Breleur et Laouchez à la Fondation Clément en Martinique

Breleur esquisseAprès la prestigieuse exposition consacrée à Télémaque qui inaugurait les nouveaux locaux de la Fondation Clément, au François, en Martinique[i], Bernard Hayot, le mécène de la fondation, a eu l’idée de présenter simultanément deux artistes martiniquais talentueux qui ont néanmoins emprunté des voies radicalement différentes. Louis Laouchez, né en 1934, fut le fondateur, en 1970, avec Serge Hélénon, de l’École négro-caraïbe, laquelle, suivant son manifeste, « fidèle à ses soubassements nègres, en appel(ait) à une urgence nécessité morale de mobiliser le monde culturel nègre, en particulier dans les Antilles ». On le voit, Césaire et le mouvement de la négritude ne sont pas bien loin. Ernest Breleur, né en 1945, était quant à lui dans une vision plus « glissantienne » quand il fondait, en 1984, avec d’autres, le groupe Fwomajé (Fromager), centré sur une Caraïbe ouverte sur le « Tout-monde ». Aux termes du manifeste de cette autre école, la Caraïbe était vue en effet comme un « carrefour de civilisations, de cultures et de peuples amérindiens, africains, asiatiques et européens ». Dans un tel « ‘contexte polysynthétique’, les apports civilisationnels et culturels modèlent la conscience du Caribéen, faisant  de lui un ‘Être composite’, doué d’une ‘conscience polyculaire’ ». Une vision qui « explore délibérément les racines multiples pour s’ouvrir librement sur le monde »[ii].

Depuis ces actes fondateurs, la distance entre les deux artistes n’a fait que s’accroître, Laouchez demeurant fidèle à la ligne qu’il s’était fixée, tandis que Breleur rompait dès 1989 avec Fwomajé pour créer l’ « Association martiniquaise des plasticiens contemporains » dont l’intitulé même indique une orientation opposée à tout « localisme »

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Oeuvre ernest BreleurLe vivant 2016L’exposition illustre d’autant mieux ce contraste que plus le temps passait et plus Ernest Breleur s’éloignait des sentiers battus. Devenu maître de la peinture (voir les séries successives « mythologie de la lune », « noire », « blanche », culminant dans ses extraordinaires « Christ » aux corps réduits à des moignons), il l’abandonne pour se lancer dans la confection de sculptures vaguement anthropomorphes, à base de matériau radiographique, colorées ou non, parfois rassemblées en de mystérieuses « tribus perdues »[iii]. Nouvelle évolution lors de ces dernières années dans la double direction dont rend compte la présente exposition. Sans abandonner le matériau radiographique, ou la feuille de plastique qu’il peut teinter par un procédé photographique, il les transforme en des sculptures plus abstraites ne ressemblant en rien aux guerriers des tribus de naguère. Leur titre collectif dit suffisamment ce qui l’intéresse aujourd’hui : « Le vivant, passage par le féminin ». Parallèlement à ce travail où le Breleur artiste tient la main du Breleur artisan, ou fabriquant, il a exécuté une série de dessins à l’encre intitulés « L’énigme du désir » dans lesquels la féminité se trouve encore exaltée.

L’exposition en cours dit l’essentiel à propos de l’œuvre de Breleur telle qu’elle se présente aujourd’hui : d’abord la rupture manifeste avec les séries précédentes plutôt mortifères (à commencer par ses peintures d’humains décapités) tandis que c’est la vie, à travers la féminité, qui explose aujourd’hui ; le caractère profondément ludique des dessins où s’ébattent des êtres le plus souvent anthropomorphes, ou plutôt gynomorphes, quand ils ne sont pas hermaphrodites, des femmes comme en lévitation, les parties génitales soulignées en rouge, dans ce qui pourrait être une réinterprétation totalement libre du « Bain turc » d’Ingres[iv] ; même fantaisie dans les sculptures où la femme, la coquette, est réduite à ses accessoires les plus superflus, les plus frivoles, miroirs, perles et fanfreluches ; le côté ouvertement kitch de toutes ces œuvres, leur humour, leur optimisme. À soixante-dix ans, notre poëte[v] entonne un hymne à la vie plus que réjouissant : enthousiasmant.

Breleur dessin

Ce que l’exposition ne peut qu’évoquer, c’est l’exceptionnelle fécondité de l’artiste. La salle réservée aux dessins à l’encre ne présente en effet qu’une toute partie du corpus accumulé en quelques années. Il faut examiner chacun de ces dessins de près : en dehors de quelques exceptions, qu’on devrait plutôt considérer comme des esquisses, le visiteur est submergé par la profusion des figures qui semblent multipliées à l’infini, tandis que l’arrière plan, faisant fond ou décor, est lui-même constitué d’un nombre incalculable de traits ou de points savamment agencés.

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TotemsChangement complet d’ambiance dans la grande salle du rez-de-chaussée de la Fondation où sont exposées des œuvres récentes de Laouchez. C’est ici l’Afrique qui domine. L’artiste, en effet, a longtemps enseigné en Côte d’Ivoire, pays où il s’est occupé par la suite du développement de l’artisanat d’art. C’est dire que, chez lui, le retour aux racines africaines ne fut pas qu’idéologique ; sa palette, ses motifs sont directement imprégnés par ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu sur la terre des ancêtres : les couleurs à dominante d’ocre, les silhouettes humaines simplifiées, l’écorce gravée, le bois sculpté. Le tableau intitulé « Hommages à Mandela » souligne, s’il en était besoin, cette présence centrale de l’Afrique dans l’imaginaire laouchien.

Arbre de vieSi l’on est donc très loin de l’univers de Breleur, il y a au moins un point commun entre les œuvres des deux artistes actuellement exposées en Martinique : leur regard optimiste sur le monde. Cela transparaît, chez Laouchez, dans la forme et l’attitude de ses figures humaines, comme en témoigne, par exemple, la toile « L’économiste sème à tous vents », parsemée de pièces de monnaie et dont l’intitulé est déjà tout un programme (voir ci-dessous). On remarquera d’ailleurs, sur certaines toiles dont celle-ci, la présence de plus en plus prégnante du blanc.

On aime particulièrement chez Laouchez les écorces gravées et peintes dans des camaïeux de bruns, comme l’« Arbre de vie » retenu dans l’exposition (ci-contre), ou les sculptures sur bois représentées ici par quelques « Totems » taillés dans des troncs d’arbre, agrémentés de touches de peinture, de pitons, parfois de clous. Au-delà de leur portée symbolique évidente, à la rencontre de la statuaire nègre et des « zémis » amérindiens, au-delà de leur exotisme revendiqué, ces sculptures imposantes dégagent la force tranquille d’un vieux maître sûr de sa manière et de son art.

L'économiste qui sème à tous vents

 

 

Ernest Breleur, Le vivant, passage féminin, Fondation Clément, Le François, Martinique, du 29 avril au 16 juin 2016

Chemins de mémoire de Louis Laouchez, du 27 mai au 14 juillet 2016

[i] Cf. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/vous-avez-dit-telemaque-2/

[ii] Cf. Dominique Berthet, « Esthétique picturale d’aujourd’hui, Manifestes et diversité » in Gerry L’Étang (dir.), La Peinture en Martinique, Conseil Régional de Martinique et HC Éditions, Paris, 2007.

[iii] Cf. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/un-atelier-dans-la-jungle-ernest-breleur/

[iv] Uniquement des femmes blanches. Faut-il en conclure que les préoccupations identitaires du début sont définitivement oubliées ? Sinon, faut-il voir cela comme de la provocation, ou comme la transgression d’un tabou, ou encore comme l’adaptation aux exigences du marché, et, dans chacune de ces trois hypothèses, cela se passe-t-il de manière consciente ou non ? On ne voit pas comment on pourrait répondre à de telles questions.

[v] Celui qui sait faire excellemment.

La réception de l’art

recherche_esthetique_n°21 couvUne nouvelle livraison de Recherches en Esthétique [i]

A l’heure du « non-art » ou, autre manière de voir les choses, à l’heure où tout est art, où tout a vocation d’être considéré comme de l’art, l’amateur, a fortiori le simple spectateur/regardeur ont de quoi être décontenancés. Pendant des siècles, l’amateur des « beaux-arts » appartenait à la classe privilégiée, il connaissait les histoires (saintes ou profanes) et les mythes représentés par les peintres ou les sculpteurs et avait l’œil formaté pour apprécier une esthétique qui n’avait pas tellement varié du quattrocento jusqu’au milieu du XIXe siècle, de Botticelli à Ingres pour fixer les idées. Et puis Cézanne vint, et avec lui l’impressionnisme, puis l’art moderne et l’abstraction jusqu’aux œuvres contemporaines qui en laissent plus d’un perplexes, sceptiques, ou carrément scandalisés. Comment comprendre l’attitude des regardeurs de l’art contemporain ?, telle est la question passionnante posée dans le dossier qui donne son titre à la dernière livraison de Recherches en Esthétique, le reste étant consacré à quelques artistes caribéens[ii] et à la dernière Biennale de Cuba (printemps 2015). La revue, on s’en souvient peut-être puisque nous l’avions présentée à nos lecteurs à l’occasion de la parution du numéro du vingtième anniversaire[iii], a la particularité d’être publiée en Martinique par les soins du professeur Dominique Berthet, de l’Université des Antilles (ex Université des Antilles et de la Guyane).

Le dossier réunit une pléiade de collaborateurs prestigieux, auteurs de nombreux ouvrages sur l’esthétique, moyennant quoi on peut être basé dans une petite île d’outre-mer sans s’enfermer dans un particularisme appauvrissant. Cette diversité des contributions, s’agissant d’un sujet pareil où l’on se doute bien que l’unanimité ne règnera pas, fait tout le prix du numéro. Loin de nous enfermer dans une théorie de la réception de l’art, il nous invite à butiner dans les articles pour découvrir des points de vue nouveaux qui conforteront ou non nos préconceptions en la matière.

Nous évoquions plus haut les spectateurs scandalisés. De fait, plusieurs contributions évoquent des œuvres récemment vandalisées qui ont défrayé la chronique, comme Piss Christ d’Andres Serrano, Tree de Paul McCarthy ou Dirty Corner d’Anish Kapoor. Certes, de tels cas de vandalisme ne datent pas d’hier. Lorsqu’un pape a décidé de faire couvrir les nudités de la fresque du Jugement dernier de Michel Ange, il s’est comporté comme un « vandale ». Il y a cependant une différence essentielle entre Michel Ange et Anish Kapoor. Le premier ne cherchait pas à choquer son commanditaire (mais simplement à imiter la nature, selon la définition traditionnelle de l’art) et d’ailleurs le Jugement dernier est resté intact de longues années avant de subir une pudique modification. Tandis que pour les artistes comme Kapoor le scandale s’inscrit dans un plan marketing : il « devient stratégique, indispensable à un art parfaitement en phase avec les dérégulations de l’économie libérale » (Marc Jimenez, p. 10). On ne saurait mieux dire ! Faut-il préciser qu’il n’est pas à sens unique et que les scandalisés scandalisent ceux qui persistent à sacraliser l’art d’aujourd’hui (pourvu qu’il soit reconnu en tant que tel !) ?

Évidemment, le « système-art », fondé sur la logique de l’événement ou du buzz, est voué à un renouvellement incessant. Michel Guérin avance à cet égard une subtile distinction entre le « nouveau » et « l’inédit » : il ne s’agirait plus désormais de proposer du nouveau dans une démarche où c’est l’offreur, l’artiste, qui prend l’initiative, mais plutôt de produire simplement de l’inédit selon un processus où c’est le demandeur, le « système-art », qui décide du sort de l’œuvre : « Si l’art autonome fait sens de l’offre (le créateur se figurant n’obéir qu’à sa nécessité intérieure), l’art système se gouverne depuis la demande, c’est-à-dire depuis l’écho que le système se fait à lui-même de son autopoïèse » (p. 40).

Michel Rovelas - série Le Minotaure

Michel Rovelas – série Le Minotaure

Le paradigme dominant pour comprendre le monde de l’art contemporain est sociologique. Puisque la beauté n’est plus à l’ordre du jour[iv], du moins pour un grand nombre d’artistes, le regardeur naïf ne peut plus compter sur son sens esthétique pour apprécier la valeur des œuvres. Face à une œuvre qu’il ne comprend pas, il n’a que deux réactions possibles, le rejet ou la soumission au jugement des experts : si tel ou tel artiste est exposé à la Biennale de Venise[v], à Art Basel, au Guggenheim Bilbao[vi], au Palais de Tokyo[vii] – pour ne citer que quelques lieux emblématiques de la scène artistique européenne – c’est qu’il doit être intéressant. Les experts qui donnent le « la » sur lequel nous sommes tous invités à nous accorder, sont peu nombreux : quelques directeurs de musées, commissaires d’expositions, critiques, galeristes, collectionneurs. À nouveau Michel Guérin : « Personne ne sait mieux que l’auteur ce que l’œuvre veut dire, et personne après lui mieux que les experts que le monde de l’art accrédite… pour accréditer l’interprétation » (p. 38). Ou, d’un autre auteur du numéro, Dominique Château : « Les décisions individuelles ne pèsent pas lourd en face de la décision collective qui, dans le contexte du post-art, se forme au fil de l’apparition croissante d’objets indécis dans les lieux de présentation accrédités. Nos représentations spontanées s’effacent inéluctablement sous la vague de l’habilitation et de l’habituation culturelles » (p. 48). L’artiste est « génial » non plus en raison de son savoir-faire (bien souvent il ne met jamais lui-même la main à la pâte) mais de ses intentions. Et comme celles-ci sont souvent difficilement discernables, l’artiste lui-même ou les experts sont là pour nous éclairer.

Vu de Sirius, le spectacle de l’art contemporain ne manque pas de ridicule, comme le souligne Bernard Lafargue. « Ce monde de l’art gazeux[viii], vénisé, vénusien et kitsch, est rythmé par des ‘Événements’ qui rassemblent ses nouveaux hiérarques, les People (stars du show-biz, sportifs, journalistes, politiciens,chanteurs, gents de mode, artistes, managers, collectionneurs, etc. faisant la une des média) et, à leur suite, une foule cosmopolite » (p. 83). Tableau saisissant qui peint le « système-art » avec une exactitude cruelle : le succès « populaire » de tel ou tel artiste, de telle ou telle exposition, ne s’explique pas par la valeur intrinsèque des œuvres – bien difficile à discerner – mais par la mimésis, par le désir de faire comme tout le monde et, pour commencer, comme les « grands » de ce monde.

Face au caractère énigmatique de nombre d’œuvres contemporaines, une interprétation est en général nécessaire, comme déjà remarqué, et, n’en déplaise à Kenji Kitayama dans le même numéro de Recherches en Esthétique, les titres, volontairement sibyllins, s’avèrent le plus souvent insuffisants, même pour un spectateur partageant a priori la culture de l’artiste[ix]. Car ce dernier cherche à déstabiliser, à provoquer un effet de sidération. Puisque le génie est désormais dans l’intention et non dans la manière de faire, il importe en effet que la signification demeure dans un premier temps secrète, réclamant l’explication qui démontrera au regardeur combien il est peu intelligent, ou terre-à-terre, à côté du génial artiste (ou de l’expert-traducteur).

L’art contemporain, au sens de l’art d’aujourd’hui, ne se résume cependant pas au « système-art ». Et parmi les artistes relevant de cette catégorie plus étroite, certains sont capables de nous toucher, d’éveiller une émotion, éventuellement d’ordre esthétique, même si faire beau (ou laid) n’était pas leur préoccupation première. Notre réaction est affaire de subjectivité : les yeux communiquent par les nerfs optiques avec le cerveau qui enregistre, décode et confronte ces informations nouvelles avec d’autres informations déjà en stock et c’est à partir de là qu’une réaction (allant de la simple indifférence jusqu’au « bouleversement de tous les sens », comme on disait autrefois) apparaît.

Par ailleurs, la plupart des artistes d’aujourd’hui – certes pas les plus médiatisés ! – demeurent des plasticiens qui n’ont pas abandonné l’idéal de beauté. Il existe néanmoins une grande différence entre ces artistes et ceux d’autrefois : la liberté qui est laissée désormais à tous ceux qui se « sentent » artistes de s’exprimer, sans avoir nécessairement le talent ni la préparation nécessaires. C’est pourquoi on trouve si souvent le pire dans leurs propositions artistiques. Certains créateurs rangés dans « l’art brut » produisent dans le secret une œuvre fulgurante, tandis que beaucoup de « peintres du dimanche » s’épuisent vainement à se faire reconnaître comme des artistes à part entière.

La couverture de Recherches en Esthétique illustre les deux courants de l’art contemporain lato sensu. L’illustration de la première de couverture représente Jungle Sphere, une installation d’Henri Tauliaut (enseignant au Campus Caribéen des Arts en Martinique) exposée à la Biennale de Cuba : work in progress avec un zeste de bio-art, placé sous le patronage de Wifredo Lam et de son tableau La Jungle, œuvre collaborative puisque faisant intervenir une danseuse. Typiquement une pièce dans laquelle l’intention s’avère principale et qui se rattache donc au « système-art ». Verbatim : « Les œuvres Jungles Spheres déplacent l’objectif scientifique et conceptuel du laboratoire DEV [Dispositif d’Expérimentation Végétale] vers une dimension poétique et subjective » (p. 203).

Ernest Breleur - série Origine

Ernest Breleur – série Origine

Par contraste, la quatrième de couverture fait place à un tondo d’Ernest Breleur[x], un dessin coloré de sa dernière période, une ronde de femmes aux contours imprécis qui semblent flotter (s’ébattre ?) dans un liquide (amniotique ?) : hommage au principal représentant martiniquais vivant d’un art complètement actuel, qui ne renie pas pour autant l’ambition traditionnelle des artistes cherchant le beau, c’est-à-dire ce « qui plaît par la forme », ou « à la vue » (Le Littré).

 

 

 

[i] « La Réception de l’Art », Recherches en Esthétique, n° 21, janvier 2016, 240  p., 23 €.

[ii] Parmi lesquels les Guadeloupéens Michel Rovelas et Henri Tauliaut (ce dernier enseignant en Martinique – cf. infra).

[iii] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/20-ans-de-recherches-en-esthetique/

[iv] « Notre temps voit mourir l’esthétique » écrivait Guy Debord en 1953 dans le Manifeste pour une construction des situations (p.78 de la revue).

[v] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/quest-ce-que-lart-aujourdhui-ii-la-56eme-biennale-de-venise/

[vi] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/a-propos-de-deux-expositions-au-guggenheim-bilbao-quest-ce-que-lart-aujourdhui/

[vii] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/frances/la-grande-escroquerie-du-palais-de-tokyo/

[viii] Le terme « gazeux » est emprunté à Yves Michaud. Cf. L’Art à l’état gazeux (2003).

[ix] Il est par exemple douteux que le visiteur moyen découvrant Réserve, Canada de Christian Boltanski en découvre la signification à partir de son seul titre (cf. p. 98).

[x] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/un-atelier-dans-la-jungle-ernest-breleur/

Un atelier dans la jungle : Ernest Breleur

Sous les tropiques, la conjonction du soleil et de la pluie produit facilement une végétation luxuriante ; un bout de terre suffit pour faire pousser un rideau de verdure impénétrable. La villa du plasticien martiniquais Ernest Breleur[i] a beau être située dans un lotissement assez récent à la périphérie de Fort-de-France, pour qui a le privilège de partager un moment avec lui dans sa véranda, l’écoutant s’exprimer sur sa démarche artistique, sa maison cernée par les plantes en rangs serrés nommées oiseaux de paradis, semble perdue dans une jungle[ii].

Ernest Breleur (le Christ rouge)L’œuvre d’Ernest Breleur mérite qu’on s’y intéresse. J’ai souligné ailleurs la fécondité des arts plastiques en Martinique, seulement comparable à sa fécondité littéraire[iii]. Ce n’est pas un hasard si je mettais alors Breleur en premier. Il est à coup sûr le plus « chercheur » de tous les plasticiens martiniquais, celui qui a le plus su (et voulu) se renouveler au fil des années. Une visite dans son atelier le confirme : aucun des lecteurs de l’ouvrage – par ailleurs remarquable mais qui date déjà de 2008[iv] – qui lui a été consacré ne pourrait anticiper l’état actuel de ses recherches, au vu de son œuvre telle qu’elle se présentait il y a une dizaine d’années.

J’accompagnais une amie qui souhaitait écrire sur les « Christ » de Breleur. De fait, il a entreposé dans son garage quelques trésors de cette série datant du début des années 1990 : des grands formats (180 à 195 cm x 140 à 150 cm), superbes polychromies hantées par la présence d’une énorme figure (phallique ?), représentant un Christ dépourvu de tête et de jambes ou, pour ce qui est de ces dernières, à peine esquissées. (Les corps décapités, mais encore nettement reconnaissables, sont apparus chez Breleur à la fin des années 1980, dans la série « Mythologie de la lune ».) Les couleurs des Christ ne sont jamais les mêmes, non plus que les acolytes qui flanquent le crucifié, à droite et à gauche, évocations des deux larrons. Sur le tableau reproduit ici, à dominantes rouge et bleu, ces derniers sont figurés par des formes évanescentes, quelque peu fantomatiques, qui surgissent de deux verres : ces verres contenant les bougies qu’on allume dans les cimetières, aux Antilles, à la Toussaint. Sur d’autres tableaux, on reconnaît des bouquets de fleurs, des tombeaux, une Madonna col Bambino sous une cloche de verre, etc.

Les tombeaux ont une importance particulière parce qu’ils font le lien avec la série immédiatement antérieure, qui leur était consacrée. Sur la seconde photo, détail deErnest Breleur (série des tombeaux, détail) l’un des tableaux de cette série, on voit apparaître un Christ préfigurant ceux de la série éponyme, tout en étant davantage identifiable grâce aux traits noirs qui soulignent la silhouette. On notera sur cette photo les bouts de carte routière à l’intérieur des croix (un matériel utilisé depuis par d’autres) et surtout le travail de la peinture en épaisseur. On peut observer également sur le tableau du Christ rouge et bleu comment le peintre fait ressortir les fonds à la surface de son support (ici du papier).

Si Breleur abandonne rarement le registre figuratif, il s’est, au fur et à mesure de ses expériences, éloigné de plus en plus du réalisme. La série des Christ n’est, à cet égard, qu’une étape. Par la suite, il passera à des compositions quasiment abstraites sur des radiographies récupérées dans un hôpital abandonné, avant d’utiliser le même matériau pour composer des sculptures anthropomorphes, mais très stylisées, avec davantage de creux que de pleins, des ajouts de photographies représentant de portions du corps humain (œil, sein, etc.), des touches de peinture. Il conçoit aujourd’hui d’autres sculptures, faites de bouts de films en plastique dur qu’il teint lui-même ou dont il se sert comme supports pour tirer ses photographies, et agrémentées d’objets très colorés, très kitch, qu’il se procure dans de rares magasins d’accessoires pour décorateurs ou bijoutiers. L’œuvre achevée – dont on aperçoit quelques spécimens à l’arrière-plan sur la photo de l’artiste dans son atelier – est très différente de ce qu’il faisait auparavant. Breleur semble vouloir passer à une phase de son art où dominent l’humour, la légèreté, l’érotisme, impression confirmée par les dessins de la série « Origine du monde », aux feutres sur fond blanc, auxquels il travaille par ailleurs, couverts de guirlandes de femmes potelées qui marquent un retour inattendu vers un certain réalisme, réminiscence d’Ingres ou de Rubens, à moins que ce ne soit des petits maîtres du XVIIIe siècle. Après la mort, la vie !

Ernest Breleur dans son atelier

Breleur a tracé sa route, d’expérimentations en expérimentations, sans se préoccuper du marché de l’art. À soixante-dix ans, il accède seulement à une certaine notoriété nationale et internationale. Il n’est pas moins serein, satisfait de pouvoir, jour après jour, compléter l’une des ses sculptures de la « série des fanfreluches » (comme nous aimerions la nommer) ou d’entreprendre un nouveau dessin. Il se remet par ailleurs à la peinture.

 

[i] Ernest Breleur, né en Martinique en 1945, étudie à Paris de 1962 à 1972  à l’école des Arts appliqués (diplôme d’études supérieures d’arts graphiques) puis à l’université Paris VIII (maîtrise d’arts plastiques), retourne ensuite en Martinique, enseignant en collège puis à l’ERAPM (École régionale des arts plastiques de Martinique), commence à peindre en 1985.

[ii] Comment ne pas évoquer ici Wifredo Lam et son tableau le plus emblématique, « La Jungle » ?

[iii] Selim Lander, « Peintres de Martinique », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/peintres-de-martinique/

[iv] Ernest Breleur, texte de Dominique Berthet, préface de Jacques Leenhardt, Fondation Clément et HC Éditions, Paris, 2008, 192 p., 45 €.