Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le Bar de la plage – 1 et 2

Episode 1

Pamela

– Ici on est bien

C’est Georges, le barman, qui l’a dit, et on l’a approuvé

Le bar de la plage est bien le meilleur endroit au monde pour vivre, enfin comprenons-nous bien, pour vivre une vraie vie, une vie débarrassées des inconvénients habituels que l’on rencontre un peu partout ailleurs : le travail, Dieu (qui on le sait maintenant, n’a pas écrit Imagine ni Blue Monk) les mauvais coucheurs et les jaloux de tous poils. La liste est longue et la marée montante.

La mer est étale, sans réaction, si la pluie continue elle va être encore plus mouillée en surface qu’en profondeur, les oiseaux repliés à terre se taisent. Le silence des oiseaux est l’un des plus tristes qui existe. Tant mieux, il pleuvait. Par mauvais temps les filles sont moins énervées et la plupart d’entre elles ne portent pas de lunettes noires : on peut voir si elles ont de beaux yeux et essayer de deviner leurs pensées. La nouvelle venue a dit qu’elle s’appelait Pamela, un prénom de gourde à gros seins dans un feuilleton californien, peut-être que ce n’était pas son vrai prénom, qu’elle l’avait simplement emprunté pour nous snober. Trêve de préjugés et d’idées générales : toutes les Pamela ne sont pas égales. Il y a eu une Pamela Harriman, du nom de son dernier mari tout aussi prestigieux que les précédents, ambassadrice des Etats-Unis en France. Elle était très spirituelle, un peu mauvaise langue et mourut en prenant un bain dans la piscine du Ritz, place Vendôme, Paris.

– Le dry-martini s’accorde très bien avec une atmosphère humide, le vermouth prend alors une tonalité plus douce qui remet le goût naturel de l’olive au premier plan. Georges le barman sait de quoi il parle.

C’est agréable d’être triste sous un ciel triste, on a l’impression que parfois la nature accorde ses couleurs aux états d’âme des humains, quitte à les enjoliver. Attention. On ne doit pas composer avec la tristesse, céder le moindre pouce de terrain à l’idée réconfortante d’un possible heureux dénouement. Le bonheur, même sous la pluie, est un leurre mondial. Finalement, on a décidé de garder Pamela pour la suite.

Episode 2

Le vieux qui passait

Jules a dit : «  Tiens, on a du passage. »

– Un dry-martini, s’il vous plait. L’homme qui arrivait portait un costume de lin blanc écru comme en en voit sur les photos de JH Lartigue, et un panama ; à mon avis, plutôt pour le protéger des regards des autres que des rayons du soleil qui à l’heure qu’il était avait légèrement abdiqué de ses prétentions du midi.  Il avait la démarche encore assez ferme malgré le sable mou mais on sentait bien que, même s’il avait peut-être eu jadis la musculature d’un bon sprinter, le temps s’était chargé des basses œuvres. Il prit place au bar juste à côté de Caro, la seconde fille de Clarence, une grande bringue brune, fine et haute, qui terminait un doctorat de littérature comparée française-espagnole, et commanda.

Georges, le barman, apprécia cette marque de confiance et se prit de sympathie pour le visiteur. Il s’enquit aimablement. Sans donner de détails sur ses préférences concernant les différents dosages ou le mode de confection.

– Vous êtes de passage parmi nous ? Bienvenue

– Vous pouvez même dire de repassage… A une époque, il y avait un porte-manteau ici… En partant, j’y ai accroché une bonne partie de moi-même… Et puis, le temps, les lointains… Je suis repassé voir s’il était encore là…

Caro sursauta, … peut- être que… Et si ce vieux bonhomme, encore pas trop mal mais enfin… Si ce vieux bonhomme n’avait pas été ce fameux amoureux des saisons d’été dont sa mère lui parlait de temps en temps, elle s’enhardit :

– Et à cette époque, Monsieur, est-ce qu’il n’y avait pas une jeune femme qui s’appelait Clarence ? Le vieux posa son chapeau, l’histoire risquait d’être un peu longue, il hésita :

– Vous avez dit Clarence n’est-ce pas ? Une Clarence… Non, non, je ne crois pas. J’vois pas…

Caro était certaine qu’il mentait et que sur ce foutu porte-manteau il y avait aussi accrochés quelques jolies moments de la jeunesse de sa mère.

L’homme avait l’air sincèrement triste, de cette tristesse qu’on attrape un sale jour ou une mauvaise nuit en passant la ligne et qui ne vous quitte plus. Il remit son chapeau et salua Georges avant de s’éloigner.

On ne dérange pas les fantômes qui flirtent dans les branches des porte-manteaux.

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