Fédéralisme : 1948 à travers quelques livres d’Alexandre Marc

« Le XXe siècle ouvrira l’ère des fédérations
ou l’humanité recommencera un purgatoire
de mille ans », P.-J. Proudhon.

Caricature d’André Lebon – 1955

1948, l’année du Congrès de l’Europe (à La Haye) où fut proclamée « l’urgence de créer une union économique et politique pour assurer la sécurité et le progrès social » fut riche en publications des divers mouvements fédéralistes. Au-delà de l’événement du congrès, tous les esprits étaient encore marqués par le souvenir de la guerre toute proche, la reconstruction était en cours, les restrictions alimentaires et les tickets de rationnement n’ont pris fin qu’au milieu de cette année-là, bref, en 1948 comme en 1919, les Européens étaient en quête du sésame qui mettrait fin à la possibilité de toute nouvelle guerre. Que l’avènement d’une fédération européenne soit apparu à bien des esprits comme la solution qui s’imposait ne saurait surprendre : les fédérations ne sont normalement pas en proie à des guerres intestines.

Deux grands courants divisent et divisaient les fédéralistes : d’une part les « Hamiltoniens », les plus nombreux, qui s’en tiennent à un projet purement politique sur le modèle des Etats-Unis ou de la Suisse ; d’autre part les fédéralistes dits « intégraux » qui militent pour une réforme inégralei ou globale, c’est-à-dire à la fois politique, économique et sociale, lointainement inspirée par Proudhon. Alexandre Marc (1904-2000) fut jusqu’à sa mort l’animateur inlassable de ce second courant, d’abord au sein du mouvement Ordre Nouveau, puis à l’Union européenne des fédéralistes (UEF) dont il fut le secrétaire général, au Mouvement fédéraliste européen (MFE), enfin au Centre international de formation européenne (CIFE). Il fut l’auteur d’innombrables chroniques et articles dans des revues qu’il avait souvent lui-même créées et d’une quinzaine de livres. Pour nous en tenir à 1948, il publia cette année-là deux livres coup sur coup, Principes du fédéralisme (avec Robert Aron) et A hauteur d’homme, auxquels nous joindrons un bref fascicule sur le « communalisme ».

Principes du fédéralisme

Le choix de Robert Aron comme co-auteur n’est pas fortuit. Robert Aron fut en effet avec Arnaud Dandieu l’auteur de la Révolution nécessaire (1933), l’ouvrage qui actualise la pensée de Proudhon et pose véritablement les bases du fédéralisme intégral. Or c’est bien de ce dernier qu’il est question dans le quatrième chapitre consacré aux institutions à mettre en place. D’abord un système complexe – simplement esquissé – d’assemblées parlementaires et professionnelles compétentes dans leur domaine. Au plan économique, un dirigisme pour ce qui concerne les « produits de nécessité primordiales », sans qu’il soit pour autant besoin de nationaliser des industries : on les soumettrait simplement à « une réglementation de quantité, de qualité et de prix ». Pour tout le reste, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas du « domaine de la nécessité vitale, les entreprises resteraient souveraines ». Après avoir rapidement mentionné les actionnaires en faveur desquels il convient d’accroître « les garanties ou les possibilités de contrôle », les auteurs s’intéressent aux salariés qu’il convient d’une part d’aider à accéder à la propriété du capital, d’autre part de libérer du travail aliénant. On remplira le premier objectif grâce à un intéressement au bénéfice versé non aux salariés pris individuellement mais à leur syndicat. A charge pour celui-ci d’utiliser cette dotation pour « le rachat ou la création d’entreprises, l’accession commune des ouvriers à la propriété des entreprises ». Le second objectif sera atteint, quant à lui, grâce à un service civil à « effectuer par l’ensemble des jeunes gens » qui prendraient ainsi en charge « le poids du travail disqualifié qui pèse aujourd’hui sur une seule partie de la classe ouvrière ».

Puisque le problème des minorités se pose aujourd’hui avec une acuité particulière, il vaut la peine de citer le passage, dans le chapitre conclusif, où les auteurs prennent position sur ce sujet : « Dans un pays à structure fédéraliste, des groupements allogènes, des groupement minoritaires peuvent conserver leur autonomie complète au point de vue culturel et social ». Position effectivement en accord avec la philosophie fédéraliste… mais qui n’empêche pas les difficultés lorsque la culture de la minorité apparaît trop éloignée de celle de la majorité. Et ce même si le fédéralisme personnaliste de Dandieu, Marc, Aron suppose une idée élevée de l’homme aidé par un être suprême : « Foi en l’homme qu’il faut retrouver et instaurer à nouveau, foi en Dieu inséparable de l’acceptation des miracles sous une forme renouvelée et qui ne s’inspire pas d’une imagination grossière de la transcendance » (chapitre II : « Le fédéralisme et sa foi »).

Une profession de foi empreinte de mystère comme toutes les professions de foi, et que les considérations consacrées à la « présence » n’éclairent que partiellement : « Croire en l’homme… c’est accepter sa présence », celle-ci étant définie comme « l’acceptation de toutes les données qui déterminent nos existences »

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A hauteur d’homme

On n’en apprend guère plus quant à la métaphysique fédéraliste dans l’ouvrage signé du seul Marc pourtant intitulé A hauteur d’homme (et sous-titré La Révolution fédéraliste). « La conception philosophique propre au fédéralisme part de l’homme, non pas de l’homme en général, mais de l’être concret, à la fois corps et âme, esprit et matière ». En d’autres termes, le fédéralisme refuse de « réduire l’être à l’une de ses composantes quelle qu’elle soit ». Ces précisions tirées du chapitre III, « Réalisme intégral », pour succinctes qu’elles soient, confirment néanmoins que le fédéralisme personnaliste vise à l’émancipation globale de l’homme. D’où un programme à la fois politique, économique et social, comme noté plus haut. C’est bien parce que l’homme est « vassal devant l’Etat souverain » (titre du chapitre V) qu’il convient de promouvoir « la personne contre l’achèvement étatique de l’individu » (titre du chapitre VII).

La suite du livre traitera des diverses conceptions du droit pour aboutir au chapitre XVII au droit à mettre en œuvre dans la fédération. Afin de parvenir à l’équilibre des « autonomies articulées », celui-ci devra apporter une triple garantie : « structurelle » (l’autonomie des institutions), « constitutionnelle » (la Déclaration des Droits) et « juridictionnelle » (la Cour Suprême). Concernant cette dernière, puisqu’elle est le couronnement de l’édifice, on évitera l’écueil du « gouvernement des juges » en prenant soin pour commencer de diversifier leur recrutement. En tout état de cause, et ainsi se termine le dernier chapitre, « le fédéralisme, c’est le gouvernement du droit ».

On notera, pour finir, cette remarque tirée de la conclusion du livre, encore plus vraie, sans doute, aujourd’hui qu’au moment où elle fut rédigée : « Le fédéralisme, et lui seul, permet de résoudre le problème le plus angoissant de notre temps : celui d’une civilisation, virtuellement élargie aux dimensions de la planète, et menacée de désagrégation atomique faute d’institutions qui lui permettent de s’arracher aux concepts périmés et de s’épanouir au grand soleil de la liberté créatrice ».

L’auteur a ajouté en annexe diverses déclarations, motions et autres documents émanant de l’UEF (dont l’avant-projet de Constitution et le projet de Charte des droits présentés au Congrès de Rome en novembre 1948), du MUCM (Mouvement universel pour une confédération mondiale), du Congrès de l’Europe.

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Le communalisme

Quelques mots pour finir de la courte brochure publiée par Fédération, toujours d’Alexandre Marc et toujours en 1948. Prenant prétexte d’un livre d’Adolphe Gasser, L’Autonomie communale et la reconstruction de l’Europe (1946), A. Marc fait lui aussi l’éloge de la commune, « point d’appui d’une démocratie réelle ». Le « communalisme » étant revenu à la mode dans les milieux fédéralistes, on lit ces quelques pages avec un intérêt particulier, cette citation de Tocqueville, par exemple : « Les communes de la Nouvelle-Angleterre n’ont […] pas reçu leur pouvoir : ce sont elles, au contraire, qui semblent s’être dessaisies en faveur de l’Etat d’une portion de leur indépendance ».

Cependant, complète A. Marc, « le combat nécessaire pour la libération de la commune n’a de sens qu’intégré à la lutte pour la libération de l’homme », puisque, écrit-il également, « on ne saurait libérer l’homme sans en finir avec le règne de l’Argent-Roi ».

 

Robert Aron et Alexandre Marc, Principes du fédéralisme, Paris, Le Portulan, 1948, 149 p.
Alexandre Marc, A hauteur d’homme – La Révolution fédéraliste, Paris, Editions « Je Sers », 1948, 240 p. (dont 59 p. d’annexes).
Alexandre Marc, Du communalisme au fédéralisme intégral, Paris, La Fédération, série Libres opinions, 1948, 28 p.

 

PS/ La caricature d’Alexandre Marc par André Lebon est tirée de Dix ans d’effort pour unir l’Europe – 1945-1955, Bureau de liaison franco-allemand, Paris, 1955.

Par Michel Herland, , publié le 12/01/2021 | Comments (1)
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