Compte-rendu : « Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe » de Carlo Ossola

Trois cent pages, ce n’est pas trop pour évoquer « le patrimoine commun de la mémoire européenne », « un entrelaces d’histoires à interpréter », des histoires qui seraient néanmoins sous-tendues par un principe commun, le « Souverain bien ». Telle est le défi que s’est lancé Carlo Ossola. Et il ne fallait pas moins qu’un érudit comme il l’est lui-même, professeur de « Littératures modernes de l’Europe néolatine » au Collège de France, pour le relever. Disons tout de suite notre admiration pour l’immense culture de l’auteur et son habileté à nous en transmettre une part. Car, à l’heure de la crise des « humanités » (de la lecture, de l’enseignement), il est bien clair que le patrimoine dont il s’agit se trouve plutôt sur les rayons des bibliothèques que dans la mémoire vivante des Européens, lesquels n’ont que des souvenirs diffus, pour ne pas dire confus, des quelques grands mythes, des quelques grandes œuvres dont on leur a « parlé », à l’école. L’auteur de ces lignes est suffisamment âgé pour que l’un de ses grands-pères sût encore, longtemps après ses études, quelques centaines de vers latins : nous n’en sommes plus là ! Autant dire que si ce livre devrait séduire un public intellectuel et curieux du passé, il risque de tomber rapidement des mains des acheteurs attirés par la conjonction des mots « identité » et « Europe » sur la couverture.

Aux XVIII et XIXe siècles, la pratique du « Grand Tour » était à la mode chez les jeunes hommes fortunés. Partis de Londres ou de Berlin, ils voyageaient jusqu’à Rome en faisant halte dans les hauts lieux d’une culture qui était alors véritablement la leur. Dans la première partie de son livre, C. Ossola nous invite à le suivre dans son propre Grand Tour, seize étapes d’un itinéraire tarabiscoté d’Anderlecht (Pays-Bas) à Rome, qui pousse vers l’Est jusqu’à Ankara et vers l’ouest jusqu’à Lisbonne (ou plutôt Belém). Chaque station est l’occasion d’associer aux vestiges de l’Europe d’antan une ou plusieurs grandes figures intellectuelles, de l’Antiquité au XXe siècle. Ainsi Anderlecht est l’occasion d’évoquer Erasme ; Fréjus : Sieyès, Trèves : Marx ; Belèm : Pessoa (et le Traité de Lisbonne), etc.

La deuxième partie dont la Divine Comédie constitue un fil conducteur assez lâche analyse les fondements de l’Europe tels que C. Ossola les perçoit : la quête et le devoir autour des personnages d’Ulysse et Enée ; l’amour et l’âme autour d’Éros et Psyché ; le « lieu commun » autour d’Aristote. Un dernier chapitre se penche sur le monde soviétique et sur les jugements par l’eau et par le feu tels qu’on les pratiquait au Moyen Âge, une note finale pour le moins incongrue, comme si le livre devait se conclure sur la part maudite de l’Europe (qui fait certes partie de son identité !)

C’est le précédent et pénultième chapitre qui soulève cependant le plus de questions. Abandonnant l’approche historique, l’auteur affronte directement la question de l’identité telle qu’elle se présente à lui aujourd’hui. Il commente en ces termes l’apparition du « village global » :

« Cette concentration de l’espace est allée de pair avec une disjonction du temps : en passant d’un quartier à l’autre de nos métropoles, nous changeons de siècle. D’un côté, des individus promis à de brillantes carrières, et, à une rue de là, des femmes voilées qui passent sans mot dire, des gamins sans avenir, des migrants sans nom. Le XXIe siècle des drones cohabite avec le XIe siècle des croisades (aujourd’hui dirigées en sens inverse) » (p.212-213).

Il ajoute un peu plus loin :

« L’appel à la civilisation oppose les civilisations ; elles deviennent incompatibles et il n’est pas d’une grande utilité de croire que le « progrès » (tel qu’il s’est développé en Occident aux XIXe et XXe siècles) soit un facteur d’unification » (p. 214).

Partant de ce constat du choc des civilisations, comment faire l’Europe, alors que – nous rappelle l’auteur – l’islam est déjà la religion la plus pratiquée à Bruxelles, un islam dont il n’a certes pas été question dans les « fables » qui constituent la mémoire européenne ? Rejetant les « solutions expéditives » (comme les expulsions), C. Ossola en appelle à la constitution d’un lieu commun où règnerait une tolérance très étendue :

« L’idée que je me forme de ce qui est juste ne peut servir de mesure à l’autre, car ce qui est juste doit être partagé par l’un comme par l’autre » (p. 219).

Autant dire qu’on fait litière des droits de l’homme ! Est-ce vraiment ce que souhaite l’auteur ? Sans doute pas puisqu’il compte sur la « perméabilité réciproque » des populations et des cultures pour construire la future Europe harmonieuse qui saura combiner les valeurs communautaires ancestrales (qui manquent désormais aux « modernes ») et l’émancipation de la femme (qui fait défaut, entre autres, chez nombre d’immigrés). Quels seraient alors les contours – adaptés à la réalité d’aujourd’hui – de la « politique avisée d’intégrations successives, comprenant le droit de migration » (p. 226) qui fut celle de l’Europe romaine ? Voilà ce qu’il faudrait nous dire. Citer un seul cas d’intégration réussie dans l’Italie du XXIe siècle (la petite ville de Riace en Calabre, p. 225-226) – même s’il s’avérait durable, or il est actuellement menacé – ne saurait être probant, cet exemple ne paraissant pas reproductible dans nos banlieues-ghettos.

 

 

Carlo Ossola, Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe, Paris, PUF, 298 p. (dont 40 p. de notes et un index nominum de 12 p.), 2018, 21 €.

 

Concurrence des identités – concurrence des ethnies

Un numéro spécial de la revue Esprit sur l’Europe

Intitulé « Nous, l’Europe et les autres », ce copieux dossier d’Esprit (dans le numéro de décembre 2017) aborde des sujets qui fâchent à côté de questions d’actualité (Brexit, Catalogne). On s’interroge à juste titre sur la culture européenne[i]. Les optimistes y voient le résultat d’un triple héritage, Athènes, Rome et Jérusalem, soit la synthèse quasi miraculeuse de trois apports : la démocratie et la philosophie, le droit et l’administration, enfin la transcendance et le monothéisme. Cependant, comme remarque Marcel Hénaff dans le premier article du dossier, L’Europe a cette particularité par rapport à d’autres grands ensembles culturels de n’avoir été que très brièvement un empire, la pax romana ayant vite cédé devant les invasions barbares. En est demeurée pour l’essentiel une organisation sociale dominée par des villes, espaces de liberté et de délibération. C’est dans leur cadre que se sont édifiées dans la douleur les nations européennes, des ensembles qui restaient influencés, via le christianisme, par l’ancien héritage mais qui n’en étaient pas moins, au nord de la Méditerranée, des terres « barbares ». L’influence civilisatrice s’est alors manifestée dans « le rejet – ou du moins dans l’ignorance ou la délégitimation – des cultures vernaculaires ». Mais, ajoute M. Hénaff, « cet arrachement ou cette séparation fut aussi une incroyable éducation. Ce fut une obligation de constamment penser dans un écart par rapport à soi »[ii]. D’où, sans doute, l’importance des dimensions critique et universaliste dans la culture européenne.

Néanmoins, l’histoire n’est pas un long fleuve tranquille. Selon M. Hénaff, encore, le « moment Luther » marque en effet un retour en force du « vernaculaire », avec les conséquences que l’on sait jusqu’au siècle dernier : guerres des religions, guerres des nations et leur cortège de violences et de massacres inouïs. La suite c’est aujourd’hui : après deux guerres mondiales fratricides, les Européens ont entrepris, non sans mal, de construire « un espace de consensus conflictuel, une insociable socialité des nations », sous l’invocation des droits de l’homme.

Dont acte. Mais comment l’Europe se sortira-t-elle  du nouveau défi que constitue la « révolution démographique »  mise en exergue par Albert Bastenier, le peuplement de l’Europe étant devenu, pour partie, « structurellement exogène » ? Dans la lignée de Frederik Barth[iii], l’auteur du second article invite à prendre en considération la frontière ethnique qui divise nos sociétés : « barrière sociale dressée entre la majorité autochtone et la minorité d’origine étrangère qui, l’une et l’autre, se catégorisent elles-mêmes et catégorisent l’autre sur la base de représentations culturelles en miroir »[iv].

Inutile de se voiler la face : « Depuis plusieurs décennies, nombre de nouveaux venus campent dans les sociétés européennes sans en faire véritablement partie et leurs enfants sont labellisés comme issus de l’immigration […] On ne peut pas parler d’un apartheid au sens strict, mais bien d’une forme de séparatisme social sur la base des origines ». Concrètement, « la frontière ethnique est une catégorie sociale de clôture que les majoritaires mettent en œuvre pour préserver leurs avantages sociaux […] Lorsque, parmi les minoritaires un grand nombre d’individus échouent à [la franchir], la frontière ethnique affirme sa fonction protectrice d’une identité humiliée » (p. 71-73).

Si le constat n’est pas nouveau, du moins l’auteur a-t-il le mérite d’appeler un chat un chat. Au-delà, comment lutter contre « l’enfermement identitaire » de nombre de personnes immigrées ou issues de l’immigration et leur « posture victimaire » ? La réponse de l’auteur n’incline guère à l’optimisme, du moins à court terme, puisque « l’affirmation des identités culturelles », tout comme « le séparatisme ethnique », sont surdéterminés par les rapports sociaux de production.

Même triste constat sans véritable ouverture au sujet de la haine anti-musulmane prônée en Allemagne par le mouvement Pegida (Patriotische Europaër gegen die Islamisierung des Abendlandes – Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident) et relayée par l’AfD (Alternativ fürDeutschland). La journaliste Carolin Emcke, qui vient de lui consacrer un livre[v], ne peut faire mieux que déplorer l’incapacité de l’Europe, telle qu’elle se présente aujourd’hui comme une construction principalement économique, à créer du « bien commun ». Il vaut peut-être la peine d’ajouter ici que les migrants et leurs descendants n’ont pas le monopole de la posture victimaire : sous les aspects d’un sentiment de dépossession, elle fonde tout autant les revendications de Pegida et des autres mouvements d’extrême droite.

Un entretien avec Ivan Krastev, auteur d’un essai remarqué sur le Destin de l’Europe[vi] permet d’en apprendre davantage. Spécialiste de la Mittel Europa, il commence par souligner que « le soutien le plus fort aux partis populistes et xénophobes ne provient pas des régions qui accueillent le plus de migrants mais bien de celles d’où le plus sont partis »[vii] (Pologne, Allemagne de l’Est, etc.). Il ajoute que la complaisance d’une majorité des populations des pays du groupe de Visograd envers les régimes autoritaires relève moins d’une tendance antidémocratique profonde que de la volonté d’avoir en face de soi un gouvernement réellement responsable (grâce à la concentration des pouvoirs) auquel on pourra ensuite demander des comptes.

La désespérance de nombre d’Européens s’explique sans doute principalement par la croyance véhiculée par les gouvernants et les medias suivant laquelle on ne peut rien modifier d’essentiel à l’état des choses, comme le résume la formule « TINA » (attribuée à Margareth  Thatcher) : There is no alternative. De fait, en Europe, on a beau changer de gouvernement, la politique ne change pas, ou guère. Ailleurs, comme remarque I. Krastev, en Russie ou en Chine, on peut changer de politique mais pas ceux qui sont au pouvoir. En tout état de cause, « TINA » entretient la méfiance des gouvernants à l’égard des gouvernés. De surcroît, beaucoup de ressortissants des pays de l’Est européen ont vécu la transition brutale du communisme au capitalisme comme un traumatisme. Il est tentant de voir dans leur expérience une réédition du processus d’acculturation vécu par les barbares au Moyen Âge. De tels bouleversements, s’ils s’avèrent bénéfiques à long terme, sont fatalement douloureux à court terme. On comprend qu’il n’en faille pas davantage pour faire le lit du populisme.

Cet entretien avec I. Krastev ouvre également des perspectives sur la question des migrations. Il n’est pas anodin que les pays les plus hostiles aux migrants extra-européens soient eux-mêmes fournisseurs de migrants intra-européens. Le traumatisme lié au changement de régime prend, chez beaucoup de ceux qui demeurent, la forme d’un sentiment d’échec[viii]. Chez ceux-là, la perte de la sécurité liée à un régime liberticide mais protecteur n’est pas compensée par l’accession à la prospérité promise. Dans ces conditions, l’arrivée d’allogènes ne peut être perçue que comme une menace. Néanmoins, estime toujours I. Krastev, tout est question de confiance dans le gouvernement : l’Allemagne, selon lui, démontre qu’il est possible d’intégrer des migrants, même nombreux, sans disruption majeure. Comme les citoyens ne demandent qu’à être gouvernés efficacement, on peut en déduire que l’AfD n’est pas près d’accéder au pouvoir dans ce pays.

L’article conclusif du dossier fait le point sur les propositions récentes des présidents Junker et Macron en matière européenne. Selon le président français, comme il l’a déclaré à la tribune de la Sorbonne, le 26 septembre 2017, on aurait eu tort de vouloir « faire avancer l’Europe malgré les peuples »[ix]. Curieuse formulation ! Comme s’il y avait eu, d’un côté, des gouvernants prêts à s’immoler sur l’autel de l’Europe (car qu’est-ce que cela peut bien signifier, « faire avancer l’Europe », sinon faire reculer les États-nations ? En matière de souveraineté, il n’y a pas de jeu à somme positive : toute avancée de l’Europe se fait au détriment des États) et, de l’autre, des peuples résistant des quatre fers à la construction d’une Europe-puissance. Que certains peuples européens soient sur cette ligne, nul ne le contestera et les fédéralistes n’ont pas fini de déplorer qu’on ait laissé entrer ces loups-là dans la bergerie. Mais il y a également de nombreux peuples acquis à l’idée fédérale et qui ne demandent qu’à « avancer ». Le déficit d’Europe est du côté gouvernemental : qui le niera ? Où est le chef d’État, où est le « parti de gouvernement » qui aurait inscrit dans son programme la construction d’une fédération européenne hic et nunc avec qui voudrait y participer ? Ne cherchez pas ? Il n’y en a pas !

Mais le discours de Macron, dira-t-on ? M. Macron se présente en effet comme un partisan déterminé de l’Europe… en paroles. Il propose de grandes et belles choses en matières culturelle, éducative, sociale, financière, industrielle, militaire, électorale… Mais lorsqu’il s’agit de respecter la discipline communautaire, il ne fait pas mieux que ses prédécesseurs et s’empresse de produire des données truquées pour faire croire que la France entre – bien sûr ! – dans les clous des 3% de déficit public (quant à la dérive continue de la dette, personne n’en parle…) Quelle crédibilité, quelle influence peut avoir un président français quand il demande à ses pairs d’accepter plus d’Europe alors que lui-même s’avère incapable d’honorer les engagements européens de la France ?

Le dossier d’Esprit se termine par une citation de Jacques Delors listant les trois piliers de la construction européenne : « la concurrence qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit ». À cette glorieuse trilogie, F. Demarigny propose d’ajouter un quatrième terme : « la citoyenneté qui légitime » (p. 121). Dans son introduction au dossier, Anne-Lorraine Bujon en appellait à « l’invention démocratique » chère à Claude Lefort. Soit. Mais pour faire échec à la concurrence des identités (nationales, ethniques), où sont les forces politiques qui donneront un vrai coup d’accélérateur à la construction européenne (au sein de quel hypothétique « noyau dur » ?) Faut-il se contenter d’espérer une crise majeure qui obligerait les gouvernements européens à des solutions extrêmes impliquant des abandons de souveraineté significatifs ?[x] Ce n’est pourtant pas dans la logique gouvernementale !

C’est une preuve de l’impuissance actuelle du fédéralisme européen que celui-ci ne soit pas même mentionné dans le dossier d’Esprit. Qui en dehors des fédéralistes pourrait pourtant, dans quelques pays habitués à travailler ensemble depuis les origines de la CEE, et où les idéaux de La Haye sont restés vivants, susciter l’élan citoyen indispensable à la relance d’une Europe démocratique et sociale ?

 

 

 

[i] Cf. M. Herland, La culture comme ciment de l’Europe (13 novembre 2017) https://mondesfrancophones.com/espaces/frances/la-culture-comme-ciment-de-leurope/

[ii] Robert Hénaff, « L’Europe, une genèse paradoxale », Esprit, décembre 2017, p. 57.

[iii] Frederik Barth, Ethnic Groups and Boundaries. The Social Organization of Culture Difference (1969)

[iv] Albert Bastenier, « Veut-on vraiment sortir de l’enfermement identitaire ? », Esprit, décembre 2017, p. 63.

[v] Carolin Emcke, Contre la haine. Plaidoyer pour l’impur, Paris, Seuil, 2017 et « L’Europe contre la haine – Entretien avec Carolin Emcke », Esprit, décembre 2017, p. 75 sq.

[vi] Ivan Krastev, Le Destin de l’Europe. Une sensation de déjà-vu, Paris, Premier Parallèle, 2017.

[vii] « Une sensation de déjà vu – Entretien avec Ivan Krastev, Esprit, décembre 2017, p. 83.

[viii] Analyse à compléter sur ce point par le livre de l’économiste Pierre-Noël Giraud, L’Homme inutile. Une économie politique du populisme, Paris, Odile Jacob, 2018.

[ix] E. Macron cité par Fabrice Demarigny, « L’annonce d’une métamorphose attendue », Esprit, décembre 2017, p. 116.

[x] Philippe Huberdeau et Edouard Vidon, « L’Europe face aux risques extrêmes », Esprit, décembre 2017, p. 87 sq.

La Martinique et la Catalogne

À l’exception des Écossais, les responsables politiques de tous bords condamnent à qui mieux mieux les aspirations des Catalans à l’indépendance. Que les chefs d’État européens et le président de leur Conseil se montrent opposés à une telle volonté d’émancipation se comprend aisément : ils redoutent qu’une Catalogne indépendante n’encourage des mouvements séparatistes à l’intérieur de leurs propres frontières. Les États centralisés sont hostiles par nature à une autonomie un tant soit peu poussée ; même les États fédéraux (comme l’Allemagne) n’ont aucune envie que leur territoire se réduise, ni même de déléguer à l’échelon inférieur davantage de compétences que celles qui sont déjà les siennes. La règle, en l’occurrence, est simple : nul ne souhaite la diminution de ses pouvoirs. En France, l’enchevêtrement des compétences entres les différents niveaux de la puissance publique (départements, régions, État, pour s’en tenir à quelques-uns !) illustre bien l’impossibilité d’une véritable décentralisation dans un pays dont la tradition est à l’opposé. Ainsi, alors que la construction et l’entretien des bâtiments des établissements d’enseignement sont de la compétence des autorités locales, le ministère de l’Éducation « nationale » demeure une administration tentaculaire (le « mammouth ») et toute puissante.

Il n’y a pas de meilleure preuve de la soumission de la Commission européenne aux États que la prise de position de son président contre l’indépendance de la Catalogne. Aux yeux des fédéralistes, la Commission devrait être l’embryon du futur gouvernement de l’Europe. En réalité, elle n’est que l’instrument du Conseil, ce qui s’explique aisément puisque ses membres sont nommés par les chefs d’État. Ceci l’empêche de se laisser aller à la tendance à l’accroissement de ses pouvoirs qui serait naturellement la sienne si elle procédait directement d’un vote populaire. Faut-il rappeler que le principal obstacle à la naissance de la fédération européenne est dû à la présence des États qui conservent les prérogatives régaliennes (armée, justice, police, diplomatie, défense) qui devraient être confiées au niveau fédéral ? Seule la monnaie a été transférée jusqu’ici. Encore cela ne concerne-t-il que les pays de la zone euro, lesquels, d’ailleurs, se soucient comme une guigne des engagements souscrits à Maastricht (déficit budgétaire maximum de 3% – poids de la dette publique inférieur à 60% du PIB).

Admettons que la Catalogne (et l’Écosse, etc.) accèdent à l’indépendance. Ces provinces n’ont ni armée, ni réseau diplomatique, etc. Leur intérêt serait d’intégrer une Europe fédéralisée qui remplirait pour elles ces fonctions indispensables de manière bien plus efficace que si elles devaient s’en charger elles-mêmes. Nul n’ignore, en effet, que l’éparpillement des fonctions régaliennes entre les États, tel qu’il existe actuellement, est source non seulement de gaspillages mais encore d’impuissance.  Or les États, plus précisément leurs représentants au niveau européen, les « chefs d’État et de gouvernement » – ne souhaitent évidemment pas renoncer à des pouvoirs qui, bien que souvent illusoires sur le plan de l’action, leur apportent des avantages symboliques considérables (et dans une moindre mesure des avantages pécuniaires). La preuve en est que, même après avoir mesuré leur impuissance, même au comble de l’impopularité, même sévèrement battus, les leaders politiques ne pensent qu’à reconquérir leur poste. Autre preuve s’il en était besoin : le nombre d’aspirants au poste suprême alors que, regardé de sang froid, il n’y a rien de séduisant à se retrouver obligé, une fois élu, de renier la plupart de ses promesses. De là à reconnaître que le roi est nu, il y a en effet une distance que les politiques ne savent pas franchir. C’est pourquoi ils s’accrochent aux apparences du pouvoir. Ils travaillent dur ; ils prennent toute sorte de décisions. Sans nul doute conscients – ils ne sont pas idiots – qu’ils ne sont pas en mesure de choisir la bonne, ils se rabattent sur des politiques sous-optimales.

Prenons un autre exemple. Le nouveau chef d’État français a décidé de baisser la fiscalité sur le capital au détriment en particulier des retraités aisés qui subiront de plein fouet la hausse de la CSG. Pourquoi a-t-il pris cette décision ? Tout simplement parce que les chefs d’État européens n’ont réussi à se mettre d’accord ni pour ostraciser les paradis fiscaux hors d’Europe ni même pour mettre fin à la concurrence fiscale entre eux. Aussi absurde que cela puisse paraître, des pays européens ont la possibilité d’attirer les capitaux en offrant un taux d’imposition sur les bénéfices quasi nul ! Alors, évidemment, les autres sont « obligés » d’abaisser à leur tour les impôts sur les entreprises. N’importe quel observateur extérieur ne manquerait pas de remarquer que dans un espace où les capitaux, les marchandises et les hommes circulent librement, il est indispensable d’harmoniser les impôts (et les charges sociales), sauf à créer des distorsions indispensables. Eh bien, ce n’est pas ainsi que fonctionne l’Europe ! On ne s’étonnera pas qu’elle fonctionne si mal…

L’indépendance de certaines provinces et autres régions qui en ont le désir (à condition, évidemment, qu’il soit confirmé par un vote de la population concernée apportant toutes les garanties nécessaires[i]) est la meilleure des nouvelles pour les fédéralistes. Rappelons que le partage des pouvoirs, dans une fédération bien construite, obéit à la règle « d’exacte adéquation » : chaque collectivité, de la plus locale à la fédération elle-même, détient les pouvoirs qui sont les mieux assurés à son niveau[ii]. Dans une Europe fédérale il n’y a plus de place pour les États. La défense, la diplomatie, le commerce extérieur et le contrôle des frontières sont à l’instar de la monnaie prérogatives de la fédération. La culture, l’éducation, le développement économique, etc. relèvent du niveau immédiatement infra-étatique (la province ou la grande région). Les entités constitutives de ce niveau se distinguent principalement les unes des autres par des différences culturelles, linguistiques souvent, héritées de l’histoire (Catalogne / Castille ; Flandre / Wallonie, etc.). La construction des États a créé des séparations artificielles (comme entre les Catalans et les Basques espagnols et français) qu’il serait opportun de supprimer tant que le sentiment d’appartenance à une culture commune demeure suffisamment fort.

S’il subsiste des compétences partagées entre entités composantes et composées dans une fédération bien ordonnée, il n’y a pas cependant de recouvrement. Par exemple, les polices municipales, provinciales et fédérale coexistent avec des missions différentes. De même pour le pouvoir législatif, etc. Reste l’économie. L’objection soulevée à l’égard des provinces qui souhaitent prendre leur indépendance est de cet ordre-là. On refuse leur émancipation au prétexte que leur départ appauvrirait le reste du pays. Dans l’UE actuelle, la redistribution s’exerçant principalement au niveau national, c’est effectivement le cas mais, d’une part, on ne voit pas quel droit invoquer pour s’opposer au principe d’autodétermination, d’autre part et surtout, dans une fédération bien organisée l’essentiel de la redistribution serait confiée au niveau fédéral[iii], ce qui permettrait de réduire bien plus efficacement les disparités que le système actuel qui laisse subsister des écarts considérables entre régions appartenant à des pays différents.

En résumé, l’accession à « l’indépendance » (à l’intérieur de l’UE) des provinces les plus riches de certains États devrait accélérer la disparition de ces États, une évolution éminemment favorable à la construction d’une authentique fédération européenne, puisque les provinces devenues autonomes (au sens de la théorie du fédéralisme) n’auraient aucune incitation à briguer les compétences de l’État-nation qui sont mieux exercées au niveau fédéral.

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Et la Martinique dans tout cela ? A la lumière de ce qui précède, de par ses spécificités historiques, culturelles, linguistiques et, naturellement, démographiques, ce territoire, aurait vocation à devenir une entité politique indépendante de la France, tout en restant à l’intérieur de l’Europe. Aimé Césaire avait envisagé l’hypothèse fédérale pour la Martinique mais dans le cadre français et non européen. En 1958, lors du congrès constitutif du PPM, il suggérait « la transformation des départements d’outre-mer en régions fédérales »[iv]. Peu après, lors des débats qui précédèrent l’adoption de la constitution de la Ve République, il préconisait de fondre la France et ses colonies dans une « république fédérative » où la Martinique aurait pu trouver sa place[v]. Enfin, deux ans plus tard, il avançait l’idée d’une vaste région des Antilles-Guyane rattachée à la France par des liens fédéraux[vi].

Martinique 2009
(photo J-M Hadida)

 

Par la suite, la mise en place de la régionalisation semble avoir étouffé toute velléité d’émancipation au point de voir les Martiniquais refuser quasi unanimement, en 2010, la proposition qui leur était faite d’opter pour l’article 74 de la Constitution (celui des ex-TOM) potentiellement riche d’une autonomie plus conséquente. Quant à la possibilité d’une indépendance à la catalane avec adhésion immédiate à l’Union Européenne, elle n’a jamais été proposée aux Martiniquais.

Le refus de l’indépendance, fût-il assorti du maintien dans l’UE, de la part de l’immense majorité de la population de l’île ne réclame pas de longues explications. On l’a suffisamment répété, la France y jouit d’une « légitimité » qui pour n’être bien souvent qu’« alimentaire » n’est pas moins bien réelle. On ne tue pas la poule aux œufs d’or, même si on ne l’aime pas, même si on lui reproche de ne pas pondre des œufs plus gros. Certes l’Europe apporte également des aides financières mais il s’agit de sommes sans commune mesure avec celles qui sont transférées par la Métropole. Qui serait assez bête pour lâcher la proie (la France en l’occurrence) pour l’ombre (l’Europe) ?

Ce n’est une surprise pour personne si les provinces et autres régions qui manifestent un désir d’indépendance sont déjà indépendantes … financièrement. En dehors de la Catalogne, de l’Écosse, de la Flandre, les provinces les plus riches de l’Italie connaissent également des poussées séparatistes. Les chiffres qui ont circulé lors du référendum consultatif qui s’est déroulé le 22 octobre dernier en Lombardie et Vénétie sont suffisamment probants : la Lombardie verse 60 milliards € de plus à l’État central italien qu’elle n’en reçoit (soit 6000 € par habitant) et la Vénétie 22 milliards (4000 € par habitant). On ne s’étonnera pas que les votants aient répondu oui à plus de 95% en faveur d’une autonomie accrue ![vii]

Qu’en est-il de la Martinique, de la Guyane, etc. à cet égard ? Si quelqu’un au ministère de l’Outremer a fait le calcul, il y a peu de chances qu’il soit jamais rendu public. Et pas seulement parce qu’il serait sans doute approximatif et arbitraire, tant les canaux par lesquels transitent les transferts de l’État sont nombreux et souvent opaques, sous forme de dépenses pures et simples, de réductions ou d’abandons d’impôts et de taxes, de dépenses indirectes[viii]… On pourrait néanmoins parvenir à un chiffre raisonnablement acceptable si la volonté politique était là. On sait qu’il n’en est rien. Les politiciens locaux n’ont aucun intérêt à faire apparaître une addition qui révèlerait leur incompétence (puisque les aides qu’ils demandent sont censées permettre à la Martinique de réduire sa dépendance aux aides). Quant au gouvernement central, il ne tient nullement à divulguer un chiffre susceptible d’alimenter un cartiérisme anti outremer au sein de la population métropolitaine. Car si le gouvernement (faisant exception ici à la règle énoncée au début de cet article) se montre plutôt demandeur d’une responsabilité accrue des instances politiques locales, s’il est, plus précisément, désireux de se débarrasser d’une part croissante des problèmes qu’il ne sait pas gérer lui-même, rien ne montre qu’il souhaite alimenter un mouvement de l’opinion qui pourrait conduire à terme à lâcher les derniers confettis de l’Empire. À cet égard, la perspective d’un référendum portant sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie en 2018 ne saurait faire illusion, dans la mesure où il est acquis que les Calédoniens (y compris la majorité des Kanak) ne veulent pas de l’indépendance, ou alors d’une indépendance purement nominale[ix].

 

[i] Pour une décision aussi lourde et controversée que celle-ci, il est permis de penser qu’un vote à la majorité des votants est insuffisant. La majorité des inscrits serait plus probante.

[ii] De là résulte le principe dit de « subsidiarité ».

[iii] Comme démontré dans notre thèse, Politique économique et partage du pouvoir dans une union monétaire, Université Paris-Dauphine, 1974.

[iv] Aimé Césaire, Ecrits politiques 3 – 1957-1971, éd. établie par E. de Lépine, Paris, Jean-Michel Pace, 2016, p. . Le terme exact serait régions « fédérées ».

[v]  Ibid., p. 28.

[vi] Ibid., p. 60. Sur « Le fédéralisme de Césaire », on pourra consulter notre article dans Esprit, n° 425, juin 2016.

[vii] La question de l’indépendance n’était pas posée. On peut noter en outre que les taux de participation ne furent guère élevés (37% et 57%).

[viii] Par exemple, dans la mesure où la France est un contributeur net au budget de l’UE, on pourrait considérer comme français les fonds européens en direction de la Martinique.

[ix] Sait-on bien que lorsque le gouvernement français transfère une compétence à la Nouvelle-Calédonie, il lui transfère également le budget nécessaire pour l’assumer. En d’autres termes, bien que la Nouvelle-Calédonie soit devenue responsable en matière d’éducation, par exemple, c’est le budget de la France qui continue à payer les traitements des professeurs, etc. (indexés à plus 73 % ou plus 93 % selon les lieux)…

La culture comme ciment de l’Europe

La France a échappé au pire et tous les partisans de l’Europe ont poussé un soupir de soulagement. Au premier tour de l’élection présidentielle sept candidats sur onze lui étaient hostiles, même si certains des sept, à l’extrême gauche, faisaient miroiter le rêve d’« États-Unis socialistes d’Europe débarrassés du capitalisme » (Nathalie Arthaud) ou d’une « Europe des travailleurs » (Philippe Poutou). Présente au second tour, la candidate du Front National, certes donnée perdante, ne pensait qu’à restaurer la souveraineté de la France dans tous les domaines (sans s’arrêter sur le coût ou simplement la possibilité d’une telle ambition dans une économie déjà mondialisée). Emmanuel Macron, le candidat qui est sorti des urnes, est sans doute le meilleur possible du point de vue européen à condition que ses convictions, indéniables, s’inscrivent dans une perspective réaliste de ce qu’il est possible de proposer aux pays partenaires. L’avenir dira s’il faut le compter parmi les bâtisseurs de l’Europe.

La construction européenne si souvent remise sur le métier peut s’achever à la suite de petits pas, lesquels, additionnés, aboutiraient à un véritable État fédéral, ou bien à la suite d’un grand cataclysme qui forcerait les Européens à s’unir. La proximité géographique est le ciment le plus évident de notre union. Elle ne suffit pas car, à ce compte, de proche en proche, l’UE aurait vocation à couvrir toute la planète ! Il y faut quelque chose de plus que l’on peut trouver dans la culture. Un article de Julia Kristeva dans une livraison récente de la NRF[i] insiste justement sur ce point. Pour elle, « l’Europe existe avant tout parce qu’il y a une culture européenne ». Et de décliner quelques repères : « le socle biblique, le miracle grec, les présocratiques, Aristote, Platon, le temps des cathédrales, les Lumières et les droits de l’homme, Dante, Shakespeare, Cervantès, Montaigne, Vinci, Mozart… »

C’est une « citoyenne européenne » qui s’exprime ainsi, d’origine bulgare, naturalisée française. Levons ici une objection qui pourrait se présenter. Intellectuelle cosmopolite, Julia Kristeva n’est pas représentative de la population de notre continent. À cela on répondra d’abord que le « peuple » lui-même est de plus en plus appelé à voyager hors des frontières, à se frotter à d’autres identités, et ensuite que ce sont bien les intellectuels qui peuvent entraîner un mouvement en faveur d’une Europe unie. En tout état de cause, il ne s’agit pas, pour chacun d’entre nous, de renier ses racines, mais plutôt de développer une « pluralité identitaire ». C’est d’ailleurs, comme le rappelle J. Kristeva, d’abord sur proposition française, puis européenne appuyé par le Canada, que l’Unesco a adopté en 2005 la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Elle rappelle également – au cas où l’on aurait tendance à l’oublier – que « les valeurs supposées universelles sont des créations du patrimoine européen ».

Ces valeurs incluent la nation autant que la liberté. Le « fait national » continue à s’imposer (sans aller chercher la Hongrie de Viktor Orban, il suffit de voir nos sept candidats à l’élection présidentielle) en dépit du « verrouillage politique par la raison économique » et des pressions centrifuges liées au réveil des identités régionales. Quant à la liberté, J. Kristeva oppose un modèle européen – qui mettrait en avant la « singularité » de chacun – à un modèle américain qualifié de « pragmatique ». Et il est vrai que notre modèle paraît mieux à même de résister au « libéralisme effréné qui exalte le consommateur en lui promettant le paradis des gagnants-gagnants où il sera cantonné dans des réserves communautaires formatées par les ‘traditions ancestrales’ ».

« Le sujet européen polyphonique pourra-t-il résister au choc des fondamentalismes religieux d’une part, de l’automatisation de l’espèce humaine par la convergence des techniques et de la finance d’une autre ? » Sans compter que notre époque est d’ores et déjà caractérisée par une série de phénomènes (divorces, crise de l’autorité paternelle, chômage, emprise de l’image et du numérique) qui affectent notre « faculté de juger » et au-delà toute notre « vie psychique ». Face à ce constat très négatif, pour « résister à la nouvelle barbarie du gangstéro-intégrisme, du tout-économique, qui s’empare de l’essor de la technique », quelles parades sont possibles ? J. Kristeva en appelle tout d’abord à la constitution d’une  anthropologie des religions, condition d’« un véritable travail laïc et critique » et d’un nouvel humanisme « destinal ». Lequel apparaît tout aussi nécessaire pour les minorités musulmanes[ii] que pour les chrétiens des pays ex-communistes.

Afin d’affronter la crise actuelle de civilisation, « la conception européenne d’identités plurielles, fondées sur le multilinguisme » est un atout. Reconnaissons avec J. Kristeva que, de par son histoire, de par sa culture, l’Europe peut constituer un îlot de résistance à la catastrophe annoncée. Encore faudrait-il qu’elle sorte de sa léthargie. Un nouveau président de la France, même plein de bonne volonté, n’y suffira pas. D’autant que celui qui vient d’être élu ne se montre guère offensif pour juguler les dérives du néocapitalisme. Si les intellectuels peuvent montrer le chemin, rien ne se passera sans un sursaut citoyen.

 

 

 

[i] Julia Kristeva, « Cette Europe où Je me voyage – Europe à contre-courant », La NRF, n° 623, mars 2017, p. 99-112.

[ii] « La présence arabo-musulmane » n’est cependant mentionnée qu’une foi en passant, comme un substrat supplémentaire de la civilisation européenne. Crainte d’être accusée d’islamophobie ?

Par Michel Herland, , publié le 13/11/2017 | Comments (1)
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Fédéralisme – fondateurs du XXe siècle

« Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations
ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans ».
P.­J. Proudhon, Du Principe fédératif.

Michel Mouskhély (avec Gaston Stefani), Confédération et fédération : L’Antithèse, Textes choisis (1949-1964), Fédérop et Presse fédéraliste, Gardonne, 2012, 161 p.

Altiero Spinelli (avec Ernesto Rossi), Le Manifeste de Ventotene et autres textes (1941-1947), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 343 p.

Lord Lothian (Philip H. Kerr), le Pacifisme ne suffit pas, le patriotisme non plus et autres textes (1922-1943), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 280 p.

Éditions établies par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével.

Michel Mouskhély (1903-1964), né à Tiflis (Géorgie), a enseigné les sciences politiques à Paris et au Caire avant de terminer sa carrière comme professeur à l’université et à l’IEP de Strasbourg. Disciple d’Alexandre Marc (1904-2000), il fut un partisan du fédéralisme global (ou intégral), un courant proudhonien, désormais bien en sommeil, qui constitue pourtant une troisième voie entre capitalisme et socialisme, laquelle aurait toute sa pertinence aujourd’hui, alors que le socialisme (au sens de la propriété collective des moyens de production) semble définitivement enterré, tandis que le capitalisme mondialisé, désormais sans concurrent, consacre la domination des puissants sur les faibles. Certes, l’histoire n’a pas dit son dernier mot et l’on peut espérer que l’humanité s’échappe dans un avenir plus ou moins lointain de la double impasse (sociale et écologique) dans laquelle elle se trouve actuellement piégée. Il sera temps alors de retrouver les propositions élaborées dans les années 1930 par les membres du groupe Ordre Nouveau.

Les textes choisis par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével se concentrent pour leur part sur le fédéralisme politique (ou hamiltonien), le projet d’un fédéralisme plus vaste, englobant toutes les sphères de la société n’étant abordé que rapidement, sous l’étiquette « démocratie fédérale », à la fin du texte intitulé Structures fédérales (1964). Le texte le plus volumineux, L’Europe face au fédéralisme, qui date de 1949, cosigné avec Gaston Stefani, aborde principalement deux sujets : l’un de doctrine, la distinction entre confédération et fédération, la seconde étant évidemment préférable à la première ; l’autre plus pratique puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’un projet de constitution européenne (1949, pp. 85-94). Pour être bref, ce projet est néanmoins précis et original, prévoyant, par exemple, de partager les compétences en matière militaire, seule l’aviation étant prérogative exclusive de la fédération.

L’ouvrage contient les textes de présentation des éditions originales par Alexandre Marc et Henri Fresnay (1903-1988), et une « Préface » de Lucio Levi (l’actuel directeur de la revue The Federalist Debate) qui insiste curieusement sur un point de doctrine qui le sépare de M. Mouskhély et de la plupart des fédéralistes. Les « Italiens », à la suite de Mario Albertini, défendent en effet généralement une conception fidèle au matérialisme historique, suivant laquelle l’infrastructure (économique) détermine (en dernière instance) la superstructure (politique) :

« C’est la deuxième phase du mode de production industriel, qui, avec la chaîne de montage et le production en série, l’aviation et la radio, alimente des processus d’intégration et des marchés de dimension macro-régionales et met ainsi en question l’indépendance des États régionaux » (p. 10-11).

Selon L. Levi, les analyses et recommandations de M. Mouskhély seraient donc obsolètes à l’heure de la mondialisation. C’est désormais « le problème du gouvernement mondial [qui est] à l’ordre du jour ». On ne saurait certes contester une telle affirmation tant que l’on demeure au niveau de l’idéal. Par contre, pour qui adopte un point de vue plus pragmatique, force est de reconnaître que la question de la fédération mondiale n’est pas vraiment d’actualité alors que l’on n’est même pas encore parvenu à bâtir la fédération européenne et que la consécration de la Chine en tant que prochain hégémon apparaît de plus en plus certaine.

Altiero Spinelli

Altiero Spinelli (1907-1986) fut un militant inlassable de l’unité européenne. Si nous pouvons évoquer un souvenir personnel, nous le revoyons, à Strasbourg, en train de partager sa foi fédéraliste avec un groupe d’étudiants aixois que nous avions conduits au Parlement européen dans l’espoir d’en faire de futurs militants ou, à défaut, de solides soutiens. Cela se passait dans les années 1980, peu de temps avant la disparition du maître, à l’époque du Club du Crocodile qu’il avait fondé avec d’autres députés et qui parvint, on se le rappelle peut-être, à faire adopter par le Parlement le projet de Traité instituant l’Union européenne (1984), lequel devait aboutir, peu après, à l’Acte unique européen (1986).

C’est comme jeune responsable communiste entré très tôt dans la clandestinité que Spinelli fut condamné en 1927 à seize ans et huit mois de prison. Relégué au bout de dix années d’emprisonnement d’abord sur l’île de Ponza puis sur celle de Ventotene, c’est là où, au nom de la liberté, il abandonna le communisme et se convertit au fédéralisme. Le Manifeste de Ventotene (cosigné avec Ernesto Rossi), publié dès 1943 en Italie, est l’acte fondateur du Movimento Federalista Europeo qui jouera un rôle moteur dans le mouvement européen en général.

Spinelli, dans ses Mémoires, fait l’éloge des fédéralistes anglais, de « leur pensée claire et précise », et critique a contrario « le fédéralisme idéologique de Proudhon et Mazzini, fumeux et alambiqué »[i]. Partisan déclaré du fédéralisme hamiltonien, il professe que la construction de la fédération européenne est le préalable à toute politique de progrès. De fait, écrit-il dans le Manifeste, « la ligne de démarcation entre les partis progressistes et les partis réactionnaires [sépare] ceux qui considèrent comme but essentiel la conquête du pouvoir économique national  […] et ceux qui considèrent comme tâche essentielle la création d’un État international stable » (p. 51). Soit encore : « Le problème qu’il faut tout d’abord résoudre […] c’est celui de l’abolition définitive de la division de l’Europe en États nationaux souverains » (p. 48, n.s.).

Rédigé principalement par Spinelli, le Manifeste contient une partie attribuée à son co-auteur, E. Rossi, qui porte sur « La réforme de la société ». Le titre indique bien que l’on n’est pas ici dans de l’institutionnel à l’état pur, que le Manifeste se prononcera également sur des questions d’organisation sociale. Paradoxe : le programme esquissé apparaît parfaitement compatible avec celui développé à l’époque par A. Marc et ses amis d’Ordre Nouveau[ii] : complémentarité de la propriété publique (des firmes « monopolistes ») et privée (le reste de l’économie), développement des coopératives ouvrières et de la petite propriété paysanne, garantie inconditionnelle d’un revenu décent à chacun… (p. 52-59). Le Manifeste se montre d’ailleurs bien plus dirigiste qu’Ordre Nouveau en demandant « que les rémunérations moyennes puissent se maintenir, pour toutes les catégories professionnelles, à peu près à un même niveau et que les divergences salariales soient, au sein de chaque catégorie, à la mesure des capacités individuelles » (p. 56).

Plus étonnant encore, dans  l’article de 1943 intitulé « Politique marxiste et politique fédéraliste », Spinelli reprend seul à son compte les mesures sociales du Manifeste. Il développe en particulier l’idée du revenu minimum garanti sur la base d’une argumentation qui est précisément celle d’Ordre Nouveau : « Utiliser l’ensemble des ressources que les capacités techniques de notre société mettent désormais à notre disposition afin de satisfaire les besoins élémentaires de la vie civilisée de tous les citoyens, de sorte que les ouvriers ne tombent dans des conditions de misère telle qu’ils doivent accepter des contrats de travail avec des clauses contraignantes » (p. 254). La traduction est imprécise mais l’idée est bien là : lorsque les travailleurs sont assurés de jouir en toutes circonstances d’un niveau de vie suffisant pour couvrir les besoins fondamentaux (nourriture, logement, etc.), le rapport de force entre les prolétaires et les capitalistes se trouve transformé et les travailleurs ne sont plus obligés d’accepter n’importe quel emploi contre n’importe quel salaire.

Spinelli a eu le grand mérite d’examiner sans complaisance les conditions du combat fédéraliste. « Les fédéralistes ne peuvent et ne doivent pas compter sur l’aide indifférenciée des masses », écrit-il par exemple dans le même article de 1943. La conclusion est non moins claire : « Les fédéralistes entendent former le noyau d’une classe dirigeante progressiste qui aurait les capacités révolutionnaires des communistes sans en avoir les défauts » (p. 295). Dans un article antérieur qui date de 1941 ou 1942, il apporte une utile précision. La révolution fédéraliste – puisqu’il s’agit bien en effet à ce stade de l’évolution de la doctrine de Spinelli d’une authentique révolution – n’adviendra que si les événements s’y prêtent : « Pour réaliser [les États-Unis d’Europe], il faut des circonstances particulièrement favorables, dans lesquelles les vieilles traditions, les vieux schémas de conduite auront provisoirement perdu, à la suite de graves événements, l’emprise qu’ils possédaient sur les âmes » (p. 211).

La stratégie fédéraliste qui se dessine ainsi est claire : bâtir une organisation capable de saisir toute occasion qui se présente de faire advenir l’autorité fédérale seule à même d’instaurer un fonctionnement harmonieux de la société. Dans le Manifeste, Spinelli envisage de confier cette tâche à un « parti révolutionnaire », cependant la doctrine s’oriente très vite vers la constitution d’un « Mouvement fédéraliste européen », ce qui est chose faite, en Italie, dès 1943, mouvement au-dessus des partis, dont la vocation est de réunir « toutes les forces et tendances progressistes qui s’avèrent favorables à la création de la fédération européenne » (p. 331).

On mesure aujourd’hui, alors que les circonstances depuis 2008 se prêtent à l’évidence à un changement radical des règles de l’UE, combien la mouvance fédéraliste est affaiblie. La crise de l’euro, les politiques de rigueur imposées aux pays du sud du continent, l’appauvrissement de leurs citoyens, ce sont là des événements suffisamment graves à propos desquels les fédéralistes ont pourtant eu bien du mal à faire entendre leur voix. Quel discours auraient-ils pu tenir au demeurant ? Spinelli a écrit ceci dans son Journal d’un européen : « Il faut comprendre quel est le point décisif et concentrer sur lui toutes les énergies pour remporter la victoire, puisque, si on gagne ici, le reste suivra tout seul » (p. 108). Sans doute. Encore faut-il être d’accord sur le point décisif. Transformer la zone euro en une fédération est-il un objectif susceptible de remporter l’adhésion de tous les fédéralistes (a fortiori de tous les citoyens européens) tant que les perspectives concrètes offertes pas ladite fédération sont simplement la poursuite de la politique néolibérale actuelle ? Dans une conjoncture de crise, il paraît vain de poser les questions institutionnelles sans indiquer en même temps la politique qui sera suivie par les institutions dont on souhaite la création. Or les fédéralistes européens sont aujourd’hui remarquablement discrets, dans leurs organes, à cet égard. Sans doute parce qu’ils demeurent profondément divisés.

Lord Lothian

Lord Lothian (1882-1940).

Le lien entre Philip Henry Kerr (devenu Lord Lothian en 1933) et Altiero Spinelli est ténu mais il existe. Spinelli et Rossi ont découvert le fédéralisme au début des années quarante par des articles de Luigi Einaudi, président de la République italienne de 1948 à 1955 et père du fondateur des éditions du même nom, publiés vingt ans auparavant. Sollicité par Rossi, ce même Einaudi envoya aux relégués « deux ou trois livrets de la littérature fédéraliste anglaise qui s’était développée vers la fin des années trente sous l’impulsion de Lord Lothian »[iii].

Ph. Kerr avait découvert quant à lui le fédéralisme en Afrique du Sud, alors que, jeune fonctionnaire auprès du haut-commissaire, il était chargé d’imaginer les futures institutions de la colonie de la Couronne. Avant la première guerre mondiale, il milita en faveur de l’organisation fédérale de l’Empire britannique, préfiguration dans son esprit d’une fédération mondiale. Pendant la première guerre mondiale, il devint le secrétaire privé du Premier ministre libéral Lloyd George, avec des responsabilités particulières en matière impériale et étrangère. Il participa à ce titre à la Conférence de Paris, prélude au Traité de Versailles. Comme Keynes[iv], il était convaincu que les conditions imposées à l’Allemagne ne posaient pas les bases d’une paix future. Dans son texte peut-être le plus fameux, qui donne son titre au livre examiné ici, « Le pacifisme ne suffit pas – Le patriotisme non plus » (1935), il distinguait la paix comme simple état négatif, l’absence de guerre, de la paix comme fait positif, lorsque la guerre est bannie, les différents étant réglés par la loi (p. 140[v]). Pour supprimer la guerre, il n’y a qu’une seule solution : fondre les nations potentiellement ennemies dans une fédération, en commençant par l’Europe. Les institutions comme la Société des Nations sont en effet impuissantes par nature car reposant sur « le principe de la souveraineté complète des États membres » (p. 162). Dans ce même texte, il annonçait qu’un nouveau conflit était déjà en germe dans le réarmement de l’Allemagne et que, par le jeu des alliances, il dégénèrerait inéluctablement en une nouvelle guerre mondiale.

« La fédération, écrivait-il alors, est la seule méthode durable d’unité et de paix parce qu’elle préserve ces éléments de liberté et de justice qui sont le principe de vitalité et de croissance, bien qu’elle soit beaucoup plus difficile à réaliser [qu’un empire] à cause des obstacles de race, de langue, de culture et d’histoire » (p. 189).

En 1935, l’auteur ne croyait guère qu’une fédération européenne fût possible dans l’immédiat. Il pensait par contre qu’il était temps de préparer pour l’après guerre la solution qui apporterait effectivement la paix (p. 190). Mais si le but est clair, on ne l’atteindra que par un « mouvement spirituel » :

« Un degré suffisant d’unité spirituelle et morale doit devenir une réalité avant qu’une communauté [commonwealth, res publica] fédérale durable puisse naître, car une union prématurée peut s’écrouler dans la sécession ou la guerre civile » (p. 192).

Par quelle cruelle ironie du sort faut-il que ce soit l’Angleterre, la patrie de Lord Lothian, qui donne aujourd’hui le branle de la débandade en Europe ?

 

 

 

PS : 1. D’Altiero Spinelli, les mêmes éditeurs ont déjà publié Manifeste des fédéralistes européens (1957). Cf. M. Herland, « À propos de trois livres de Fédérop et de Presse Fédéraliste », Fédéchoses pour le fédéralisme, n° 159, mars 2013, p. 31-33. / « Presse fédéraliste », Mondesfrancophones.com, http://mondesfr.wpengine.com/espaces/politiques/presse-federaliste/
2. Une remarque pour les ouvrages ultérieurs à paraître dans la collection « Textes fédéralistes » : faire en sorte que les textes soient clairement datés, les préfaces et autres introductions ne fournissant pas toujours – ou pas aisément – cette information pourtant capitale, s’agissant de la publication d’archives du mouvement fédéraliste.

 

 

[i] Toutes les citations d’après le recueil publié en 2016 dont les références figurent en tête de cet article. Ici, p. 71.

[ii] Curieusement, l’expression « ordre nouveau » apparaît trois fois dans les dernières pages du Manifeste. Sur le projet des partisans du « fédéralisme intégral », cf. Michel Herland, Lettres sur la justice sociale à un ami de l’humanité, Paris, Le Manuscrit, 2006, lettre 6, Le « marcisme ».

[iii] Lucio Levi in Spinelli, op. cit., p. 70.

[iv] John Maynard Keynes, Les Conséquences économiques de la Paix, 1919 et son analyse in Michel Herland, Keynes et la macroéconomie, Paris, Economica, 1991, p. 27-33.

[v] Du recueil des textes de Lord Lothian.

“À la recherche de l’enfance perdue, joies et blessures, l’Algérie” : nouvelle parution d’Alain Pebrocq-Favier aux Éditions Edilivre

Livre

“Publié le 11 mai 2016 : Ce récit situé pendant les derniers mois de la guerre d’Algérie est la trace d’une période de la vie de l’auteur lorsqu’il était enfant. Ce sont des souvenirs emplis de joie et de tristesse.
Ces souvenirs sont marqués au fil de l’ouvrage par une belle amitié entre l’auteur et un jeune Algérien. Cette amitié est un message d’apaisement et de fraternité à tous les Algériens, à tous les Français « pieds-noirs ».

Né en avril 1954 à Saïda, en Algérie, Alain Pebrocq-Favier a été enseignant puis a terminé sa carrière comme chargé de mission pour la formation professionnelle et l’apprentissage auprès du rectorat de l’académie de Toulouse. Dans ce cadre, Il a eu aussi en charge la lutte contre le décrochage scolaire.

Toujours engagé dans cette lutte, il continue d’apporter bénévolement, au sein d’une association, son concours aux jeunes en difficulté.”

Alain Pebrocq-Favier
alain.pebrocqfavier@icloud.com
https://www.facebook.com/Alain-Pebrocq-Favier-%C3%A0-la-recherche-de-lenfance-1271280256221040/?ref=ts&fref=ts
http://livre.fnac.com/a9712813/Alain-Pebrocq-Favier-A-la-recherche-de-l-enfance.

Par MF , , publié le 12/07/2016 | Comments (0)
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La pensée en danger

Les polices de la pensée

De drôles de mœurs se sont installées depuis quelque temps dans le milieu intellectuel (et politique) français. Ainsi, a-t-on vu, l’an dernier, un premier ministre condamner un écrivain, Michel Houellebecq, et son roman Soumission, pour crime d’islamophobie et de racisme, tout en avouant dans le même élan, non sans culot, ne pas l’avoir lu. Ainsi a-t-on vu, il y a deux ans, un « écrivain » , Édouard Louis, et un « sociologue », de gauche, lancer une pétition à l’occasion des Rendez-vous de l’Histoire de Blois pour exiger qu’un des participants, Marcel Gauchet, y soit interdit de parole. Ainsi, vient-on d’assister, tout récemment, à une escouade de « chercheurs » s’en prendre à l’écrivain et journaliste Kamel Daoud, accusé par eux d’avoir, dans un article sur les événements de Cologne survenus lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, « recyclé les clichés orientalistes les plus éculés » et fait preuve d’un condamnable  « paternalisme colonial » (curieux reproche adressé à un intellectuel algérien qui, plus est, se trouve menacé de mort dans son pays). C’est ainsi qu’on a vu, dans une tribune du Monde, ces « spécialistes en sciences humaines », du haut de leur savoir scientifique (comme si la sociologie était un terrain vierge où ne poussaient pas les mauvaises herbes de l’idéologie et de la politique), n’avoir aucune gêne à morigéner ces ignorantins en matière de culture islamique que seraient Kamel Daoud, Rachid Boudjedra et Boualem Sansal. Ces Diafoirus,  bien au chaud dans leur nid universitaire, visaient plus largement les intellectuels d’origine maghrébine, hommes et femmes, qui à partir d’une lecture critique du Coran et d’une connaissance des mœurs dans les pays arabo-musulmans où ils sont nés, ont vécu, et pour certains vivent encore,  dénoncent la condition faite aux femmes (et aux homosexuels) dans ces pays, et mettent en lumière le fondement religieux et étatique sur lequel ils reposent, à savoir l’antisémitisme et, subsidiairement, l’antichristianisme.

La romancière franco-tunisienne Fawzia Zouari, dans Libération daté du 29 février, à propos de ce « collectif » qui a initié la campagne médiatique contre Kamel Daoud, a appelé nos « élites de gauche » bien-pensantes à plus de décence, en leur enjoignant de cesser de dicter aux intellectuels arabes « ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire sur leurs sociétés », et de piailler, comme une basse-cour courroucée et effrayée : « Islamophobie ! islamophobie ! », dès que sont mises en cause certaines « graves  maladies » de l’islam » (pour reprendre une expression du regretté Abdelwahab Meddeb). Et que ces va-t-en-guerre contre Daoud, un individu seul, qui parle en son nom propre, et à ses risques et périls, se soient mis courageusement à dix-neuf  pour le faire taire, n’est-ce pas désolant ?

 

« Islamophobie !». Voilà le mot qui est devenu le cri de ralliement à la fois des organisations musulmanes officielles en France, des loups salafistes déguisés en inoffensifs moutons prêcheurs, à l’image d’un Tarik Ramadan, très courtisé par la nébuleuse de nos « idiots utiles » au sein de laquelle on repère, pêle-mêle, laïcards dévoyés, humanistes geignards, prélats chrétiens masochistes, sociologues et psychologues armés de leurs sciences infaillibles, intellectuels en proie à de recuites culpabilités postcoloniales, gauches extrêmes déboussolées prenant les jeunes terroristes du djihad pour les successeurs des « damnés de la terre » héroïsés par le beau chant de l’Internationale… Doté d’une connotation raciste, ce vocable d’« islamophobe », ainsi lesté d’une charge infamante, a tout simplement pour but d’interdire, et aux musulmans en premier, tout examen critique d’une religion et d’une histoire (comme il fut fait, pendant des siècles, pour le judaïsme et le christianisme). S’agirait-il, pour autant, de renouer  avec un hypothétique « islam des Lumières » ? Que recouvre une telle expression ? Y aurait-il eu, aussi, un « christianisme des Lumières » et que faudrait-il entendre par là ? Si l’on fait référence à de lointaines et très brèves périodes de  l’histoire de l’islam au cours desquelles se sont manifestés des courants mystiques, poétiques, philosophiques, force est de constater : 1) qu’ils ont été aussitôt marginalisés, durement réprimés, leurs auteurs criminalisés comme hérétiques ; 2) qu’ils n’émanaient pas du texte coranique  — comme le rappelle le poète syrien Adonis, dans son livre d’entretiens avec la psychanalyste Houria Abdelouaed, Violence et islam —  mais de courants de pensée inspirés de textes pré-islamiques, zoroastriens, juifs, chrétiens, grecs, où se manifestaient, notamment, « la présence du féminin et l’amour de la femme ». Qu’on relise Omar Kayyam, Rûmî, Ibn ‘Arabî ; qu’on se rappelle le destin d’Averroès, exilé et ses livres détruits, celui du grand al-Hallâj, crucifié à Bagdad en 922.  « La mystique et la philosophie, insiste Adonis, ne fait pas partie de la pensée islamique qui n’est que fiqh (jurisprudence) et shar‘ (Loi) ». Quelle signification alors donner à  cet « islam Lumières », invoqué comme un rassurant gris-gris ?

Le psychanalyste Daniel Sibony, ayant eu l’expérience de la vie d’un juif dans un pays arabo-musulman, le Maroc, lisant et parlant couramment l’arabe, et donc grand connaisseur du Coran, confirme, à sa façon, le diagnostic d’Adonis.  Il titre ainsi un des derniers chapitres de son livre, le Grand malentendu(2),  récemment paru : Ne pas quitter les Lumières par le bas, allant jusqu’à émettre le doute que nos catégories héritées des Lumières ne semblent guère plus adaptées à la compréhension des tragiques événements que connaissent aujourd’hui l’Occident, l’Europe, et la France en particulier. La violence initiale du texte fondateur de l’islam (un de ses bons tiers, dans les sourates dites médinoises), il la voit inspirée et nourrie par la haine des juifs et des chrétiens. Quant à la partie pacifique, noyau du message biblique (charité, amour du prochain, partie élaborée pendant le séjour de Mahomet à la Mecque), il nous met en garde contre une de ses lectures qui consisterait à l’opposer purement et simplement aux versets violents en laissant entendre, comme le font les musulmans dits modérés, qu’on doit les oublier, qu’ils ne feraient pas partie du corpus coranique. Or, souligne Sibony, les deux types de versets se complètent tout à fait, et l’ennui c’est que les islamistes, sont parfaitement fondés, pour justifier la pratique de la charia, le recours au djihad, à faire référence aux appels à combattre à mort les juifs, les chrétiens et les mécréants, appels font partie intégrante du Coran. L’islamisme n’aurait rien à voir avec l’islam ? C’est un peu, suggérait un humoriste,  comme si on affirmait que l’alcoolisme n’a rien à voir avec l’alcool.

 

C’est à ces questions que tente de répondre, de son côté, la psychanalyste franco-marocaine Houria Abdelouaed, dans son nouvel essai qui paraît au Seuil ces jours-ci, ;;;;(À lire dans les pages qui suivent son entretien avec Jacqueline Caux).

À la découverte du vrai Shakespeare

I am not what I am

 

Shakespeare

Comédies II et III

Denis Podalydès

Album Shakespeare

Pléiade. Gallimard

 

Daniel Bougnoux

Shakespeare. Le choix du spectre.

Les impressions nouvelles.

 

Paraissent ces jours-ci  les volumes II et III des Comédies de Shakespeare dans l’édition Pléiade, sous la direction de Jean-Michel Desprats et Gisèle Venet. Ainsi s’achève l’édition bilingue des Œuvres du Barde de Stratford-sur-Avon. Dans sa substantielle préface du volume II, Gisèle Venet annonce ce qui fait le principe d’unité des comédies rassemblées : «  le sentiment amoureux  (…) qui mobilise  les intrigues de ses comédies, des plus cocasses aux plus romantiques, dans toutes les tonalités du comique, même le plus sinistre… ».  Sans doute, sont-ce ces tonalités diverses qui rendent poreuses les frontières entre comédies et tragédies. Troïlus et Cressida, la Tempête, plus comédies que tragédies ? Oui, si l’on prend ce critère que Gisèle Venet a repéré dans une citation de Thomas Heywood qui écrivait en 1612 : « Commencées dans l’agitation, les comédies se terminent dans le calme, contrairement aux tragédies qui, commencées dans le calme, finissent dans la tempête ».

Un grand comédien

À ces deux volumes, s’ajoute, à l’occasion de la Quinzaine de la Pléiade 2016,  un Album  Shakespeare. Album bien singulier : comment envisager  sur plus de deux cents pages le récit de la vie d’un homme, vie sur laquelle on a si peu de renseignements ? L’éditeur à eu l’opportune idée de demander à un des grands comédiens de notre temps, Denis Podalydès, d’être l’auteur dudit album. Et  c’est, paradoxalement, un portrait de Shakespeare, le plus incarné, le plus vivant qu’on pouvait espérer, qui nous est ainsi présenté. Vu et restitué par et à travers ses traducteurs, ses metteurs-en scène, ses acteurs, de son temps jusqu’à nos jours, de ses cinéastes, aussi, et des écrivains qui ont écrit sur son théâtre. Et  Denis Podalydès fut justement un de ses grands interprètes. Qui, mieux que lui, de l’intérieur du drame vécu par les grandes figures shakespeariennes qu’il a incarnées sur scène, pouvait répondre à la question qu’il posait d’emblée : « De qui Shakespeare est-il le nom ? »

Un rebondissement dans l’enquête

Question qu’on pourrait détourner en la posant comme si l’on était dans un roman policier : Qui se cache derrière le nom de Shakespeare ? On ne cessa de se la poser au cours des siècles, et voici qu’elle surgit à nouveau.

Autant l’avouer, je suis accro à Faites entrer l’accusé, émission du dimanche soir sur Antenne 2. J’ai plaisir à suivre le minutieux travail d’enquête destiné à découvrir le coupable d’un crime. Ce peut un banal assassin de vieilles dames ou un violeur récidiviste, mais cette fois, «L’affaire Shakespeare » est d’une autre nature. Pas de tueries, certes, mais une histoire sacrément embrouillée d’usurpation d’identités et de substitution de cadavres. Un vieux serpent de mer, cette affaire, direz-vous. Oui, elle me semble néanmoins avoir pris un coup de jeune à l’occasion de son nouveau rebondissement.

L’affaire a commencé dès l’époque où un acteur du nom de Shakespeare, jeune palefrenier, marchand de grain, spéculateur et usurier à ses heures, jouait dans les premières représentations d’une pièce intitulée Hamlet. Ce comédien de seconde zone pouvait-il être l’auteur des pièces signées de son nom ? Doute,  immédiat. N’était-ce pas plutôt Christopher Marlowe ? Ou Francis Bacon ? Ou quelques autres encore ? Les limiers qui se succédèrent dans cette enquête n’étaient pas, loin de là, des zozos : Mark Twain, Emerson, Dickens, Henry James, Freud, Borgès, Chaplin… Il y eut parmi eux, c’est vrai, des allumés. D’où la recension de quelque cinquante prétendants au trône de l’Illustre stratfordien. Disons-le tout net, ce n’est pas le cas des deux détectives qui viennent de prendre la relève. Je n’aurais probablement pas prêté attention à leur enquête,  si je n’avais connu l’un d’eux, d’abord pour l’avoir lu, puis rencontré. Je veux parler de Daniel Bougnoux, universitaire et philosophe respecté, responsable notamment des Œuvres romanesque Complètes d’Aragon dans l’édition de la Pléiade et collaborateur des Cahiers de médiologie. Son essai, Shakespeare. Le choix du spectre, lui a été inspiré par une hypothèse récente formulée par un universitaire italien, Lamberto Tassinari, auteur d’un livre intitulé John Florio, The Man Who Was Shakespeare. Hypothèse de Tassinari, nourrie, approfondie par Bougnoux qui a mobilisé sa vaste culture littéraire, sa connaissance très pointue des pièces de Shakespeare relues dans leur langue originelle, pour en montrer la pertinence : Shakespeare, nom d’un acteur connu de la troupe, serait un prête-nom cachant un patronyme, italien, John Florio, désigné comme le probable auteur des pièces.

Et John Florio vint.

Qui est ce John Florio ? Un homme de cour, grand lexicographe, né à Londres en 1553, d’un père juif italien, dont la vie mouvementée (famille juive menacée par l’antisémitisme et, en tant qu’italienne, en butte aux Puritains anglais, conversion au catholicisme, puis au protestantisme, fuites et exils…), relatée par Tassinari et reprise par Bougnoux, mérite à elle seule la lecture de leurs livres. Ce Florio, connaisseur de plusieurs langues  — toscan, allemand, français, anglais, espagnol, latin, grec, hébreux … —  fut un grand lecteur de l’Écriture sainte, de Giordano Bruno, de Montaigne, et l’on sait ce que les pièces de Shakespeare doivent à ces auteurs. Je n’ai pas ici la place pour reprendre dans le détail les arguments et les démonstrations serrées qui conduisent les deux enquêteurs à étayer solidement leur hypothèse. Le très peu que l’on connaît de la biographie du Shakespeare officiel (pas de voyages à l’étranger, aucune trace écrite de ses pièces, et à sa mort, dans le testament qu’on lui prête, étrangement, aucun livre, aucun manuscrit de valeur à transmettre), et le beaucoup que l’on connaît de l’érudit italien, leur font supposer que celui-ci pourrait être le « vrai » Shakespeare. Il va sans dire que c’est à partir d’une relecture critique des grandes tragédies et comédies de Shakespeare (tant de coïncidences textuelles dans les écrits de William S. et dans ceux de John F. ! car celui-ci a également beaucoup écrit),  que Daniel Bougnoux conforte ses convictions, précautionneusement présentées comme telles, et avec cette réserve qu’aucune preuve décisive ne peut être apportée à l’appui de la thèse de Tassinari. Dommage, car pour ce qui me concerne et pour en revenir à mes émissions de télévision, je préfère suivre Faites entrer l’accusé que sa concurrente, Affaire non élucidée. Cependant, ne désespérons pas, un jour, peut-être… En attendant relisons Shakespeare, notamment les chefs-d’œuvre que l’on trouve dans les volumes II et III de ses Comédies, Troïlus et Cressida, Mesure pour mesure, la Nuit des Rois, la Tempête

L’amoureuse de Lacan ou Lacan l’amoureux

Un caillou riant au soleil

 

Catherine Millot

La vie avec Lacan

Gallimard

 

Des livres sur Lacan, sur ses écrits, sur ses théories, sur sa pensée, il est probable qu’on puisse en remplir des bibliothèques. Devraient s’ajouter, sur les rayonnages, les vies de Lacan, dont l’incontournable biographie d’Elisabeth Roudinesco, en plus des abondants témoignages de ceux et celles qui ont approché le Maître : écrivains, artistes, anciens patients, analysants devenus à leur tour psychanalystes… Mais une vie avec Lacan… ! Voilà qui est plus rare, et d’autant plus précieux qu’écrite par une femme, par une femme qui, jeune alors, fut son analysante puis vécut de longues années à ses côtés. Avec son livre, La vie avec Lacan, nous avons donc aujourd’hui le témoignage d’une femme, Catherine Millot, qui a entretenu un lien amoureux — à la fois profond et léger, comme elle le laisse entendre d’entrée,—  avec un homme devenu célèbre pour avoir consacré sa vie à mettre au jour ce qu’il en est de l’amour.

Saisie de l’intérieur

Que cette femme, Catherine Millot, soit l’auteur de remarquables études sur Tolstoï, Gide, Mishima, Genet, Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hilsum, et de ce bel essai autobiographique Ô solitude (1), me dispense de mettre en garde nos lecteurs contre la mauvaise surprise que serait pour eux la lecture d’un livre où on trouveraient déballées de croustillantes anecdotes sur la vie sexuelle d’un certain  Jacques L.. Ne cachons pas que son récit, d’une grande pudeur, tient  d’un exercice de haute voltige. Il lui a fallu mettre au jour comment, analysante de Lacan, elle a dû, comme je le suppose, pour que marche son analyse, pour que se déclenche le fameux processus du transfert, se trouver face à un sujet supposé savoir dont elle ne devait pas voir apparaître les faiblesses, les manques, les failles, les petitesses. Est-ce pour cette raison que l’éthique du psychanalyste lui impose de ne pas draguer ses patientes (ou patients, si la psy est femme) ? En tout cas, comment, en l’occurrence, ce type très particulier de lien amoureux qu’est le transfert, a-t-il évolué, plutôt faudrait-il dire a-t-il  été soudain remplacé par un sentiment d’une nature radicalement autre : l’amour.  C’est précisément ce que, explicitement et parfois entre les lignes, donne à comprendre, et c’est sa singularité et sa force, le récit de Catherine Millot.

Au début, ça lui paraissait simple. Elle écrit, ce sont les premières lignes du livre : « Il fut un temps où j’avais le sentiment d’avoir saisi l’être de Lacan de l’intérieur (…). C’était comme si je m’étais glissée en lui ». Ce qui allait de pair, ajoute-t-elle, avec la conviction qu’elle se sentait « transparente » pour lui, qu’il avait sur elle, « un savoir absolu ». « J’ai vécu à ses côtés pendant des années dans cette légèreté ». Et puis, « le poids de réel » du granthomme s’est imposé ; est-ce alors que l’amour est né ? Poids de réel qui l’aurait rendu moins grand à ses yeux ? Paradoxalement, pas du tout. « Sa particularité, sa singularité, ce qui en lui était irréductible », voilà de quoi il est question dans ces pages qu’on pourrait ajouter, pour les compléter, parfois les contredire, et ainsi les enrichir, à celles de De l’amour, de Stendhal.

Pas un « nous »

Ecce homo. Pas un Dieu, un homme, mais quel ! Avec ses grands et petits côtés, mais dont les petits ne font, tous comptes faits, qu’ajouter à la grandeur des grands. « Aujourd’hui — écrit Catherine Millot, et ce sont les dernières lignes de son livre —  j’ai l’âge que Lacan avait quand je l’ai connu. Est-ce ce qui m’a décidé à livrer ses souvenirs ? Comme un rendez-vous à honorer , une manière de le retrouver (…) La mémoire est précaire, mais l’écriture ressuscite la  jeunesse des souvenirs. Le temps d’écrire, j’ai retrouvé quelques jours anciens et, par éclairs, m’était rendue l’entièreté de son être ».

L’entièreté de son être, pour la retrouver, Catherine Millot a l’attitude du peintre faisant un portrait. Il faut à celui-ci un espace entre le modèle et lui, lui et sa toile. Quand parlant de Lacan et elle, il arrive à Catherine Millot de dire « nous », elle se reprend aussitôt : « J’ai l’impression d’une fausse note. Il y avait lui, Lacan, et moi qui le suivais, ça ne faisait pas un “nous “». Pas un « nous », et pourtant leur liaison ressemble à ce qu’on pourrait appeler, sans fuir le cliché une « belle histoire d’amour », avec les inévitables voyages à Rome, à Venise, les vacances communes, la vie dans la maison de campagne de Lacan à Guitrancourt, les non moins immanquables brûlures de la jalousie… Mais, quelques formules lacaniennes, désormais inscrites dans le marbre, aideraient peut-être à éclairer cette bizarrerie. Quoi qu’il en soit, c’est la distance maintenue, parfois douloureusement, qui nous vaut à coup sûr le très inattendu et très émouvant portrait de cet homme fonceur, né sous le signe du Bélier, comme il aimait le rappeler, dont Catherine Millot nous fait découvrir la drôlerie, l’humour, les fragilités, les fidélités, la générosité.

 Le réel

Fonceur : Catherine Millot nous apprend qu’au volant de sa voiture, où les pointes à 200 kms à l’heure font trembler la passagère, les feux eux-mêmes rouges ne l’arrêtent pas. Sa pratique du ski nautique, ou à la montagne, ses descentes à ski dans la neige sont des modèles de téméraire dinguerie. Faut que ça passe (ou que ça casse, une jambe fracturée,par exemple), comme ça devait passer, ou casser, dans les conflits qui agitèrent le milieu psychanalytique. Foin des limites et des interdits ! Un dur, Lacan, oui, qui se ballade avec un coup-de-poing américain dans les poches depuis qu’il s’est fait agresser chez lui par des malfrats, mais c’est aussi un enfant de cinq ans que Catherine Millot a parfois devant elle, un homme ne pouvant voyager non-accompagné, n’aimant pas la solitude. Un non-croyant, Lacan, oui, mais lecteur de saint Thomas, aimant la Rome catholique et se plaisant en la compagnie de prélats, côtoyant évêques et cardinaux dans son restaurant romain préféré. Lecteur de Freud, bien sûr, mais aussi de la Famille Fenouillard et du Sapeur Camembert. Admirateur de la Thérèse du Bernin, mais qui a pour idéal de beauté féminine Brigitte Bardot…

Tout méprisant des obstacles qu’il fût, il est arrivé maintes fois qu’au le réel, ce fameux Réel qu’il a théorisé, contre lequel on ne peut rien, il se heurta durement : lors de la mort accidentelle de sa fille Caroline en 1974, et de sa propre mort annoncée. « Il s’agissait pour lui, dans la vie comme dans une cure, d’aller jusque-là, jusqu’à cet infracassable de la réalité ».

Et c’est pourtant le même homme qui, de la mort, avait écrit : « Cette mort, principe du vrai, ce n’est jamais que du chiqué». Mais de l’amour, parmi toutes les définitions qu’il a pu en donner, il a eu celle-ci, inhabituelle : un « caillou riant au soleil ». Il est vrai qu’elle était adressée à une femme aimée, très réelle.

 

 

Pierre Jourde, cet “écrivain-boxeur”

Des mots et des poings

 

Pierre Jourde

Géographie intérieure

Grasset

 

De Pierre Jourde, je ne connaissais qu’un livre et une photo. Le livre : son pamphlet, la Littérature sans estomac, paru en 2002, écrit en collaboration avec Éric Naulleau. La photo : son portrait, toujours le même, publié dans la presse et qui continue d’ouvrir son blog de l’Obs. Une tête de boxeur, que je m’étais dit, du coup pas autrement surpris qu’il frappât dur contre quelques-uns et unes de ses pairs. C’était plutôt bien vu de ma part, puisque j’apprends en lisant les textes qu’il a réunis sous le titre Géographie intérieure, notamment son autoportrait, que boxeur il l’a été, et pas seulement boxeur, mais rugbyman, footballeur, pratiquant également l’aviron, la voile, le trekking, la course de fond, le ski, le tennis et les sports de combat. De quoi impressionner ses contradicteurs, sportifs en chambre de la plume et de l’ordinateur. S’il lui prenait soudain l’envie de laisser les mots au vestiaire pour enfiler les gants… Vaine crainte, la seule fois où il eut recours à sa pratique de pugiliste, c’est lorsque des paysans de son village d’Auvergne, peu au parfum des lois de l’hospitalité, l’accueillirent à coups de pierres, à cause d’un  livre de lui où ils crurent se reconnaître sous un jour peu amène. Ce ne sont pas mots qui lui sauvèrent alors la mise, à lui et à sa famille, mais probablement un savant enchaînement de crochets, de directs et d’uppercuts. Ayant donc l’occasion, par la récente publication en volume de certains de ses écrits de circonstances, de faire plus ample connaissance, je me rends compte que ce bagarreur, même avec les mots, s’il est un pugnace n’est pas un vrai méchant. Il est vrai que dans Littérature sans estomac, ils y allaient parfois un peu fort, lui et copain Naulleau (un petit hargneux médiatique celui-ci). Fort mais pas toujours à mauvais escient, même si dans son plutôt ludique jeu de massacres, il choisissait des adversaires qui, décidément, ne boxaient pas dans la même catégorie.

Que peut le roman ?

De Pierre Jourde, après la Littérature sans estomac, je n’ai plus rien lu. Pas de services de presse de ses livres. Sans doute l’idée que son éditeur et lui-même se faisaient de nos goûts littéraires, des miens en particulier ? J’en veux pour possible preuve le texte que Jourde donna à une revue où il mettait en cause, de façon très courtoise, gants de boxe accrochés au vestiaire, nos refus, à Philippe Forest et moi, du roman traditionnel et notre supposée addiction à « l’autofiction » alors à la mode et à l’autobiographie. Occasion pour moi pour de lui signaler, l’existence, entre autres, de deux de mes livres qui pourraient corriger ses a priori : un roman paru au Seuil en pleine époque Tel Quel (1980), Carrousels, où, s’il est vrai que sa forme n’obéissait pas au canon du roman dix-neuviémiste, il ne faisait pas pour autant fi du réel (l’histoire y est constamment présente : Terreur révolutionnaire, guerre 14-18, Auschwitz, Katyn, guerre des paysans en Allemagne…) ;  quant au second livre, un essai publié en 1990 chez Grasset, le Roman et le sacré, il était une défense et illustration du roman s’attachant à prouver la supériorité de ce genre littéraire sur les écrits à caractère autobiographique. Si mon point de vue a évolué  — sans en appeler aux arguments des auteurs qui ont pris leur distance à l’endroit du roman, comme Breton ou Leiris, ou à ceux qui  l’abandonnèrent faute de ne plus y réussir, ainsi Sartre et Aragon, ou à ceux qui auraient bien voulu s’y adonner mais y échouèrent, Barthes ou Muray —  c’est que le roman, au contraire du cinéma,  ne me semble plus à la hauteur du réel et des enjeux de pensée d’aujourd’hui.

 Une manière de ring

Je n’ai donc pas eu l’opportunité de lire les romans de Pierre Jourde, en revanche je lis régulièrement son blog de l’Obs et je pourrais dire, comme tel écrivain, dont j’ai oublié le nom, sur un de ses contemporains : « il est d’une grande intelligence,  vu que je suis d’accord avec lui sur tout ». Avec Pierre Jourde, je ne suis pas d’accord sur tout (je ne partage pas l’ensemble de ses détestations ni de ses admirations), mais disons que suis d’accord sur presque tout, ce presque tout n’étant pas loin d’être l’essentiel à mes yeux. Ainsi, je signerais volontiers des deux mains  ses points de vue sur la critique littéraire, les détestations d’Israël, l’islamophobie, l’usage du mot « racisme » employé à toutes les sauces, la situation de l’enseignement et de l’université , les manifestations de servitude volontaire et de soumissions (bonjour Houellebecq !) dont nos démocraties nous donnent quotidiennement le spectacle, et sur ce qu’il pointe comme étant à l’origine de tous  ces maux : le refus du négatif dans les différentes sphères de l’activité humaine (accord sur ce point avec Muray, Baudrillard, et inévitablement avec Bataille).

Exit l’andouille !

Cette chronique ayant principalement pour objet la littérature, il me faut signaler deux entrées de cet abécédaire. À la lettre A : Andouille ; à la lettre S : Style. De la remarque que dans certains livres (de Villepin, Rouart ou Haënel, par exemple) on ne rencontrera jamais le mot « andouille », ou « paupiette », ou « caleçon », Jourde en tire une leçon sur le lien qu’une certaine « littérature » entretient avec le réel. Il est des livres, en effet, pour lesquels les auteurs après s’être auto-promotionnés écrivains et bien admirés comme tels dans leur miroir seraient bien marris d’avoir à écrire tout simplement « il pleut », quand  il pleut. Il leur faut alors avoir recours à des flopées de métaphores, toutes plus improbables et ridicules les unes que les autres. Pas question pour eux d’écrire, ils surécrivent, en un mot, il font du « style ». Grandiloquence et lyrisme de bazar sont aussitôt au rendez-vous et là ni Rabelais, ni Swift, ni Shakespeare, ni Molière, ni Joyce, ni Céline, ni l’andouille, ni les paupiettes, ni le caleçon ne sont les bienvenus. « La littérature, écrit Jourde, commence peut-être au moment où l’écrivain refuse de faire de la littérature, c’est-à-dire un usage esthétique de la langue ». Exemple proposé : l’écriture de Houellebecq qui ne se veut pas un style, et qui pourtant en est un,  pas « voyant » mais immédiatement « identifiable », caractérisé par « une sorte de voix blanche ironique et désabusée ».

Il est un combat sur un ring où les mots et les poings d’un écrivain-boxeur ne font pas le poids quand l’adversaire face à lui est la mort. La mort, elle, qui frappe hors règles, à poings nus. À la lettre K : Kid Atlas. Cinq pages d’un père, Pierre Jourde, sur la mort de son fils. Le petit « Gazou » devenu le musicien Kid Atlas, meurt à vingt ans. Pour dire sans pathos et au plus juste la douleur d’une telle disparition, la fiction n’est sans doute plus de mise.

Par Jacques Henric, , publié le 02/06/2016 | Comments (0)
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