Fédéralisme – fondateurs du XXe siècle

« Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations
ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans ».
P.­J. Proudhon, Du Principe fédératif.

Michel Mouskhély (avec Gaston Stefani), Confédération et fédération : L’Antithèse, Textes choisis (1949-1964), Fédérop et Presse fédéraliste, Gardonne, 2012, 161 p.

Altiero Spinelli (avec Ernesto Rossi), Le Manifeste de Ventotene et autres textes (1941-1947), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 343 p.

Lord Lothian (Philip H. Kerr), le Pacifisme ne suffit pas, le patriotisme non plus et autres textes (1922-1943), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 280 p.

Éditions établies par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével.

Michel Mouskhély (1903-1964), né à Tiflis (Géorgie), a enseigné les sciences politiques à Paris et au Caire avant de terminer sa carrière comme professeur à l’université et à l’IEP de Strasbourg. Disciple d’Alexandre Marc (1904-2000), il fut un partisan du fédéralisme global (ou intégral), un courant proudhonien, désormais bien en sommeil, qui constitue pourtant une troisième voie entre capitalisme et socialisme, laquelle aurait toute sa pertinence aujourd’hui, alors que le socialisme (au sens de la propriété collective des moyens de production) semble définitivement enterré, tandis que le capitalisme mondialisé, désormais sans concurrent, consacre la domination des puissants sur les faibles. Certes, l’histoire n’a pas dit son dernier mot et l’on peut espérer que l’humanité s’échappe dans un avenir plus ou moins lointain de la double impasse (sociale et écologique) dans laquelle elle se trouve actuellement piégée. Il sera temps alors de retrouver les propositions élaborées dans les années 1930 par les membres du groupe Ordre Nouveau.

Les textes choisis par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével se concentrent pour leur part sur le fédéralisme politique (ou hamiltonien), le projet d’un fédéralisme plus vaste, englobant toutes les sphères de la société n’étant abordé que rapidement, sous l’étiquette « démocratie fédérale », à la fin du texte intitulé Structures fédérales (1964). Le texte le plus volumineux, L’Europe face au fédéralisme, qui date de 1949, cosigné avec Gaston Stefani, aborde principalement deux sujets : l’un de doctrine, la distinction entre confédération et fédération, la seconde étant évidemment préférable à la première ; l’autre plus pratique puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’un projet de constitution européenne (1949, pp. 85-94). Pour être bref, ce projet est néanmoins précis et original, prévoyant, par exemple, de partager les compétences en matière militaire, seule l’aviation étant prérogative exclusive de la fédération.

L’ouvrage contient les textes de présentation des éditions originales par Alexandre Marc et Henri Fresnay (1903-1988), et une « Préface » de Lucio Levi (l’actuel directeur de la revue The Federalist Debate) qui insiste curieusement sur un point de doctrine qui le sépare de M. Mouskhély et de la plupart des fédéralistes. Les « Italiens », à la suite de Mario Albertini, défendent en effet généralement une conception fidèle au matérialisme historique, suivant laquelle l’infrastructure (économique) détermine (en dernière instance) la superstructure (politique) :

« C’est la deuxième phase du mode de production industriel, qui, avec la chaîne de montage et le production en série, l’aviation et la radio, alimente des processus d’intégration et des marchés de dimension macro-régionales et met ainsi en question l’indépendance des États régionaux » (p. 10-11).

Selon L. Levi, les analyses et recommandations de M. Mouskhély seraient donc obsolètes à l’heure de la mondialisation. C’est désormais « le problème du gouvernement mondial [qui est] à l’ordre du jour ». On ne saurait certes contester une telle affirmation tant que l’on demeure au niveau de l’idéal. Par contre, pour qui adopte un point de vue plus pragmatique, force est de reconnaître que la question de la fédération mondiale n’est pas vraiment d’actualité alors que l’on n’est même pas encore parvenu à bâtir la fédération européenne et que la consécration de la Chine en tant que prochain hégémon apparaît de plus en plus certaine.

Altiero Spinelli

Altiero Spinelli (1907-1986) fut un militant inlassable de l’unité européenne. Si nous pouvons évoquer un souvenir personnel, nous le revoyons, à Strasbourg, en train de partager sa foi fédéraliste avec un groupe d’étudiants aixois que nous avions conduits au Parlement européen dans l’espoir d’en faire de futurs militants ou, à défaut, de solides soutiens. Cela se passait dans les années 1980, peu de temps avant la disparition du maître, à l’époque du Club du Crocodile qu’il avait fondé avec d’autres députés et qui parvint, on se le rappelle peut-être, à faire adopter par le Parlement le projet de Traité instituant l’Union européenne (1984), lequel devait aboutir, peu après, à l’Acte unique européen (1986).

C’est comme jeune responsable communiste entré très tôt dans la clandestinité que Spinelli fut condamné en 1927 à seize ans et huit mois de prison. Relégué au bout de dix années d’emprisonnement d’abord sur l’île de Ponza puis sur celle de Ventotene, c’est là où, au nom de la liberté, il abandonna le communisme et se convertit au fédéralisme. Le Manifeste de Ventotene (cosigné avec Ernesto Rossi), publié dès 1943 en Italie, est l’acte fondateur du Movimento Federalista Europeo qui jouera un rôle moteur dans le mouvement européen en général.

Spinelli, dans ses Mémoires, fait l’éloge des fédéralistes anglais, de « leur pensée claire et précise », et critique a contrario « le fédéralisme idéologique de Proudhon et Mazzini, fumeux et alambiqué »[i]. Partisan déclaré du fédéralisme hamiltonien, il professe que la construction de la fédération européenne est le préalable à toute politique de progrès. De fait, écrit-il dans le Manifeste, « la ligne de démarcation entre les partis progressistes et les partis réactionnaires [sépare] ceux qui considèrent comme but essentiel la conquête du pouvoir économique national  […] et ceux qui considèrent comme tâche essentielle la création d’un État international stable » (p. 51). Soit encore : « Le problème qu’il faut tout d’abord résoudre […] c’est celui de l’abolition définitive de la division de l’Europe en États nationaux souverains » (p. 48, n.s.).

Rédigé principalement par Spinelli, le Manifeste contient une partie attribuée à son co-auteur, E. Rossi, qui porte sur « La réforme de la société ». Le titre indique bien que l’on n’est pas ici dans de l’institutionnel à l’état pur, que le Manifeste se prononcera également sur des questions d’organisation sociale. Paradoxe : le programme esquissé apparaît parfaitement compatible avec celui développé à l’époque par A. Marc et ses amis d’Ordre Nouveau[ii] : complémentarité de la propriété publique (des firmes « monopolistes ») et privée (le reste de l’économie), développement des coopératives ouvrières et de la petite propriété paysanne, garantie inconditionnelle d’un revenu décent à chacun… (p. 52-59). Le Manifeste se montre d’ailleurs bien plus dirigiste qu’Ordre Nouveau en demandant « que les rémunérations moyennes puissent se maintenir, pour toutes les catégories professionnelles, à peu près à un même niveau et que les divergences salariales soient, au sein de chaque catégorie, à la mesure des capacités individuelles » (p. 56).

Plus étonnant encore, dans  l’article de 1943 intitulé « Politique marxiste et politique fédéraliste », Spinelli reprend seul à son compte les mesures sociales du Manifeste. Il développe en particulier l’idée du revenu minimum garanti sur la base d’une argumentation qui est précisément celle d’Ordre Nouveau : « Utiliser l’ensemble des ressources que les capacités techniques de notre société mettent désormais à notre disposition afin de satisfaire les besoins élémentaires de la vie civilisée de tous les citoyens, de sorte que les ouvriers ne tombent dans des conditions de misère telle qu’ils doivent accepter des contrats de travail avec des clauses contraignantes » (p. 254). La traduction est imprécise mais l’idée est bien là : lorsque les travailleurs sont assurés de jouir en toutes circonstances d’un niveau de vie suffisant pour couvrir les besoins fondamentaux (nourriture, logement, etc.), le rapport de force entre les prolétaires et les capitalistes se trouve transformé et les travailleurs ne sont plus obligés d’accepter n’importe quel emploi contre n’importe quel salaire.

Spinelli a eu le grand mérite d’examiner sans complaisance les conditions du combat fédéraliste. « Les fédéralistes ne peuvent et ne doivent pas compter sur l’aide indifférenciée des masses », écrit-il par exemple dans le même article de 1943. La conclusion est non moins claire : « Les fédéralistes entendent former le noyau d’une classe dirigeante progressiste qui aurait les capacités révolutionnaires des communistes sans en avoir les défauts » (p. 295). Dans un article antérieur qui date de 1941 ou 1942, il apporte une utile précision. La révolution fédéraliste – puisqu’il s’agit bien en effet à ce stade de l’évolution de la doctrine de Spinelli d’une authentique révolution – n’adviendra que si les événements s’y prêtent : « Pour réaliser [les États-Unis d’Europe], il faut des circonstances particulièrement favorables, dans lesquelles les vieilles traditions, les vieux schémas de conduite auront provisoirement perdu, à la suite de graves événements, l’emprise qu’ils possédaient sur les âmes » (p. 211).

La stratégie fédéraliste qui se dessine ainsi est claire : bâtir une organisation capable de saisir toute occasion qui se présente de faire advenir l’autorité fédérale seule à même d’instaurer un fonctionnement harmonieux de la société. Dans le Manifeste, Spinelli envisage de confier cette tâche à un « parti révolutionnaire », cependant la doctrine s’oriente très vite vers la constitution d’un « Mouvement fédéraliste européen », ce qui est chose faite, en Italie, dès 1943, mouvement au-dessus des partis, dont la vocation est de réunir « toutes les forces et tendances progressistes qui s’avèrent favorables à la création de la fédération européenne » (p. 331).

On mesure aujourd’hui, alors que les circonstances depuis 2008 se prêtent à l’évidence à un changement radical des règles de l’UE, combien la mouvance fédéraliste est affaiblie. La crise de l’euro, les politiques de rigueur imposées aux pays du sud du continent, l’appauvrissement de leurs citoyens, ce sont là des événements suffisamment graves à propos desquels les fédéralistes ont pourtant eu bien du mal à faire entendre leur voix. Quel discours auraient-ils pu tenir au demeurant ? Spinelli a écrit ceci dans son Journal d’un européen : « Il faut comprendre quel est le point décisif et concentrer sur lui toutes les énergies pour remporter la victoire, puisque, si on gagne ici, le reste suivra tout seul » (p. 108). Sans doute. Encore faut-il être d’accord sur le point décisif. Transformer la zone euro en une fédération est-il un objectif susceptible de remporter l’adhésion de tous les fédéralistes (a fortiori de tous les citoyens européens) tant que les perspectives concrètes offertes pas ladite fédération sont simplement la poursuite de la politique néolibérale actuelle ? Dans une conjoncture de crise, il paraît vain de poser les questions institutionnelles sans indiquer en même temps la politique qui sera suivie par les institutions dont on souhaite la création. Or les fédéralistes européens sont aujourd’hui remarquablement discrets, dans leurs organes, à cet égard. Sans doute parce qu’ils demeurent profondément divisés.

Lord Lothian

Lord Lothian (1882-1940).

Le lien entre Philip Henry Kerr (devenu Lord Lothian en 1933) et Altiero Spinelli est ténu mais il existe. Spinelli et Rossi ont découvert le fédéralisme au début des années quarante par des articles de Luigi Einaudi, président de la République italienne de 1948 à 1955 et père du fondateur des éditions du même nom, publiés vingt ans auparavant. Sollicité par Rossi, ce même Einaudi envoya aux relégués « deux ou trois livrets de la littérature fédéraliste anglaise qui s’était développée vers la fin des années trente sous l’impulsion de Lord Lothian »[iii].

Ph. Kerr avait découvert quant à lui le fédéralisme en Afrique du Sud, alors que, jeune fonctionnaire auprès du haut-commissaire, il était chargé d’imaginer les futures institutions de la colonie de la Couronne. Avant la première guerre mondiale, il milita en faveur de l’organisation fédérale de l’Empire britannique, préfiguration dans son esprit d’une fédération mondiale. Pendant la première guerre mondiale, il devint le secrétaire privé du Premier ministre libéral Lloyd George, avec des responsabilités particulières en matière impériale et étrangère. Il participa à ce titre à la Conférence de Paris, prélude au Traité de Versailles. Comme Keynes[iv], il était convaincu que les conditions imposées à l’Allemagne ne posaient pas les bases d’une paix future. Dans son texte peut-être le plus fameux, qui donne son titre au livre examiné ici, « Le pacifisme ne suffit pas – Le patriotisme non plus » (1935), il distinguait la paix comme simple état négatif, l’absence de guerre, de la paix comme fait positif, lorsque la guerre est bannie, les différents étant réglés par la loi (p. 140[v]). Pour supprimer la guerre, il n’y a qu’une seule solution : fondre les nations potentiellement ennemies dans une fédération, en commençant par l’Europe. Les institutions comme la Société des Nations sont en effet impuissantes par nature car reposant sur « le principe de la souveraineté complète des États membres » (p. 162). Dans ce même texte, il annonçait qu’un nouveau conflit était déjà en germe dans le réarmement de l’Allemagne et que, par le jeu des alliances, il dégénèrerait inéluctablement en une nouvelle guerre mondiale.

« La fédération, écrivait-il alors, est la seule méthode durable d’unité et de paix parce qu’elle préserve ces éléments de liberté et de justice qui sont le principe de vitalité et de croissance, bien qu’elle soit beaucoup plus difficile à réaliser [qu’un empire] à cause des obstacles de race, de langue, de culture et d’histoire » (p. 189).

En 1935, l’auteur ne croyait guère qu’une fédération européenne fût possible dans l’immédiat. Il pensait par contre qu’il était temps de préparer pour l’après guerre la solution qui apporterait effectivement la paix (p. 190). Mais si le but est clair, on ne l’atteindra que par un « mouvement spirituel » :

« Un degré suffisant d’unité spirituelle et morale doit devenir une réalité avant qu’une communauté [commonwealth, res publica] fédérale durable puisse naître, car une union prématurée peut s’écrouler dans la sécession ou la guerre civile » (p. 192).

Par quelle cruelle ironie du sort faut-il que ce soit l’Angleterre, la patrie de Lord Lothian, qui donne aujourd’hui le branle de la débandade en Europe ?

 

 

 

PS : 1. D’Altiero Spinelli, les mêmes éditeurs ont déjà publié Manifeste des fédéralistes européens (1957). Cf. M. Herland, « À propos de trois livres de Fédérop et de Presse Fédéraliste », Fédéchoses pour le fédéralisme, n° 159, mars 2013, p. 31-33. / « Presse fédéraliste », Mondesfrancophones.com, http://mondesfr.wpengine.com/espaces/politiques/presse-federaliste/
2. Une remarque pour les ouvrages ultérieurs à paraître dans la collection « Textes fédéralistes » : faire en sorte que les textes soient clairement datés, les préfaces et autres introductions ne fournissant pas toujours – ou pas aisément – cette information pourtant capitale, s’agissant de la publication d’archives du mouvement fédéraliste.

 

 

[i] Toutes les citations d’après le recueil publié en 2016 dont les références figurent en tête de cet article. Ici, p. 71.

[ii] Curieusement, l’expression « ordre nouveau » apparaît trois fois dans les dernières pages du Manifeste. Sur le projet des partisans du « fédéralisme intégral », cf. Michel Herland, Lettres sur la justice sociale à un ami de l’humanité, Paris, Le Manuscrit, 2006, lettre 6, Le « marcisme ».

[iii] Lucio Levi in Spinelli, op. cit., p. 70.

[iv] John Maynard Keynes, Les Conséquences économiques de la Paix, 1919 et son analyse in Michel Herland, Keynes et la macroéconomie, Paris, Economica, 1991, p. 27-33.

[v] Du recueil des textes de Lord Lothian.

“À la recherche de l’enfance perdue, joies et blessures, l’Algérie” : nouvelle parution d’Alain Pebrocq-Favier aux Éditions Edilivre

Livre

“Publié le 11 mai 2016 : Ce récit situé pendant les derniers mois de la guerre d’Algérie est la trace d’une période de la vie de l’auteur lorsqu’il était enfant. Ce sont des souvenirs emplis de joie et de tristesse.
Ces souvenirs sont marqués au fil de l’ouvrage par une belle amitié entre l’auteur et un jeune Algérien. Cette amitié est un message d’apaisement et de fraternité à tous les Algériens, à tous les Français « pieds-noirs ».

Né en avril 1954 à Saïda, en Algérie, Alain Pebrocq-Favier a été enseignant puis a terminé sa carrière comme chargé de mission pour la formation professionnelle et l’apprentissage auprès du rectorat de l’académie de Toulouse. Dans ce cadre, Il a eu aussi en charge la lutte contre le décrochage scolaire.

Toujours engagé dans cette lutte, il continue d’apporter bénévolement, au sein d’une association, son concours aux jeunes en difficulté.”

Alain Pebrocq-Favier
alain.pebrocqfavier@icloud.com
https://www.facebook.com/Alain-Pebrocq-Favier-%C3%A0-la-recherche-de-lenfance-1271280256221040/?ref=ts&fref=ts
http://livre.fnac.com/a9712813/Alain-Pebrocq-Favier-A-la-recherche-de-l-enfance.

Par MF , , publié le 12/07/2016 | Comments (0)
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La pensée en danger

Les polices de la pensée

De drôles de mœurs se sont installées depuis quelque temps dans le milieu intellectuel (et politique) français. Ainsi, a-t-on vu, l’an dernier, un premier ministre condamner un écrivain, Michel Houellebecq, et son roman Soumission, pour crime d’islamophobie et de racisme, tout en avouant dans le même élan, non sans culot, ne pas l’avoir lu. Ainsi a-t-on vu, il y a deux ans, un « écrivain » , Édouard Louis, et un « sociologue », de gauche, lancer une pétition à l’occasion des Rendez-vous de l’Histoire de Blois pour exiger qu’un des participants, Marcel Gauchet, y soit interdit de parole. Ainsi, vient-on d’assister, tout récemment, à une escouade de « chercheurs » s’en prendre à l’écrivain et journaliste Kamel Daoud, accusé par eux d’avoir, dans un article sur les événements de Cologne survenus lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, « recyclé les clichés orientalistes les plus éculés » et fait preuve d’un condamnable  « paternalisme colonial » (curieux reproche adressé à un intellectuel algérien qui, plus est, se trouve menacé de mort dans son pays). C’est ainsi qu’on a vu, dans une tribune du Monde, ces « spécialistes en sciences humaines », du haut de leur savoir scientifique (comme si la sociologie était un terrain vierge où ne poussaient pas les mauvaises herbes de l’idéologie et de la politique), n’avoir aucune gêne à morigéner ces ignorantins en matière de culture islamique que seraient Kamel Daoud, Rachid Boudjedra et Boualem Sansal. Ces Diafoirus,  bien au chaud dans leur nid universitaire, visaient plus largement les intellectuels d’origine maghrébine, hommes et femmes, qui à partir d’une lecture critique du Coran et d’une connaissance des mœurs dans les pays arabo-musulmans où ils sont nés, ont vécu, et pour certains vivent encore,  dénoncent la condition faite aux femmes (et aux homosexuels) dans ces pays, et mettent en lumière le fondement religieux et étatique sur lequel ils reposent, à savoir l’antisémitisme et, subsidiairement, l’antichristianisme.

La romancière franco-tunisienne Fawzia Zouari, dans Libération daté du 29 février, à propos de ce « collectif » qui a initié la campagne médiatique contre Kamel Daoud, a appelé nos « élites de gauche » bien-pensantes à plus de décence, en leur enjoignant de cesser de dicter aux intellectuels arabes « ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire sur leurs sociétés », et de piailler, comme une basse-cour courroucée et effrayée : « Islamophobie ! islamophobie ! », dès que sont mises en cause certaines « graves  maladies » de l’islam » (pour reprendre une expression du regretté Abdelwahab Meddeb). Et que ces va-t-en-guerre contre Daoud, un individu seul, qui parle en son nom propre, et à ses risques et périls, se soient mis courageusement à dix-neuf  pour le faire taire, n’est-ce pas désolant ?

 

« Islamophobie !». Voilà le mot qui est devenu le cri de ralliement à la fois des organisations musulmanes officielles en France, des loups salafistes déguisés en inoffensifs moutons prêcheurs, à l’image d’un Tarik Ramadan, très courtisé par la nébuleuse de nos « idiots utiles » au sein de laquelle on repère, pêle-mêle, laïcards dévoyés, humanistes geignards, prélats chrétiens masochistes, sociologues et psychologues armés de leurs sciences infaillibles, intellectuels en proie à de recuites culpabilités postcoloniales, gauches extrêmes déboussolées prenant les jeunes terroristes du djihad pour les successeurs des « damnés de la terre » héroïsés par le beau chant de l’Internationale… Doté d’une connotation raciste, ce vocable d’« islamophobe », ainsi lesté d’une charge infamante, a tout simplement pour but d’interdire, et aux musulmans en premier, tout examen critique d’une religion et d’une histoire (comme il fut fait, pendant des siècles, pour le judaïsme et le christianisme). S’agirait-il, pour autant, de renouer  avec un hypothétique « islam des Lumières » ? Que recouvre une telle expression ? Y aurait-il eu, aussi, un « christianisme des Lumières » et que faudrait-il entendre par là ? Si l’on fait référence à de lointaines et très brèves périodes de  l’histoire de l’islam au cours desquelles se sont manifestés des courants mystiques, poétiques, philosophiques, force est de constater : 1) qu’ils ont été aussitôt marginalisés, durement réprimés, leurs auteurs criminalisés comme hérétiques ; 2) qu’ils n’émanaient pas du texte coranique  — comme le rappelle le poète syrien Adonis, dans son livre d’entretiens avec la psychanalyste Houria Abdelouaed, Violence et islam —  mais de courants de pensée inspirés de textes pré-islamiques, zoroastriens, juifs, chrétiens, grecs, où se manifestaient, notamment, « la présence du féminin et l’amour de la femme ». Qu’on relise Omar Kayyam, Rûmî, Ibn ‘Arabî ; qu’on se rappelle le destin d’Averroès, exilé et ses livres détruits, celui du grand al-Hallâj, crucifié à Bagdad en 922.  « La mystique et la philosophie, insiste Adonis, ne fait pas partie de la pensée islamique qui n’est que fiqh (jurisprudence) et shar‘ (Loi) ». Quelle signification alors donner à  cet « islam Lumières », invoqué comme un rassurant gris-gris ?

Le psychanalyste Daniel Sibony, ayant eu l’expérience de la vie d’un juif dans un pays arabo-musulman, le Maroc, lisant et parlant couramment l’arabe, et donc grand connaisseur du Coran, confirme, à sa façon, le diagnostic d’Adonis.  Il titre ainsi un des derniers chapitres de son livre, le Grand malentendu(2),  récemment paru : Ne pas quitter les Lumières par le bas, allant jusqu’à émettre le doute que nos catégories héritées des Lumières ne semblent guère plus adaptées à la compréhension des tragiques événements que connaissent aujourd’hui l’Occident, l’Europe, et la France en particulier. La violence initiale du texte fondateur de l’islam (un de ses bons tiers, dans les sourates dites médinoises), il la voit inspirée et nourrie par la haine des juifs et des chrétiens. Quant à la partie pacifique, noyau du message biblique (charité, amour du prochain, partie élaborée pendant le séjour de Mahomet à la Mecque), il nous met en garde contre une de ses lectures qui consisterait à l’opposer purement et simplement aux versets violents en laissant entendre, comme le font les musulmans dits modérés, qu’on doit les oublier, qu’ils ne feraient pas partie du corpus coranique. Or, souligne Sibony, les deux types de versets se complètent tout à fait, et l’ennui c’est que les islamistes, sont parfaitement fondés, pour justifier la pratique de la charia, le recours au djihad, à faire référence aux appels à combattre à mort les juifs, les chrétiens et les mécréants, appels font partie intégrante du Coran. L’islamisme n’aurait rien à voir avec l’islam ? C’est un peu, suggérait un humoriste,  comme si on affirmait que l’alcoolisme n’a rien à voir avec l’alcool.

 

C’est à ces questions que tente de répondre, de son côté, la psychanalyste franco-marocaine Houria Abdelouaed, dans son nouvel essai qui paraît au Seuil ces jours-ci, ;;;;(À lire dans les pages qui suivent son entretien avec Jacqueline Caux).

À la découverte du vrai Shakespeare

I am not what I am

 

Shakespeare

Comédies II et III

Denis Podalydès

Album Shakespeare

Pléiade. Gallimard

 

Daniel Bougnoux

Shakespeare. Le choix du spectre.

Les impressions nouvelles.

 

Paraissent ces jours-ci  les volumes II et III des Comédies de Shakespeare dans l’édition Pléiade, sous la direction de Jean-Michel Desprats et Gisèle Venet. Ainsi s’achève l’édition bilingue des Œuvres du Barde de Stratford-sur-Avon. Dans sa substantielle préface du volume II, Gisèle Venet annonce ce qui fait le principe d’unité des comédies rassemblées : «  le sentiment amoureux  (…) qui mobilise  les intrigues de ses comédies, des plus cocasses aux plus romantiques, dans toutes les tonalités du comique, même le plus sinistre… ».  Sans doute, sont-ce ces tonalités diverses qui rendent poreuses les frontières entre comédies et tragédies. Troïlus et Cressida, la Tempête, plus comédies que tragédies ? Oui, si l’on prend ce critère que Gisèle Venet a repéré dans une citation de Thomas Heywood qui écrivait en 1612 : « Commencées dans l’agitation, les comédies se terminent dans le calme, contrairement aux tragédies qui, commencées dans le calme, finissent dans la tempête ».

Un grand comédien

À ces deux volumes, s’ajoute, à l’occasion de la Quinzaine de la Pléiade 2016,  un Album  Shakespeare. Album bien singulier : comment envisager  sur plus de deux cents pages le récit de la vie d’un homme, vie sur laquelle on a si peu de renseignements ? L’éditeur à eu l’opportune idée de demander à un des grands comédiens de notre temps, Denis Podalydès, d’être l’auteur dudit album. Et  c’est, paradoxalement, un portrait de Shakespeare, le plus incarné, le plus vivant qu’on pouvait espérer, qui nous est ainsi présenté. Vu et restitué par et à travers ses traducteurs, ses metteurs-en scène, ses acteurs, de son temps jusqu’à nos jours, de ses cinéastes, aussi, et des écrivains qui ont écrit sur son théâtre. Et  Denis Podalydès fut justement un de ses grands interprètes. Qui, mieux que lui, de l’intérieur du drame vécu par les grandes figures shakespeariennes qu’il a incarnées sur scène, pouvait répondre à la question qu’il posait d’emblée : « De qui Shakespeare est-il le nom ? »

Un rebondissement dans l’enquête

Question qu’on pourrait détourner en la posant comme si l’on était dans un roman policier : Qui se cache derrière le nom de Shakespeare ? On ne cessa de se la poser au cours des siècles, et voici qu’elle surgit à nouveau.

Autant l’avouer, je suis accro à Faites entrer l’accusé, émission du dimanche soir sur Antenne 2. J’ai plaisir à suivre le minutieux travail d’enquête destiné à découvrir le coupable d’un crime. Ce peut un banal assassin de vieilles dames ou un violeur récidiviste, mais cette fois, «L’affaire Shakespeare » est d’une autre nature. Pas de tueries, certes, mais une histoire sacrément embrouillée d’usurpation d’identités et de substitution de cadavres. Un vieux serpent de mer, cette affaire, direz-vous. Oui, elle me semble néanmoins avoir pris un coup de jeune à l’occasion de son nouveau rebondissement.

L’affaire a commencé dès l’époque où un acteur du nom de Shakespeare, jeune palefrenier, marchand de grain, spéculateur et usurier à ses heures, jouait dans les premières représentations d’une pièce intitulée Hamlet. Ce comédien de seconde zone pouvait-il être l’auteur des pièces signées de son nom ? Doute,  immédiat. N’était-ce pas plutôt Christopher Marlowe ? Ou Francis Bacon ? Ou quelques autres encore ? Les limiers qui se succédèrent dans cette enquête n’étaient pas, loin de là, des zozos : Mark Twain, Emerson, Dickens, Henry James, Freud, Borgès, Chaplin… Il y eut parmi eux, c’est vrai, des allumés. D’où la recension de quelque cinquante prétendants au trône de l’Illustre stratfordien. Disons-le tout net, ce n’est pas le cas des deux détectives qui viennent de prendre la relève. Je n’aurais probablement pas prêté attention à leur enquête,  si je n’avais connu l’un d’eux, d’abord pour l’avoir lu, puis rencontré. Je veux parler de Daniel Bougnoux, universitaire et philosophe respecté, responsable notamment des Œuvres romanesque Complètes d’Aragon dans l’édition de la Pléiade et collaborateur des Cahiers de médiologie. Son essai, Shakespeare. Le choix du spectre, lui a été inspiré par une hypothèse récente formulée par un universitaire italien, Lamberto Tassinari, auteur d’un livre intitulé John Florio, The Man Who Was Shakespeare. Hypothèse de Tassinari, nourrie, approfondie par Bougnoux qui a mobilisé sa vaste culture littéraire, sa connaissance très pointue des pièces de Shakespeare relues dans leur langue originelle, pour en montrer la pertinence : Shakespeare, nom d’un acteur connu de la troupe, serait un prête-nom cachant un patronyme, italien, John Florio, désigné comme le probable auteur des pièces.

Et John Florio vint.

Qui est ce John Florio ? Un homme de cour, grand lexicographe, né à Londres en 1553, d’un père juif italien, dont la vie mouvementée (famille juive menacée par l’antisémitisme et, en tant qu’italienne, en butte aux Puritains anglais, conversion au catholicisme, puis au protestantisme, fuites et exils…), relatée par Tassinari et reprise par Bougnoux, mérite à elle seule la lecture de leurs livres. Ce Florio, connaisseur de plusieurs langues  — toscan, allemand, français, anglais, espagnol, latin, grec, hébreux … —  fut un grand lecteur de l’Écriture sainte, de Giordano Bruno, de Montaigne, et l’on sait ce que les pièces de Shakespeare doivent à ces auteurs. Je n’ai pas ici la place pour reprendre dans le détail les arguments et les démonstrations serrées qui conduisent les deux enquêteurs à étayer solidement leur hypothèse. Le très peu que l’on connaît de la biographie du Shakespeare officiel (pas de voyages à l’étranger, aucune trace écrite de ses pièces, et à sa mort, dans le testament qu’on lui prête, étrangement, aucun livre, aucun manuscrit de valeur à transmettre), et le beaucoup que l’on connaît de l’érudit italien, leur font supposer que celui-ci pourrait être le « vrai » Shakespeare. Il va sans dire que c’est à partir d’une relecture critique des grandes tragédies et comédies de Shakespeare (tant de coïncidences textuelles dans les écrits de William S. et dans ceux de John F. ! car celui-ci a également beaucoup écrit),  que Daniel Bougnoux conforte ses convictions, précautionneusement présentées comme telles, et avec cette réserve qu’aucune preuve décisive ne peut être apportée à l’appui de la thèse de Tassinari. Dommage, car pour ce qui me concerne et pour en revenir à mes émissions de télévision, je préfère suivre Faites entrer l’accusé que sa concurrente, Affaire non élucidée. Cependant, ne désespérons pas, un jour, peut-être… En attendant relisons Shakespeare, notamment les chefs-d’œuvre que l’on trouve dans les volumes II et III de ses Comédies, Troïlus et Cressida, Mesure pour mesure, la Nuit des Rois, la Tempête

L’amoureuse de Lacan ou Lacan l’amoureux

Un caillou riant au soleil

 

Catherine Millot

La vie avec Lacan

Gallimard

 

Des livres sur Lacan, sur ses écrits, sur ses théories, sur sa pensée, il est probable qu’on puisse en remplir des bibliothèques. Devraient s’ajouter, sur les rayonnages, les vies de Lacan, dont l’incontournable biographie d’Elisabeth Roudinesco, en plus des abondants témoignages de ceux et celles qui ont approché le Maître : écrivains, artistes, anciens patients, analysants devenus à leur tour psychanalystes… Mais une vie avec Lacan… ! Voilà qui est plus rare, et d’autant plus précieux qu’écrite par une femme, par une femme qui, jeune alors, fut son analysante puis vécut de longues années à ses côtés. Avec son livre, La vie avec Lacan, nous avons donc aujourd’hui le témoignage d’une femme, Catherine Millot, qui a entretenu un lien amoureux — à la fois profond et léger, comme elle le laisse entendre d’entrée,—  avec un homme devenu célèbre pour avoir consacré sa vie à mettre au jour ce qu’il en est de l’amour.

Saisie de l’intérieur

Que cette femme, Catherine Millot, soit l’auteur de remarquables études sur Tolstoï, Gide, Mishima, Genet, Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hilsum, et de ce bel essai autobiographique Ô solitude (1), me dispense de mettre en garde nos lecteurs contre la mauvaise surprise que serait pour eux la lecture d’un livre où on trouveraient déballées de croustillantes anecdotes sur la vie sexuelle d’un certain  Jacques L.. Ne cachons pas que son récit, d’une grande pudeur, tient  d’un exercice de haute voltige. Il lui a fallu mettre au jour comment, analysante de Lacan, elle a dû, comme je le suppose, pour que marche son analyse, pour que se déclenche le fameux processus du transfert, se trouver face à un sujet supposé savoir dont elle ne devait pas voir apparaître les faiblesses, les manques, les failles, les petitesses. Est-ce pour cette raison que l’éthique du psychanalyste lui impose de ne pas draguer ses patientes (ou patients, si la psy est femme) ? En tout cas, comment, en l’occurrence, ce type très particulier de lien amoureux qu’est le transfert, a-t-il évolué, plutôt faudrait-il dire a-t-il  été soudain remplacé par un sentiment d’une nature radicalement autre : l’amour.  C’est précisément ce que, explicitement et parfois entre les lignes, donne à comprendre, et c’est sa singularité et sa force, le récit de Catherine Millot.

Au début, ça lui paraissait simple. Elle écrit, ce sont les premières lignes du livre : « Il fut un temps où j’avais le sentiment d’avoir saisi l’être de Lacan de l’intérieur (…). C’était comme si je m’étais glissée en lui ». Ce qui allait de pair, ajoute-t-elle, avec la conviction qu’elle se sentait « transparente » pour lui, qu’il avait sur elle, « un savoir absolu ». « J’ai vécu à ses côtés pendant des années dans cette légèreté ». Et puis, « le poids de réel » du granthomme s’est imposé ; est-ce alors que l’amour est né ? Poids de réel qui l’aurait rendu moins grand à ses yeux ? Paradoxalement, pas du tout. « Sa particularité, sa singularité, ce qui en lui était irréductible », voilà de quoi il est question dans ces pages qu’on pourrait ajouter, pour les compléter, parfois les contredire, et ainsi les enrichir, à celles de De l’amour, de Stendhal.

Pas un « nous »

Ecce homo. Pas un Dieu, un homme, mais quel ! Avec ses grands et petits côtés, mais dont les petits ne font, tous comptes faits, qu’ajouter à la grandeur des grands. « Aujourd’hui — écrit Catherine Millot, et ce sont les dernières lignes de son livre —  j’ai l’âge que Lacan avait quand je l’ai connu. Est-ce ce qui m’a décidé à livrer ses souvenirs ? Comme un rendez-vous à honorer , une manière de le retrouver (…) La mémoire est précaire, mais l’écriture ressuscite la  jeunesse des souvenirs. Le temps d’écrire, j’ai retrouvé quelques jours anciens et, par éclairs, m’était rendue l’entièreté de son être ».

L’entièreté de son être, pour la retrouver, Catherine Millot a l’attitude du peintre faisant un portrait. Il faut à celui-ci un espace entre le modèle et lui, lui et sa toile. Quand parlant de Lacan et elle, il arrive à Catherine Millot de dire « nous », elle se reprend aussitôt : « J’ai l’impression d’une fausse note. Il y avait lui, Lacan, et moi qui le suivais, ça ne faisait pas un “nous “». Pas un « nous », et pourtant leur liaison ressemble à ce qu’on pourrait appeler, sans fuir le cliché une « belle histoire d’amour », avec les inévitables voyages à Rome, à Venise, les vacances communes, la vie dans la maison de campagne de Lacan à Guitrancourt, les non moins immanquables brûlures de la jalousie… Mais, quelques formules lacaniennes, désormais inscrites dans le marbre, aideraient peut-être à éclairer cette bizarrerie. Quoi qu’il en soit, c’est la distance maintenue, parfois douloureusement, qui nous vaut à coup sûr le très inattendu et très émouvant portrait de cet homme fonceur, né sous le signe du Bélier, comme il aimait le rappeler, dont Catherine Millot nous fait découvrir la drôlerie, l’humour, les fragilités, les fidélités, la générosité.

 Le réel

Fonceur : Catherine Millot nous apprend qu’au volant de sa voiture, où les pointes à 200 kms à l’heure font trembler la passagère, les feux eux-mêmes rouges ne l’arrêtent pas. Sa pratique du ski nautique, ou à la montagne, ses descentes à ski dans la neige sont des modèles de téméraire dinguerie. Faut que ça passe (ou que ça casse, une jambe fracturée,par exemple), comme ça devait passer, ou casser, dans les conflits qui agitèrent le milieu psychanalytique. Foin des limites et des interdits ! Un dur, Lacan, oui, qui se ballade avec un coup-de-poing américain dans les poches depuis qu’il s’est fait agresser chez lui par des malfrats, mais c’est aussi un enfant de cinq ans que Catherine Millot a parfois devant elle, un homme ne pouvant voyager non-accompagné, n’aimant pas la solitude. Un non-croyant, Lacan, oui, mais lecteur de saint Thomas, aimant la Rome catholique et se plaisant en la compagnie de prélats, côtoyant évêques et cardinaux dans son restaurant romain préféré. Lecteur de Freud, bien sûr, mais aussi de la Famille Fenouillard et du Sapeur Camembert. Admirateur de la Thérèse du Bernin, mais qui a pour idéal de beauté féminine Brigitte Bardot…

Tout méprisant des obstacles qu’il fût, il est arrivé maintes fois qu’au le réel, ce fameux Réel qu’il a théorisé, contre lequel on ne peut rien, il se heurta durement : lors de la mort accidentelle de sa fille Caroline en 1974, et de sa propre mort annoncée. « Il s’agissait pour lui, dans la vie comme dans une cure, d’aller jusque-là, jusqu’à cet infracassable de la réalité ».

Et c’est pourtant le même homme qui, de la mort, avait écrit : « Cette mort, principe du vrai, ce n’est jamais que du chiqué». Mais de l’amour, parmi toutes les définitions qu’il a pu en donner, il a eu celle-ci, inhabituelle : un « caillou riant au soleil ». Il est vrai qu’elle était adressée à une femme aimée, très réelle.

 

 

Pierre Jourde, cet “écrivain-boxeur”

Des mots et des poings

 

Pierre Jourde

Géographie intérieure

Grasset

 

De Pierre Jourde, je ne connaissais qu’un livre et une photo. Le livre : son pamphlet, la Littérature sans estomac, paru en 2002, écrit en collaboration avec Éric Naulleau. La photo : son portrait, toujours le même, publié dans la presse et qui continue d’ouvrir son blog de l’Obs. Une tête de boxeur, que je m’étais dit, du coup pas autrement surpris qu’il frappât dur contre quelques-uns et unes de ses pairs. C’était plutôt bien vu de ma part, puisque j’apprends en lisant les textes qu’il a réunis sous le titre Géographie intérieure, notamment son autoportrait, que boxeur il l’a été, et pas seulement boxeur, mais rugbyman, footballeur, pratiquant également l’aviron, la voile, le trekking, la course de fond, le ski, le tennis et les sports de combat. De quoi impressionner ses contradicteurs, sportifs en chambre de la plume et de l’ordinateur. S’il lui prenait soudain l’envie de laisser les mots au vestiaire pour enfiler les gants… Vaine crainte, la seule fois où il eut recours à sa pratique de pugiliste, c’est lorsque des paysans de son village d’Auvergne, peu au parfum des lois de l’hospitalité, l’accueillirent à coups de pierres, à cause d’un  livre de lui où ils crurent se reconnaître sous un jour peu amène. Ce ne sont pas mots qui lui sauvèrent alors la mise, à lui et à sa famille, mais probablement un savant enchaînement de crochets, de directs et d’uppercuts. Ayant donc l’occasion, par la récente publication en volume de certains de ses écrits de circonstances, de faire plus ample connaissance, je me rends compte que ce bagarreur, même avec les mots, s’il est un pugnace n’est pas un vrai méchant. Il est vrai que dans Littérature sans estomac, ils y allaient parfois un peu fort, lui et copain Naulleau (un petit hargneux médiatique celui-ci). Fort mais pas toujours à mauvais escient, même si dans son plutôt ludique jeu de massacres, il choisissait des adversaires qui, décidément, ne boxaient pas dans la même catégorie.

Que peut le roman ?

De Pierre Jourde, après la Littérature sans estomac, je n’ai plus rien lu. Pas de services de presse de ses livres. Sans doute l’idée que son éditeur et lui-même se faisaient de nos goûts littéraires, des miens en particulier ? J’en veux pour possible preuve le texte que Jourde donna à une revue où il mettait en cause, de façon très courtoise, gants de boxe accrochés au vestiaire, nos refus, à Philippe Forest et moi, du roman traditionnel et notre supposée addiction à « l’autofiction » alors à la mode et à l’autobiographie. Occasion pour moi pour de lui signaler, l’existence, entre autres, de deux de mes livres qui pourraient corriger ses a priori : un roman paru au Seuil en pleine époque Tel Quel (1980), Carrousels, où, s’il est vrai que sa forme n’obéissait pas au canon du roman dix-neuviémiste, il ne faisait pas pour autant fi du réel (l’histoire y est constamment présente : Terreur révolutionnaire, guerre 14-18, Auschwitz, Katyn, guerre des paysans en Allemagne…) ;  quant au second livre, un essai publié en 1990 chez Grasset, le Roman et le sacré, il était une défense et illustration du roman s’attachant à prouver la supériorité de ce genre littéraire sur les écrits à caractère autobiographique. Si mon point de vue a évolué  — sans en appeler aux arguments des auteurs qui ont pris leur distance à l’endroit du roman, comme Breton ou Leiris, ou à ceux qui  l’abandonnèrent faute de ne plus y réussir, ainsi Sartre et Aragon, ou à ceux qui auraient bien voulu s’y adonner mais y échouèrent, Barthes ou Muray —  c’est que le roman, au contraire du cinéma,  ne me semble plus à la hauteur du réel et des enjeux de pensée d’aujourd’hui.

 Une manière de ring

Je n’ai donc pas eu l’opportunité de lire les romans de Pierre Jourde, en revanche je lis régulièrement son blog de l’Obs et je pourrais dire, comme tel écrivain, dont j’ai oublié le nom, sur un de ses contemporains : « il est d’une grande intelligence,  vu que je suis d’accord avec lui sur tout ». Avec Pierre Jourde, je ne suis pas d’accord sur tout (je ne partage pas l’ensemble de ses détestations ni de ses admirations), mais disons que suis d’accord sur presque tout, ce presque tout n’étant pas loin d’être l’essentiel à mes yeux. Ainsi, je signerais volontiers des deux mains  ses points de vue sur la critique littéraire, les détestations d’Israël, l’islamophobie, l’usage du mot « racisme » employé à toutes les sauces, la situation de l’enseignement et de l’université , les manifestations de servitude volontaire et de soumissions (bonjour Houellebecq !) dont nos démocraties nous donnent quotidiennement le spectacle, et sur ce qu’il pointe comme étant à l’origine de tous  ces maux : le refus du négatif dans les différentes sphères de l’activité humaine (accord sur ce point avec Muray, Baudrillard, et inévitablement avec Bataille).

Exit l’andouille !

Cette chronique ayant principalement pour objet la littérature, il me faut signaler deux entrées de cet abécédaire. À la lettre A : Andouille ; à la lettre S : Style. De la remarque que dans certains livres (de Villepin, Rouart ou Haënel, par exemple) on ne rencontrera jamais le mot « andouille », ou « paupiette », ou « caleçon », Jourde en tire une leçon sur le lien qu’une certaine « littérature » entretient avec le réel. Il est des livres, en effet, pour lesquels les auteurs après s’être auto-promotionnés écrivains et bien admirés comme tels dans leur miroir seraient bien marris d’avoir à écrire tout simplement « il pleut », quand  il pleut. Il leur faut alors avoir recours à des flopées de métaphores, toutes plus improbables et ridicules les unes que les autres. Pas question pour eux d’écrire, ils surécrivent, en un mot, il font du « style ». Grandiloquence et lyrisme de bazar sont aussitôt au rendez-vous et là ni Rabelais, ni Swift, ni Shakespeare, ni Molière, ni Joyce, ni Céline, ni l’andouille, ni les paupiettes, ni le caleçon ne sont les bienvenus. « La littérature, écrit Jourde, commence peut-être au moment où l’écrivain refuse de faire de la littérature, c’est-à-dire un usage esthétique de la langue ». Exemple proposé : l’écriture de Houellebecq qui ne se veut pas un style, et qui pourtant en est un,  pas « voyant » mais immédiatement « identifiable », caractérisé par « une sorte de voix blanche ironique et désabusée ».

Il est un combat sur un ring où les mots et les poings d’un écrivain-boxeur ne font pas le poids quand l’adversaire face à lui est la mort. La mort, elle, qui frappe hors règles, à poings nus. À la lettre K : Kid Atlas. Cinq pages d’un père, Pierre Jourde, sur la mort de son fils. Le petit « Gazou » devenu le musicien Kid Atlas, meurt à vingt ans. Pour dire sans pathos et au plus juste la douleur d’une telle disparition, la fiction n’est sans doute plus de mise.

Par Jacques Henric, , publié le 02/06/2016 | Comments (0)
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Retour sur la crise grecque

Rappel des faits. La crise de la dette grecque éclate en 2010, comme une suite de la crise des subprimes en 2008. Mais, en l’occurrence, c’est surtout la révélation dans le courant de l’année 2009 des « tricheries » du gouvernement grec à propos de l’ampleur de son déficit qui provoqua la crise de confiance des investisseurs privés, la très forte hausse des taux d’intérêt et l’incapacité pour le gouvernement de se financer sur le marché. Depuis cette année-là, la croissance de la Grèce est devenue négative (avec un léger sursaut en 2014) et depuis 2013 ce pays connaît même la déflation (les prix diminuent en conséquence de la baisse du pouvoir d’achat). C’est dire que la crise n’est pas que financière : elle impacte l’économie réelle plus sévèrement que n’importe quel autre pays de l’Union Européenne. L’UE n’est pourtant pas restée inerte, loin de là[i]. Un premier plan d’urgence de 110 milliards € a été décidé en mai 2010, financé par des prêts bilatéraux des Etats européens. En 2012, la Grèce s’avérant toujours incapable de se financer sur le marché, un nouveau plan de 130 milliards € a été annoncé, cette fois financé pour la plus grande part par le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF créé en 2010), le reste par le FMI. En contrepartie, la « troïka » (Commission, BCE et FMI) s’arrogeait le droit de vérifier que les réformes demandées à la Grèce étaient bien réalisées. Ces réformes visant à rétablir l’équilibre budgétaire se traduisent principalement par la réduction des dépenses et sont douloureusement ressenties par le peuple grec. Du coup, les réformes tardent à se mettre en place et c’est ainsi que l’on a assisté à la fin juin 2015 à une situation de blocage, les chefs d’Etat et de gouvernement refusant que soient versés les derniers milliards du deuxième plan d’aide (dont le total était monté alors à 165 milliards), sans engagement plus crédible de la part de la Grèce.

Banque centrale de Grèce

Banque centrale de Grèce

Entretemps, deux événements très importants avaient eu lieu. D’abord, sur le plan strictement financier, en 2012 les créanciers privés du gouvernement grec durent abandonner la moitié de leur créance tandis que la dette publique portée par FESF était elle aussi « restructurée » (allongement de l’échéance et moratoire des intérêts jusqu’en 2023). Ensuite, sur le plan politique, une force nouvelle s’est affirmée, incarnation du « ras-le-bol » populaire face aux conséquences des politiques de rigueur. Après sa victoire aux élections européennes du printemps 2014, puis aux élections législatives qui suivirent[ii], les Grecs confièrent ainsi, en janvier 2015, leur sort à Syriza, le parti qui promettait de les affranchir des diktats de la troïka. Débuta alors une partie de bras de fer entre le nouveau premier ministre Alexis Tsipras et son ministre de l’économie Yanis Varoufakis, d’une part, les autres chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, d’autre part.

La partie grecque plaidait pour des réformes moins radicales, tout en laissant planer implicitement la menace d’une sortie de la zone euro, le « grexit », accompagné d’un défaut sur la dette. La dette de la Grèce envers des institutions publiques s’élevait alors à un peu plus de 250 milliards €, dont quelques 30 milliards envers le FMI, le reste étant partagé entre le Mécanisme Européen de Stabilité (MSE, nouvel intitulé du FESF, 142 milliards), les prêts directs des autres Etats européens (53 milliards) et la BCE (25 milliards).

La perspective d’un grexit a eu pour premier effet d’inciter les Grecs à sortir leurs euros des banques, lesquelles, bien qu’ayant été déjà recapitalisées, se sont retrouvées à cours de liquidités. Malgré le contingentement des tirages de billets par les particuliers, l’instauration d’un contrôle des changes et les concours supplémentaires de la BCE, les banques ont encore besoin d’un apport de capitaux. Cela n’a pas empêché les Grecs de voter majoritairement (à 61 %) en faveur d’Alexis Tsipras lors du référendum du 5 juillet. En démontrant à ses partenaires européens qu’il bénéficiait toujours du soutien de son peuple, Tsipras entendait renforcer ainsi sa position dans les négociations en cours.

Lesdits partenaires, néanmoins, avaient fait leur compte. Nombreux étaient les gouvernements européens décidés à vider l’abcès, c’est-à-dire en l’occurrence à laisser la Grèce quitter la zone euro. Son maintien signifie en effet nécessairement l’octroi d’aides supplémentaires. Alors que les économistes, au début de la crise, concluaient majoritairement que le départ de la Grèce serait une catastrophe pour l’euro, plus le temps passait et plus nombreux, au contraire, étaient ceux qui minoraient les inconvénients éventuels de ce retrait. Par ailleurs, le poids d’un défaut pour chaque pays européen n’aurait pas été considérable. Par exemple l’Etat français, si l’on cumule les prêts bilatéraux et sa part dans le MSE, n’est engagé que pour une quarantaine de milliards vis-à-vis de la Grèce : une goutte d’eau dans l’océan de sa propre dette ![iii] Cependant le président Hollande – au nom de la nécessaire solidarité entre les pays européens ou parce qu’il redoutait les conséquences pour notre pays d’un grexit qui aurait pu laisser présager la sortie d’autres pays lourdement endettés – s’est employé avec succès à trouver un compromis acceptable aussi bien par M. Tsipras que par Mme Merkel. Faut-il rappeler ici que la France elle-même n’arrive pas à contenir la croissance de sa dette publique, laquelle frôle désormais les 100% du PIB (derrière l’Italie et le Portugal à 130% et naturellement la Grèce à 175%)[iv] ?

Le grexit n’a pas eu lieu. Malgré sa victoire au référendum, Alexis Tsipras est venu à Canossa dès le 13 juillet. Après s’être débarrassé de son ministre Varoufakis, jugé infréquentable par les partenaires européens, il a accepté de mettre en œuvre des réformes plus sévères que celles qui se trouvaient sur la table les 25 et 26 juin. Sur cette base, un troisième plan d’aide à la Grèce de plus de 80 milliards € sur trois ans a pu être négocié : de nouveaux prêts qui sont destinés principalement à rembourser les emprunts antérieurs en échange d’une rigueur accrue.

L’avenir dira ce qu’il adviendra de la Grèce et de l’euro. Tout porte à croire néanmoins qu’il aura été vain de s’entêter dans des plans de rigueur aux conséquences socialement inacceptables, de surcroît incapables de réduire la dette. Que faudrait-il faire dans ces conditions ? La solution optimale consisterait sans nul doute à réformer la zone euro de telle sorte qu’elle devienne durablement viable. Pour expliquer de quoi il s’agit, il suffira de prendre l’exemple d’un pays comme la France, puisqu’il présente tous les caractères d’une zone monétaire durable. Ce n’est pourtant pas qu’elle soit constituée de régions homogènes, de niveaux de développement comparables : la question n’est pas celle-là. Pourquoi une région française dont l’économie est sinistrée ne connaît-elle pas un déséquilibre financier majeur, c’est-à-dire une dette astronomique du conseil régional ou des autres collectivités locales ? Simplement en raison de la présence de mécanismes rééquilibrants qui ont prouvé leur efficacité. Ainsi les recettes fiscales collectées au niveau national sont-elles redistribuées de telle sorte que les régions déprimées reçoivent davantage de « ressource fiscale » qu’elles n’en « produisent ». Cette forme de péréquation n’est pas pourtant la plus importante. Comme il y a peu d’emplois dans une région déprimée, sa population compte une forte proportion de personnes âgées revenues au pays à l’âge de la retraite. Or les retraites ne sont pas financées par une caisse régionale mais par la caisse, organisée au niveau national, à laquelle les habitants actuels de la région ont cotisé quand ils travaillaient ailleurs, dans une région plus prospère. Par ailleurs les vieilles personnes sont souvent malades, ce qui entraîne des dépenses de santé élevées : comme les retraites, elles n’ont pas à être financées au niveau régional. Idem pour le chômage : l’assurance chômage étant nationale, les chômeurs d’une région déprimée ne sont pas particulièrement pénalisés. Evidemment, si l’économie de la France entière se porte mal – comme c’est le cas aujourd’hui – cela aura des conséquences sur les subventions, les retraites, les allocations chômage, le remboursement des frais médicaux, mais ces difficultés ne seront en aucune manière ressenties comme étant spécifiquement celles de la région. Or si la Grèce, en tant que membre de l’UE, bénéficie bien de subventions en provenance de l’UE, elle est privée de tous les autres « stabilisateurs automatiques » que l’on vient d’énumérer, si bien que, en cas de ressources budgétaires insuffisantes, elle n’a d’autre solution que l’endettement. La solution optimale pour elle consisterait donc dans la transformation de la zone euro en une fédération, avec suffisamment de responsabilités confiées au niveau fédéral pour que les stabilisateurs en question soient opérants. Evidemment, cela ne règlerait pas le problème de la pénurie d’emplois et de nombreux Grecs seraient toujours contraints de s’exiler en attendant que les « fonds structurels » européens produisent éventuellement leur effet.

Aujourd’hui, la France est elle-même en mauvaise posture (le chômage ne cesse d’augmenter, le nombre d’emplois industriels de diminuer, la balance commerciale est déficitaire), si bien qu’elle aurait, elle aussi, bien besoin de cette fédération européenne. Celle-ci, malheureusement, n’est pas à l’ordre du jour. Certes, l’idéal européen existe encore chez nombre de citoyens de l’Europe mais il n’est pas assez puissant pour vaincre les égoïsmes nationaux. Car la solidarité des habitants de l’Île de France envers les Aveyronnais ou les Ariégeois n’a rien de naturel : elle est le résultat de siècles d’une histoire souvent douloureuse au fil desquels s’est constituée une identité nationale. Et si les Français, aujourd’hui, se montrent solidaires d’une région à l’autre, ils continuent – beaucoup d’entre eux en tout cas – à considérer les étrangers sur le sol de France ou les Français de fraîche date comme des intrus qui viennent prendre leurs emplois. Comment espérer dans ces conditions que les transferts qui sont acceptés entre les régions d’un même pays le soient entre pays différents ?

Une fédération aurait néanmoins pu sans doute se constituer entre les six pays fondateurs de la CEE, tant que le souvenir de la Deuxième guerre mondiale demeurait bien présent dans les esprits. Pour diverses raisons – en particulier l’attitude de la France – cela ne s’est pas produit et la chance paraît désormais passée. Pour ne prendre qu’un exemple, les travailleurs des pays européens les plus prospères, au Nord, ne sont certainement pas d’accord pour que leurs cotisations chômage servent à indemniser les chômeurs du Sud qu’ils considèrent à tort ou à raison comme des « paresseux ». A cela s’ajoutent aussi bien l’impossibilité de s’entendre à 19 (le nombre actuel de pays de la zone euro), a fortiori à 28, que les réticences des gouvernements aussi bien du Sud que du Nord, jaloux de conserver les attributs de leur « souveraineté », celle-ci fût-elle désormais en grande partie illusoire.

Ce n’est pas que la fédération européenne ne puisse pas être profitable pour l’ensemble des Européens. Tous les pays européens se trouvent confrontés peu ou prou à des défis qui ne peuvent être relevés que dans le cadre d’une Europe puissance : l’expansionnisme russe, la puissance économique d’une Chine qui tend de plus en plus clairement vers l’hégémonie, les flux migratoires, la crise écologique. Dans tous ces domaines il serait indispensable que l’Europe puisse non seulement parler d’une seule voix mais mettre en œuvre sans tergiverser sa politique. La question n’est donc pas de savoir si l’Europe serait nécessaire mais de savoir comment elle serait possible.

Pour en revenir au problème de la Grèce, la preuve est faite qu’un gouvernement seul, même porté dans son pays par un élan populaire incontestable, ne saurait changer les règles de l’Europe. On a certes pu imaginer que d’autres pays, se trouvant dans des situations semblables sans être tout-à-fait les mêmes, se seraient unis à la Grèce afin de peser davantage sur les institutions européennes. D’aucuns ont même rêvé un moment que le président Hollande prendrait la tête d’un tel mouvement contestataire ! Peut-être cela adviendra-t-il un jour ? Force est de constater qu’il n’en a rien été jusqu’ici. Donc si la Grèce – comme c’est probable – ne parvient pas à sortir rapidement de la récession malgré les aides supplémentaires qui lui sont promises (puisque ces dernières demeurent conditionnées à des réformes qui contribuent à appauvrir le pays), le grexit apparaît la seule option possible.

D’aucuns diront qu’elle n’est pas réaliste. On peut d’abord leur répondre que le retrait (temporaire ?) de la zone euro ne signifie pas plus l’abandon de la Grèce par l’Europe que l’abandon de l’Europe par la Grèce : celle-ci continuera à bénéficier des fonds structurels européens. Quant à la « catastrophe » qui résulterait du passage de l’euro à une drachme nécessairement sous-évaluée (faute de quoi l’abandon de l’euro n’aurait aucun impact positif), la réponse est simple : si manipuler le taux de change, dévaluer sa monnaie, favoriser l’inflation sont des pratiques aussi courantes (dont la France a elle-même été longtemps coutumière), ce n’est certainement pas par masochisme mais parce que cela produit des effets positifs sur les pays qui les utilisent. Reste alors la question de la dette. L’abandon de l’euro devrait évidemment s’accompagne d’un défaut quasi-total, puisque la Grèce ne recevrait plus aucun prêt pendant un certain temps et qu’elle se trouverait de ce fait dans l’incapacité de rembourser ce qu’elle doit. Il suffit de noter à ce propos que les défauts sur les dettes souveraines ne sont nullement des exceptions : la Grèce y a eu plusieurs fois recours ; l’Allemagne elle-même l’a pratiqué après la Première guerre mondiale. C’est une solution de désespoir mais la Grèce se trouve justement dans une situation désespérée. L’histoire démontre d’ailleurs que les pays qui font défaut ne doivent pas attendre très longtemps avant de pouvoir s’endetter à nouveau sur le marché international des capitaux.

 

[i] Avant même la crise, selon certains calculs, les transferts nets de l’UE vers la Grèce au titre des divers fonds structurels auraient été de l’ordre de 3 à 4% du PIB grec chaque année.

[ii] Elections anticipées provoquées par Antonis Samaras, le premier ministre conservateur de l’époque, pour sortir de la crise de régime.

[iii] Les partisans du grexit pouvaient faire valoir par ailleurs que la Grèce n’était pas, loin s’en faut, le pays de l’UE qui « méritait » d’être aidé aussi largement. Bien que les calculs du revenu par tête en dollar PPA – c’est-à-dire après correction pour tenir compte des différences entre les coûts de la vie – ne soient pas d’une précision absolue, les ordres de grandeur peuvent être retenus. Pour la Grèce, il s’établit à 25000 $, soit au même niveau que le Portugal, un chiffre supérieur à celui de la Pologne, par exemple (23000 $), et a fortiori de la Bulgarie et la Roumanie (17000 $ – données de 2013).

[iv] Alors que tous les pays membres de la zone euro ont souscrit aux accords de Maastricht qui imposent de ne pas dépasser 60% du PIB.

La dette publique et la croissance – le cas de la France

Au-delà du cas grec, qui est en quelque sorte caricatural, l’exemple français mérite réflexions. En 2013, dernière année pour laquelle on dispose de chiffres quasi-définitifs, les dépenses de l’État se sont élevées à 373 milliard d’euros et les recettes (hors emprunt) à 302 milliards. Plutôt que de présenter le déficit de 70 milliards environ en pourcentage du PIB, chiffre passablement abstrait, il est plus parlant de le rapporter aux dépenses de l’État. Le calcul est vite fait : l’État français s’avère incapable – et ce de manière récurrente – de financer un cinquième de ses dépenses, parfois davantage, autrement qu’en recourant à l’emprunt. Quelle entreprise, quel ménage, pourrait vivre indéfiniment sur un tel pied ? Autre chiffre à retenir : en 2013, toujours, alors que les prélèvements obligatoires atteignaient 46% du PIB, les dépenses publiques s’élevaient, elles, à 57% du PIB.

Paris - Palais de l'Elysée

Paris – Palais de l’Elysée

Même un keynésien doit reconnaître que ce dernier chiffre est excessif. Il est difficile de ne pas voir une relation entre l’apparition des déficits commerciaux, désormais récurrents, la faiblesse des investissements privés et le poids du secteur public. Car tout un chacun, « usager » des services publics, est bien placé pour observer l’inefficacité des administrations. Il y a certes toujours des exceptions mais, en règle générale, la productivité des fonctionnaires – centraux et a fortiori locaux – laisse à désirer. Or la fonction publique pléthorique a un coût qui pèse d’autant plus sur le secteur privé que celui-ci se trouve déjà en difficulté. Force est de le constater, face à une croissance quasi nulle depuis plusieurs années, le mécanisme vertueux keynésien (déficit public →augmentation des dépenses publiques →augmentation de la demande globale → augmentation de la production du secteur privé → augmentation des impôts et remboursement des emprunts publics) s’est enrayé. Plusieurs raisons expliquent le « changement de paradigme », au premier rang desquelles la mondialisation, non seulement parce que nos entreprises sont concurrencées par celles des pays à bas coûts mais encore, en tout état de cause, parce que, dans une économie « ouverte », l’effet d’une relance par la demande dans un pays, au lieu de rester confiné au pays qui l’entreprend, se dilue dans tous les pays qui lui fournissent ses importations. Si l’on attend aujourd’hui, en France, que l’Allemagne, dont les finances sont saines, pratique une politique de relance vigoureuse, c’est parce qu’on espère, dans ce cas, exporter davantage vers elle.

Augmenter la dette et les dépenses publiques étant devenu contreproductif, les pays comme la Grèce et la France sont amenés à opérer un renversement « copernicien » auquel, de toute évidence, ils ne sont pas prêts… Avant l’euro, ces pays ont longtemps disposé d’un moyen commode de réduire leur dette : l’inflation. En profitaient non seulement les gouvernements mais l’ensemble des débiteurs. C’est l’un des facteurs qui explique pourquoi, par exemple, les ménages français sont plus nombreux en proportion à être propriétaires de leur logement que les ménages allemands : contrairement à la France, l’Allemagne de l’après deuxième guerre mondiale n’était pas abonnée à l’inflation. Aujourd’hui, l’inflation n’est pas à l’horizon de la zone euro ; on redoute plutôt le risque de déflation. En France, toujours en 2013, la croissance a été nulle et l’inflation inférieure à 1%. Depuis 2008 le taux de croissance n’a jamais dépassé 2%, ce qui – en l’absence de mesure radicale pour le partage du travail – explique que le chômage ne cesse de croître. Quant à la Grèce, en déflation depuis 2013, son taux de croissance est resté négatif entre 2009 et 2013. La situation de la France, a fortiori celle de la Grèce, ne plaident pas vraiment pour une baisse des dépenses publiques et/ou une augmentation des impôts dans ces pays dont les finances publiques sont pourtant en fort déséquilibre.

Tous les experts s’accordent sur un point : bâtir l’union monétaire sans l’union politique – c’est-à-dire sans une authentique fédération avec des institutions fédérales pesant suffisamment pour que des « stabilisateurs automatiques » aident à réduire les écarts conjoncturels à l’intérieur de la zone – a été une erreur dont nous payons aujourd’hui les conséquences. Les chefs d’Etat qui ont conçu l’union monétaire ont voulu à la fois le beurre (la monnaie européenne) et l’argent du beurre (préserver l’essentiel de leurs souverainetés respectives) : on voit à quoi cela nous a conduits.

Les analystes lucides savent tout cela mais ils ne vont pas, en général, jusqu’à en tirer la conclusion qui s’impose. De deux choses l’une : ou bien le saut qualitatif de l’UE à la fédération européenne est possible ou il ne l’est pas. Puisqu’il ne l’est pas, il est de l’intérêt des pays qui ne peuvent pas supporter les contraintes de l’union monétaire d’en sortir et de regagner ainsi deux instruments de leur politique économique qui leur font actuellement défaut, l’inflation et le taux de change. Ils se retrouveraient alors dans la situation de la Grande-Bretagne, par exemple.

On lit souvent que le retrait d’une partie des pays membres de l’euro serait pire pour eux que le mal dont ils souffrent. Encore faudrait-il le démontrer ! Sortir de la zone euro serait l’équivalent d’une dévaluation. Que l’on sache, si les pays qui éprouvent de graves difficultés économiques dévaluent leur monnaie c’est parce que les avantages à long terme l’emportent pour eux sur le coût à court terme. Il n’en irait pas autrement en cas de « Grexit » ou autre. Il est vrai que le problème de la dette libellée en euro se poserait à ces pays avec encore plus d’acuité et qu’un défaut massif serait alors inévitable, ce qui n’est évidemment pas dans l’intérêt des pays créanciers. Mais, en tout état de cause, la décision de quitter ou non l’euro demeure du ressort des pays surendettés.

 

 

 

 

 

Economie : l’Europe, la risée du monde entier

Si les pères fondateurs de l’Europe pouvaient se manifester, que diraient-ils ? Nous accuseraient-ils de les avoir trahis ou s’accuseraient-ils eux-mêmes pour nous avoir mis sur de si mauvais rails ? Car c’est assez avant pousser le témoignage / Je m’y tiens et n’en veux, pour moi, pas davantage (Molière, Tartuffe) : la preuve est suffisamment faite que l’Europe des petits pas, l’Europe « fonctionnaliste » n’est pas seulement une impasse ; son impuissance fait de nous la risée du monde entier. Certes, les pères fondateurs pourraient faire valoir à bon droit que leurs successeurs ne les ont pas aidé, qu’une stratégie conçue pour six États (dont trois alors si semblables qu’on les confondait en une seule entité – le Bénélux) n’aurait pas dû être étendue sans examen à un nombre indéfini de pays (la Croatie deviendra le vingt-huitième membre de l’Union le 1er juillet prochain, et la Lettonie le dix-huitième membre de la zone euro le 1er janvier 2014). Quoi qu’il en soit, nous sommes arrivés au point où ce qui fut longtemps considéré comme un modèle est devenu un objet de dérision pour le monde et – plus inquiétant – de rancœur pour un nombre croissant d’Européens.

Pour s’en tenir à la France, une enquête du Pew Research Center citée dans The Economist (25 au 31 mai 2013) indique que le nombre de nos compatriotes ayant une opinion positive de l’Europe est passé en un an de 60 % à 41 %. Alors que les Français ont le sentiment que la politique économique de leur pays se fait de plus en plus à Bruxelles et à Francfort, comment n’incrimineraient-ils pas l’Europe face à la montée du chômage et du « précariat », pour reprendre un mot du sociologue Robert Castel, récemment disparu ?

La couverture de ce même numéro de The Economist se présente comme l’affiche d’un film dont le titre serait « The Sleepwalkers », le sous-titre « A euro disaster waiting to happen » et les accroches : « A snore of force », « Fifthy Shades of Grey, without the sex », « Non-stop inaction ». On aura beau dire que The Economist est un organe anglais, d’orientation libérale, pas favorable a priori à une union européenne allant au-delà d’une zone de libre-échange, force est de convenir que, ici, la satire fait mouche.

La guerre sino-européenne à propos des panneaux photovoltaïques est caractéristique de l’attitude de l’Union. La désindustrialisation est en effet un phénomène gravissime. Rappelons que les emplois industriels ont été divisés par deux, en France, entre 1975 et 2012, de 5 millions à 2,5 millions. S’il est vrai que les gains de productivité y sont pour quelque chose, il demeure incontestable que ces chiffres correspondent pour une grande part à la disparition de pans entiers de l’industrie nationale, puisque la logique de la mondialisation néolibérale tend à transférer la production vers les zones à bas coût en main d’œuvre. Au temps du « Marché commun », les industries des pays membres se faisaient bien concurrence, mais l’espace concerné était suffisamment homogène pour que celle-ci ait des effets positifs. N’en déplaise aux économistes orthodoxes, ce n’est plus du tout le cas lorsqu’on jette dans l’arène des pays dont le coût de la main d’œuvre est élevé et des pays dont la main d’œuvre est largement aussi qualifiée mais beaucoup moins coûteuse. Dans ce cas, pour préserver un savoir faire et une production nationale – ce qui correspond souvent à une nécessité stratégique –, il n’y a d’autre moyen que la protection. Il est admis que les pays neufs puissent se protéger pour favoriser la naissance d’une industrie nationale ; la logique veut que les vieux pays se protégent également pour empêcher la mort de leur industrie nationale.  

Concernant le photovoltaïque, c’est en avril 2012 que les Etats-Unis ont commencé à augmenter les droits de douane sur les panneaux solaires chinois. L’Europe a attendu le mois de juin 2013 pour faire de même, en fixant d’ailleurs un tarif plus faible que celui décidé par les Américains. Comme d’habitude, hélas ! l’Europe a agi trop tard, trop peu et en démontrant une absence de cohésion qui fait le jeu de la partie adverse !

On ne saurait nier que la division de l’Europe ait des raisons objectives. Si le couple franco-allemand n’est plus que l’ombre de lui-même, cela ne tient pas à une absence d’affect entre M. Hollande et Mme Merkel mais tout simplement au fait que l’industrie allemande se maintient contrairement à celle de la France. Alors que la balance des paiements courants de la France est déficitaire depuis 2005, l’Allemagne caracole avec un excédent qui dépasse même, depuis 2009, celui de la Chine. L’excédent allemand se faisant en grande partie au détriment de la France, son principal partenaire commercial, on comprend mieux les raisons de leur divorce. Mais l’Allemagne est-elle pour autant un exemple à imiter ? Ses performances ont pour contrepartie la dégradation de son modèle social, avec la multiplication du temps partiel, des travailleurs pauvres et donc des inégalités en forte augmentation.

Dans une Europe qui demeure pour la plus grande part confédérale, l’hétérogénéité ne peut guère se réduire. Les pays membres présentant des intérêts divergents, on ne voit pas par quel miracle ils pourraient aboutir à des décisions communes qui soient mieux que des compromis boiteux : trop peu, trop tard ! La persistance de la concurrence fiscale, l’incapacité de lutter contre les paradis fiscaux (jusqu’ici, tout au moins, autrement qu’en paroles), l’impossibilité de parler d’une seule voix face à un concurrent aussi dangereux que la Chine, l’absence d’une politique du taux de change de l’euro, autant de signes d’une impuissance voulue – plus qu’elle n’est subie – par des États qui cherchent désespérément à préserver les spécificités qui les avantagent, refusant de voir que ces avantages ne cessent de se réduire et que la « désaffiliation » (autre mot de Robert Castel) d’un nombre de plus en plus élevés d’Européens, aggravée par une récession qui n’en finit pas de finir, conduit tout droit à la catastrophe.

11 juin 2013

Par Michel Herland, , publié le 11/06/2013 | Comments (11)
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