Le bar de la plage – épisodes 51, 52 et 53

Episode 51

Diversions provoquées par une fille épatante

Je regardais Line être Line. Les filles intelligentes qui ont le sens du chagrin d’amour comprennent toujours beaucoup plus de choses que les autres. La mer semblait partager cet avis et hésitait à redescendre de la plage où le flux du matin l’avait amenée (tout l’intérêt des mers à marées).

En ce moment, Line avait, en plus de son bikini orange et des grains de sable sur son ventre, le regard voilé d’une histoire qui tardait à commencer ou qui avait mal fini. C’est le genre de regard qui rend les garçons friables et généralement les entraine à commettre un lot de bêtises très au-dessus de la moyenne. Par exemple se mettre à écrire des poèmes lénifiants à la Musset un jour de pluie sur le Grand Canal ou écouter en boucle Ray Charles dans I Can’t Stop Loving You. Et il y a encore pire. Comme se saouler au rhum-coca ou se laisser aller à penser que le monde ne tournera jamais plus rond…Bon, ça c’est déjà en cours.

La mer n’était toujours pas sûre de la conduite à tenir, Line étendait ses jambes très au-delà de son bikini, le soleil en fichait plein la vue aux mouettes qui, éblouies, se rentraient dedans en catastrophe. Je priais pour qu’aucune autre fille de la bande même mes préférées, ni surtout ces teignes de Jules et Jim, ne viennent briser ma contemplation silencieuse et égoïste de Line.

Enfin j’espérais que cela ne finisse pas. Et puis Line a dit, un peu comme si elle se parlait à elle-même :

– Alexander, as-tu déjà connu des chagrins d’amour ?

– Petits ou grands ?

– Hum, hum, disons entre les deux,

– Et tu faisais comment alors ?

– J’écrivais une chanson désespérée, j’étais certain que ma vie s’arrêtait là ; ou pour faire le dur, je me passais en boucle Niagara de Julien Clerc…

– Et la cuite au rhum-coca ?

Line était au courant

– Et toi ?

– C’est un peu différent.

Cette fois-ci la mer commença à se retirer pour de vrai. Line conserva ses secrets. Comme le disent les cartomanciennes aguerries : l’amour reste un sujet aléatoire.

 

Episode 52

Le grand calme

Ce qui me fatigue et m’accable, me désorganise, ce sont les péripéties. Et il faut reconnaître que la vie, le monde, les scénaristes et les romanciers en rajoutent. Comme si on allait être en manque, comme si on allait sombrer dans l’ennui s’ils ne nous brinquebalaient pas de droite et de gauche sans arrêt.

J’aime bien les films où il ne passe rien ou pas grand-chose. Par exemple dans La collectionneuse d’Eric Rohmer, les hommes – ils ne sont que deux – parlent, pas mal, boivent ou petit-déjeunent, se baignent ou ne font rien, (pas comme Ulysse ou James Bond), Haydée  Politoff, elle, fait l’amour assez souvent, sans en faire tout un plat, le seul incident notoire est qu’elle casse un vase ; exprès / pas exprès ? On ne sait pas. La journée, le soleil chauffe la terre et l’eau ; la nuit, on entend les grillons. C’est à peu près tout. On passe un moment merveilleux ensemble.

Dans La grande bellezza,, Toni Servillo – alias le célèbre écrivain Jep Gambardella – croise des complices ou des personnages étranges, dîne avec sa bande de jeunesse, se balade dans Rome et dans son appartement face au Colysée ; cela ne compte pas comme péripéties : tout juste des jours et des nuits qui passent. Ça suffit, non ?

Ces temps-ci, l’océan n’était pour ainsi dire pas là : il ne se faisait pas petit ou lointain, il se faisait absent : amplitudes minimales, ressac assourdi. Les autres paramètres – l’air, la lumière – se contentaient de presque rien. Le phénomène avait déteint sur les mouettes qui évitaient de se faire remarquer et cancanaient en sourdine.

C’était ce que les météorologues, et parfois les poètes, appellent le calme.

Je crois que je vais m’en contenter…

 

Episode 53

Paul McCartney m’a dit

Vent insignifiant. Mer ondulée. Le soleil éclairait le sable comme une rangée de projecteurs illumine la scène quelques instants avant que les musiciens n’y fassent leur entrée. Lumières ! Si, Madame, Monsieur, je plante ce décor, prends le micro et monte les amplis, c’est pour vous annoncer, ainsi qu’au reste du monde, qu’un numéro collector de Rolling Stone est récemment paru : 100 pages entièrement consacrées à la vie et à la musique de Paul McCartney (publicité non payée). A vous de voir si votre marchand de journaux au coin de la rue est un gars à la hauteur ou si son commerce est dévoyé à la distribution de ragots et pronostics hippiques truqués.

Evidemment, la tentation est grande d’en recopier de larges extraits comme le font les critiques paresseux dans les magazines spécialisés et savants. Ici, le sujet est trop sensible pour céder à ces mauvaises manières. Macca –  diminutif affectueux de Paul McCartney – est le gars qui a écrit Hey Jude (la chanson a bien failli s’appeler « Hey Jules » : dans la voiture en allant voir Cynthia Lennon, il fredonnait un bout de chanson qui faisait « hey Jules » en pensant au fils de John et Cynthia, Julian, un gentil gamin qu’il aimait bien. Puis il se dit que Jude conviendrait mieux : ça sonnait plus country.

Pour avoir écrit Hey Jude et Ibony Ivory, et rien que pour ça, Sir Paul mérite bien la reconnaissance de la Couronne britannique et des peuples du Commonwealth.

Leslie raconte qu’elle connaît toute ces histoires par cœur et prétend que si elle était née à Liverpool, Paul l’aurait sans doute épousée pour son deuxième ou troisième mariage. Leslie charrie un peu parfois. Le titre préféré de Line est Silly Love Songs. Louise de V est sceptique.

L’après-midi était déjà épuisée, Georges préparait les dry-martini du soir…

Ah oui… A la fin d’un long interview, Paul dit : « Sois cool, et tout ira bien. Ainsi en va-t-il dans la religion du rock’n’roll. »

(Ce n’est pas Kant qui aurait pu inventer un truc pareil)

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 21/04/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 48, 49 et 50

Episode 48

Eventualités

Et si…

C’était un matin épatant, un matin qui m’allait bien. Je n’avais pas encore bougé de mon lit mais je savais avec précision ce qui se passait à l’extérieur. La mer n’était pas pressée de remonter, les escadrilles de mouettes étaient occupées ailleurs, en train de harceler le sillage d’un chalutier de retour de la pêche, espérant y puiser leur déjeuner ; le jour hésitait encore entre plusieurs nuances de clair.

J’avais fait des séries de rêves imbéciles et merveilleux, dans lesquels j’imaginais que le monde était revenu à de meilleurs sentiments, qu’on y avait mis quelques haines en sourdine, le genre de bric-à-brac qui vous fait passer pour un naïf ou un idéaliste, et vous prive à tout jamais de la considération des gens sérieux.

Tant pis, l’actualité resterait privée de mon opinion …

Plus tard…

Jules était calme, c’est Caro qui commença :

– Tu sais ce que dit Bernadette Lafont dans une scène des
Cousins de Chabrol : « Ne m’aimez pas, ça m’encombre »,

Sublime, non ?

(Et en plus Caro était abonnée à la Cinémathèque…)

Je trouvais ça vraiment pas mal du tout mais je n’étais pas complètement amoureux de Caro, c’était plus facile.

En soirée…

La surface de l’eau était parfaitement lisse, le monde s’était invité avec son cortège de mystères et d’inconnues, on ne l’avait même pas reconnu. Avec lui, il y avait aussi le temps, cette affaire bien trouble des débuts et quelques infinis dont personne n’en voyait le bout.

Le monde batifolait, essayait de faire l’intéressant, le mieux était de faire comme si on ne l’avait pas vu.

Georges se saisit de l’essentiel :
– Ladies and Gentlemen, votre dry-martini is ready.

Et la réalité reprit le dessus.

 

Episode 49

Charivari varie

J’étais en train de repenser à Truman Capote, cet impossible petit bonhomme avec un stylo magique, et à son Breakfast at Tiffany’s. Quand même appeler son héroïne, cette adorable peste aux fréquentations plus que douteuses et qui vivait de ses charmes, tout en se foutant pas mal de son voisin de palier, amoureux transi, Holly Golightly – je fais le malin et traduis : « Sainte qui marche légèrement » –  ça ne manquait pas d’air. Ça avait même carrément l’air de se moquer du monde, enfin au moins de ceux qui seraient imperméables aux contre-pieds de cette langue de pute de Capote. Sacré Holly Goligthly, play it again.

On était vers minuit, solstice d’été, la mer crépitait des éclats du feu d’artifice qui se reflétaient à sa surface ; une farandole, mélange d’Arlequins, de Pierrots et de Colombines en costumes d’époque zigzaguait sur la plage ; de temps en temps elle se retournait sur elle-même comme pour reprendre de l’énergie ou récupérer l’un de ses membres en perdition

Par ici, une Colombine-Caro taquinait un Arlequin-Jules qui l’agaçait, impeccable dans son rôle d’ivrogne inspiré (partition et arrangements de Claude Nougaro : je suis sous, sous, sous, sous ton balcon, comme Romeo…ho, ho, Marie-Christine), un Pierrot-Jean-Do faisait des grâces devant une autre Colombine sexy : évidemment Leslie. Colombine-Louise de V. en grandiloquence, croyait voir la renaissance italienne derrière chaque arbre, ce n’était qu’Arlequin-Jim qui lui jouait des tours, Colombine-Line un peu rêveuse patientait elle attendait que son ami Pierrot descende de son croissant de lune où il s’était perché…

Cette nuit-là, le bar de la plage trainait des tonalités romantiques et inquiètes d’un ancien carnaval à Venise hésitant à retirer ses masques. On avait encore du temps à courir…

Le jour finit enfin par se lever, la farandole de la plage s’était disloquée dans les lambeaux de brume matinale. Les mouettes avaient repris leur position diurne.

– Alex Alexander, where are you ?
Leslie cherchait peut-être le chemin d’un petit déjeuner chez Tiffany…
– Hello Colombine, tu tombes bien : thé ou café ?

 

Episode 50

Brève expérience critique de la théorie du silence

Un jour, un sage aurait dit : « Entre ce qui est dit et qui n’a pas d’intérêt et ce qui est entendu et qui n’a pas d’importance, il y a pas mal de la place pour le silence ». A voir.

Il faut dire qu’en ce moment, la nature y mettait du sien. Les mouettes avaient émigré vers des eaux plus prometteuses, la mer était en pause et aucun intrus n’avait imposé sa présence bruyante au sable de la plage. Le minéral restait tout aussi muet. Les volcans éteints. Les night-clubs endormis. C’était peut-être ce qu’on appelle, sans vraiment faire attention à ce que cela veut dire : le silence. Le vrai silence : aucune onde sonore ne peut laisser supposer « qu’il y eût quelque chose à la place de rien » comme le racontait Leibniz les matins de doute.

Bref, j’éprouvais cet état que l’on rencontre parfois au cœur de la nuit mais cette fois en plein jour, dans la pénombre rafraîchissante de ma chambre à l’heure de la sieste. Je répugnais à rejoindre la compagnie d’un livre… Ses phrases allaient se lancer dans un pénible tintamarre.

Le silence n’est pas un vide, c’est plutôt un trop-plein. Plongé en plein silence, on a l’impression inhabituelle de soudainement entendre son intérieur, d’être même envahi par cet intérieur…  Enfin pour ceux qui ont de l’intérieur ; les autres, dans ces cas-là, prennent peur et empoignent leur téléphone.

Allez écouter le silence… On n’entend plus, et encore en insistant, que le souffle de sa propre respiration. Et si elle s’arrêtait, comme ça, sans prévenir…

Leslie devait roder dans les parages, à la recherche de compagnie :
– ALEX ALEXANDER,  JE SUIS LA !!!
Je crois que je fus presque content de l’entendre…

(La question du silence n’est pas épuisée)

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 23/03/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 45, 46 et 47

Episode 45

Le matin des magiciennes

La beauté calme d’un jour qui émerge en venant de si loin, succédait doucement à la révérence de la nuit. Filtre bleuté sur l’ensemble du panorama. Caro porte toujours la même robe noire chic en soie mate, parfaitement décolletée qui l’habillait en début de soirée ; boucles brunes en cacade sur les épaules ; Jules égaré en penseur mélancolique remettait en question la mode et la logique : l’effet Caro By Night.

On avait connu le meilleur de nous-mêmes entre 3 heures et 5 heures 30 de la nuit – regards et dialogues incandescents, musique enveloppante comme un solo de Jimmy Hendrix, moiteur et pénombre – nous restait le pire : bientôt affronter cette lumière crue –soleil ardent pâle – venue de l’Est de la planète comme un projecteur blafard braqué sur le visage d’un suspect cueilli à son réveil, (Scène beaucoup vue au cinéma pendant la Guerre froide).

Pour l’instant… Leslie sortait de l’eau dans le simple appareil d’une déesse … (chant antique), elle avait dû perdre ses vêtements au poker ou les avait-elle confiés à une escouade de méduses qui en avait profité pour s’enfuir incognito ? Line promenait une myriade d’étoiles dans ses yeux, même Lauren Bacall qui s’y connaissait en regards extraordinaires n’avait jamais réussi un aussi joli tour, propriété privée des filles trop sensibles pour jouer la comédie. Au bord de l’eau, Marie sautillait avec des grâces de chat sauvage faussement effarouché que Gilbert tentait d’apprivoiser (remake d’Anna Karina).

– Alexander, je me meurs…

C’était Louise de V. en mode Bal à Versailles légèrement chiffonnée

– Je me meurs de bonheur…

Julien Clerc chantait les paroles d’Etienne Roda-Gil :

Sonnez crécelles, jouez violons
Si cette chanson vous rappelle
Le temps où vous étiez si belle
Où vous faisiez de vos jupons
Les voiles d’un bateau fanfaron

On ne demande jamais aux jolies femmes pourquoi elles ont l’air heureuses.  Un matin, c’est si fragile.

 

Episode 46

Courts contes de la condition humaine en territoires incertains

 Et Louise de V. annonça toute fière :

Je suis enceinte.

Décidemment, cela devenait une manie. De l’annoncer ou de l’être ? On verrait bien. Caro lui fit remarquer que tomber enceinte n’était en rien une obligation, que Simone de Beauvoir ne l’avait jamais été, Cléopâtre non plus, et que pour la fameuse Marie de Nazareth, l’affaire était encore très discutée. Précision, toujours selon Caro : « Dans la pratique, seules les femmes en charge de prolonger une lignée pour des raisons de protocole ou de fortune y sont astreintes »

Le ciel était si gris, la mer aussi, que la seule chose à faire était d’attendre. Que le jour se lève, que le nuit tombe, ou l’inverse, que l’ennemi arrive ou que Leslie décroise les jambes. Une langueur lisse, presque tiède, imprégnait l’atmosphère, on ressentait comme une sorte de renoncement – ou d’adaptation ultime de la volonté de l’homme à celle des éléments. Autrement dit, on était dans le même état d’esprit dépressionnaire que les habitants de la deuxième moitié du XXème siècle en Angleterre avant l’avènement d’Elvis Presley, de la minijupe  et des Beatles.

On se désintéressa progressivement de la gloire à venir de Louise de V. et de ses causes. Et du reste également (activité pour laquelle, c’est vrai, on disposait déjà d’une certaine virtuosité).

Dans Médium (Ed. Gallimard 2014) Philippe Sollers prévient que le monde est frappé de folie, qu’il est peuplé de fous et de folles furieuses qui s’agitent, dictent, dirigent ; il en signale quelques spécimens particulièrement toxiques : petite bourgeoise fréquentant les artistes, « elles parlent sans arrêt, toujours d’elles-mêmes » ; journalistes, radiophoniques et télévisuelles les pires ; psychanalystes à décolleté

(viennoises ou non, il ne précise pas). Pour y survivre il préconise de développer une contre-folie personnelle ; par exemple dire du mal des philosophes en place, blasphémer, raconter n’importe quoi et dans le désordre sur l’être et le néant ; surtout le néant : effet de stupeur garanti. Et encore et encore feinter la folie des autres ; faire semblant d’être là en restant dehors. Ne le répétez pas, j’ai essayé, cela marche assez bien.

En fin d’après-midi, le ciel vira au gris-beige, Jim revint à lui : Louise de V. n’était pas enceinte, elle s’était seulement trompée sur les signes avant-coureurs. Un phénomène assez fréquent depuis la plus haute Antiquité.

Georges installa une ligne de dry-martinis, le courant se remit à circuler dans nos cerveaux.

 

Episode 47

Le jour de gloire est un samedi

On ne peut pas toujours se tromper. Sauf à désespérer de la cartomancie et des bienfaits des sacrifices ancestraux.

Hier. Leslie avait été disqualifiée à l’élection de Miss Bikini sous prétexte qu’elle avait (encore) oublié d’en mettre une moitié ; finalement ses supporters la portèrent en triomphe comme les copains de Belmondo lorsque le jury du Conservatoire lui avait refusé le prix de comédie.

La veille. Caro et Jules s’étaient fait sortir au premier tour du concours de rock organisée par la Municipalité et le journal du coin.

Il était temps que ces malédictions s’épuisent.

Aujourd’hui. La mer produisait une parfaite houle à surfeurs, des galets s’embrouillaient joyeusement dans les remous du ressac, les mouettes enjouées cancanaient entre elles, comme à leur habitude indifférentes aux tribus voisines. Rien que pour contempler l’harmonie de ce moment à leur aise, les nuages avaient provisoirement suspendu leur trajectoire Sud-ouest / Nord-est. On est samedi :

. Au stade de Lansdowne Road à Dublin, dans quelques minutes l’équipe de rugby d’Irlande va affronter les Anglais, et peut-être les battre ; le public chante The Soldier’s Song.

. Les politiques font relâche. Dieu aussi ?

. Françoise Hardy écrit La maison où j’ai grandi, Mozart compose Cosi fan tutte (C’était aussi des samedi)

. Line reçoit un bouquet de fleurs d’un inconnu

. Le prochain 29 février, jour bonus octroyé par la Création et les approximations des supercalculateurs, tombera-t-il un samedi ?

Je me demande à quoi peuvent bien ressembler les dimanche…

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 27/02/2020 | Comments (0)
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Le Bar de la plage – 9, 10 et 11

Episode 9

Beach Brother

 L’océan se laissait aller jusqu’à la plage en formant de gros rouleaux bourrés d’écume qui se couraient après avant de capoter sur le sable. C’était sans doute ce qui avait dû les attirer : les surfeurs.

Les camionnettes qui leur servaient d’hôtels étaient décorées de hiéroglyphes et d’autocollants touristiques qui racontaient leurs voyages.

Gary était Australien avec des tatouages polynésiens. Il était passé dans pas mal d’endroits où les vagues, la terre et les humains-surfeurs vivaient en bonne harmonie mais, depuis quelques années, la prolifération bruyante des dispositifs de sécurité (sirènes, sauveteurs hurlant dans des talkies-walkies), la cupidité des marchands et la multiplication des engins à moteur bruyants perturbaient la tranquillité des habitants des lieux ; ça le démoralisait. Moi aussi.

Je jurai de ne jamais quitter le bar de la plage tant qu’il y aurait Georges et des dry-martini ; ça laissa Gary songeur :

– Benett, je me demande comment tu fais pour boire un truc aussi bizarre, je veux dire si différent de la bière.

Il obtint de Georges qu’il approvisionnât le bar de la plage en bière et ils signèrent un pacte de non-agression concernant les goûts, les couleurs et les boissons de chacun.

On se remémora la séquence du film de Coppola « Apocalyspse Now » dans laquelle le lieutenant-colonel Bill liquide un village Viet pour que ses boys fassent du surf sur la plage. Colonel Bill adorait le surf et « l’odeur du napalm au petit matin », son vœu fut exaucé : l’aviation passa la forêt au napalm qui, par contre coup ou effet de souffle lissa les vagues. Ce cinglé de colonel Bill en était pour ses frais et le Vietnam pour une centaine de morts. Gary remît les choses en place :

– Benett, le surf est le sport le plus pacifique de la planète, ne te laisse pas prendre à ces conneries yankees.

Leslie céda à l’érotisme brûlant et inconfortable d’un minibus Volkswagen immatriculé à Sydney.

Un matin, de gros nuages plombaient l’horizon et l’océan avait rangé ses rouleaux ; Gary traînait comme une âme en peine :

– Benett, jure-moi que ce stupide idiot de colonel Bill n’est pas dans le coin !

J’aurais voulu le consoler en l’initiant aux bienfaits du dry-martini mais c’était trop tard, le minibus en provenance de Sydney était reparti à la recherche de nouvelles vagues.

Je crois qu’on s’est promis de s’écrire des cartes postales pour reparler de tout cela.

 

Episode 10

Tempête sous un crâne

 Cela devait arriver, forcément : le bar de la plage est fermé. Trop de vent, trop de pluie, trop de vagues, trop de sable, trop de pessimisme : Georges le barman a rentré les chaises et les tables de la terrasse, ligaturé les parasols, arrimé les tabourets, et rabattu les grosses planches de bois qui verrouillent le bar et défendent les réserves de la cupidité des envahisseurs. Il a accroché une pancarte : « Fermé jusqu’à ce que je revienne ».

Je me suis assis à même le sable, le dos appuyé contre le bois rugueux du bar, les mains enfoncées au fond des poches de mon ciré. Les bourrasques en provenance du large s’acharnaient à vouloir m’arracher les cheveux.

Ce n’était pas tout à fait la fin du monde, seulement la mienne et d’une manière bien bizarre. Je me suis vu, cru, senti : immortel. Conséquence évidente : je n’allais pas mourir un jour, je n’allais plus mourir du tout. Je n’allais jamais disparaître ! Moi, Alexander Benett, fils d’une artiste peintre normande et d’un troisième ligne de rugby originaire d’Edimbourg et accessoirement diplomate au service de l’Angleterre, j’allais être le seul humain de la planète et peut-être de ses environs, à vivre éternellement. A voir tout ce qui se passerait sur terre au cours des milliards et des milliards d’années à venir, Et pourquoi pas assister à cette fameuse fin du monde pronostiquée par tous les savants ?  Et alors, où est-ce que j’irai vivre, moi l’éternel, quand il n’y aura même plus de monde ? Tout cela était naturellement parfaitement inimaginable, et pourtant, je le sentais, je le vivais, j’en tremblais, tellement cette évidente énormité s’était emparé de tout mon être jusqu’au plus profond de mes cellules.

J’ai dû m’évanouir, de trouille…

La nature s’est peu à peu calmée. Georges m’a ressuscité en remettant le matériel en place, j’ai recommencé à respirer. Il a préparé un martini-dry, j’ai recommencé à boire. L’essentiel avait survécu : le bar de la plage était ouvert et je savais de nouveau que j’allais mourir un jour.

 

Episode 11

Les grands films commencent par la fin

 On a revu la Dolce Vita. Dernières scènes : une bande de fêtards élégants, lunaires et solaires, envahissent la luxueuse maison d’un ami absent, pour y finir la soirée. Architecture modernissime épurée, intérieur blanc, escaliers blancs, murs-baies coulissants. Ils boivent, dansent, oublient et s’oublient. Une femme se déshabille. Au matin, le propriétaire de retour, les vire. Tout le monde est assez saoul, ils s’égayent à travers les arbres jusqu’au bord de la mer. Photographie en noir et blanc : l’élégance sombre des robes et des costumes s’imprime sur la pâleur du matin.   Des pêcheurs ramènent dans leur filet un énorme poisson, sorte de monstre marin échoué sur le sable… Il y a l’embouchure d’une rivière. Sur la rive opposée, une fillette souriante et rieuse interpelle Marcello Mastroianni- Rubini – le journaliste people – langage des signes par-dessus le bruit des vagues. S’entendent-ils ? Une fille revient rechercher Marcello.… Il ne reste que la mer, le matin, l’horizon vide. Tout est dit. L’éternité et des vies qui passent ; celle laborieuse des pêcheurs, celle de la fillette qui commence avec son cortège d’espérance, celle des autres, oisives, brillantes et vaines, et puis la mort qui rode dans l’œil du poisson. Les lumières se rallument. On avait presque oublié la fontaine de Trevi et le décolleté d’Anita…

Fellini savait ce qu’il faisait, il nous a un peu baladés, On n’a pas fait très attention. L’essentiel était ailleurs, à la fin. Maintenant on est au courant, on va pouvoir revoir le film, pour de bon, sans impatience. C’est toujours un peu comme ça qu’il faut faire avec les grands films.

L’océan faisait semblant de nous écouter, le vent ne voulait pas nous déranger. Les oiseaux de mer avaient leur compte, ils avaient déserté la scène.

On est resté encore un bon moment avec Marcello et ses belles amies…

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 06/03/2019 | Comments (0)
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Le Bar de la plage – 1 et 2

Episode 1

Pamela

– Ici on est bien

C’est Georges, le barman, qui l’a dit, et on l’a approuvé

Le bar de la plage est bien le meilleur endroit au monde pour vivre, enfin comprenons-nous bien, pour vivre une vraie vie, une vie débarrassées des inconvénients habituels que l’on rencontre un peu partout ailleurs : le travail, Dieu (qui on le sait maintenant, n’a pas écrit Imagine ni Blue Monk) les mauvais coucheurs et les jaloux de tous poils. La liste est longue et la marée montante.

La mer est étale, sans réaction, si la pluie continue elle va être encore plus mouillée en surface qu’en profondeur, les oiseaux repliés à terre se taisent. Le silence des oiseaux est l’un des plus tristes qui existe. Tant mieux, il pleuvait. Par mauvais temps les filles sont moins énervées et la plupart d’entre elles ne portent pas de lunettes noires : on peut voir si elles ont de beaux yeux et essayer de deviner leurs pensées. La nouvelle venue a dit qu’elle s’appelait Pamela, un prénom de gourde à gros seins dans un feuilleton californien, peut-être que ce n’était pas son vrai prénom, qu’elle l’avait simplement emprunté pour nous snober. Trêve de préjugés et d’idées générales : toutes les Pamela ne sont pas égales. Il y a eu une Pamela Harriman, du nom de son dernier mari tout aussi prestigieux que les précédents, ambassadrice des Etats-Unis en France. Elle était très spirituelle, un peu mauvaise langue et mourut en prenant un bain dans la piscine du Ritz, place Vendôme, Paris.

– Le dry-martini s’accorde très bien avec une atmosphère humide, le vermouth prend alors une tonalité plus douce qui remet le goût naturel de l’olive au premier plan. Georges le barman sait de quoi il parle.

C’est agréable d’être triste sous un ciel triste, on a l’impression que parfois la nature accorde ses couleurs aux états d’âme des humains, quitte à les enjoliver. Attention. On ne doit pas composer avec la tristesse, céder le moindre pouce de terrain à l’idée réconfortante d’un possible heureux dénouement. Le bonheur, même sous la pluie, est un leurre mondial. Finalement, on a décidé de garder Pamela pour la suite.

Episode 2

Le vieux qui passait

Jules a dit : «  Tiens, on a du passage. »

– Un dry-martini, s’il vous plait. L’homme qui arrivait portait un costume de lin blanc écru comme en en voit sur les photos de JH Lartigue, et un panama ; à mon avis, plutôt pour le protéger des regards des autres que des rayons du soleil qui à l’heure qu’il était avait légèrement abdiqué de ses prétentions du midi.  Il avait la démarche encore assez ferme malgré le sable mou mais on sentait bien que, même s’il avait peut-être eu jadis la musculature d’un bon sprinter, le temps s’était chargé des basses œuvres. Il prit place au bar juste à côté de Caro, la seconde fille de Clarence, une grande bringue brune, fine et haute, qui terminait un doctorat de littérature comparée française-espagnole, et commanda.

Georges, le barman, apprécia cette marque de confiance et se prit de sympathie pour le visiteur. Il s’enquit aimablement. Sans donner de détails sur ses préférences concernant les différents dosages ou le mode de confection.

– Vous êtes de passage parmi nous ? Bienvenue

– Vous pouvez même dire de repassage… A une époque, il y avait un porte-manteau ici… En partant, j’y ai accroché une bonne partie de moi-même… Et puis, le temps, les lointains… Je suis repassé voir s’il était encore là…

Caro sursauta, … peut- être que… Et si ce vieux bonhomme, encore pas trop mal mais enfin… Si ce vieux bonhomme n’avait pas été ce fameux amoureux des saisons d’été dont sa mère lui parlait de temps en temps, elle s’enhardit :

– Et à cette époque, Monsieur, est-ce qu’il n’y avait pas une jeune femme qui s’appelait Clarence ? Le vieux posa son chapeau, l’histoire risquait d’être un peu longue, il hésita :

– Vous avez dit Clarence n’est-ce pas ? Une Clarence… Non, non, je ne crois pas. J’vois pas…

Caro était certaine qu’il mentait et que sur ce foutu porte-manteau il y avait aussi accrochés quelques jolies moments de la jeunesse de sa mère.

L’homme avait l’air sincèrement triste, de cette tristesse qu’on attrape un sale jour ou une mauvaise nuit en passant la ligne et qui ne vous quitte plus. Il remit son chapeau et salua Georges avant de s’éloigner.

On ne dérange pas les fantômes qui flirtent dans les branches des porte-manteaux.