bras et une cuisse de femme. Exception d’autant plus remarquable qu’elle est unique. S’agit-il d’un essai sans lendemain, de l’amorce d’une série future ? L’avenir nous le dira.

La série est complétée par des tableaux de taille moins imposante, toujours carrés (1x1m). On remarque d’abord le n° 5 (voir photo) – d’ailleurs repris sur l’affiche de l’exposition – qui bannit presque totalement les couleurs : un cercle noir ouvert (comme une gueule ?) sur un fond gris avec seulement quelques petites taches de rouge et de jaune. Est-ce un simple effet de contraste par rapport aux autres toiles plus colorées ? Quoi qu’il en soit, ce tableau est selon nous le joyau de cette exposition – remarquable de qualité comme nous l’avons déjà laissé entendre.

L’exposition des tableaux récents de Rovélas est complétée par ses sculptures. Plusieurs séries sont représentées : sculptures anthropomorphes (ou plutôt « robotmorphes ») à taille humaine, certaines en bambou hérissées de boulon, d’autres – particulièrement impressionnantes – en lamelles de métal, peintes en noir et, pour l’une, en rouge ; sculptures abstraites en bois (et boulons) ; enfin maquettes en carton de sculptures de petite dimension, également abstraites.

Deux expositions à ne pas manquer à la Fondation Clément en Martinique :
Jean-Luc de Laguarigue, Photographies habitées, du 5 mai au 28 juin 2017
Michel Rovélas, Or et peaux – Nouvelles mythologies, du 2 juin au 26 juillet 2017

 

Le Geste et la Matière (Paris 1945-1965)

Le quarantième anniversaire du Centre Pompidou à la Fondation Clément

Après le peintre Télémaque qui inaugurait, début 2016, les nouveaux espaces de la Fondation Clément en Martinique, une autre exposition en partenariat avec le Centre Pompidou vient d’ouvrir ses portes. Elle s’inscrit – comme d’autres un peu partout en France – dans le cadre des manifestations du quarantième anniversaire de l’installation du musée national d’Art moderne dans le bâtiment de Renzo Piano. Les collections du musée sont riches de quelque 120 000 pièces ! Autant dire qu’il peut se répandre en d’autres lieux que son siège parisien sans dégarnir ses cimaises.

L’exposition de la Fondation Clément permet ainsi de voir des œuvres, souvent majeures, qui demeurent le plus souvent cachées dans les réserves du musée. Le thème retenu pour la présente exposition est particulièrement intéressant puisqu’il s’agit de montrer comment l’art abstrait (non géométrique) s’est développé parmi les peintres installés à Paris (dont un certain nombre d’étrangers) pendant l’après-guerre. Le commissaire de l’exposition, Christian Briend, a fort intelligemment regroupé les œuvres en fonction soit de ce qu’elles évoquent pour le regardeur, soit de la manière dont elles sont « fabriquées ». Se succèdent ainsi les ensembles intitulés « L’informe » ; « Signes » ; « Paysagismes » ; « Constructions » ; « Terres » ; « Grilles » ; « Écriture »s ; « Véhémences » ; « Effacements ». Les peintres les plus connus du grand public comme Olivier Debré, Dubuffet, Hantaï, Hartung, Mathieu, Poliakoff, Soulages, Nicolas de Staël, Tal Coat, Zao Wou-Ki, etc. côtoient des artistes qui le sont moins au sein d’une sélection comptant une cinquantaine d’œuvres. Une seule ne vient pas du Centre Pompidou, un Poliakoff qui n’a pas eu besoin de voyager puisqu’il appartient à la Fondation Clément. De dimensions assez restreintes par rapport à ce que l’on a pu voir lors de l’exposition organisée naguère au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, elle n’est pas moins caractéristique de la manière de ce peintre.

Gérard Schneider (1956)

Les différences formelles entre les différents peintres adeptes de l’abstraction actifs à Paris pendant l’après-guerre expliquent sans doute pourquoi  les critiques ont eu du mal à leur trouver une étiquette commune : art informel, abstraction lyrique, tachisme, nuagisme, voire effusionnisme sont quelques-unes des expressions qui apparurent à cette époque. Christian Briend, dans le catalogue de l’exposition, suggère de suivre la proposition d’Éric de Chassey qui consiste simplement à reprendre l’expression « expressionnisme abstrait » consacrée à propos des homologues américains des peintres parisiens. Cela paraît en effet une suggestion à suivre, tant la plupart des œuvres exposées, bien que non figuratives, sont de fait « expressives ».

Georges Mathieu est le peintre le plus représenté dans l’exposition avec quatre œuvres (juste devant Soulages dont un tableau est repris pour l’affiche). Sa peinture la plus ancienne, dont le titre Frotissance (1946) est directement évocateur de formes molles, plus ou moins organiques, et que l’on ne goûtera pas forcément, n’est pourtant pas la moins intéressante car elle permet de mesurer combien cet artiste a pu évoluer entre les toiles de ses débuts et celles de l’âge mûr, lesquelles, en l’occurrence, deviendront sa marque de fabrique. La peinture la plus « récente » (elle ne date pourtant que de 1951), Un silence de Guibert de Nogent, est une magnifique composition où les traits nerveux tracés en utilisant directement le tube de peinture rouge se détachent sur des sortes d’idéogrammes noirs eux-mêmes tracés sur un fond gris très travaillé. Il est d’ailleurs intéressant de rapprocher la manière de Mathieu de celle de Hantaï – d’origine hongroise – dans son tableau daté de 1957. Ce peintre a employé en effet un tout autre procédé pour dessiner ses arabesques assez « mathieuiformes » (les deux artistes étaient d’ailleurs très proche à cette époque-là) : elles sont gravées avec une lame de rasoir dans l’épaisseur de la peinture noire, faisant ainsi apparaître un fond plus clair. « Le Geste et la Matière » : le titre retenu pour l’exposition résume bien la démarche de ces deux peintres. Mathieu et Hantaï procédaient par fulgurances. Judit Reigl – également hongroise et amie de Hantaï – s’est inscrite dans la même veine. N’a-t-elle pas intitulé Foudre l’un de ses deux tableaux qui figure dans la section « Véhémences » ? Même impétuosité chez le Suisse Gérard Schneider dans Opus15 C (daté comme le précédent de 1956).

Simon Hantaï (1957)

Rien de plus subjectif que le goût. Sans compter que la plupart des critères qui permettaient de juger les productions des peintres avant Cézanne ont perdu toute pertinence ! Dans ces conditions, il serait pour le moins hasardeux de vouloir élire des chefs d’œuvre parmi les cinquante et quelque tableaux qui ont sans conteste tous leur place dans ce panorama succinct d’un moment particulièrement riche de l’histoire de la peinture. Tout au plus pouvons-nous mentionner quelques-uns de ceux qui nous ont arrêté au fil du parcours de l’exposition : un René Duvillier, Diables de mer V (1962), enchevêtrement de flèches noirs avec quelques pointes de bleu ; un Zao Wou-Ki de 1961 dans lequel on est libre de reconnaître de grandes herbes courbées sous un ciel d’orage  ; un Olivier Debré, Grande ocre tache jaune pâle (1964) qui pourrait être l’ébauche d’un paysage champêtre ; un Soulages de 1956 (différent de celui de l’affiche) comme une porte faite de planches disjointes où le blanc, le brun, le rouge transpercent le noir caractéristique du maître ; un Bazaine, Vent de mer (1949) dans lequel on peine à reconnaître la mer et le vent, évocateur malgré tout de l’atmosphère de certaines toiles de Dufy ; un Hartung (originaire d’Allemagne) de 1964, radical, comme fendu verticalement à la manière d’un « zip » de Barnett Newman par un mince trait de lumière qui traverse le fond sombre. Une autre toile, de Jean Atlan (né en Algérie), La Kahéna (1958, qui emprunte son nom à une princesse africaine mythique) fait exception en raison de son caractère quasi-figuratif : comment ne pas

Zao Wou-Ki (1961)

reconnaître en effet dans les noirs de ce tableau en forme de vitrail les contours – certes stylisés – de deux figures dansantes ?

 

Le Geste et la Matière – Une abstraction « autre » – Paris 1945-1965. Fondation Clément, Le François, Martinique, du 22 janvier au 16 avril 2017.

Le Catalogue comprend, outre les reproductions des œuvres, l’introduction générale et celles des différentes séquences par Christian Briend ; un glossaire (cosigné avec Nathalie Ernoult) présentant les galeries, les salons, les critiques parisiens qui ont joué un rôle notable pour faire connaître « l’abstrait non géométrique » ainsi que quelques-unes des querelles suscitées par cette forme d’expression (comme celle du « chaud et du froid ») ; de rapides biographies des artistes (arrêtées à 1965) par les mêmes auteurs ; une liste des expositions collectives consacrées peu ou prou à ce courant ; une brève bibliographie.

 

Vous avez dit Télémaque ?

Infirmière de couleur, 2011

Infirmière de couleur, 2011

Télémaque, le fils d’Ulysse, bien sûr, qui ne le connaît ? Les amateurs d’art contemporain penseront plus volontiers à Hervé Télémaque, né à Port-au-Prince le 5 novembre 1937. Ce peintre a fait l’objet, l’année dernière, d’une grande exposition rétrospective d’abord au Centre Pompidou, à Paris, puis au musée Cantini, à Marseille. Il est exposé en ce moment en Martinique.

A côté de l’État qui doit jouer son rôle dans la diffusion la plus large possible de la culture artistique, le rôle des mécènes privés demeure primordial. On sait en effet que l’art officiel n’est pas toujours le plus intéressant ni le plus original, qu’il a besoin de l’aiguillon des amateurs pour finir par intégrer les artistes les plus novateurs. La Martinique, petite île de 400.000 habitants, a la chance d’abriter la Fondation Clément, nommée d’après l’ancienne « habitation » sucrière où sont situés ses lieux d’exposition. La Fondation Clément est une émanation du Groupe Bernard Hayot, 210ème fortune de France suivant le dernier classement du magazine Challenges. Dans le domaine des arts plastiques, elle se voue principalement à faire connaître les créateurs caribéens, à commencer par ceux œuvrant  en Martinique, une île où, dans ce domaine comme en littérature, les talents ne font pas défaut[i]. Elle peut inviter également des artistes d’ailleurs, comme lors de l’exposition « Pigments » qui accueillit les Guyanais, en 2013[ii]. La Fondation aide enfin les artistes martiniquais ou plus généralement issus de la Caraïbe française à montrer leur savoir faire à l’extérieur. On pense en particulier à l’exposition montée à Paris en 2011 dans la cadre de l’Année des outre-mer, ou à l’opération  « Global Carribean » qui permit à une quinzaine d’artistes de se faire connaître au Miami Art Basel 2013-2014.

Le bâtiment de Bernard Reichen

Le bâtiment de Bernard Reichen

L’exposition Télémaque fait exception dans la programmation de la Fondation. Bien que le peintre soit, certes, caribéen par son origine haïtienne, il n’a guère de liens avec la Martinique, sinon qu’il y a brièvement enseigné… et que Bernard Hayot possède dans sa collection personnelle l’un des tableaux les plus remarquables de la dernière période : Infirmière de couleur, bouchon de canopée (2011)[iii]. Cette exposition est également particulière car elle est la première à inaugurer les espaces conçus par l’architecte Bernard Reichen, spécialiste de la reconversion des sites industriels. Au François, il n’a pas touché à l’usine proprement dite dont la machinerie tourne toujours, à vide, au profit des visiteurs. Il a adjoint un bâtiment neuf à l’ancienne cuverie et habillé l’ensemble tantôt en ductal, le ciment du MUCEM auquel on a donné ici une teinte claire, tantôt en inox. Enfin, l’exposition martiniquaise fait suite à celles de Paris et de Marseille sans se confondre avec elles. Plus resserrée (cinquante-trois pièces contre soixante-quatorze), elle comporte néanmoins une vingtaine d’œuvres qui n’étaient pas présentées en 2015, dont la plus récente, De la jeune Flamande… au canal Saint-Martin, tout juste sortie de l’atelier.

My darling Clementine, 1963 ( Détail)

My darling Clementine, 1963 ( Détail)

Ce n’est pas le lieu, ici, de refaire le parcours de Télémaque, de Port-au-Prince à Paris en passant par New York ; de l’expressionnisme abstrait à la figuration narrative et aux « sculptures pauvres » jusqu’au retour à des peintures à la limite de l’abstraction, quoique d’une toute autre facture que les premières. Il est sans doute plus intéressant de s’interroger sur les raisons du succès de ce peintre puisque c’est bien là le point aveugle de l’art contemporain : qu’est-ce qui fait qu’un artiste acquiert la renommée, ou pas ? En l’occurrence, le succès est venu avec la période de la « figuration narrative », ce qui n’est, somme toute, pas surprenant, dans la mesure où le peintre a opté, à partir de 1962-1963, pour un art « pop » dont les formes, à défaut du message, sont immédiatement accessibles. Une caractéristique encore plus marquée, à partir de 1966-1967, avec l’abandon de l’huile au profit de l’acrylique. Télémaque ne cache pas son admiration pour la « ligne claire » des albums d’Hergé, et quoi de plus parlant, en effet, qu’un album de Tintin ? Un hommage à Hergé figure d’ailleurs dans l’exposition de l’Habitation Clément, la toile intitulée Fiche : un diptyque qui comporte, à gauche, un personnage courant vers un avion, en noir sur fond gris, avec un pied de chevalet en superposition et, à droite, la silhouette en noir sur blanc de Tintin poursuivant un malfaiteur, avec superposition d’un slip gris sur fond noir. Les éléments du tableau sont des reproductions agrandies des dessins originaux, reproductions exactes, et pour cause, puisqu’elles sont reportées sur la toile grâce à un « épiscope », instrument à propos duquel Télémaque avoue : « On n’est plus dans la noblesse du dessin, du pinceau sensible reflétant l’émotion, l’intériorité de l’artiste… On est en pleine trahison des valeurs sensibles de la peinture ». Que reste-t-il alors ? « Un magnifique instrument pour raconter vite des histoires » (1991, in Catalogue[iv], p. 170) !

Chauve-souris, 1994 (marc de café coloré sur bois)

Chauve-souris, 1994 (marc de café coloré sur bois)

Il s’agit bien de raconter une histoire, d’où le nom de « figuration narrative » sous lequel on a rangé Télémaque et quelques-uns de ses collègues (en particulier, en France, son ami Bernard Rancillac). Dans l’entretien avec Renaud Faroux reproduit dans le catalogue, Télémaque explique que son « système permet l’embrigadement de formes différentes pour effectivement aboutir à un témoignage, toujours expéditif dans le sens narratif » (p. 56). Si expéditif, en effet, que le message reste le plus souvent indéchiffrable pour celui à qui l’on n’a pas fourni la clef (généralement autobiographique)… Alors sans doute vaut-il mieux s’en tenir à cette autre définition de son art proposée par le peintre : « un échappatoire cocasse à l’existence » (p. 50). L’influence surréaliste, revendiquée, est particulièrement évidente dans la série Suite à Magritte – Les vacances de Hegel.

Télémaque a également pratiqué le collage, la sculpture, il a teinté au marc de café des pièces faites en bois découpé. En ce qui nous concerne, nous sommes surtout sensible aux œuvres de la dernière période – comme l’Infirmière évoquée plus haut – dans lesquelles, sans abandonner complètement la technique des aplats cloisonnés, le peintre renonce aux couleurs uniformes, à l’empilement d’objets rigoureusement reproduits, aux « rébus » (même s’il récuse le terme) de la figuration narrative et retrouve la liberté de ses premières toiles.

Hervé Télémaque

Hervé Télémaque

Exposition « Hervé Télémaque », Le François, Martinique, du 23 janvier au 17 avril 2016.

[i] Les illustrations d’un petit livre qui rend compte de l’activité de la Fondation permettent d’apprécier la diversité des arts plastique dans les départements français d’Amérique (comme on les nommait jadis) et en Martinique en particulier. La Fondation Clément – 25 ans de création culturelle dans la Caraïbe, Paris, HC Éditions et Le François, Fondation Clément, 2014, 168 p., 15€.

[ii] Cf. S. Lander, « Un bilan de la création contemporaine en Guyane », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/un-bilan-de-la-creation-contemporaine-en-guyane/

[iii] Ce fut déjà le cas, au début 2014, avec l’exposition « Aimé Césaire, Lam, Picasso – Nous nous sommes trouvés », où, sans parler de Picasso, le lien avec Wifredo Lam, peintre d’origine cubaine, n’existait que par l’intermédiaire du poète martiniquais. Cf. M. Herland, « Picasso, Césaire, Lam – Triangle de la création », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/picasso-cesaire-lam-triangle-de-la-creation/

[iv] Hervé Télémaque, sous la direction de Christian Briend, Paris, Somogy éditions d’art et Éditions du Centre Pompidou, 2016, 216 p., 25 € (Catalogue).