Auteur: Lucien-Samir Oulahbib

Docteur en sociologie, Lucien-Samir Oulahbib est chargé de cours à Lyon 3 et Paris X, et habilité à diriger des recherches en sciences politiques.

Ethnologie ou non ? La recherche identitaire comme creuset fragile au cœur de la laïcité républicaine


I
. Identité, identitaire, creuset, laïcité, république : le sens de la problématique
II. Comment évaluer les liens entre ces divers termes :  la méthode oligomorphe
III. Comment évaluer les liens entre ces divers termes : l’application de cette méthode
IV. Quelques propositions pédagogiques
V. Bibliographie

 

        I. Sens de la problématique

 

Pourrait-on dire qu’un collectionneur, un antiquaire, un archéologue,  un artisan utilisant des méthodes traditionnelles ont ces occupations parce qu’ils sont en recherche identitaire ? Il ne semble pas, même si le dernier cas s’en approche.

Et quoique l’on ne sache pas encore ce que cela recouvre encore tout à fait, intuitivement on se doute bien qu’il existe une différence entre un collectionneur et par exemple un traditionaliste religieux.

Mais qu’en est-il lorsqu’il s’agit de travailleurs qui refusent de changer de métier ou de voir certains d’entre eux remplacer par des machines ? A première vue, il ne semble pas que cela relève d’une recherche identitaire, mais plutôt d’une lutte sociale.

Pourtant, il n’est pas possible d’y exclure tout à fait cette problématique ; ne serait-ce parce qu’un groupe donné de travailleurs se vit aussi dans une identité donnée, c’est-à-dire, provisoirement énoncé, l’organisation en devenir d’un vécu (individu, groupe, entreprise, institution) avec son histoire spécifique et ses traditions. Le débat actuel sur l’Europe, la globalisation, l’américanisation supposée du monde n’y échappe pas.

Demandons-nous alors si, en première approximation, une recherche identitaire ne serait pas le degré accentué d’une espèce de réajustement permanent de l’identité ? Autrement dit, est-ce que l’identitaire protégerait ce qui permet à une identité de se reconnaître telle ? Et ce jusqu’à l’immobiliser dans l’espace et le temps ?

Répondons qu’il ne s’agit pas seulement de cela au vu de ce que l’on peut observer lorsque certains mouvements identitaires sont étudiés. 

Que nous montre en effet l’observation ?

Déjà que cette recherche identitaire peut elle-même varier. Ce qui peut nous intéresser considérant la problématique choisie. Car s’il s’agit seulement de souligner qu’une recherche d’identité peut se tourner vers une interrogation plus approfondie et donc devenir identitaire, c’est-à-dire, qui viserait en priorité à la perpétuation en bloc d’un corpus historique commun qui rassemble des faits et des gestes des questions et des réponses, tradition ou, ici, creuset, et dans lequel vient  non seulement puiser, se ressourcer, un ensemble historiquement situé de vécus, mais aussi se reconnaître, s’identifier, la remarque n’est pas quelconque lorsqu’elle insiste sur l’aspect travail de mémoire en quelque sorte, mais elle ne correspond pas exactement au sujet à traiter.

Puisqu’il s’agit, ici, d’observer en quoi une recherche identitaire peut exister, et même être un creuset, quoique fragile, en ce sens qu’il peut être constitué ou charrier des éléments qui ne vont pas de soi.

Pourquoi ?

Parce qu’ils peuvent se heurter aux autres termes de l’énoncé proposé ici à la réflexion. A savoir le cadre politique dans lequel il s’insère, en particulier au sein de certains pays ayant opté pour la laïcité républicaine, c’est-à-dire, provisoirement énoncé, pour la prépondérance d’une objectivité basée d’une part sur la démonstration et non plus sur la seule croyance, basée d’autre part sur la diversité des opinions, le tout inséré dans un cadre plus vaste, quoique non entièrement formalisé à l’heure où nous parlons, celui des droits démocratiques s’illustrant par les libertés de penser et d’entreprendre dans le respect de soi et d’autrui. 

Or, certains éléments de la recherche identitaire peuvent se heurter à ce double cadre. Pourquoi ? Parce qu’ils aspirent eux aussi à être des instances décisives sur lesquelles les identités iraient se régler de façon prépondérante.

 

Voyons cela de plus près.

 

L’observation montre que la recherche identitaire ne signifie pas seulement le fait qu’une identité, c’est-à-dire l’organisation donnée d’un vécu, se questionne sur ce qui est permanent en elle. L’identitaire peut signifier, aussi, que l’accentuation de la recherche d’identité veut aller jusqu’à questionner, de façon diffuse ou systématique, le cadre même permettant non seulement de régler des attitudes et des comportements mais, aussi, de les légitimer.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de se demander d’où l’on vient, de quoi l’on est constitué et où l’on va. Mais de questionner, voire de remettre en cause, les outils, les cadres, mais aussi les comportements, les attitudes, en un mot tout ce qui permet de répondre à de telles questions.

D’où la possibilité d’un conflit  induit par la recherche identitaire; d’une part avec les identités qui ne sont pas spécialement en recherche identitaire, même si elles s’apparentent à tel ou tel groupe ; d’autre part avec les institutions qui garantissent aux identités le droit de s’organiser comme elles l’entendent, du moins dans certaines limites.

 

Nous voyons bien que, sous cet angle, certaines recherches identitaires ne visent pas seulement à effectuer un travail de mémoire. C’est cet angle d’analyse qui nous préoccupera ici.
Pour bien le comprendre, repartons de la recherche identitaire en soi et voyons en quoi elle se distingue d’une recherche d’identité.

Avançons que celle-ci questionne son appartenance au monde en tant que telle : quid par exemple de la différence entre exister comme une pierre et exister comme être humain ? Où est la différence ? Ne serait-ce pas dans le fait de créer du réel en plus, de transformer le monde et non pas seulement de le perpétuer  ?

 

La recherche identitaire, elle, interroge en définitive l’identité non pas sur son appartenance au monde, mais sur le mode qui lui permet d’y appartenir ; elle l’interroge non seulement quant à son lien avec le corpus historique, mais aussi sur la validité de ses questions et de ses réponses en posant, du moins pour certaines recherches, -(et c’est là où la variation énoncée plus haut importe)- comme préalable l’existence d’une filiation à un ensemble plus vaste que l’identité qui peut, voire qui doit agir pour elle comme modèle, cadre, et cercle de référence non seulement constitutif mais prioritaire.

Autrement dit, l’identitaire demande, voire dans certains cas, (d’où l’affinement nécessaire de l’analyse), exige, mais ce, plus ou moins, que l’identité d’un vécu justifie ses décisions en terme d’attitudes et de comportements et ce non pas parce qu’ils seraient en soi erronés, bons ou mauvais, mais parce  qu’ils sortiraient du corpus historique commun posé comme un bloc, la révolution française est un bloc disait Clemenceau….

 

Cette dernière remarque n’est pas quelconque, même si nous en sommes plus là aujourd’hui, parce qu’elle signifie que la tentation identitaire vécue comme processus d’inclusion ou d’exclusion n’est pas seulement le propre de groupes contemporains, qu’ils soient religieux, politiques, ethnocentriques, voire sexuels (la queer attitude par exemple), elle plonge bien plus loin dans le temps et à vrai dire recoupe les débats séculaires entre les Anciens et les Modernes, entre l’éternel bon vieux temps, et le présent nécessairement décadent, etc.

 

Retenons également que le corpus historique peut être ethnicisé à un certain moment, ce fut le cas en Allemagne lorsqu’il a été posé la supériorité de la langue et de la culture germanique, jusqu’à ensuite cristalliser l’ensemble en terme ethnique ; ce fut aussi le cas plus récemment au Rwanda, alors que la différence entre Hutu et Tutsi est bien plus socio-politique qu’ethnique, les Tutsi représentant plutôt l’élite et les Hutu, le peuple, ce qui implique qu’un Hutu peut devenir Tutsi et réciproquement.

Le corpus historique peut être aussi complètement falsifié en ce sens qu’une histoire donnée d’un groupe, son identité, est effacée au profit d’une autre et pour une part glorifiée alors que son apport est en réalité sujet à caution. C’est le cas par exemple des Berbères dont l’histoire est ensevelie sous celle des Romains, des Byzantins et des Arabes alors que la recherche historique montre l’importance de leur apport à l’époque pharaonique, pendant l’ère de Carthage, au début du christianisme et dans la civilisation andalouse… 

Enfin, le corpus historique peut-être occulté, tel celui relatant les exploits des soldats de l’armée de la France Libre dont on apprend peu à peu qu’elle n’aurait jamais existé sans l’apport crucial de l’Afrique, celle du Nord comme celle du Centre.

 

Ces diverses intrusions historiques et sociologiques nous permettent d’observer que cette recherche identitaire, oscille entre une demande et une exigence poussant l’appropriation jusqu’à l’ethnocratie, oscillation qui peut traverser tous les individus, les groupes, les institutions. Ainsi un tel demandera à ce que l’on revienne à la vraie gauche, exigera que les vrais révolutionnaires se rassemblent ; un autre en appellera à la réunion des vrais patriotes, à la vraie droite, au pur Dieu, à la vraie religion, et ainsi de suite. Un troisième incitera à s’approprier tel ou tel personnage illustre sous le seul fait qu’il se trouve né plutôt ici que là.

 

C’est en ce sens là, par cette oscillation instable, que la recherche identitaire sera appréhendée comme creuset fragile, autrement dit, il existe une difficulté interne, intrinsèque, à cette recherche identitaire.

 

Voyons encore plus précisément la chose.

 

Une certaine recherche identitaire peut empiéter sur l’identité en l’empêchant par exemple de devenir. Puisque tel comportement, telle attitude, nouvelle, non seulement sera «mal» perçue, mais peut être rejetée d’emblée comme ne faisant pas partie du corpus.

Par ailleurs cette recherche identitaire ne s’effectue pas en l’air, mais, et ce de plus en plus de part le monde, au sein d’un ensemble englobant, celui de la laïcité républicaine ;  lui-même inséré dans un second ensemble plus vaste né au départ en Europe, aujourd’hui devenu mondial, celui du cadre politique démocratique basé en moyenne sur les libertés de penser et d’entreprendre, du respect de soi et d’autrui, même si cela se vit aussi injustement ici et là, le tout incarné par des institutions données de plus en plus en recherche de légitimité.

Dans ces conditions, toute recherche identitaire, au delà de sa singularité de sa forme et surtout de son oscillation entre un travail de mémoire et une prétention à devenir le cadre institutionnel décisif, ne peut pas faire l’impasse, même si elle le désirerait, sur l’expérience historique des faits démocratiques et laïcs qui aujourd’hui délimitent, qu’on le veuille ou non, l’action individuelle et collective, et ce moins parce qu’ils «dominent» de façon abstraite ou insidieuse, mais plutôt  parce qu’ils ont démontré leur capacité à introduire plus de liberté de conscience, plus de justice, à combattre en un mot la fatalité des destinées sur des bases objectives.

Ce qui implique alors, et ceci est fondamental, de ne pas confondre l’effort laïc, et la concentration politique qui incita à ce que la diversité des identités fusse broyée.

 

Ainsi, lorsque l’on observe l’Histoire, en particulier celle de l’Europe, il ne faut pas confondre la façon dont elle s’est construite politiquement avec l’émergence centralisatrice et uniformisante de l’Etat-Nation, et la façon qui permit peu à peu à une société civile de surgir à partir des villes en s’appuyant, surtout avec la Renaissance, plutôt sur la raison, -et donc la démonstration, l’explication, le dialogue, la pertinence, la justification-, que sur le seul corpus de croyances en grande partie non démontrables reposant soit sur une révélation, soit une hérédité, soit encore sur une tradition regroupant des habitudes ritualisées.

 

Néanmoins, le fait d’écarter les faux procès confondant uniformisation politique et esprit laïc refusant la fatalité des destinées, n’empêche pas d’admettre qu’il existe par contre un conflit entre précisément cette capacité rationnelle à justifier, démontrer, expérimenter, en un mot vivre, créer, sans en demander la permission, et le fait que cette capacité n’aille pas de soi pour certaines recherches identitaires ; non pas seulement parce que des bornes sont nécessaires, ce qui est d’ailleurs là la question permanente que se pose l’identité ; mais aussi parce que cette confiance dans la raison peut, d’une part, ne pas satisfaire certains vécus désireux de continuer à couvrir leur décision par des cadres intangibles, tels des principes sacralisés par exemple qui déchargent l’individu de prendre la responsabilité rationnelle de justifier un non ; d’autre part, parce que telle nouvelle solution, pratique, attitude, comportement, est rejetée d’emblée comme ne faisant pas partie du corpus historique posé comme fondateur, prisme unique. Ou encore parce qu’il est posé, d’emblée, que toute recherche de limite est en soi symbole d’enfermement.

 

Donnons comme exemples les modifications de l’identité désireuse d’être au plus près de ses désirs, à savoir la possibilité de plus en plus ouverte pour l’identité de se vivre ici et maintenant, ce qui pose question quant au rapport avec le respect de soi et de l’autre et ce au-delà du problème de la reconnaissance ou non de la diversité sexuelle, et à supposer que l’identité puisse baser objectivement la notion de respect.

Soulignons également les nouvelles problématiques introduites par l’évolution des sciences et des techniques telle que la prolifération de l’image qui peut ouvrir et enrichir l’imaginaire, mais aussi se substituer au réel, exciter et compenser des manques ; citons, en passant, mais tout de même, l’avènement à terme du robot capable de devenir un compagnon ou une compagne.

Observons que ces modifications et ces nouvelles problématiques n’ont pas aujourd’hui de réponses uniformes et certaines du point de vue de leur conséquence à terme pour la construction de l’identité ; d’où, alors, la tentation de certains vécus à les questionner également sur un mode identitaire. C’est-à-dire à interroger leur pertinence non plus seulement en terme de contenu, de tri nécessaire pour que l’identité puisse persister dans son être, mais aussi dans leur existence même ; ce qui implique de les refuser en bloc, l’extrême étant d’en interdire également l’accès à tout autre.

Par ailleurs, et ce point est essentiel, cette fermeture peut s’accentuer, ou, du moins, trouver des raisons supplémentaires comme arguments tactiques pour refuser la modification du corpus historique dit originaire lorsqu’une certaine recherche d’identité, cette fois, peut aller jusqu’à récuser toutes bornes, toute organisation, posant par exemple toutes les attitudes comme équivalentes du moins jusqu’à un certain point, ou privatisant en quelque sorte le jugement sur les relations humaines ou les pratiques sexuelles, c’est-à-dire allant jusqu’à interdire toute critique, voire toute analyse sous peine d’être taxé de réactionnaire.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant d’observer que certaines identités préfèrent se réfugier dans de l’identitaire afin de pouvoir refuser telle ou telle pratique jugée libératrice ou révolutionnaire. Et comme il existe une ambiguïté dans l’identitaire entre travail de mémoire et refus de toute nouveauté, les groupes les plus exigeants en matière de libération pour aller vite vont se trouver en porte à faux, de peur que leur critique passe cette fois pour de l’ethnocentrisme voire du racisme.

 

Ce dernier aspect permet deux observations.

 

D’une part, il est patent de constater qu’il existe de plus en plus une difficulté à forger des réponses satisfaisantes à des problèmes et à des comportements dont l’acuité et la pression sont au fond bien récentes ; ce qui accentue la fragilité de toute recherche identitaire du moins quant à son acceptation d’un cadre de discussion et d’un cadre limitatif, car, sur un autre plan, celui de la prégnance politique, cette insuffisance dans les réponses peut la renforcer.

En effet, la recherche identitaire peut se faire fort de rappeler, et ce surtout en période de formation de nouveaux repères permettant aux identités de se régler du fait de l’évolution des désirs et de l’environnement, que des réponses spécifiques existent, du moins pour les questions permanentes, et ce selon un mode ancestral qui distingue précisément un groupe d’un autre. Plus encore certaines recherches peuvent se servir de ces incertitudes pour renforcer l’intangibilité du corpus historique qu’elles prétendent défendre.

 

D’autre part, face à cela, le cadre laïc et républicain se trouve quelque peu démuni, même si institutionnellement, il peut en contenir les effets. Sauf que cela ne suffit pas lorsque sa légitimité ne semble plus reposer que sur la force de la loi et non pas également sur ce qui le caractérise absolument, à savoir l’accompagnement de l’émancipation humaine en opposition à la fatalité des destinées qu’elles soient héréditaires, religieuses, politiques et sociales, le tout s’appuyant sur la démonstration et la diversité d’opinions, et cela, n’est pas une opinion, mais la condition sine qua non du vivre ensemble posé non seulement comme être durable mais aussi comme être en devenir.

 C’est ce que nous allons voir maintenant.

 

*

 

II. Comment évaluer les liens entre ces divers termes : la méthode oligomorphe

 

J’avancerai l’idée que le cadre laïc et républicain se trouve confronté à une crise de légitimité non pas en terme institutionnel, mais idéologique au sens large, c’est-à-dire en terme de gestion de son propre corpus historique, qui, à la différence de la problématique identitaire, se trouve ouvert en devenir, à partir néanmoins de fondamentaux basés sur la primauté de la raison, de la démonstration, ce qui entraîne la transformation du monde et point seulement sa perpétuation.

Sans revenir sur l’historique proprement dit, observons seulement que ce cadre ne s’est en fin de compte pas entièrement réalisé selon son programme. Il ne s’est pas encore dégagé des querelles intestines entre foi et raison qui courent au fond depuis le conflit entre l’Église et les Lumières. Il n’a pas encore établi un cadre épistémologique fort entre les arts les lettres et les sciences. Et la tendance dominante dite aujourd’hui relativiste, culturaliste, ou postmoderne, en ce sens qu’elle récuse toute prétention à un savoir objectif transcendant toutes les sources de production d’idées, vise plutôt à confondre positivisme et scientisme, c’est-à-dire organisation donnée de la Connaissance qui n’oppose pas nécessairement poésie et science, et prétention à uniformiser la raison voire la représentation sous un seul mode, celui de la démonstration expérimentale.

 

Nous en sommes là, grosso modo.

 

Je n’aurais pas ici le loisir d’en faire l’historique. J’aimerais seulement indiquer quelques pistes qui permettraient de sortir le cadre laïc d’un certain immobilisme.

 

Je dirais qu’il faut trouver une méthode simple de classification qui permettrait d’observer si des pratiques, des attitudes, des comportements, des objets, concernant autant des individus, des groupes, des entreprises, des institutions, etc, renforcent ou amenuisent la recherche d’émancipation du genre humain de la fatalité des conditions qui est, là, le socle, le bloc… démont(r)able… Puisqu’il s’appuie sur une conception de l’être humain reposant essentiellement sur l’observation et l’expérience et qui montre pour l’essentiel qu’il se doit de faire croître ses potentialités tout en orientant le développement dans un sens privilégiant plutôt l’harmonie dans la vie que la seule recherche de puissance via la mort, parce qu’il s’agit de respecter soi et autrui, ce qui implique de trier sa liberté de penser et d’entreprendre dans cette perspective.

 

Sans entrer dans les détails d’une telle affirmation qui n’est en fait que la synthèse de recherches entamées depuis de nombreuses années, je résumerai cette méthode (dite oligomorphe) par quatre critères ( elle en comporte dix) que j’appliquerai aux divers termes abordés dans l’énoncé.

 

Les dix critères enchaînés sont les suivants (je n’en retiendrai ici que quatre) : l’être humain se déploie, se développe, s’organise (trois), en fonction, d’un but, d’un moyen, et il atteint un résultat ou forme (trois), le tout rendu possible par la conservation l’affinement, la dispersion, la dissolution de l’effort (quatre) = dix, mais observons (très brièvement) les quatre derniers critères ou fonctions puisqu’ils sont nécessaires au déploiement au développement à l’organisation.

Pourquoi ceux-ci et pas d’autres ? Pour la simple raison qu’un effort humain en vue de se déployer et de se développer dans un sens harmonieux se doit de se conserver, d’atteindre une certaine durabilité ; il peut s’affiner en améliorant certains points ; il doit cependant se disperser au sens d’être divers, de se détendre, d’observer et de vivre sous plusieurs angles ; enfin il faut bien hiérarchiser, décider, organiser donc dissoudre certains aspects, certaines habitudes, etc.

Il y a cependant deux corollaires. L’oscillation et la compensation. Pour la première ces quatre critères ou fonctions oscillent différemment selon qu’ils sont employés pour renforcer (positif) ou pour amoindrir (négatif), -ou les notions d’excès et de défaut des Anciens-, Aristote par exemple, ce qui implique l’intervention d’une intentionnalité, d’une conscience, bref, d’une estimation de soi qui va juger, délimiter, -en s’appuyant également sur des cadres et des cercle de référence-, le champ d’application de ces quatre éléments lorsqu’il s’agira d’élaborer des buts des moyens, d’arriver à un résultat.

Ainsi la conservation positive accentue la pérennité, ce qui est simple, mais c’est plus complexe pour la conservation négative puisque si celle-ci amoindrit elle le fait de telle sorte qu’elle ne semble pas remette pas en cause la conservation même, elle s’en prendra donc à autrui, elle transformera le développement de l’ego en égoïsme, jusqu’à ce que celui-ci mette en danger la conservation elle-même, basculant dans ce cas en dissolution négative.

Cette complexité du négatif, -(à ne pas confondre avec l’expression hégélienne reprise par le marxisme qui pose le mouvement même du développement comme négatif, puisqu’il transforme et donc détruit en vue de créer, alors qu’il s’agit ici d’observer que ce négatif n’est qu’un moment du positif -comme le disait d’ailleurs Hegel à la différence de Marx…-,mais nous sortons là du sujet…)-, cette complexité se voit également dans l’affinement, puisque si son mode positif exprimera la recherche d’une originalité, d’une perfection, d’un plus d’émancipation et d’ouverture, par contre l’affinement négatif visera la recherche pour elle-même de la nouveauté, ce qui peut transformer l’originalité en excentricité, en sophistique, le raffinement en saturation de luxe, etc.

Pour la dispersion, les choses sont plus simples : le positif exprimera une bonne balance entre diversité et détente, le négatif approchera la connotation usuelle du terme : à force de se disperser, l’on se délite.

Pour la dissolution, la complexité est plutôt de l’ordre du positif puisqu’il s’agit de dissoudre ce qui ne sied pas au but, au moyen, à la forme, considéré par les autres fonctions. L’aspect négatif consistant à poser la dissolution comme but, ce qui relève plutôt dans ce cas de l’intention nihiliste, ou de la pathologie.

 

Le second corollaire, la compensation, est plus aisé à circonscrire : les quatre fonctions et leur oscillation s’interpénètrent en permanence, d’où la nécessité de réajustement par la conscience, le bilan, l’étude, lorsque des dysfonctionnements, des malaises, surgissent. Ainsi par manque de conservation positive, l’on peut compenser dans la dispersion négative, donnant par l’exemple l’illusion que le mouvement en lui-même peut créer de la stabilité. Ou encore un manque de conservation positive peut se traduire par une conservation négative, se vengeant ainsi sur autrui mais aussi sur soi à terme et déjà dans l’image de soi, ce qui entraîne l’ensemble vers la dissolution négative.

 

L’ensemble est bien entendu organisé par l’estimation de soi qui agit alors comme un conseil d’administration afin d’établir une synthèse à chaque instant, du moins selon que l’on veuille être plutôt dans l’affinement que dans la seule gestion des contradictions et des incohérences comme cela peut être par exemple le cas en dispersion négative.

 

Tentons d’appliquer ces quatre éléments à ce qui nous préoccupe ici.

 

 

*

 

III. Comment évaluer les liens entre ces divers termes : l’application

 

Appliquons l’essentiel de cette classification (à l’exclusion du second corollaire : la compensation) sur les termes de la problématique par ailleurs plus précisément définis.

 

 

L’identité

 

Rappelons qu’elle peut être définie comme l’organisation singulière d’un vécu (individu, entreprise, institution) c’est-à-dire le rassemblement orienté et visible d’un ensemble donné d’attitudes multiformes à la fois déterminées et en devenir.

Cette organisation implique une classification qui hiérarchise un donné brut, par exemple des préférences et des motivations ou buts dont la combinaison émerge comme singularité, et une conscientisation, par exemple des représentations du monde qui tracent des perspectives et délimitent des possibilités d’action.

L’identité est à la fois une en tant qu’organisation, et multiple parce que celle-ci possède plusieurs aspects puisque s’agissant de l’identité, humaine, il ne s’agit pas seulement de se perpétuer, mais aussi de créer du réel en plus, de surgir non seulement comme existence, mais aussi comme être.

Cette exigence, ou liberté, fait que l’identité veuille persister dans son être et pas seulement dans son existence ; ce qui implique qu’elle puisse se vouloir en devenir pour des raisons internes et externes liées pour une part à l’existence de contraintes qui poussent au changement, pour une part au désir de nouveauté et de ne pas répéter les mêmes erreurs ; d’où la possibilité d’être également contradictoire, du moins jusqu’à cela ne soit plus supportable, au sens littéral y compris. Ce qui implique la présence d’une interrogation permanente, pouvant être conflictuelle, parce que l’ identité, en tant qu’organisation, ne voit pas nécessairement le changement d’un bon œil, surtout lorsqu’il est brutal.

Cette interrogation de l’identité au sein même de l’action au quotidien nécessite de s’appuyer sur des cadres et des cercles de références allant de l’éthique au scientifique en passant par le politique mais aussi le jeu, afin que l’identité s’observe, et, ainsi, se déploie dans un sens quantitatif (croissance), mais aussi qualitatif, c’est-à-dire se développe du point de vue de la nécessité d’approfondir et d’affiner le vécu afin de ne pas répéter les erreurs et d’économiser l’effort à être afin de faire en sorte qu’il lui soit moins coûteux et soit plus axé vers des sentiments à même de faciliter et donner du plaisir à être plutôt que le contraire.

A cet effet,  il faut que l’organisation puisse s’évaluer le plus objectivement possible, ce qui ne va pas de soi. D’où la recherche permanente de cadres et de cercles de référence, mais aussi de vécus avec lesquels puisse se déployer et se développer un sentiment d’appartenance, un être ensemble.

 

Si l’on applique maintenant la méthode d’évaluation dite oligomorphe, nous dirons que l’identité se déploie et se développe sur un mode conservatoire positif lorsqu’elle se tourne vers tout ce qui la renforce, en particulier sur le long terme. Tandis que sur un mode négatif elle privilégiera tout ce qui la renforce mais sur le court terme, quitte à amoindrir autrui, et à se détruire à long terme, ce qui peut être le cas d’une volonté opiniâtre de gagner coûte que coûte etc.

L’affinement en positif verra l’identité à la recherche de tout ce qui créatif, original, inédit, éthique, à la recherche d’une certaine perfection dans ses relations avec autrui, remettant en cause ce qui dans la tradition, infirme le développement, elle cherchera à aller vers les émotions et les sentiments qui renforcent l’harmonie et combattent la souffrance et la tristesse; ainsi une entreprise en position d’affinement positif veillera à ce que les salariés soient satisfaits de leur sort et non pas seulement les actionnaires ; tandis que l’affinement en négatif enfermera l’identité dans la performance pour elle-même, le sophistiqué pédant lorsqu’il s’agit d’un individu ou d’un groupe, ou la bureaucratie imbue d’elle-même pour une institution etc. La dispersion positive fera en sorte que l’identité sache aménager les angles et la diversité du vivre, alors que son appréhension négative accentuera une sorte de bougeotte  sans but, chaos des sentiments et des émotions.

Enfin la dissolution positive permettra à l’identité de s’organiser au mieux, et un mieux qu’elle soit à même de vérifier objectivement (si elle veut être dans l’affinement positif par exemple), tandis que la dissolution négative privilégiera tout ce qui détruit pour détruire.

 

L’identitaire

 

Toute évaluation de l’identité ne va cependant pas de soi ; ce qui peut impliquer que celle-ci se questionne de telle sorte sur le sens de son action dans le monde, mais aussi de son mode d’appartenance à ce dernier, qu’elle ressente le besoin de subordonner son évaluation à un ensemble plus vaste qui, dans ce cas, n’agit pas seulement comme cadre et cercle de référence, comme il est de coutume pour l’identité, mais aussi en tant que cadre discriminant, jugement dernier, dans tous le sens de ce terme, c’est-à-dire instance décisionnelle dernière venant régler chaque geste, action, jusqu’au souffle, en fonction d’un corpus de réponses historiquement situé.

Dans ces conditions, le mode de la simple raison comme vecteur principal de la transformation de l’identité est remis en cause ou tout le moins jugé insuffisant. Le subjectif ne se suffit pas, et ce non pas en ce qu’il doit comparer ses résultats pour réduire ses marges d’erreur, mais parce qu’il met en doute sa propre capacité à prendre les décisions, préférant déléguer à un tel groupe supposé plus compétent, le choix du mode d’appartenance et par là même l’apparition au monde.

L’identitaire accentue la réflexion de l’identité sur le sens de son émergence en questionnant non plus logiquement, quantitativement et qualitativement, telle ou telle attitude, c’est-à-dire non pas en demandant seulement -comme le fait l’identité en permanence-, ce qu’elle apporte ou retranche au plaisir d’être, celui de créer du réel en plus par exemple ; l’identitaire va se distinguer de l’identité en en questionnant la légitimité ; non du plaisir d’être en tant que tel nécessairement  mais de la réponse qu’il a trouvé, et ce du point de vue d’un corpus censé déjà avoir rassemblé toutes les questions et fourni toutes les solutions, de façon apriori.

 

Dans ces conditions l’application des quatre critères peut se concevoir ainsi.

Dans l’aspect de la conservation positive, l’identitaire se pose comme travail de mémoire, trie le nouveau en observant ce qu’il apporte réellement. Au niveau de son côté négatif la conservation va renforcer dans l’identitaire tout ce qui exclut, met en cause le nouveau en tant que tel.

Dans l’affinement positif, l’identitaire s’ouvre, n’oppose pas unité et multiplicité, foi et raison, il accepte que sa différence posée au départ comme singularité, puisse s’enrichir, se modifier. 

Ce qui implique, par exemple, que l’affaire dit du voile islamique ne peut trouver sa raison d’être dans cette dimension même de l’affinement puisque la connotation négative du voile subsume sa connotation interprétative, en ce sens que le voile empêche la libre disposition du corps et de l’esprit posé comme éléments communs au genre humain et dont la mise en regard nourrit et apaise autrui plutôt qu’il ne l’excite et le force ; le voile, dans cette dimension de l’affinement positif, n’est donc pas concevable, même du point de vue identitaire puisqu’il exclut au lieu d’échanger, et ce même lorsqu’il se pose seulement comme prédication et non pas comme obligation. Il diffère par exemple de la perruque portée par les femmes juives orthodoxes en ce que celle-ci ne nie pas le regard d’autrui, mais le dévie vers un simulacre, ce qui est tout autre chose. Le voile renvoie donc plutôt à la conservation négative et la perruque à la conservation positive, mais tous deux sont exclus de l’affinement positif.

L’affinement négatif s’épuisera à glorifier le passé, à le poser comme supérieur au présent etc. La dispersion positive mettra en avant les divers aspects d’une culture, tout en s’ouvrant également aux points de vue nouveaux. L’aspect négatif se percevra dans l’instabilité, les querelles, l’impossibilité d’un être ensemble. La dissolution positive veillera à ce que l’identitaire sache faire le tri de ce qui lui sied ou non selon le corpus, mais ce en relation avec le positif des autres fonctions dont elle est en quelque sorte l’auxiliaire, en attendant l’ordre de la synthèse effectuée par l’estimation d’ensemble. La dissolution négative tentera au contraire d’accentuer tout ce qui différencie le groupe des autres, jusqu’à le mettre en danger lorsqu’il est mis sur un tel pied d’estale qu’il force les autres groupes à s’allier contre lui.

 

Le creuset fragile

 

Dans de telles conditions d’interrogation du sens même des justifications entourant le choix de telle ou telle attitude et ce qu’il en résulte comme comportements, la recherche identitaire se pose comme une sorte de creuset ; c’est-à-dire un espace dynamique permettant à des identités de se fondre dans une même perspective, celui de l’abandon des résolutions dernières -dans tous les sens de ces deux termes- au corpus considéré comme fondateur d’une identité commune qui se veut sinon immobile du moins pérenne.

 

Sa fragilité consiste en ce que ce rôle peut, d’une part, empiéter sur le libre-arbitre des identités qui, bien qu’il soit pour une part délégué, en particulier lorsqu’il s’agit de régler certaines attitudes sur la base de principes jugés inamovibles, ne peut pas ne pas à terme, et ce au vu de l’expérience, affaiblir plutôt que renforcer l’autodétermination de l’identité. D’autre part, la difficulté auquelle se trouve confrontée la recherche identitaire réside moins en ce qu’elle veuille juger raisons et sentiments à l’aune d’un corpus jugé le plus à même de répondre et de façon apriori à toutes les questions possibles et inimaginables, mais bien plus dans le fait que ce jugement se pose comme Etat pour toute l’Humanité, le terme état devant être lu dans toute sa polysémie. C’est alors cet universalisme forcé, concentrique, ce passage, politique, qui pose problème, et non pas le fait à lui seul de se poser comme cadre ultime de référence, sous entendu néanmoins à ce que ce côté ultime ne s’apparente pas à un ultimatum, ou vienne jouer un rôle constitutionnel incompatible avec les cadres laïcs et démocratiques qui présupposent la séparation des instances dernières.

 

L’application des quatre critères permet aisément de s’en rendre compte en reprenant ce qui s’est dit plus haut sur l’identité et l’identitaire : selon que le creuset s’ouvre et se ferme, s’affine ou se distingue à tout prix, se diversifie ou dilapide l’énergie,  il va les renforcer ou les amoindrir.

 

La laïcité républicaine

 

Au vu de ce qui vient d’être énoncé sur la recherche identitaire, la laïcité républicaine pourrait paraître comme étant elle aussi une recherche de ce type, visant les principes derniers, s’habilitant comme corpus à légitimer les attitudes et les pratiques sociales, apparaissant elle aussi in fine comme un creuset, mais d’autant plus fragile qu’il se voudrait exclusif ; la preuve étant par exemple fournie par telle ou telle disposition jugée sinon liberticide du moins restrictive et en tout cas révélatrice d’un universalisme forcé.

 

Cette caractérisation semble cependant pour le moins hâtive. 

Si en effet l’on se réfère dans un premier temps à son émergence historique l’on s’aperçoit que sa prétention universaliste est moins dictée par le fait de s’arroger la possibilité de guider en quelque sortes les vécus dans leur destinée dernière que de tenter d’émanciper précisément les êtres humains de cette espèce d’orientation apriori et univoque de la souveraineté d’un vécu. Autrement dit la laïcité ne surgit pas dans l’Histoire comme volonté similaire à l’univocité religieuse, mais plutôt comme corpus permettant d’en contester l’uniformité, et surtout celle qui prétend rendre fatal les destinées en les supposant prédestinées dans l’âme ou par le sang.

La laïcité devient peu à peu ce corps de principes faisant en sorte que les vécus s’appuient désormais et en priorité plutôt sur la raison que sur un corpus cristallisant des perceptions inamovibles.

L’exemple de l’école républicaine en France montre bien d’ailleurs que contrairement aux apparences caricaturées par la lutte entre l’instituteur et le curé, il s’agissait moins d’extraire le peuple de l’influence cléricale que de lui permettre d’avoir accès au monde selon d’autres prismes que ceux forgés par la religion et la tradition coutumière.

Il n’est dans ce cas pas possible, historiquement et structurellement, de dissocier l’histoire de la laïcité de l’histoire des Lumières, la naissance de l’esprit scientifique, de l’Encyclopédie, du Contrat social, de la Séparation des pouvoirs.

Enfin la laïcité, française y compris, s’inscrit dans une conception républicaine des énoncés fondamentaux qui n’est pas elle non plus un universalisme forcé mais plutôt la solution objective issue du processus historique ayant débutée en Europe et permettant aux vécus divers de vivre leur liberté de penser et d’entreprendre dans le respect de soi et d’autrui. Ceci ne va pas bien entendu sans conflit puisque ce cadre là n’annule pas les luttes de pouvoir, les injustices produites par les intérêts divers des vécus et de leurs volontés de puissance, mais permet seulement aux identités de discuter leur déploiement et leur mode de développement. 

 

L’application des quatre critères peut se concevoir ainsi : en conservation positive, la laïcité affirme ses positions et se concentre sur ce qui la fonde : l’émancipation du genre et donc de l’individu qui l’incarne, au-delà des destins. En conservation négative, elle refusera le dialogue, la démonstration, mais aussi l’innovation de ses structures et de ses institutions.

En affinement positif, elle améliorera les outils permettant de réaliser son projet, tout en cherchant à approfondir ce qu’il en est aujourd’hui de l’émancipation dans un univers technique et urbain qui bouleverse les relations internes et externes à l’identité.

 

En affinement négatif, elle se contentera des acquis qu’elle déclinera de façon quasiment identitaire en ce sens qu’elle s’enfermera dans la contemplation de sa propre gloire…passée.

 

En dispersion positive elle permettra à ce que plusieurs méthodes aient cours afin d’opter pour la meilleure, elle fera en sorte de veiller à l’ouverture au monde. En dispersion négative, on décèlera les signes distinctifs qui permettent de diagnostiquer qu’elle se contente de gérer l’incohérence, la pénurie comme le gaspillage.

 

En dissolution positive, la laïcité républicaine s’organise au mieux pour précisément faire en sorte que toutes les autres fonctions se montrent en positif en vue du mieux être de toutes et de tous au delà des hérédités des origines et des destinées puisque c’est là son objet fondateur.

 

En dissolution négative, on la voit nier sa propre spécificité, se déliter comme socle et bloc émancipateurs ; par exemple en posant que tous les corpus se valent, toutes les traditions, en niant enfin que toutes les critiques qui se sont adressées aux structure sociales nées en Europe, et ce de la famille à l’entreprise en passant par le politique et la condition féminine, sont autant valables pour toute structure quelle qu’elle soit ; à moins d’œuvrer dans une espèce de néo-racisme qui ferait que tout ce qui vient du Nord est mauvais, plus encore, que tout ce qui est mauvais dans le Sud viendrait du Nord ; le Sud étant alors perçu dans cet idiome pourtant daté du gentil sauvage, c’est-à-dire d’une nature par essence bienveillante si elle n’était pas pervertie par la nature, mauvaise en soi, de l’humain puisqu’il (se) transforme (dans) le monde au lieu de se contenter de voir les dieux jouer avec le feu.

Prenons un autre exemple de dissolution négative : présenter sur un dépliant toutes les pratiques sexuelles semble réduire les relations humaines à celles-là, même si ce n’est pas le cas dans l’intention, mais la connotation est la plus forte, ce qui revient à trancher d’emblée ce qui est encore en discussion, à savoir par exemple si l’homosexualité est un choix ou une intrication biopsychique qui se voit refoulée, réprimée. Or, loin de renforcer la reconnaissance nécessaire de celle-ci, cela en amoindrit l’effet dans la mesure où cette pratique apparaît comme obligation, cela peut être vécu comme tel en tout cas, surtout pour celles et ceux qui ne cherchent pas à l’être ni même à le devenir.

 

 

Ces quatre fonctions sont bien entendu à moduler lorsqu’elles s’appliquent cas par cas. Il va de soi qu’il s’agit ici d’une interaction entre un modèle macro formel et une observation multiforme.

 

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IV. Quelques propositions pédagogiques

 

Un bon moyen de montrer que la laïcité républicaine se trouve, en tant que cadre politique, en position d’affinement positif, serait de la voir améliorer son offre en matière de méthodes pédagogiques. Pourquoi ne pas faire en sorte par exemple que l’enseignement de la biologie aille de pair avec celui de la philosophie, de la théologie, de l’histoire des sciences. Si la théorie darwinienne de l’évolution pose problème à certains (y compris parmi les laïcs, par exemple les lamarckiens…), faisons en sorte que cela soit sereinement débattu, qu’il y ait une confrontation entre divers corpus sur certaines questions parce que le problème du vrai et du faux commence déjà par débattre de l’exact et de l’erreur.

Idem concernant ce qui sied ou non du point de vue de l’émancipation humaine. Cela permettrait par exemple de confronter les savoirs académiques, et aussi contestataires, afin d’observer comment ils se trouvent concernés par les nouvelles questions posées par l’approfondissement de l’individualisme, l’impact des techniques, en particulier la prépondérance de l’image ; nous verrions alors mieux si les conditions de la création d’une morale objective peuvent un jour être réunies.

Car il n’est guère probant de réduire l’objectivité à l’opinion pour s’en sortir. Il en est de même pour l’histoire des peuples et des religions qui nécessiterait autre chose que des partis pris ou des visions parcellaires tant elles sont d’importance pour la constitution de l’identité et la maîtrise de sa recherche identitaire.

 

Voilà quelques pistes qui, je l’espère, ont permis d’esquisser un problème de l’heure et les moyens de l’appréhender.

 

 

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