Auteur: Ivan Farron

Ivan Farron est chargé de cours à l'Université de Saint-Gall, enseigne la littérature dans un gymnase vaudois, et vit à Zurich, Suisse. Il est également écrivain. Il a publié un roman "Un après-midi avec Wackernagel" aux Editions Zoé (1995), qui a obtenu le prix Michel-Dentan, et un essai intitulé "Pierre Michon, La grâce par les Oeuvres" (2004). En 2006, toujours chez le même éditeur, un nouveau roman "Les Déménagements inopportuns".

L’institut littéraire de Bienne

 

L’inauguration de l’Institut littéraire de Bienne en juin dernier a fait couler beaucoup d’encre dans la presse helvétique, et un peu aussi dans la presse internationale. L’institut affiche une ambition téméraire en proposant à ses futurs étudiants un bachelor en écriture littéraire : il ne prétend donc à rien de moins que former des écrivains, leur apprendre en trois ans les différents aspects de la profession, de la composition d’un texte à la quête d’un éditeur. Les responsables de l’institut considèrent en effet la littérature comme un savoir-faire, certes un peu exceptionnel mais tout de même transmissible, donc tout aussi susceptible de professionnalisation qu’un autre.

Les écrivains dont les journaux sollicitèrent l’avis à cette occasion se partagèrent, comme on peut l’imaginer, en deux camps assez tranchés, avec les inévitables hésitants, déchirés sans doute entre une légitime crainte de voir le degré de réussite dans leur discipline ravalé à celui de la blanquette de veau et l’ambition secrète, quoique tout aussi légitime, d’obtenir une charge de cours à l’école des futurs Bocuse de la littérature suisse, responsabilité qu’ils accepteraient en barguignant un peu si d’aventure on la leur proposait, mais accepteraient quand même, car elle leur permettrait peut-être de manger de la blanquette de veau un peu plus souvent qu’à leur tour. Même si le prix de la blanquette au kilo peut sembler encore abordable, mon boucher m’assure que les temps sont durs pour les gendelettres. Cote d’Ivoire L’attrait des tropes est trompeur, qui s’y frotte peut parfois s’y piquer : à de telles maladresses, on remarque d’emblée ceux qui n’ont pas appris leur métier où il se doit.

Deux camps donc, dont on imaginera assez facilement les arguments. D’un côté, la tendance peut-être la plus représentée en Suisse romande. Je veux parler des sectateurs du Génie, des croyants en l’Inspiration, émules à la fois du Chatterton de Vigny et de L‘Institution chrétienne, car, du côté de Genève ou de Lausanne, le romantisme se mâtine de calvinisme, une doctrine augustinienne proche à certains égards du jansénisme bien que d’un autre bord, ces explications étant destinées à nos amis de France et d’Outre-Mer. Ceux-ci – les sectateurs du Génie donc – prennent un air dégoûté quand on leur demande si l’art d’écrire peut s’enseigner, de surcroît dans une école. Jamais le Solitaire de Grignan – alias notre grand poète et traducteur, Philippe Jaccottet, qui, né à Moudon, s’en alla vivre sous d’autres cieux et y vit toujours – n’aurait eu, même à l’âge imberbe, l’idée saugrenue de soumettre ses juvenilia au regard sévère mais forcément incompétent de quelque pion du supérieur nommé par le Département bernois de l’instruction publique : Bienne, ville bilingue et j’y reviendrai, se trouve en effet dans le canton de Berne, à majorité germanophone. Vous aurez remarqué que j’écris Génie avec une majuscule à l’initiale, mais pas institut. Tocqueville déjà notait le nivellement uniformisateur qu’entraîne avec elle l’avancée des sociétés démocratiques. La disparition des majuscules dans l’usage courant du français va de pair avec la promotion scolaire de l’écriture créatrice : désolé, ma religion et le Quai Conti, que ces questions inquiètent à juste titre, m’interdisent l’usage de l’anglais.

L’autre camp semble constitué en majorité de Suisses alémaniques, mais je dis bien « semble », car il s’agit d’éviter les clivages trompeurs, comme on dirait en style journalistique. Parmi les trente-trois élèves admis à suivre les cours dès l’automne prochain après une sévère sélection sur dossier – les heureux élus ont donc été choisis sur la base d’un texte de leur cru – se trouvent vingt-sept alémaniques et six francophones. Les cours se donneront en allemand et en français à Bienne, qui est, comme je le disais, une ville bilingue. La Suisse italienne et les parties des Grisons où l’on parle rhéto-romanche ont donc de bonnes raisons de se sentir lésées, mais il est difficile de contenter tout le monde. En réalité, le rhéto-romanche n’existe pas vraiment, malgré des tentatives d’unification, puisque on dénombre au moins cinq variétés de cette langue, qui se rapproche par ailleurs du patois frioulan dans lequel Pier Paolo Pasolini écrivit de mémorables poèmes. L’objectif des études en trois ans à l’institut littéraire de Bienne consiste en l’achèvement d’un projet littéraire (roman, pièce de théâtre, recueil de poèmes). Durant la cérémonie d’inauguration à laquelle assistaient environ une cinquantaine de personnes dont votre serviteur, un écrivain de Suisse italienne et de sexe féminin invité à discourir ne manqua pas de faire quelques remarques ironiques à propos de la non-représentation de l’italien. Le fait que je n’écrive ni « autrice » ni « écrivaine » n’étonnera personne, j’imagine.

Afin d’éviter une fois pour toutes une fâcheuse discrimination, disons qu’il existe en Suisse allemande des adeptes de l’idéologie du Génie et en Suisse romande des partisans du pragmatisme et de la professionnalisation de l’écriture. Il semble y avoir, malgré tout, quelques différences en la matière entre la France et l’Allemagne, que l’on retrouve, à une échelle moindre, en Suisse. Les Français comptent peut-être dans leurs rangs plus d’adeptes du Génie que les Allemands, bien que j’aie de la peine à imaginer Franz Kafka présentant Le Château à une commission d’experts agréée par le canton de Berne. Vous m’objecterez, à raison, que Kafka n’était pas allemand et que cette situation éminemment kafkaïenne ne lui aurait peut-être pas déplu. Quoi qu’il en soit, l’Allemagne possède un institut de littérature à Leipzig et la France attendra longtemps encore, semble-t-il, avant de créer une Grande Ecole destinée aux futurs écrivains. Les ateliers d’écriture existent en France depuis longtemps cependant, je pense en particulier aux expériences menées en banlieue et en prison par un auteur comme François Bon, mais je ne crois pas que des diplômes soient délivrés dans ce contexte.

Bienne est la ville natale de l’écrivain Robert Walser, que Kafka aimait beaucoup et dont il sera question dans ma prochaine chronique. Walser ne fréquenta jamais d’école d’écriture mais une école de domestiques en Silésie orientale, région où il exerça un moment cette profession. L’Institut Benjamenta paru en 1909, relate cette expérience en la détournant un peu. Les élèves de l’école éponyme y apprennent à devenir des « zéros tout ronds », ils ont affaire à un corps enseignant plongé dans un sommeil des plus inquiétants. Devenir des zéros tout ronds, voici une allégorie intéressante de la condition de l’écrivain aujourd’hui : peut-être que les responsables du projet biennois devraient s’inspirer du programme proposé à l’institut Benjamenta.

Mais je voudrais parler maintenant d’autre chose, à savoir la faible place accordée à la rhétorique dans l’enseignement du français à l’école, faible place qui justifie peut-être la création d’un institut comme celui de Bienne, l’explique certainement en tout cas. Au dix-neuvième siècle, les lycéens européens – minorité privilégiée, nous sommes d’accord – apprenaient la dispositio, l’elocutio et l’inventio. On sait que Victor Hugo et Rimbaud dans leur jeune âge s’illustrèrent par leur talent en versification latine. L’imitatio, qui faisait partie des programmes scolaires, a progressivement disparu au vingtième siècle au profit de la dispositio, c’est-à-dire de l’explication de texte et du plan de dissertation. L’auteur de ces lignes ne préconise pas ici un retour au vers latin, mais on peut s’étonner que la case de la création littéraire soit si peu remplie dans les programmes scolaires. À la fantaisie encore de mise dans les compositions de sixième succèdent vite ces énoncés où il faut choisir entre la liberté et le destin, Don Juan ou Tristan, toutes questions que l’on prend extrêmement au sérieux quand on a dix-sept ans mais auxquelles une vie d’homme ne suffit sans doute pas à répondre. L’institut littéraire de Bienne a choisi de désacraliser la « fonction auteur » (comme on disait dans les années soixante-dix) et de combler un espace laissé pour compte par l’école : souhaitons-lui bonne chance.

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One Response to “L’institut littéraire de Bienne”

  1. Charles W. Scheel dit :

    Je partage la conclusion de cet article: il faut souhaiter bonne chance, en effet, à l’Institut Littéraire de Bienne! Comme l’auteur, j’ai longtemps ressenti également une certaine gêne et pas mal de scepticisme quant à toute notion de « formation » en « création littéraire ». Ces choses-là, on les découvre avec stupeur et/ou condescendance, dans les Universités américaines – et l’on peut ajouter que des auteurs de renom sont passés par des ateliers de « creative writing », même parmi les têtes brûlées de la Beat generation – Ken Kesey, notamment, dont on ne saurait ” scolaire plus que de l’inspiration et de visions très personnelles.
    Au pays de Molière, de Voltaire, de Rimbaud et autres pléiades d’illustres écrivains, le consensus semble clair: on naît génie. Point-barre. Et pourtant, la plupart de ces génies ont été à l’école – plus ou moins longtemps, plus ou moins volontairement, certes. Parfois simplement à l’école du père, de la mère, du tuteur, de tel ami, ou à celle du collège de Jésuites, du cours d’enseignement supérieur de la République, de telle fac de lettres – ou de médecine…
    Que penser alors d’un cursus d’études de trois ans, sanctionné par un « Bachelor en Écriture Littéraire » – bilingue franco-allemand de surcroît – comme il a été mis en place à l’Institut Littéraire Suisse de Bienne (ILS) par la Haute Ecole des Arts de Berne (HEAB)? Il se trouve que j’ai fait partie de « l’équipe d’experts » d’une agence internationale qui a visité cette école pendant deux jours en janvier 2009 pour rédiger une évaluation du cursus en question (la première promotion y abordait le 6e et dernier semestre avant les épreuves ouvrant droit au diplôme). C’est peu dire que la préparation de cette évaluation fut faite avec un professionnalisme administratif impressionnant (pour un universitaire français…) par l’ILS, la HEAB, et l’agence concernée.
    Les conditions d’études (pratiques et pédagogiques) m’ont paru plutôt idéales, même si le bilinguisme était très inégal: un seul étudiant francophone, une grande majorité de jeunes femmes allemandes ou suisses alémaniques – mais elles venaient à Bienne en raison de leur intérêt particulier pour le volet francophone de la formation et surtout, elles avaient envie d’écrire leurs textes (bien plus que de se concentrer sur les aspects « professionnalisants » autour de l’édition et de la traduction littéraires, inclus dans la formation). Or le cursus met l’accent sur cette activité « créatrice » qui va bien au-delà des explications de texte et autres dissertations que nous infligeons en études littéraires dans nos cursus de lettres à l’université. Personne n’ira imaginer que la fréquentation du cursus va produire ipso facto de grands écrivains. Mais est-ce plus bête d’apprendre à rédiger ainsi, que ne l’a fait Hemingway entre la rédaction d’articles de presse et celle d’exercices de style commentés par des collègues? ou Faulkner assis derrière le guichet de la poste de Ole Miss où il lisait les commentaires de ses manuscrits par les éditeurs qui les refusaient ?
    Les peintres et sculpteurs en herbe ont de tout temps appris leur art en école. Pourquoi pas les écrivains?