Avignon 2019 – 9 « Granma, les trombones de la Havane » de Stefan Kaegi (IN)

On peut pardonner beaucoup au théâtre documentaire, l’absence d’intrigue, la mise en scène rudimentaire, l’appel à des comédiens amateurs, s’il apporte des informations inédites ou, à défaut, s’il approfondit notre connaissance d’un sujet. Rien de tel ici, hélas ! Toute honnête personne qui lit régulièrement un grand quotidien connaît dans leurs grandes lignes la situation de Cuba et son histoire au moins depuis Batista et la Révolution castriste. Stefan Kaegi a choisi de nous raconter cela par la bouche de quatre jeunes Cubains qui évoquent – ou dialoguent avec, dans deux cas sur quatre – un grand parent qui a vécu la Révolution. Le grand-père de Daniel a organisé le transport des combattants sur le bateau Granma depuis le Mexique, en 1956, avant de devenir ministre de Fidel Castro. Le grand-père de Christian fut un soldat de l’armée cubaine en première ligne lors de l’affaire de la baie des Cochons puis en Angola. Diana vit avec sa grand-mère veuve d’un musicien professionnel. Enfin Milagro, descendante d’esclaves jamaïcains, vit également avec sa grand-mère. Ils sont diplômée d’histoire (Milagro), musicienne (Diana), traducteur sur internet (Daniel) ; Christian a renoncé à une carrière militaire et se cherche encore.

Soit. Sans doute y avait-il du croisement de ces récits de quoi faire un documentaire intéressant. Encore eût-il fallu approfondir la connaissance des personnages, nous faire entrer dans leur intimité. Prenons Christian et son grand-père par exemple. Ce n’est pas rien d’avoir fait la guerre, d’avoir blessé, tué sans doute d’autres hommes, ça ne laisse pas indemne, or le grand-père apparaît d’une seule pièce, débitant un discours martial et abstrait sans ciller. Quant à Christian, on ne sait pas vraiment pourquoi il a décidé de ne pas devenir soldat. Il en va malheureusement de même pour les autres personnages. Paradoxalement, puisqu’il s’agit de personnes réelles, ils demeurent schématiques.

Si les quatre sur scène montraient un certain charisme, cela pourrait peut-être laisser passer le vide de leurs récits. Il n’en est rien et ce n’est pas les intermèdes musicaux au trombone (d’où le sous-titre) ni la projection de bandes d’actualités, ni les petits montages vidéo avec des silhouettes en carton qui suffisent à nous tirer de l’ennui.

Stefan Kaegi est un metteur en scène suisse vivant à Berlin, membre du collectif Rimini Protokol.

Par Selim Lander, , publié le 21/07/2019 | Comments (0)
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L’art cubain contemporain à la Fondation Clément

Grâce à une politique de formation très active, avec des écoles d’art disséminées dans les provinces, dont les meilleurs éléments se retrouvent ensuite à l’Institut Supérieur des Arts de La Havane, Cuba est une pépinière de plasticiens de grand talent. Aussi n’était-ce que justice, de la part de la Fondation Clément, que de faire connaître quelques-uns d’entre eux à son public. C’est chose faite avec l’exposition Buena Vista – art contemporain de Cuba qui présente les œuvres de dix-huit créateurs en mettant l’accent sur leur diversité, de l’abstraction à la vidéo d’animation. Notons que certains d’entre eux (Abel Barroso, Sandra Ramos, Lazaro Saavedra, Toirac) étaient déjà regroupés lors de la 12e Biennale d’art contemporain de la Havane, en mai-juin 2015, dans l’exposition intitulée El pendulo de Foucault[i] et qu’Abel Barroso avait en outre été le sujet d’une exposition individuelle à la Fondation Clément au tout début 2015.

Mendive

Une visiteuse devant l’installation de M. Poblet

Les artistes les plus emblématiques de l’art cubain présents au François sont sans doute Kcho, Mendive et Poblet. Une sculpture du premier, né en 1970, un agencement de petites barques en bois, ouvre l’exposition. Au-delà de l’esthétique, la barque omniprésente chez Kcho (sous forme d’installations, de sculptures, de peintures) se veut référence directe à l’exil de tant de Cubains fuyant le régime castriste et, sinon la misère, la pauvreté. Manuel Mendive, né en 1944, qui fait figure d’ancêtre dans cette sélection, est l’artiste le plus ancré dans la tradition cubaine, organisant des performances collectives qui allient le body painting, la musique, la déambulation de type carnavalesque et les rituels yorubas[ii]. Présentes dans l’exposition, deux de ses sculptures en tissu et une peinture où apparaissent des figures de la santeria. Quant à Mabel Poblet, née en 1986, la benjamine du groupe, elle expose un travail très méticuleux, « City Scape », un grand tondo fabriqué avec des bouts de photographies disposés en relief, ainsi qu’une installation en forme de rideau dans la même matière.

D’Abel Barroso, né en 1977, on retrouve les jeux de construction en bois et des reproductions dérisoires (également en bois) des objets technologiques, comme l’ordinateur branché sur internet dont les Cubains sont trop souvent privés.

Pérez Pollo

Toirac

Sans vouloir présenter une revue exhaustive, il serait dommage de ne pas signaler particulièrement des artistes comme Michel Perez Pollo, né en 1981, pour la pureté du dessin, José Angel Toirac, né en 1966, pour l’humour caustique, Belkis Ayon, 1967-1999, maîtresse de l’estampe décédée prématurément, Reynerio Tamayo, né en 1968, pour sa vitalité très pop (voir l’affiche), ou encore Sandra Ramos pour ses vidéos empreintes d’une poésie enfantine.

Barroso

Buena Vista – art contemporain cubain, Fondation Clément, Le François, Martinique, du 28 septembre au 18 novembre 2018.

Ajoutons que l’exposition Décolonisons le raffinement consacrée au plasticien haïtien Edouard Duval-Carrié se poursuit, toujours à la Fondation Clément, jusqu’au 17 octobre.

 

[i] Cf. Hélène Sirven, « Impressions de voyage : réception de l’exposition dans le contexte insulaire cubain », Recherches en Esthétique, n° 21, 2016.

[ii] On a pu parler à propos de ses interventions dans la rue d’une « action régénérative » [qui] replonge la population dans le monde syncrétique où l’ancestralité africaine et la quotidienneté caribéenne entrent en synchronisation ». Patricia Donatien, « Mendive : les pouvoirs de l’action artistique rituelle », Recherches en Esthétique, n° 23, 2018 (numéro consacré à « Art et action »).

Par Selim Lander, , publié le 01/10/2018 | Comments (1)
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