Auteur: Yolanda Vilela

Yolanda Vilela est psychanalyste à Belo Horizonte, Brésil. Elle a obtenu un D.E.A de l’Institut du Champ freudien (Université Paris VIII), et un Doctorat en Littérature Comparée à l’Universidade Federal de Minas Gerais.

Objet sordide : Pour une approche de l’œuvre de Pascal Quignard

Aussi l’objet petit a est-il peut-être rouge.
Rouge est la couleur qui résulte du rougissement.
C’est la couleur qui envahit le sexe masculin quand il enfle.
C’est la couleur sexuelle. C’est la couleur qui couvre les joues
et envahit tout le visage dans la honte sexuelle.
C’est la couleur du sang vivant. C’est la couleur de l’hémorragie
mensuelle des femmes.
C’est la couleur des blessures mortelles des proies vivantes.
Comme le rouge est la couleur des processus sexuel et mortel,
elle est celle de la métamorphose. Ce fut la couleur qui caractérisa
le sacrifice : tout sacrifice découpe la proie dans son sang. Ce fut durant
des millénaires la couleur des morts : l’ocre rouge dont on teint les os
après les avoir déterrés pour qu’ils revivent et se repourvoient de chair
dans les petits-fils. C’est la couleur de l’inhumation. C’est la couleur
quotidienne sous laquelle le soleil s’abaisse à l’horizon et éteint peu à peu
la clarté sur la terre. (QUIGNARD, 2005, p.76).

                                          

Le cristal de la langue

 

Pour avoir affaire au langage et aux affects, la psychanalyse expose ce qu’il y a de foncièrement disharmonieux entre les deux champs. Bien qu’ils ne soient pas dissociables, les formes sous lesquelles ils se présentent renvoient toujours à des impasses au niveau de leur articulation. Ainsi, Freud s’est occupé du destin des affects inhérents aux signifiants, et si l’on considère la dichotomie fondamentale entre l’affect et sa représentabilité, on pourrait affirmer que toute l’élaboration de la théorie freudienne est une réponse aux difficultés théoriques et cliniques entraînées par l’articulation affect/langage.

Ainsi, les théories du refoulement et de la pulsion, les notions de trauma et de symptôme, tout comme la conception dualiste de l’œuvre freudienne pourraient être considérées comme un traitement possible de l’articulation entre l’affect et le langage dans la mesure où la parole est une expérience corporelle.

La notion de trauma, véhiculée par la psychanalyse, suppose la rencontre du sujet avec la langue, et ce qui aurait valeur de trauma serait justement la rencontre avec une passion. La notion de lalangue, élaborée par Jacques Lacan, met en évidence cet être qui se révèle inhérent à notre expérience avec la langue. La notion de lalangue fait son apparition lors de la dernière période de l’enseignement de Lacan et se réfère fondamentalement à la façon particulière par laquelle le petit sujet fait son appréhension de la langue avant même que le langage ne soit constitué. Le petit sujet se créé une langue à partir de celle de l’Autre et de ce fait il se forge une langue spéciale qui se prête à toute sorte de malentendus. Nous savons que ce sont ces malentendus qui entraînent des effets de sens singuliers et inédits.

L’apprentissage de la langue partagée par tous serait plutôt un jeu qui procurerait du plaisir – et non pas tellement un apprentissage au sens propre du terme -, ce qui a d’ailleurs donné à Lacan l’occasion d’affirmer que le sens est avant tout sens joui. Ce mode d’appréhension de la langue – jouissif, jubilatoire -, laisse ses marques dans les expériences subjectives du sujet, pouvant être entrevu comme lalangue autant dans les œuvres littéraires que dans l’expérience de la clinique psychanalytique, c’est-à-dire dans l’écrit et dans la parole.

C’est dans le Séminaire Encore que Jacques Lacan fera l’affirmation suivante, avec tout ce qu’elle a de lumineux :

Le langage est ce qu’on essaye de savoir concernant la fonction de lalangue (…) L’inconscient est le témoignage d’un savoir en tant que pour une grande part il échappe à l’être parlant. Cet être donne l’occasion de s’apercevoir jusqu’où vont les effets de lalangue, par ceci, qu’il présente toutes sortes d’affects qui restent énigmatiques. Ces affects sont ce qui résulte de la présence de lalangue en tant que, de savoir, elle articule des choses qui vont beaucoup plus loin que ce que l’être parlant supporte de savoir énoncé. (LACAN, 1972 – 1973, pp.126-127).

 Ou encore :

Le langage sans doute est fait de lalangue. C’est une élucubration de savoir sur lalangue. Mais l’inconscient est un savoir, un savoir-faire avec lalangue. Et ce qu’on sait faire avec lalangue dépasse de beaucoup ce dont on peut rendre compte au titre du langage. (Ibid., p. 127).

 

Ainsi, selon ce moment de l’enseignement de Lacan, la jouissance qui se fixe en lalangue lors de l’appréhension de la langue, peut être chiffrée partiellement par le langage et y trouver une voie, une issue par la parole. C’est dire que lorsque le langage frappe le sujet de ses lois, la conséquence en est une perte de jouissance. Néanmoins, il serait intéressant de rappeler que la finalité de lalangue serait, selon Lacan, du côté de la jouissance, jouissance inhérente à l’appréhension des mots. Il ne s’agit pas dans lalangue d’une fonction communicative ; lalangue résisterait à l’avènement du langage.

On sait que, dans le champ littéraire, il y a production de sens mais aussi production de jouissance mais n’oublions pas que le sens est joui aussi : jouissance du signifiant et jouissance de la lettre. Si la lettre a valeur signifiante lorsqu’elle est insérée dans le discours, elle est foncièrement « le bord du trou dans le savoir ». (LACAN, 1971, p.14). Entre la jouissance et le savoir la lettre ferait littoral : voilà la thèse de Lacan. Ces deux aspects lui donnent sa condition « littorale ». Il est possible de constater que ces brèves considérations de la théorie lacanienne à propos de lalangue et de la lettre mettent en évidence l’aspect indissociable des deux notions.

Considérant ce que nous venons de dire, une question s’impose : comment l’écriture élabore le savoir de lalangue par lequel on est affecté ? Savoir qui, évidemment, accueille le malentendu, l’équivoque. Si d’un côté il est possible de considérer le langage comme une forme de traitement de lalangue, un tel travail ne serait effectué que partiellement car il y a dans lalangue quelque chose qui ne se prête pas à la subjectivation offerte par le langage. Sous cette perspective il est possible de considérer la littérature comme une réponse singulière à la rencontre traumatique que le sujet fait avec la langue.

 

Lalangue : un objet sordide ?

 

Pascal Quignard affirme que pour avoir eu de sérieuses difficultés au niveau de l’acquisition du langage et par conséquent pour s’être senti exclu, il s’intéresse à tous ceux qui sont d’une certaine façon marginalisés : les peintres érotiques, les musiciens inconnus, les récalcitrants, ceux qui ne sont pas à la mode, les abandonnés de l’histoire. Dans ce sens, affirme Quignard, « j’ai besoin de réhabiliter ces gens et ces œuvres » (QUIGNARD, P. ; GAZIER, M., 2004).

Bien que faisant partie de périodes distinctes de l’œuvre de l’auteur, les contenus narratifs de Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia (1984), Albucius (1990) et Sordidissimes (2005), renvoient à une sorte de variations sur le même thème, à savoir tout ce que l’histoire officielle exclut pour des raisons esthétiques ou morales et qui reste donc marginal : des auteurs méconnus ou méprisés par le pouvoir, des auteurs et des narratives qui donnent au sordide une place privilégiée.

Dans Albucius, Quignard récupère les romans érotiques écrits par Caius Albucius Silus sous la dictature de César, au début de l’Empire Romain. Dans le chapitre intitulé « La beauté des choses sordides », Quignard cite Sénèque, le Père, pour autant que ce dernier se réfère à la définition albucienne du roman, à savoir : « le seul gîte d’étape au monde où l’hospitalité soit offerte aux sordidissima » (QUIGNARD, 1990, p. 42). Ce qui revient à dire que les mots vils, les choses les plus basses et les thèmes les plus divers trouveraient dans le roman une hospitalité. Quignard rappelle également que les sordes, à Rome, désignaient les lambeaux associés au deuil ; les endeuillés étaient appelés sordidi car pendant leur deuil ils ne se touchaient ni même de leurs mains, ne devant pas laver leurs corps. Les sordes étaient pour les endeuillés ce que les linceuls étaient pour les morts. Favorinus, philosophe qui appartenait à la Nouvelle Académie, aimait les choses viles (sordidae) ; Albucius Silus disait de sa pensée qu’elle se penchait vers des objets tout à fait indignes (sordidissima) ; Sénèque aurait dit que le style de Caius Albucius Silus était très brillant bien qu’il nommât les choses les plus simples (sordidissimas). La peinture, par exemple, était considérée comme un art sordidae, auquel s’opposaient les arts libéraux comme la musique et la rhétorique. La peinture, la danse et bien d’autres disciplines qui ont composé par la suite le tableau des Beaux Arts avaient en commun le fait d’appartenir à la catégorie de ce qui n’avait aucune utilité.

À partir du mot sordes, on a toute une déclinaison sémantique qui circonscrit des expressions renvoyant à des habits sales, à des objets sales, à des êtres sales, pauvres, des êtres endeuillés. Comme l’affirme Quignard : « le noir était moins la couleur du deuil que le sale l’indice de la mort, qui affole les vivants » (QUIGNARD, 1990, p.43).

L’expression d’Albucius selon laquelle les romans abriteraient autre chose qu’un monde fait de langage nous rappelle l’évocation de Lacan à propos de la littérature comme accommodation de restes : « La question est de savoir si ce dont les manuels semblent faire état, soit que la littérature soit accommodation de restes, est affaire de collocation dans l’écrit de ce qui d’abord serait chant, mythe parlé, procession dramatique ». (LACAN, 1971, pp.11-12). Depuis l’époque latine les romans abriteraient ce qu’Albucius appelle la cinquième saison du langage. La forme comme l’écrivain romain conçoit le roman révèle une conception selon laquelle tout est passible d’être nommé : les objets sans importance voire inutiles, les animaux domestiques, les aliments, les adultères, etc. Albucius appréciait les mots bas, les choses viles, les détails surprenants. Interrogé sur ce qu’il fallait entendre par « la langue de tous les jours », il aurait répondu : « il n’est rien de plus beau que de placer dans une déclamation une phrase qui procure de l’embarras à celui qui l’a dit ». Tel est le critère du sordide : un sentiment de gêne nous avertit de sa présence. (QUIGNARD, 1990, p.23).

La formulation énigmatique d’Albucius à propos de la « cinquième saison » a fait l’objet de commentaires de plusieurs érudits. Ils se sont mis d’accord quant au sens de l’expression albucienne « il y a quelque chose qui n’appartient pas à l’ordre du temps et qui pourtant revient chaque année comme l’automne et comme l’hiver, comme le printemps et comme l’été. Quelque chose qui a ses fruits, et qui a sa lumière : sordidus infandus. Le sordide c’est l’enfant » (QUIGNARD, 1990, p. 71). Lorsque Albucius dit « il y a une cinquième saison du langage », il renvoie à cette véritable « avant saison » qui fait son apparition pendant toute la vie, encore que de façon furtive, saison qui visiterait les activités du jour, les sentiments et le sommeil par le biais des songes et des récits auxquels ils aboutissent dans cette espèce de souvenir verbal qu’on retient d’eux, en lui ôtant toute luminescence et toute fièvre. Selon Albucius, en cette saison sont cultivés les amours, les nourritures, les comportements de chacun, etc. Bref, les sordidissima d’Albucius, les objets sordides : bonbons, comptines, épluchures, sexes, pouces sucés, jouets, salissures plus ou moins épongées, gros mots ou mots inopinés. (QUIGNARD, 1990, p.73).

Toutefois, cette surprenante cinquième saison inventée par Albucius ne concerne pas seulement l’avant saison infante ou primaire qui erre en nous : elle est le passé même en nous, « saison qui est en nous-mêmes l’inaltérable Antique (…). Inaltérable fondation de nous-mêmes dans les ruines du non langage en nous (…). Éternelle narration (…). Piétinante narration (…). (QUIGNARD, 1990, p.74). De cette avant saison décrite par Albucius, Quignard dira :

Saison qui est étrangère non pas à tout langage mais au tout langage, étrangère au langage comme discours, étrangère à toute pensée très articulée, étrangère à tous les genres littéraires constitués et de ce fait secondaires et qui débouche, simplement par défaut, sur un genre qui n’est pas un genre, plutôt un dépotoir, une décharge municipale du langage ou de l’expérience humaine nommés dans la Ville, à la fin de la République et sous l’Empire, « declamatio » ou « satura », nommés plus tard, au cours du XIe et du XIIe siècle en France, du nom très romain de roman (le Roman de Renart et ses branches, le Roman d’Alexandre et ses alexandrins…) et qui ne s’éloignent jamais tout à fait de ces lambeaux de langage, de ces éponges de mer imprégnées du lexique le plus bas, de ces torchons de récits qui ne cessent d’essuyer sans cesse nos vies, à chaque heure de nos vies, dans une petite rumination misérable et obsédée. (QUIGNARD, 1990, pp. 72-73).

          Comment ne pas lire dans les descriptions d’Albucius, dans ces lambeaux de langage, une évocation de lalangue lacanienne ? Si la lettre a une fonction littorale par le fait d’articuler des champs qui sont structuralement inarticulables, elle a alors partie liée à la part maudite, à l’ordure et à ce qu’on appelle ici, avec Quignard, le sordide. Nous savons que l’expression lituraterre fut inventée par Lacan à partir de l’Ernout et Meillet, et elle renvoie particulièrement à Joyce : a litter, a letter, d’une lettre à une ordure. D’un autre côté, la lettre se trouve également en rapport avec l’oralité perdue : Quignard parle de cris et de lambeaux de voix ; et la psychanalyse lacanienne dit que le sujet perd de la jouissance lors de l’acquisition d’une langue et gagne au même temps un plus de jouir qui reste dans ces lambeaux de langage.

          Une autre œuvre de Quignard, Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia se prête à certaines réflexions autour du sordide que nous essayons de circonscrire. Il ne s’agit pas ici d’une approche de l’objet sordide par le biais des échos et des débris de lalangue ; ce texte de Quignard renvoie à cet objet singulier dans la mesure où les sujets choisis pour recréer le journal d’Apronenia Avitia sont assez lacunaires, fragmentaires et concernent les plaisirs les plus intimes, ceux qui sont difficilement partageables… Et Quignard ne s’empêche pas de créer l’illusion d’un texte véritablement retrouvé. Il dira par ailleurs que l’œuvre de cette patricienne romaine est extrêmement singulière pour l’époque, que peu d’exemplaires écrits par de riches propriétaires terriens sont restés. Dans le cas d’Apronenia, son œuvre peut être considérée comme doublement singulière : outre le fait de fonctionner comme un agenda, les tablettes recèlent des notes et des commentaires de rêves et de cauchemars, préférences et aversions quant aux odeurs et aux plaisirs, plaisanteries et paradoxes, etc. Pendant deux décennies Apronenia s’est refusé à prendre note de ce qui se passait dans la ville : aucune observation sur la fin de l’Empire, aucun mot sur l’invasion de Rome par les troupes gothiques. Apronenia semblait ignorer totalement l’ascension du pouvoir chrétien. En ce sens, affirme Quignard, « Apronenia Avitia assista à la pénétration extrêmement rapide de ce parti religieux sans que son œuvre ait conservé même la trace de son nom ». (QUIGNARD, 1984, p.16).

          Les restes accommodés par l’écriture d’Apronenia ne reflètent pas la positivité du fait historique, mais, au contraire, ils concernent les lambeaux, les fragments d’une vie. Notre thèse est que là aussi il est question du sordide conçu comme reste, comme déchet voire comme pure délectation. Dans cette œuvre insolite, écrite à la fois par Apronenia et par Quignard lui-même, on entrevoit l’objet a de Lacan dans tout son éclat.

Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia est une œuvre composée de deux parties nettement distinctes. Dans la première, intitulée « Vie d’Apronenia Avitia », Quignard retrace les phases principales de la vie d’Apronenia, et dans la deuxième partie, il recrée les Tablettes à partir des notes prises par la romaine. Ainsi, dans le chapitre XXXVII, dont le titre est « Controverse Théologique », on trouve le récit d’un dialogue entre amis dans lequel la figure divine est décrite dans son impuissance même, laissant l’humain à l’abandon. Une figure de l’Autre qui n’existe pas :

Les dieux nous ont abandonnés depuis Julien, dit C. Bassus. / Dieu nous a abandonnés depuis Auguste, dit M. Polio. / Les dieux nous ont abandonnés depuis Numa, dit Ti. Sossibianus. / Dieu nous a abandonnés depuis toujours, dit P. Saufeius. (Ibid. p. 58).

 

Dans le chapitre « Mauvaises Voix », par une description assez lyrique, on évoque la voix qui déserte, la voix qui s’en va, la fragilité de la voix. La littérature ne se dérobe pas à accueillir un objet qui fout le camp. C’est ce que témoigne le fragment suivant :

Naevia eut tout à coup la voix fragile et incertaine, sans aplomb, sans unisson de ceux qui viennent de tousser longuement. On tend l’oreille vers une sorte de vertige de la voix vivante, de falaise. J’entends dans ces voix quelque chose du son de la mort. La voix de Spurius depuis deux saisons est semblable à celle de Naevia. Pareilles voix tout à coup mettent à découvert que nos têtes tiennent par des petits fils de laine accrochés aux oreilles, que nos mains tiennent à l’aide de petits fils de laine, que notre voix est suspendue à un petit fil de laine. (Ibid. p. 80).

          Dans le petit chapitre XIX, « Q. Alcimius », il est question de la voix et du regard de l’homme aimé. Ici, nous pouvons penser aux objets de la pulsion tels que Lacan les formule. Ces objets se rapportent à la vie, au corps vivant et évidemment à la jouissance :

À ses requêtes les plus risquées, les plus timides, dans l’amour du plaisir où ses membres, sa voix, son regard me plongeaient, je ne le laissais pas achever sa demande. Je disais oui sans une ombre d’hésitation. (Ibid. p. 51).

          Et puis, dans le chapitre CLVI, « Les orifices du corps », à la fin des Tablettes, l’absence du regard et de la voix de l’autre fait que la mort soit entrevue à l’horizon. Voici une évocation poétique des objets de la pulsion :

Il me semble que les neuf orifices de mon corps béent inutilement. Sans doute commencent-ils à prendre conscience qu’ils débouchaient sur le vide. Mes neuf orifices commencent à s’entretenir avec le silence de la mort. (Ibid. p. 131).

 

L’analyste : un objet agalmatique et sordide

 

Sordidissimes, publiée en 2005, est une œuvre consacrée à l’objet à la fois sordide et précieux. On y trouve tout un chapitre dédié à l’invention de l’objet petit a par Lacan. Selon Quignard, l’objet sordide était celui qu’on sacrifiait à la tombe lorsqu’on le mettait à côté des morts. Le survivant y laissait une pierre, une épée, un collier, un char, etc. L’endeuillé laissait auprès de celui qui s’en allait, son bien le plus précieux, l’objet auquel il était le plus attaché. Plus tard les grecs ont appelé algamatophore celui qui portait en son cœur l’image de l’être aimé. Et ce que l’autre emportait dans la tombe avec son corps, c’est ce qui le poussait à être, c’est-à-dire la cause même de son désir. Dans Sordidissimes, Quignard fait en quelque sorte équivaloir les sordidissima du rhéteur romain Caius Albucius Silus, la « part maudite » souvent évoquée par Bataille, « l’objet petit a » formulé par Jacques Lacan, et ce que les New-yorkais à la fin du XXe siècle appelèrent junk.

          En psychanalyse, l’introduction du concept d’objet a – le seul concept dont l’élaboration est revendiquée par Lacan – est le résultat d’une longue construction. Aux prises avec la tentative de situer le vrai objet en jeu dans une psychanalyse, Lacan formule la question de l’objet en termes d’objet cause de désir. Cette cause, le reste de la constitution du sujet, jouissance perdue à jamais, c’est un manque impossible d’être dit, manque où viennent se loger les objets de la pulsion, manque où la jouissance se condense. Manque que l’image spéculaire recouvre.

          Les formulations de Lacan contemporaines et ultérieures à l’élaboration du concept d’objet a concernent tout au long des années soixante et soixante-dix la fonction de l’analyste. Ainsi, les thèses formulées dans le Séminaire Le transfert (1961 – 1962) ont affaire à la dimension agalmatique de l’objet. Le discours d’Alcibiade tel qu’il a été repris par Lacan dans sa lecture du Banquet, de Platon, nous donne la dimension de l’objet agalmatique, précieux, dans sa face d’éclat phallique. C’est à partir de cette dimension que l’analyste va incarner l’idéal avec lequel il est revêtu par l’amour de transfert. Néanmoins, l’articulation entre l’objet agalmatique et l’objet cause de désir s’y trouve déjà esquissée dans la mesure où cette articulation soutient la supposition de savoir dans celui que Lacan appelait l’Autre du transfert. Un peu plus tard, lors du Séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1963 – 1964), les élaborations de Lacan mettent davantage en rapport le transfert, la fonction de l’analyste et l’objet a. Il dira alors :

Cet objet paradoxal, unique, spécifié, que nous appelons objet l’objet a – le reprendre serait un rabâchage. Mais je vous le présentifie d’une façon syncopée, en soulignant que l’analysée dit en somme à son partenaire, à l’analyste – Je t’aime, mais, parce qu’inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi – l’objet petit a, je te mutile. (LACAN, 1964, p. 241). 

          En 1967, nous trouvons des formulations encore plus explicites :

Si le psychanalysant fait le psychanalyste, encore n’y a-t-il rien d’ajouté que la facture. Pour qu’elle soit redevable, il faut qu’on nous assure qu’il a du psychanalyste. Et c’est à quoi répond l’objet a. le psychanalyste se fait de l’objet a. Se fait, à entendre : se fait produire ; de l’objet : avec de l’objet a. (LACAN, 1967, pp. 378, 379).

En 1974 Lacan affirme que l’analyste doit devenir et faire advenir l’objet (LACAN, 1974, inédit). Ainsi, la conception lacanienne de l’analyste serait quelque chose de cet ordre, c’est-à-dire l’analyste serait le produit de l’association libre pour autant que tout ce qui n’est pas réductible au savoir inconscient, tout ce qui se dégage des dits de l’analysant et qui n’est pas réabsorbé par le système signifiant est mis comme déchet du côté de l’analyste. Dans ce sens l’analysant créé l’analyste comme objet a à partir des résidus de ces mots.

Selon Lacan, l’objet répondrait par la question du style. Et du style nous pouvons dire qu’il est ce qui ne se traduit pas car il relève du plus intime du sujet. Il serait alors plausible de concevoir l’objet – à la fois sordide et agalmatique – comme le lieu par excellence de l’analyste (car, comme déchet, il se prête à l’abandon) et de la littérature définie comme le lieu privilégié du sordide (puisqu’elle est, comme le veut Lacan, accommodation de restes).

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