« Spectral Evidence » et « La Stravaganza », deux pièces américaines de Preljocaj

Deux commandes du New York City Ballet (datant respectivement de 2013 et 1997) au maître aixois, remontées pour notre plus grand plaisir avec des danseurs de sa compagnie. La première pièce est inspirée de l’histoire des sorcières de Salem, condamnées sur la foi d’une « preuve spectrale ». Les robes blanches des quatre danseuses sont marquées dans le dos d’une tache de sang  en témoignage de leur supplice, tandis que les quatre danseurs sont revêtus du costume noir à col ecclésiastique des inquisiteurs. Le dispositif scénique est aussi simple qu’efficace : une longue table qui se divise en quatre plans inclinés, lesquels à la fin, retournés et redressés, deviendront les brasiers où brûlent les sorcières. Il faut tout de suite souligner la qualité particulièrement remarquable de l’éclairage constamment centré sur les seuls danseurs, qui laisse tout le reste du plateau dans la pénombre. Et même si la musique de John Cage n’est pas une surprise dans la danse contemporaine, elle apparaît ici en parfaite adéquation avec le propos, en particulier le morceau où elle se résume à une série de souffles. Mais s’il fallait résumer d’un mot cette pièce, c’est le mot élégance qui viendrait en premier, bien avant celui de tragédie ou de drame. C’est en tout cas celui qui s’impose au spectateur abordant ce ballet avec un œil neuf, sans avoir consulté la notice explicative distribuée à l’entrée : sans doute la meilleure méthode pour apprécier une œuvre, ce qui n’empêche pas, a posteriori, de relire la pièce à la lumière des explications fournies. On découvre alors, en effet, une certaine brutalité dans les corps à corps des danseurs et des danseuses, pas nécessairement perceptible au premier regard. On s’explique également pourquoi le seul pas de deux de la pièce tombe parfois dans la trivialité.

Changement total d’atmosphère avec La Stravaganza. Au début, six des huit danseurs de la pièce précédente entament une danse joyeuse aux accents du concerto n° 8 de Vivaldi. Les filles sont vêtues d’une robe blanche vaporeuse, les garçons également en blanc. Ils sont tous comme des elfes s’ébattant joyeusement et sans contrainte. L’impression est renforcée lorsqu’apparaissent les six autres danseurs, vêtus à la mode du XVIIe siècle, tels des nobliaux de province. Toute la pièce joue sur ce contraste. À cause en particulier des costumes, mais encore parce que son objectif évident est d’amuser, elle évoque irrésistiblement un divertissement donné à la Cour en présence du roi, au Grand Siècle. On a noté comme particulièrement drolatiques la sortie de l’un des « nobles » qui enchaîne les révérences ou les couples formés par ces mêmes « nobles » s’exerçant pesamment à danser sur un fond sonore de coups de canon.

Si le chorégraphe n’a pas cherché dans ces deux pièces à impressionner par des actions acrobatiques, on est séduit comme à l’accoutumé par la maîtrise des danseurs, la synchronisation parfaite. Spectral Evidence et La Stravaganza furent présentées naguère au public aixois dans le cadre plus resserré du Pavillon noir. Le passage à la scène bien plus vaste du GTP leur donne une autre ampleur sans rien leur ôter de leur séduction.

Ballet Preljocaj, Spectral Evidence et La Stravaganza, Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, du 19 au 21 octobre 2017.

Ouverture de la saison 2017-2018 au Pavillon Noir

Le Ballet Preljocaj a son port d’attache à Aix-en-Provence dans le Pavillon Noir, bâtiment emblématique signé par Rudy Riciotti, l’architecte du MUCEM à Marseille. Ce lieu voué aux répétitions contient également une salle de spectacle dédiée aux petites formes. Pour l’ouverture de la saison, Angelin Preljocaj a choisi parmi ses chorégraphies une pièce ancienne pour deux danseurs et une création pour quatre danseuses et deux danseurs.

Un Trait d’union

Au début de la pièce, un danseur se bat avec un fauteuil ou plutôt il s’en sert comme d’un partenaire sur lequel on peut grimper, sauter mais qui peut aussi se retourner et vous écraser. Cependant la pièce ne commence vraiment qu’avec l’entrée du second danseur, puisque son propos est l’altérité : si l’autre est différent de nous, il ne l’est pas au point où nous n’aurions rien en commun. Pendant toute la pièce les deux danseurs vont se chercher, se heurter, s’esquiver. Complicité, défi, guerre ou paix : gestes et sentiments s’enchaînent sans se ressembler.

Fallait-il prendre deux danseurs du même sexe pour illustrer le propos du chorégraphe, inspiré du mythe de Platon, dans le Banquet, suivant lequel les premiers humains étaient des êtres parfaits, complets, que les dieux ont séparés en deux moitiés, chacune depuis cherchant son manquant ? Pas obligatoirement mais c’est incontestablement plus fort ainsi, tout en étant plus proche des mœurs des Athéniens qui cherchaient l’âme sœur dans un garçon.

Ajoutons pour finir que la musique de Bach (largo du concerto pour piano n° 5) qui domine dans cette pièce lui ajoute la profondeur, la densité propre au maître de Leipzig.

Still Life

Les deux mêmes danseurs reviennent après l’entracte, accompagnés de quatre danseuses pour une pièce qui ne parle plus seulement de la séparation mais de la mort, à la manière des Vanités de la peinture classique. Pour que le propos soit plus explicite, les danseurs utilisent les objets présents traditionnellement dans ces peintures (crane, sablier, couronne, mappemonde, etc.). S’ils aident à la compréhension de la pièce, il nous a semblé que ces accessoires nuisaient à la fluidité de la danse et que les moments où ils sont introduits dans la chorégraphie ne sont pas les meilleurs. On n’en dira pas autant des cubes alignés en fond de scène qui, d’abord utilisés comme sièges puis retournés, deviennent des masques couvrant toute la tête, parfois les épaules des danseurs, ce qui donne lieu à une danse d’aveugles d’un effet saisissant.

Preljocaj exige la perfection de ses danseurs dans les passages de virtuosité comme dans ceux où les corps reprennent des forces. La danseuse étoile Emilie Lalande (La Juliette du Roméo et Juliette de Preljocaj) a particulièrement impressionné dans cette nouvelle création du maître.

Par Selim Lander, , publié le 29/09/2017 | Comments (0)
Dans: Périples des Arts | Format: , ,

Rentrée aixoise : Preljocaj, Durringer

Danse : La Fresque d’Angelin Preljocaj

preljocaj-la-fresque-1Aix-en-Provence peut remercier les édiles qui ont attiré Angelin Preljocaj dans la ville et ont construit pour lui un port d’attache, le Pavillon Noir, où ses pièces sont mises au point avant d’être créées, comme c’est le cas pour La Fresque, au Grand Théâtre où il fait salle pleine à chaque représentation, non par esprit de clocher de la part des Aixois mais parce que le directeur du Ballet Preljocaj s’affirme d’année en année comme un des quelques très grands chorégraphes de ce temps. Après Retour à Berratham, l’année dernière, une pièce dans laquelle la trame narrative était donnée directement par des récitants, Preljocaj revient dans La Fresque à la forme plus traditionnelle de l’histoire sans parole. L’argument est néanmoins tiré d’un conte chinois (La Peinture murale) et la Chine est présente par quelques détails comme le choix d’une asiatique (Yurié Tsugawa) comme première danseuse ou la coiffure en chignon de son soupirant.

Ce conte se prête particulièrement bien à une traduction chorégraphique puisqu’il s’agit d’un homme envouté par le personnage d’un tableau. Extrait :

« … Les murs latéraux étaient décorés d’admirables peintures dont les personnages semblaient vivre ; sur la cloison à l’est, notamment, on voyait une déesse qui répandait des fleurs. Ses cheveux pendaient en touffes (T’iao) comme ceux d’un enfant ; sur ses traits s’épanouissait un sourire naissant, sa bouche pareille à une cerise semblait sur le point de parler ; dans ses yeux le regard paraissait seulement un instant immobilisé comme la vague qui va retomber.

Chu, l’œil fixé sur ce tableau, ne se rendait pas compte du charme surnaturel qui l’envahissait, sa pensée était absente ; il sentait pourtant que son corps flottait comme voituré par un nuage insubstantiel et qu’il s’élevait insensiblement ; bientôt il dépassait le mur, autour de lui il découvrait des enfilades de salles dans un paysage qui n’avait plus rien de terrestre … Il sentit une main invisible qui paraissait le guider en le tirant par le pan de sa robe ; tournant alors la tête il aperçut dans le lointain la jeune fille aux cheveux tombants qui lui souriait et s’éloignait doucement ; il la suivit … »[i]

preljocaj-la-fresqueLe ballet est fidèle au conte, à l’instar des scènes où la déesse aux cheveux dénoués se fait coiffer « comme une femme » par ses consœurs ou celle qui montre « un seigneur tout cuirassé d’or » se lancer à la recherche du « misérable mortel » qui a eu l’audace de pénétrer dans le royaume des dieux. La Fresque commence par l’arrivée de Chu et d’un ami (habillés dans une vague tenue militaire ou d’explorateur) au monastère où ils sont reçus par trois moines vêtus de longues robes noires. Puis c’est la découverte de la peinture avec les cinq déesses pour l’instant figées dans l’immobilité. Chu ne tarde pas à entrer dans le tableau et le ballet se poursuit comme dans le conte.

Ils sont cinq danseurs et cinq danseuses qui enchaînent sans temps mort toutes les configurations possibles, ou presque, soit à un, deux, trois, cinq ou dix. Il y a plusieurs moments forts, ceux que l’on a déjà évoqués ou encore deux morceaux à dix assez énigmatiques – parce qu’on ne voit pas à quoi ils correspondent dans le conte – un travail aux rubans et surtout celui dans lequel neuf danseurs masqués et vêtus de sortes de hardes (les costumes sont d’Azzedine Alaïa) se livrent sur la déesse à on ne sait quel rituel magique. Le premier pas de deux impressionne également avec quelques figures spectaculaires. La représentation à laquelle nous avons assisté n’était que la troisième ; cela explique suffisamment pourquoi, même si les danseurs de Preljocaj sont triés sur le volet et subissent un entraînement rigoureux, subsistaient encore quelques défauts de synchronisation dans les mouvements d’ensemble.

La musique de Nicolas Godin, ni particulièrement originale ni particulièrement « asiatique », se prête néanmoins parfaitement au propos de Preljocaj. Mais il faut surtout souligner le remarquable travail de la vidéaste Constance Guisset. Elle projette sur des écrans, transparents ou non, des figures informes, fantasmagoriques (comètes, méduses ? plus vraisemblablement le « nuage insubstantiel » qui « voiture » le corps flottant de Chu) qui ne cessent de se métamorphoser, si belles et fascinantes qu’on se prend parfois à leur accorder plus d’attention qu’aux danseurs !

Grand Théâtre de Provence, 20 au 24 septembre 2016

 

Théâtre : Acting de Xavier Durringer

acting-1Impossible de se tromper : gageons que dans sa nouvelle création aixoise au théâtre du Jeu de Paume[ii], Acting sera un des grands succès du théâtre privé en cette saison 2015-2016. Niels Arestrup et Kad Merad au mieux de leur forme jouent avec leur camarade Patrick Bosso (dans un rôle muet) une pièce emballante de Xavier Duringer (également à la mise en scène). Les trois comédiens qui interprètent trois prisonniers partageant la même cellule sont constamment sur le plateau pendant deux heures d’horloge, y compris dans les brèves interruptions censées figurer les nuits. Autant dire que l’exercice est éprouvant, et sans doute encore plus pour Niels Arestrup (67 ans) auquel échoit le plus de texte. Il faut cependant ajouter que, jouant ici un comédien-metteur en scène qui s’efforce de transformer son camarade de cellule en acteur, il est dans un rôle qui lui va comme un gant, lui qui a créé et dirigé à paris le Théâtre-École du Passage.

Quant à Xavier Durringer, né en 1963, auteur d’une vingtaine de pièces, plus des films et des téléfilms, il sait de quoi il parle quand il écrit une pièce sur le théâtre et l’apprentissage du métier de comédien puisqu’il est lui-même passé par une école d’acteurs, Acting Internationals, à laquelle Acting doit sans nul doute bien plus que son titre. Les exercices pour mettre l’élève en condition, avec tout ce qu’ils peuvent avoir de ridicule vus de l’extérieur, sortent tout droit en effet des cours de théâtre. Et le personnage joué par Niels Arestrup révèle en outre une connaissance intime du milieu du spectacle où sont légion les metteurs en scène imbus d’eux-mêmes (vulgarité de bon aloi) et les comédiens ratés (campant près de leur téléphone dans l’attente du rôle qui leur apporterait enfin la gloire). Ce personnage qui paraît plus proche de la réalité que de la caricature est le pivot de la pièce : professeur de théâtre, il mène assez logiquement le jeu, son partenaire apprenti comédien étant cantonné dans le rôle de l’élève un peu benêt et plutôt cossard. Brutal et humain à la fois, il exerce sur ses deux co-détenus une autorité (presque) sans faille.

actingN’hésitons pas à souligner la performance de Niels Arestrup qui joue avec une suprême aisance un personnage complexe oscillant entre l’intellectualisme hautain et la résignation désespérée. Quant à Kad Merad, il se sort sans encombre du rôle plus monocolore de l’idiot de service. Il serait injuste de ne pas saluer également la performance de Patrick Bosso qui parvient à retenir l’attention du spectateur sans dire un seul mot (sauf en une occasion qu’on ne saurait dévoiler sans trop raconter l’histoire qui se joue sur le plateau). Il faut enfin mentionner Edouard Montoute pour ses brèves apparitions en agent de l’administration pénitentiaire et parce qu’il est un membre de la compagnie La Lézarde créée par X. Durringer dès la fin des années 80.

L’intérêt principal de la pièce, au-delà de l’argument joliment mené[iii], au-delà de sa capacité à susciter l’émotion comme le rire, réside dans ce qu’elle nous fait entrevoir du métier de comédien. On retiendra en particulier le « truc » grâce auquel « Gepetto » (l’apprenti joué par K. Merad) est amené à se débarrasser de ses inhibitions et de son trac et à « sortir » enfin correctement le monologue d’Hamlet.

Théâtre du Jeu de Paume, 16 au 24 septembre 2016 – À suivre aux Bouffes Parisiens, novembre-décembre 2016 et janvier 2017.

[i] In Contes chinois, traduits par Jules Halphen, Librairie ancienne Champion, Paris, 1923.

[ii] Après celle de Florent Chauvet, en 2013 à Nice, avec Frédéric Rubio, Jérémy Lemaire et Jean Mathieu Van der Haegen

[iii] Même si l’on peut déplorer une baisse de régime à la fin, après que « Robert » (le metteur en scène) ait expliqué ce qui l’avait conduit en prison.

Trois danseurs de Preljocaj présentent leurs recherches

Sous l’intitulé général « Affluents », trois danseurs et une danseuse qui font partie du ballet d’Angelin Preljocaj ont présenté leurs créations lors d’une soirée, au Pavillon Noir, qui clôturait les manifestations organisées pour célébrer le trentième anniversaire de la compagnie. Disons d’emblée qu’on a été séduit par l’inventivité des jeunes danseurs chorégraphes (ils ont tous moins de trente ans). Seule la tentative de Caroline Jaubert, qui tentait de mixer théâtre et danse, est apparue ratée, faute d’un contenu suffisamment substantiel.

Absentia de Liam Warren

Absentia (Photo J-Cl Carbonne)

Absentia (Photo J-Cl Carbonne)

La première pièce est peut-être celle qui a fait le plus impression. Il convient d’imaginer quelque chose qui tient de la performance et du butô (ou butho), plutôt que de la danse occidentale. Au début, on aperçoit seulement des bouts du corps d’un danseur (formidable Marco Herlov Host) balayés par un rayon de lumière, « les empreintes d’un corps dans l’espace » comme l’écrit le chorégraphe canadien. Après un noir, on découvre le danseur en position fœtale couché dans un couloir de lumière. Il se déplacera sur le rythme du butô, accroupi ou debout. De temps à autre, le noir se fait avec des « arrêts sur image » à différents endroits du plateau. A quoi s’ajoutent quelques effets stroboscopiques. Le tout convoque de l’essentiel, du primordial, une vérité cachée sur la vie, le corps vivant. Une musique qui semble sortie d’une usine souterraine, à moins qu’elle ne soit destinée à évoquer une pompe respiratoire ajoute à l’impression d’enfermement et d’oppression provoquée par cette pièce dont on ne sort pas tout-à-fait indemne.

Tres-2B de Baptiste Coissieu

Tres-2B (photo Didier Philispart)

Tres-2B (photo Didier Philispart)

L’impression d’oppression est encore plus présente dans la pièce suivante de Baptiste Coissieu qui l’interprète avec son camarade Sergio Diaz. Le titre, énigmatique, n’est pas moins évocateur du contenu de la pièce, dès que l’on sait que Tres-2B est le nom d’une exo-planète (située précisément à 695 années-lumière de nous dans la constellation du Dragon) et que les conditions y sont particulièrement dures (en tout cas pour des terriens), puisque baignant dans la pénombre et dotée d’une masse et une température très élevées. Suivant la prière d’insérer, les deux danseurs seraient des habitants de cette planète qui débarquent sur terre. Cette interprétation n’est pas immédiatement évidente pour les spectateurs mais peu importe, car la pièce – bien que totalement différente de la précédente – est elle aussi forte de bout en bout. Personnellement, nous verrions plutôt dans les deux personnages se démenant sur le plateau des humains d’un futur de science fiction sombre et totalitaire : deux êtres à demi décérébrés enfermés dans une salle obscure et vide dont ils essaieront de s’échapper après en avoir découvert les limites, le fond de scène en l’occurrence, agrémenté d’une armoire électrique et d’une porte (fermée). Vêtus d’une culotte et d’un masque de catcheurs, baignant dans un univers musical électro-pop, leurs mouvements mécaniques, saccadés, entravés, parfois hachés par les éclats d’une lumière stroboscopique, sont ceux de prisonniers dont l’intelligence se serait perdue. On sent bien qu’ils aspirent à une certaine libération, morale autant que physique, en particulier lorsqu’ils auront ôté leur masque, mais celle-ci ne pourra qu’échouer. Ils sont au demeurant plus drôles qu’effrayants et provoquent une empathie certaine. On souffrirait avec eux si l’humour qui surnage malgré tout constamment ne nous en dissuadait.

Bro de Nicolas Zemmour

Bro (photo Didier Philispart)

Bro (photo Didier Philispart)

Changement complet d’ambiance avec la pièce de Nicolas Zemmour consacrée au thème de la fraternité. Ici l’humour règne en maître, ce qui n’empêche pas l’émotion. Quand on aura ajouté que Nicolas Zemmour, qui interprète lui-même sa pièce en solo, démontre ici de réelles qualités de danseurs, en se lançant par exemple dans un « manège » endiablé, on comprendra qu’il a clôturé la soirée aussi bien qu’elle avait commencé, quoique dans un tout autre genre. Il entame pourtant son show, de manière plutôt déroutante, par un « à la manière » des stand-up comiques, en bonimentant sur la différence entre un « fils » (premier né) et un « frère » (puiné – il faut être deux, en effet, pour faire des frères !) La musique, heureusement, ne tarde pas à arriver, et avec elle le danseur, lequel renonce dès lors à son boniment et cède la place, par intermittence, à une voix off qui porte un message empreint de poésie et de nostalgie. Le danseur porte cravate et costume. La veste, une fois ôtée et fixée sur la tête, lui fait comme l’un de ces masques anti-mouches qui, dans leur variante la plus développée, couvrent aussi bien les yeux que les oreilles et les naseaux des chevaux. Que N. Zemmour relève alors la tête avec un tant soit peu de violence et la veste de masque devient crinière. Le danseur ainsi affublé joue sur cette ressemblance, cheval fou  qui s’agite en tout sens. Jamais à court d’imagination, les deux chaises qui figuraient au début chacun des deux frères peuvent tout aussi bien lui servir d’échasses, à moins que, assis sur l’une d’elle, ou jouant avec elle, il n’entreprenne de mimer le désespoir aux accents d’une musique tzigane…

Déjà publiés :
« Spectral Evidence et La Stavaganza, deux pièces de Preljocaj pour le NYC Ballet »
« Preljocaj fait sa fête »
« Prestations mitigées d’anciens danseurs de Preljocaj »

 

Prestations mitigées d’anciens danseurs de Preljocaj

Memento Vivere de Sylvain Groud

Memento vivere Sylvain Groud« Memento mori », disaient les anciens : n’oublie pas la mort, souviens-toi que tu es mortel. Mais la maxime inverse doit être prise tout aussi au sérieux : « memento vivere », n’oublie pas de vivre ! C’est elle qui est censée inspirer la pièce de Sylvain Groud, sur une musique de Steve Reich avec l’adjonction d’une vidéo de Grégoire Korganow. La vie c’est le souffle. Le spectacle commence donc avec la projection sur un écran blanc de l’image de un, deux, trois puis quatre personnages (deux hommes et deux femmes) debout, immobiles, en train de souffler bruyamment. On nous laisse plus que le temps pour contempler cet écran qui ne se remplit que très lentement et ce prologue paraît interminable. Enfin les danseurs que l’on a vus en vidéo apparaissent sur la scène et commencent à se livrer à divers mouvements – tenant plus de la gymnastique que de la danse – sur un bruit de castagnettes. Coordonnés ou pas, comme chaque danseur se livre à ses exercices dans son coin, il ressort plutôt de cette première séquence une impression d’improvisation.  À de rares moments, on les voit s’essayer à des mouvements d’ensemble où tous doivent faire la même chose, lancés par l’un d’eux qui claque des mains, des tentatives qui avortent au bout de quelques secondes.  Cette première séquence très ennuyeuse s’achève sur le tableau des quatre danseurs soufflant réellement sur la scène comme ils l’ont fait préalablement en image sur l’écran (!) Suit une nouvelle vidéo présentant les mêmes en train de courir (et de souffler !) La deuxième séquence est plus intéressante, à ceci près que la musique fait rapidement mal aux oreilles. L’un des danseurs a quitté ses vêtements pour ne garder que son slip, devenant l’objet sensuel – sinon sexuel – convoité par les deux danseuses, tandis que le quatrième sera le spectateur envieux de leurs ébats. Tout cela se termine par l’image projetée de l’une des danseuses, vue de dos, contemplant la mer.

L’ennui profond que dégage cette pièce tient sans doute pour une part à son histoire trop simpliste. C’est cependant  la chorégraphie qui pêche le plus : fruste et répétitive jusqu’à l’écœurement.

Joy d’Hervé Chaussard

Joy - Hervé Chaussard (1)L’inspiration, ici aussi, ne manque pas de profondeur (ou de hauteur, comme on voudra). Hervé Chaussard ne fait pas référence à la sagesse des Anciens mais à Spinoza qui distinguait, comme on le sait peut-être, les affects tristes, à bannir autant que possible, et les affects joyeux. De là Joy. Hélas ! on vérifie à nouveau ici que l’ambition  intellectuelle, si elle ne peut nuire au succès d’une pièce dansée, n’est en aucun cas gage de succès. Pensez ce que vous voulez, Messieurs, mais donnez-nous une belle chorégraphie ! Et imaginez, faites bouger vos danseurs, forcez-les à se dépasser, à innover, ne les cantonnez pas dans des figures indéfiniment répétées !

Il y a pourtant des différences entre Memento Vivere et Joy qui permettent de préférer celle-ci à celle-là. Si Memento Vivere laisse plutôt l’impression d’un exercice de fin d’étude que d’un travail professionnel, l’absence de tout décorum y est sans doute pour quelque chose. Il ne s’agit d’ailleurs pas nécessairement d’un décor à proprement parler. Dans notre précédente chronique, nous soulignions le contraste entre la salle (peuplée de gens ordinaires, vêtus sans recherche particulière) et la scène. Dans Memento Vivere  les vêtements des danseurs se résument à la plus simple expression : pantalon et polo, ou corsage quelconque, ceux qu’ils porteraient au saut du lit. Rien de tel dans Joy où les danseurs (à nouveau deux hommes et deux femmes) sont tous vêtus de costumes noirs qui évoquent l’Espagne de Philippe II, y compris pour l’un des garçons une robe portée sur un ample jupon. Par ailleurs, sans qu’on puisse parler véritablement de décor, au centre du plateau est dessiné une sorte de losange dont les lignes sont couvertes de paillettes qui s’illuminent sous les projecteurs et s’envolent sous les pieds des danseurs. Idem pour la ligne verticale tracée sur la scène à droite (côté cour). Ces paillettes – qui n’étaient pas, apparemment, de la partie lors de la représentation d’où est tirée la photo jointe à notre article – contribuent avec les lumières (les deux sont indissociables) à la beauté formelle de la pièce. A quoi s’ajoute la musique de Bach (la chacone de la partita en ré mineur pour violon seul) tantôt interprétée « en live », tantôt réinterprétée électroniquement avec un accompagnement de galop de cheval fort impressionnant. La pièce est divisée en deux séquences. Dans la première, les danseurs sont tenus par les lignes tracées sur la scène. Dans la deuxième, ils ont allégé leur costume et s’autorisent des écarts. H. Chaussard veut exprimer ainsi l’idée de transformation (mieux vaudrait dire libération) qu’il trouve également chez Spinoza. Ses intentions, encore une fois, ne manquent pas d’intérêt. Sa pièce demeure cependant plombée par la première partie qui n’exprime que trop bien et surtout trop longuement la répétition et la routine. Et si la deuxième partie est certes moins « mécanique », elle ne suffit pas à sauver une pièce qui possède pourtant déjà de nombreux atouts.

La Castiglione de Katia Medici et Coûte que coûte de Roser Montlló Guberna et Brigitte Stein

Ces deux pièces, données un autre soir, peuvent être présentées ensemble, tant elles ont de points communs : pièces intimistes à une ou deux danseuses, chorégraphiées par les danseuses elles-mêmes, ceci pour la distribution, et portant un regard de femme sur les problèmes existentiels par excellence que sont le vieillissement dans le premier cas, la mort inéluctable et le mal de vivre dans le deuxième. Ces pièces diffèrent par contre sur la forme : grave et sophistiquée chez K. Medicis, à dominante comique chez ses deux consœurs.

Castiglione - Katia MedicisRien de plus romanesque que la vie de Virginia Oldoïni, comtesse de Castiglione (1837-1899), qui fut successivement la maîtresse de Victor-Emmanuel II et de Napoléon III et qui fut également l’égérie du photographe Pierre-Louis Pierson. Proclamée dans sa jeunesse plus belle femme de son siècle, elle finit dans une quasi-réclusion, ne sortant de son appartement aux miroirs voilés qu’à la nuit, afin de pas être aperçue des passants dans la décrépitude de sa vieillesse édentée. Katia Medici a cinquante ans ; son visage anguleux commence à porter les stigmates de l’âge. Elle apporte dans cette pièce bien plus que son talent de comédienne et c’est ce qui la rend émouvante. Le choix de la vidéo, sur plusieurs écrans, a dû s’imposer naturellement, connaissant le goût exacerbé de la comtesse pour la photographie. La pièce est émouvante, on l’a dit, en raison de la sincérité de l’interprète qui autorise à passer sur le narcissisme évident de la pièce. Quant à la danse, hélas, il n’y a rien à en dire : rien dans les évolutions de K. Medici sur le plateau ne pouvant passer pour telle…

Coute-que-coute3On n’a pas été beaucoup mieux servi, à cet égard, dans la pièce suivante chorégraphiée et interprétée en duo. Seule Roser Montlló Guberna (née en 1960) est passée par le ballet Preljocaj. Brigitte Seth (née en 1958) vient quant à elle plutôt du cirque comme cela se voit à sa prestation. Leur numéro – car c’est le mot qui convient le mieux ici – évoque celui de deux clowns tristes qui, face au tragique de l’existence, s’en amuseraient et s’en désoleraient à la fois. Le plateau est encombré par des pupitres de musiciens portant une partition, censée représenter chacune – c’est du moins l’interprétation la plus évidente – une vie humaine. On sent que les deux danseuses-comédiennes, également dans la cinquantaine, se sont, à l’instar de K. Medici, personnellement investies dans leur rôle. Leur pièce est très bavarde, au sens littéral du terme : on y parle beaucoup et souvent pour ne rien dire de plus que ce qui a déjà été dit. Quant à la danse, il y en a… un petit peu et très fruste.

Si ces deux pièces 100% féminines ne sont pas complètement ratées, c’est parce que, en dépit de tous leurs manques, elles parviennent malgré tout à créer une émotion chez le spectateur.

Déjà publiés :
« Spectral Evidence » et « La Stavaganza », deux pièces de Preljocaj pour le NYC Ballet »
« Preljocaj fait sa fête »

À venir :
« Quatre danseurs du Ballet Preljocaj présentent leurs recherches »

Preljocaj fait sa fête

P1010987Pour fêter le trentième anniversaire de sa compagnie, Angelin Preljocaj a gâté la ville d’Aix (qui l’accueille depuis  1996 et a confié à Rudy Ricciotti le soin de lui bâtir un lieu, le Pavillon Noir, devenu emblématique de la nouvelle Aix, moderniste. Au programme des réjouissances, Retour à Berratham créé en Avignon et présenté ces jours-ci dans le Grand Théâtre de Provence (GTP) dont la scène possède les dimensions requises ; les deux pièces créées pour le New York City Ballet (dont nous avons rendu compte dans notre précédent billet) ; et, au Pavillon Noir, réparties sur trois soirées, quatre pièces créées par des membres actuels du ballet Preljocaj ainsi que quatre chorégraphies d’anciens danseurs du ballet.

Kaori Ito

Kaori Ito

Mais il n’y a pas d’anniversaire digne de ce nom sans champagne et gâteaux. La fête anniversaire elle-même s’est tenue dans le hall-foyer du Grand Théâtre où Preljocaj et ses danseurs avaient convié leurs nombreux amis et quelques-uns de leurs plus fidèles spectateurs. Quand les gens du spectacle organisent une fête, il faut bien qu’il y ait un peu de spectacle. A fortiori quand l’invitation provient de danseurs, on se doute qu’on aura l’occasion de se dégourdir les jambes. Si la part réservée au spectacle fut un peu courte, on se souviendra néanmoins de Natacha Atlas chantant « Happy birthday Angelin » et de la danseuse Kaori Ito dans un extrait de sa pièce Solos qui donnait vraiment envie de voir la pièce dans son intégralité. K. Ito passe en force, exprimant à sa façon cette sorte de violence particulière aux Japonais, celle du seppuku et des kamikazes. Quant au public, il a d’abord enchaîné  quelques danses collectives sous la conduite de Christian Ubl, avant de s’ébattre en toute liberté sur la musique de DJ Moulinex. À ce propos, on permettra à un vieux de la vieille de s’étonner, non seulement de la pauvreté de la musique entendue dans les boites de nuit ou dans des soirées comme celle-ci, mais de la mauvaise qualité du son, comme s’il n’était plus besoin aujourd’hui sur une piste de danse que de beaucoup de bruit pour tenter de couvrir la rythmique lancinante des basses. Combat perdu d’avance : en 2015, on ne peut s’attendre qu’à une fête de 2015. Sous cette réserve près, ce fut une très belle fête.

 

Retour à Berratham

Le mariage de Katja

Le mariage de Katja

Nous avons déjà dit tout le bien qu’il fallait penser de Retour à Berratham après sa création en Avignon, l’été dernier : la beauté des parties dansées, en particulier par les filles, avec, malgré tout, le regret que le texte (de Laurent Mauvignier), quel que soit son intérêt, soit un peu trop envahissant. On voit bien, certes, le parti d’interrompre la musique, ergo la danse, pour mieux faire passer les mots. L’expérience, déjà tentée à plusieurs reprises par Preljocaj, ne manque pas d’intérêt, même si elle est a priori déroutante pour les amateurs de ballets. Normalement, n’existent que la musique et la danse : c’est au spectateur de coller dessus les mots qu’il veut – s’il le veut – à partir des sensations qu’il éprouve. Ici, c’est l’inverse : le message est explicite et le jeu consiste à apprécier comment le chorégraphe l’a interprété en figures de danse.

La mort de Katja

La mort de Katja

Quoi qu’il en soit, nous avons éprouvé plus de plaisir encore qu’en Avignon à écouter/regarder ce Retour à Berratham. Un « jeune homme » revient dans son pays, sa ville (Beyrouth, Bethléem ?) ravagés par la guerre et en proie à la violence. Il est à la recherche de Katja, celle qu’il a aimée et qu’il aime encore, Katja qui a été mariée de force à un autre homme et perdra la vie dans des circonstances tragiques. Les principaux épisodes de cette histoire dramatique sont traduits en tableaux dont certains très forts, comme le mariage de Katia, laquelle apparaît d’abord dans une ample robe noire à crinoline d’où elle sortira entièrement nue, petite chose fragile vouée d’avance au malheur. Et ici la nudité n’apparaît pas comme une concession à la mode. Il faut d’ailleurs souligner la superbe interprétation d’ Emilie Lalande dans le rôle de Katja : sa légèreté et sa blondeur font merveille dans les figures compliquées qu’on lui demande d’exécuter. Parmi les autres scènes les plus fortes, on retiendra par exemple celle de la consommation du mariage, figurée par quatre couples, installés chacun dans une cage dont la jeune épouse ne peut évidemment s’échapper, ou la découverte par le jeune homme du cadavre de Katja dans une carcasse de voiture. Il y a encore d’autres très belles scènes, d’où Katja est absente, comme celle des spectres des femmes assassinées par les soldats, celle de la bagarre entre le jeune homme et le père de Katja, celle du meurtre de « Patron » par son ex-employé Whisky, etc.

Revoir Retour à Berratham sur la scène du GTP, aux dimensions pourtant imposantes, amène à constater une nouvelle fois la difficulté de se produire sur le plateau de la Cour d’honneur d’Avignon.  Même lorsqu’on est installé aux meilleures places possibles, celles qui sont souvent affectées aux critiques, de face, ni trop haut ni trop bas, le regard se perd dans une immensité qui se développe dans toutes les dimensions, jusque par-dessus le mur du Palais des papes, démesurément haut au fond de la scène. Même une troupe relativement importante (celle du Retour comporte quatorze danseurs-comédiens), même les nombreuses grilles-cages qui constituent le décor conçu par Adel Abdessemed (avec la carcasse de voiture déjà mentionnée et des monceaux de sacs-poubelles noirs qui se transformeront en projectiles au moment opportun) s’avèrent insuffisants pour occuper tout l’espace. Si Preljocaj a néanmoins réussi le passage par la Cour d’honneur, ce qui n’est pas le cas de tous ceux qui s’y risquent, on apprécie pourtant davantage le Retour quand il est donné sur une scène à sa mesure.

Déjà publié :
« Spectral Evidence et La Stavaganza, deux pièces de Preljocaj pour le NYC Ballet »

À venir :
« Quatre danseurs du Ballet Preljocaj présentent leurs recherches »
« Prestations mitigées d’anciens danseurs de Preljocaj »

« Spectral Evidence » et « La Stavaganza », deux pièces de Preljocaj pour le NYC Ballet

Angelin Preljocaj

Angelin Preljocaj

Assistant, à Aix-en-Provence, à la représentation des deux superbes pièces de Preljocaj créées pour le New York City Ballet, Spectral Evidence, en 2013, sur une musique de John Cage et La Stravaganza, en 1993, sur des airs religieux de Vivaldi (plus quelques morceaux contemporains), on réfléchissait au contraste surprenant entre le spectacle donné sur la scène, empreint de la gracieuse élégance des danseurs, et celui qu’offrait la salle remplie de spectateurs ordinaires, lesquels, pour n’être pas vraiment des « gens ordinaires », se présentaient dans des atours dépourvus pour le moins d’élégance (à de rares exceptions près). Ce laisser-aller qu’on remarque désormais presque partout en France – y compris, dans les prétoires, à l’accoutrement des juges et des avocats – est-il le signe d’un égalitarisme démocratique de bon aloi ou, à l’inverse, celui d’une décadence profonde ?  La question reste ouverte. Il n’en demeure pas moins que le contraste entre la salle et la scène apparaît aujourd’hui bien plus marqué qu’aux temps où l’on « s’habillait pour sortir », tout au moins les membres de la classe supérieure qui occupaient les loges, le parterre et le premier balcon. Alors que la classe qui se presse aujourd’hui aux spectacles est toujours plus ou moins la même, il devient difficile de la reconnaître. Il y a bien l’opéra et quelques soirées de gala où des efforts en matière vestimentaire sont encore sensibles mais les costumes masculin et féminin s’étant tellement simplifiés, il n’y a pas une si grande différence. Notons que si le laisser-aller général des spectateurs ne se remarque pas dans les salles de cinéma, obscures par définition, ou au théâtre, cela tient simplement au fait que le cinéma et le théâtre nous présentent des personnages le plus souvent semblables aux spectateurs. Les uns étant les miroirs des autres, tout baigne dans une « normalité » invisible. Il n’en va pas de même dans un ballet dont les interprètes sont tous jeunes et beaux. Là, le décalage est flagrant : le spectateur n’a pas devant lui un reflet de lui-même mais l’image de celui qu’il aspire sans doute à devenir, s’il est encore juvénile et déjà passionné par la danse, ou le regret de celui qu’il fut peut-être ou plus vraisemblablement qu’il aurait voulu être.

Il y a certes des exceptions. La danse contemporaine n’est pas obligée de respecter les canons de la danse classique. Ainsi peut-il arriver que se produisent désormais sur scène des êtres un peu trop bien en chair ou ayant dépassé la limite d’âge. Il peut même se faire que la chorégraphie soit « contemporaine » au sens le plus négatif du terme, c’est-à-dire qu’elle renonce à montrer la grâce et la beauté.

Spectral Evidence

Spectral Evidence

Ces tristes exhibitions demeurent – dieu merci –exceptionnelles[i] et ne se rencontrent en tout cas pas chez Preljocaj. Toutes ses créations démontrent qu’il est un vrai amoureux de la grâce et de la beauté. S’il ne refuse pas les prouesses physiques ni les démonstrations de force, il veut que toujours l’élégance règne en maître. On en a la confirmation avec ses deux créations pour le NYC Ballet. L’argument de Spectral Evidence se fonde sur la malheureuse histoire des sorcières de Salem représentées sur le plateau par quatre danseuses vêtues d’un vêtement blanc marqué d’une tache rouge sang. En face d’elles, quatre hommes en noir seront leurs juges et leurs bourreaux. Au départ, une longue table où siègent les juges, avant que n’apparaisse, derrière chacun, une sorcière. Par la suite, la table se scindera en quatre éléments : prismes triangulaires qui deviendront les cachots puis les tombeaux des sorcières. Cette pièce, comme la suivante, est très enlevée, les tableaux se succèdent rapidement, presque trop, ce qui est un bon moyen de retenir l’intérêt du spectateur. Les changements de décor, c’est-à-dire de l’agencement des quatre prismes, sont réalisés par les danseurs en toute discrétion. Curieusement, cette pièce laisse moins transparaître la violence présumée des juges envers les sorcières que leur complicité. La danse peine souvent à raconter une histoire immédiatement lisible : telle est la règle de ce jeu normalement sans parole.

La Stravaganza

La Stravaganza

La Stravaganza précède Spectral Evidence d’une quinzaine d’années. Qu’elle ait battu Spectral Evidence à l’applaudimètre conduit obligatoirement à s’interroger : faut-il y voir le signe d’un épuisement du maître (né en 1957), de sa capacité à se maintenir au niveau d’inventivité qui fut le sien plus jeune ? Après tout, de nombreux artistes voient diminuer ainsi avec le temps leur créativité. Il serait présomptueux de notre part de vouloir trancher là-dessus. Relevons simplement trois éléments qui ont pu faire pencher la balance en faveur de La Stravaganza.

La musique de Vivaldi, tout d’abord, à la fois somptueuse et entraînante, à croire qu’elle fut écrite pour être dansée. Ensuite, la juxtaposition sur le plateau de deux univers (incarnés chacun par six danseurs, trois hommes et trois femmes) : celui des conquistadors, immédiatement reconnaissables à leur habillement, et un autre plus mystérieux (incarné par des danseurs vêtus de costumes couleur chair), censé représenter l’Amérique d’aujourd’hui. (Mais on pourrait y voir aussi bien autre chose, par exemple le monde des morts, les six danseurs de ce monde-là n’étant autres alors que les fantômes des six autres, premiers habitants de l’Amérique.) Last but not least, un duo final particulièrement imaginatif et émouvant réunit les deux mondes qui n’étaient pas en principe appelés à se mélanger. Et tout cela, on l’a dit, est porté par une musique sublime, moins dérangée que sublimée par les irruptions de la musique électroacoustique à tonalité plutôt guerrière.

Les danseuses et danseurs sont en général impressionnants de maîtrise, malgré quelques petits écarts de synchronisation entre les quatre « sorcières » de la première pièce. Une mention spéciale pour les trois garçons américains modernes de La Stravaganza (si l’on suit la note d’intention du chorégraphe et renonce à voir en eux des spectres), servis, il est vrai, par une chorégraphie particulièrement athlétique.

Au « Pavillon Noir » du ballet Preljocaj, Aix-en-Provence, les 10, 11 et 12 septembre 2015.

[i] Citons dans ce domaine, comme exemple d’un échec flagrant, la calamiteuse prestation d’Anne Teresa de Keersmaeker dans la Cour d’honneur d’Avignon en 2013.

Billet d’Avignon (2013-10) : Jean-Paul Delore, Anne Teresa de Keersmaeker

 

Avignon 2015 (12) : Danser la guerre – Eszter Salamon, Angelin Preljocaj

Retour au IN avec deux chorégraphies sur le thème de la guerre.

Monument 0 : Hanté par la guerre (1913-2013)

Monument 0Ezter Salamon est hongroise ; elle a créé ses premières pièces en 2001. Elle est aujourd’hui artiste associée au Centre National de la Danse. Monument : 0 est le premier opus d’une série « explorant à la fois la notion de monument et la pratique d’une réécriture de l’histoire » (le dossier de presse). Pour l’heure, il s’agit de revisiter les danses de guerre de certaines tribus primitives. Les revisiter, pas les imiter servilement. Quoi qu’il en soit, le résultat semble assez proche des modèles, les mouvements des danseurs demeurant fort rudimentaires, pour ne pas dire… primitifs. Il en va d’une certaine danse contemporaine comme de la peinture qui a connu une courbe ascendante depuis les primitifs du Moyen Âge jusqu’aux grands maîtres de l’époque classique et baroque avant d’amorcer une descente qui l’a conduite sinon en enfer du moins au minimalisme du monochrome. Faut-il s’extasier devant un bleu de Klein ? Chacun en jugera. Faut-il s’extasier devant la reproduction sur un plateau prestigieux des gestes stéréotypés er répétitifs des danses tribales. Chacun en jugera. Il y avait en tout cas, sur les gradins de la cour du lycée Saint-Joseph, des spectateurs enthousiastes. Il y en avait également des réticents. Notre voisin de droite, camarade critique, n’a pas daigné offrir aux danseurs un seul battement de mains.

Ce n’est pas qu’il n’y ait eu de bons moments dans cette pièce, mais ils tenaient plus, en ce qui nous concerne, à la découverte des masques, des costumes (des collants imitant des peintures de guerre), à l’utilisation parcimonieuse mais judicieuse de la lumière et de la musique (souvent réduite un sifflet, une bouteille frappée avec une baguette) qu’à la chorégraphie elle-même.

 

Retour à Berratham

Retour à BerrathamFort heureusement, une pièce comme Monument 0 n’est pas représentative de toute la danse contemporaine. La preuve avec la dernière œuvre d’Angelin Preljocaj, créée dans la Cour d’honneur lors de ce festival, qui contient de superbes morceaux dansés. On peut regretter qu’il n’y en ait pas davantage, mais, en même temps, on ne peut pas reprocher à Preljocaj de vouloir combiner la danse avec quelque chose qui ressemble à du théâtre. Car le texte est ici très présent. Il est dû à Laurent Mauvignier qui avait déjà inspiré Preljocaj avec Ce que j’appelle l’oubli, un autre de ses textes. Retour à Berratham raconte donc une histoire, une histoire de guerre qui semble située dans l’ex-Yougoslavie.

Un extrait : « Parce que pour lui, la guerre, ça veut dire revivre la mort d’une femme qu’on a aimée si longtemps qu’on ne croyait pas imaginable qu’un jour des hommes à peine plus vieux que des gosses surgiraient des camions et qu’ils feraient descendre toutes les femmes de l’immeuble, une à une, fouillant à chaque étage, porte à porte, dans chaque pièce, chaque chambre, chaque placard, les menaçant et les frappant, puis qu’ils les réuniraient et les forceraient à se déshabiller dans l’arrière cour où d’habitude raisonnaient seulement les cris des enfants ou le vent claquant entre les draps.
Oui, bien avant, c’était impensable aussi de se dire qu’un jour les soldats encercleraient les femmes aux peaux nues et glacées et qu’ils les abattraient les unes après les autres. »

Le principe du spectacle est d’illustrer le texte par la danse. Souvent le texte est d’abord récité à une, deux ou trois voix avant que la danse ne commence. A d’autres moments, les deux sont simultanés. Par exemple, le passage cité est illustré par un très beau mouvement d’ensemble des danseuses dont la photo peut donner une idée (insuffisante). En règle générale, la coordination des danseurs est impressionnante, de même que leur aisance dans des figures complexes. Par ailleurs, la pièce se déroule dans le beau décor d’Adel Abdessemed qui occupe l’immense scène du Palais des papes, un lieu dévasté par la guerre, entouré de grillages, avec des carcasses de voiture brulées, des sacs poubelles noirs, un décor qui peut bouger.

Preljocaj a-t-il complètement réussi son pari ? Nous n’irons pas jusque là et sans doute cela tient-il au texte qui n’a pas toujours l’intensité qu’il devrait avoir et l’on s’y perd un peu entre les malheurs des différents personnages. Par contre la chorégraphie est magistrale, alternant les moments de violence et les moments de grande douceur, et l’on sort de ce Retour à Berratham – j’en suis sorti en tout cas – avec l’impression d’avoir assisté à une cérémonie parfois un peu ennuyeuse mais très belle.

 

« Empty Moves (Parts I, II & III) » d’Angelin Preljocaj : passionnant exercice de style

Empty Moves I II et III.3Formidable travail d’Angelin Preljocaj et de ses danseurs que ce ballet désormais complet, avec ses trois parties (1) enchaînées sans transition, qui circule dans le monde entier (2). L’idée de construire une pièce à partir de l’enregistrement d’une performance purement verbale de John Cage (intitulée par lui Empty Words) pouvait paraître osée au départ. Aucune musique mais seulement des mots tirés de la Désobéissance civile de Thoreau, rares, hachés, souvent indistincts, entrecoupés de silences et d’onomatopées diverses. Autant dire que le public du Teatro Lirico de Milan auquel il fut donné de découvrir cette création pour le moins provocatrice, en 1977, manifesta son indignation, le premier moment de stupeur passé, d’abord par des applaudissements censés indiquer à l’artiste qu’il était temps pour lui de conclure, puis par des apostrophes variées, dont de longues tirades en italien, et quelques invectives plus brèves en anglais (« you are very stupid ! »).

Empty Moves I II et III.1

 

Empty Moves I II et IIIIl en est résulté une bande son qui serait d’un ennui mortel si l’on devait seulement l’écouter mais qui se révèle un support parfaitement adéquat au projet d’A. Preljocaj qui n’était pas de créer un nouveau ballet à proprement parler mais de faire émerger des figures, le plus souvent abstraites, des interactions entre quatre danseurs, deux femmes et deux hommes. Après un début un peu laborieux qui s’apparente plutôt à un échauffement, les danseurs entrent dans le vif du sujet. Le chorégraphe parle à propos de cette pièce de construction et de déconstruction. C’est bien de cela qu’il s’agit en effet mais il ne faut pas se laisser égarer par des mots – exercice de style, abstraction, déconstruction – susceptibles de laisser croire que l’on serait confronté à une tentative purement cérébrale ou théorique. Il y a de cela en effet mais l’impression convoyée par la pièce n’est pas celle-là. La somme des figures décousues ne constitue pas un spectacle décousu et l’on ne s’ennuie jamais. On est captivé au contraire par la diversité (impossible de prévoir ce qui va arriver, comment une figure se dénouera, qu’est-ce qui lui succèdera, peut-être rien, une pause pour reprendre son souffle), séduit par l’humour et, parfois, pris par l’émotion, comme lorsqu’une danseuse, inversant les rôles, fait boire le danseur qui la porte dans ses bras : un bébé qui donne le biberon !

Empty Moves I II et III.2Les corps se touchent, s’emmêlent, se nouent et se dénouent, des corps objets, poupées de chiffon ou pantins, des corps élastiques qui soudain se figent. Il y a un érotisme sous-jacent dans ces corps-à-corps plus souvent brutaux que tendres. Les danseurs ne quittent jamais le plateau pendant une heure quarante d’une chorégraphie aussi physique que complexe à interpréter, ne serait-ce que parce qu’elle n’est pas portée par une musique. Or ils sont à peu près parfaits de bout en bout, même dans les dernières minutes où on les sent épuisés (mais ils ont encore le courage d’en jouer).

Au Pavillon Noir d’Aix-en-Provence du 14 au 18 octobre 2014.

(1)    Partie I, 2004 ; Partie II, 2007 ; Partie III, 2014.

(2)    Dans plusieurs distributions différentes.