Auteur: Jérôme Meizoz

Jérôme Meizoz est né en Valais en 1967, et vit à Lausanne. Docteur ès lettres (UNIL Lausanne) et sociologue de la culture (EHESS, Paris), Jérôme Meizoz enseigne la littérature française à l'université de Lausanne. Lauréat du « Prix Alker-Pawelke » de l'Académie suisse des sciences humaines, 2005.

Culture et Dépendance

Tiré du recueil Confrontations 1994-2004, Lausanne, Antipodes, 2005.

 

“Il faut donc de toute nécessité que cet homme, s’il tient à être illustre, transporte dans la capitale sa pacotille de talent, que là il la déballe devant les experts parisiens, qu’il paie l’expertise, et alors on lui confectionne une renommée qui de la capitale est expédiée dans les provinces où elle est acceptée avec empressement.”

Rodolphe Töpffer

 

          Le sentiment roi, la pulsion secrète, la basse continue de la culture romande dans sa version d’apparat, est sans conteste la défiance de soi. Cette province qui n’en est pas une s’en remet facilement au jugement de ceux qu’elle croit, sans nul débat, plus aptes qu’elle. John Petit-Senn notait ainsi dans ses Bluettes et boutades (1846) :

“La réputation des artistes vient de Paris : les provinciaux l’acceptent sans la faire ; c’est comme une toupie dont ils entretiennent le mouvement sans l’avoir imprimé, ou comme la sonnette qui retentit chez eux sous une impulsion venue du dehors.”

          La reconnaissance sans discussion de la supériorité culturelle de Paris suppose une bien piteuse image de soi et de son propre jugement. Et cela ne date pas d’aujourd’hui : Ramuz déjà ne manquait de dénoncer dans Paris, notes d’un Vaudois (1939), le “prosternement de la province devant Paris” (1).

          Dès lors, le souci de nos acteurs culturels, soumis à ce tropisme, tient en une question : comment faire oublier le stigmate du local, ou la terre collée à ses chaussures ? Produire, ici même, des objets d’art qui portent les marques des capitales, de la tendance artistique, qui donnent au public les signes d’un ailleurs salvateur ? Ou alors, mieux encore, importer jusque chez nous de telles œuvres pour un public médusé d’avance par cette gêne qu’ils partagent avec nos culture operators ?

          Ainsi du théâtre : Benno Besson le confirme à son insu, à l’occasion d’un formidable lapsus : Vidy, déclare-t-il,  est “le théâtre français qui rayonne le plus à l’étranger.”… En effet, la grande institution “au bord de l’eau”, ce fleuron du marketing culturel, par exemple, se gère comme une succursale des salles européennes, et se conforme aux exigences de leurs circuits. On rôde à Lausanne – nous sommes bon public ! – des spectacles avec comédiens européens destinés à tourner en Europe.

          Mais prend-on encore le moindre risque artistique, dans cette salle qui s’est parée des allures de l’avant-garde ? Parmi les moyens récents de faire salle pleine sans soucis : proposer une valeur sûre française (Agatha de Duras, en février 2004), jouée par deux suisses moins connus pour leur excellence théâtrale que pour leur réputation radio-télévisuellement compatible et certifiée audimat. Bref, toujours il s’agit de s’importer une légitimité. Est-il besoin de raconter ici à quoi sont réduits les metteurs en scène “locaux” lorsqu’ils désirent accéder à cette salle ?

          On dira : “Vous oubliez que nous sommes quasi européens ! les capitales sont le cœur battant de la nouveauté, et ce théâtre nous apporte le monde à domicile, il faut lui en savoir gré !” Certes. Se couper des centres de culture serait, il est vrai, une régression affligeante… mais le revers de la médaille, c’est qu’une telle politique culturelle (qui s’appuie sur des postulats impensés, si ce n’est le flair du marketing) implique que l'”ici” est de seconde catégorie. Du moins tant qu’il n’est pas certifié par un détour dans les capitales. Trop incertains quant à la valeur de la relève locale (le mot écorche bien des oreilles), on nous propose, avec une part de deniers publics, un succédané de salle française… (2)

          Et nos braves bourgeois applaudissent : ils ont eu ce qu’ils désiraient, non l’air des capitales, mais ses signes. La presse locale, elle aussi, acclame unanimement. Elle n’a pas le choix, dit-on, au vu de l’importance locale de l’institution internationale. Au besoin, on l’aide donc un peu à fouetter son enthousiasme. Les professionnels hexagonaux invités au bord de l’eau s’émerveillent de cet accueil messianique et de tant humilité romande à leur égard. Ils ne se savaient pas si bons ! Heureux de cet accueil révérencieux – toujours la fameuse basse continue intériorisée -, et bien sûr des tarifs. Cela fait penser au rôle paterne qu’avaient, il y a peu encore, des organismes tels que l’Alliance française dans le tiers-monde, et dont Bouvier se moque dans Le Poisson-scorpion : accourez, benoîtes peuplades, pour écouter (à prix modique) la voix de vos maîtres !

          Généré par un sentiment d’illégitimité profonde jamais déconstruit par ceux qui le subissent, le phénomène se manifeste dans de nombreux domaines. Avec un peu d’audace, on pourrait aller jusqu’à expliquer par ce biais la fameuse “fuite des cerveaux”. S’ils sont nombreux à s’expatrier, par obligation ou dépit, ces scientifiques savent fort bien que leur pays ne les reconnaîtra pas prophètes avant qu’ils aient récolté une consécration dans un grand centre mondial…

          Ainsi dans l’université, où le prestige des capitales culturelles conduit à la nomination fréquente de professeurs étrangers en Suisse – la statistique est criante, et la réciproque n’est pas vraie – que les étudiants baptisent non sans un cruel humour les profs TGV.

          Ainsi dans l’édition : voyez les contorsions des textes de couverture des ouvrages destinés à l’exportation, euphémisant avec minutie tout ce qui évoque la tare locale, pour s’assurer une presse étrangère réfractaire à ces stigmates : “Michel Layaz vit à Lausanne et à Paris”, lisait-on récemment sur la couverture d’un roman de ce Suisse au talent certain. On force un peu l’ubiquité afin de dé-provincialiser le produit, à l’usage du journaliste hexagonal, voire du pigiste romand impressionnable.

          Nous ne sommes décidément pas assez exotiques !

          Et l’on partagerait volontiers l’opinion du même Layaz, affirmant contre l’idée reçue qu’un “écrivain romand peut exister sans courtiser Paris” si, comme la plupart de ses confrères et selon ses propres dires, il n’avait tenté sa chance auprès de plusieurs éditeurs parisiens avant de se rabattre sur la maison romande désormais la plus tournée vers Paris. En soi, bien sûr il n’y a pas à reprocher à l’écrivain de telles tentatives, mais dans ce cas qu’on nous épargne le mensonge à soi : le discours sur les avantages de l’édition romande consiste avant tout à faire de nécessité vertu.

          Que l’ouvrage d’un auteur suisse paraisse chez un “grand” éditeur hors du pays, c’est la fête journalistique automatique, pavlovienne. Quel torrent de commentaires béats, que le livre soit bon (Rapport aux bêtes) ou médiocre (tels romans de Chessex). On croira que la presse félicite l’auteur, et ce serait tant mieux, après tout, mais ce n’est qu’à moitié juste. La louange va surtout à l’éditeur français, pour avoir révélé aux Suisses qu’un Suisse peut être bon écrivain. Comment le remercier assez de ce flair qui nous fait défaut ? Publié à une grande enseigne étrangère ou dans une officine lausannoise, le même livre, occasionnerait des lectures très différentes. C’est que les commentaires portent rarement sur le texte, mais sur les signes de prestige que celui-ci arbore.

          Et le cinéma, l’opéra, la peinture fourniraient mille exemples de ce tropisme trop helvète. Jusqu’à la nouvelle Haute école de théâtre romande, La Manufacture, qu’on a jugé digne seulement d’un messie professionnel, ayant fait sa carrière en France.

          Qu’on n’aille pas croire qu’un obscur ressentiment ou une grossière xénophobie inspirent ces lignes. Plutôt une lassitude du suivisme culturel qui caractérise ce petit pays. Les sociologues appellent cela le lutétiotropisme, ou tendance à se diriger automatiquement vers la lumière de Paris.

          Il est temps de démystifier le “c’est mieux ailleurs” implicite de nos acteurs culturels, non pour explorer la suffisance de clocher du “y en a point comme nous”, mais bien pour laver et convertir son regard : détecter la créativité qui a cours ici comme ailleurs, ni plus ni moins. Lui donner sa chance, comprendre qu’elle ne subjugue pas tout de suite, qu’elle n’est pas précédée des certificats médiatiques et d’affiches pompeuses. Jouer à l’étranger de cette originalité, de ce “décalage fécond” dont parlait Jean Starobinski, sans pour autant le caricaturer à usage externe. Accepter que cette différence étonne ou déconcerte. N’y aurait-il pas là de quoi assurer ici une vraie créativité ?

          Cela semble plus urgent que jamais, à l’heure où le Parti du Peuple Suisse dit haut et fort ce qu’il pense de l’utilité de la culture dans notre beau pays.

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(1) C.F. Ramuz, Paris, notes d’un Vaudois (1939), Lausanne : L’Aire, 1978, p. 125.
(2) Joël Aguet, “Le théâtre à Lausanne. Mirage de grandeur”, Domaine public, nº 1457, 11 janvier 2001.

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