Auteur: MF

Les Traversants de Sylvie Séma-Glissant au Festival d’Avignon

« Nous sommes dans des univers de claustration,
des univers fermés.
On nous isole pour mieux nous imposer
tout ce que l’on a à nous imposer ! »,
Sylvie Séma-Glissant.

Sylvie Séma-Glissant dirige l’Institut du Tout-Monde créé par son époux Edouard Glissant et œuvre aux rencontres autour des Poétiques de Résistance, Sylvie Séma-Glissant est aussi plasticienne. Elle a livré une exposition marquante sur la thématique des migrants, à la demande du T.O.M.A. (Théâtres d’Outre-Mer en Avignon), que l’on pouvait visiter du 5 au 27 juillet dernier. Nous l’avons rencontrée pour une interview informelle et sensible sur un petit banc de bois à côté du théâtre de la Chapelle du Verbe Incarné. (Propos recueillis par Nathalie Laulé, ­in ANTILLA n° 1884 (15 Août 2019), p. 12-14.)

 

Antilla : Quelles sont les techniques étonnantes employées dans ce travail ?

Sylvie Séma-Glissant : Je suis partie d’une matière, ce n’est pas la même chose et je pense qu’une technique vient vraiment de cette prise au sol de la matière. Et ici de la matière même de nos paysages, de ce que l’on traverse, de ce que l’on se créé, de ce que l’on créé ensemble, de ce que l’on invente ensemble, de ce que l’on voit ensemble peut-être… Je pense qu’on a besoin de se reconnecter à nos sols, à la matière même de ces paysages que nous traversons.

A : A la matière même de la vie ?

SSG : Oui, à notre vie, à notre existence qui est l’émergence des paysages. On ne vient pas de nulle part, une existence n’apparaît pas comme ça. On apparaît toujours à partir d’un sol. Je pense que le problème que l’on a maintenant est que les sols sont encapsulés, avec des matières préformées, les bâtiments, les bétons, les structures de toutes sortes, nous ont fait oublier le contact avec le sol, nous ont fait oublier le sol même. Et je pense que les catastrophes du monde actuellement, évidemment il y a le dérèglement climatique, mais ces catastrophes viennent aussi du fait que le sol se révolte, le terrain se révolte, le terrain sur lequel on est, est dessous, encapsulé et il a tendance à vouloir émerger.

A : A vouloir reprendre sa liberté ?

SSG : Oui, quand on voit que les rivières sont obligées de sinuer en dessous du béton, en dessous des routes. Nous posons nos architectures et elles nous font oublier ce contact avec le sol. Il s’agit de nos pieds, alors comment marcher, comment être des marcheurs sur un sol qui n’est plus là. Il n’y a plus de chemin.  On a pas envie de traverser… Nos bâtiments ne sont pas des espaces traversant ce sont des espaces qui enferment. On isole les gens, chaque étage d’un bâtiment est une cellule, donc il n’y a plus de relation, plus de lien, on ne peut pas traverser. Je pense qu’il est vraiment temps de créer des espaces traversant où l’on se voit, où l’on se parle, où l’on créé nos chemins ensemble. Pour moi ces nouvelles pensées des espaces en relation sont vraiment importantes, je pense que c’est cela qui va nous sauver.

A : Si on arrive à se sauver ?

SSG : Oui c’est ça parce que là, chacun est isolé, nous sommes dans des univers de claustration, des univers fermés. On nous isole pour mieux nous imposer tout ce que l’on a à nous imposer !

A : Et donc parmi ces catastrophes dont vous parlez, il y a le phénomène des migrants…

SSG : Oui évidemment, c’est pour cela que j’ai associé l’exposition à un petit texte (*), un extrait de texte sur le droit d’hospitalité. L’hospitalité n’est pas seulement liée à celui qu’on accueille ou celui qu’on n’accueille pas, parce que celui qui vient lui aussi nous accueille. Quand il vient, qu’il arrive dans nos espaces, quand on le voit.

Edouard Glissant disait toujours en parlant de ceux qui viennent, sans abri, « ceux qui sont tombés de l’horizon ». Je pense que les espaces fermés que nous connaissons partout, sont ce qui nous empêche de voir, on nous empêche de voir à l’horizon, on ne peut plus voir au loin. Voir l’horizon de là où on est c’est pouvoir aussi voir ce qui vient, chaque objet, chaque personne, chaque vivant, chaque détail de notre entour, de nos paysages. Il faut voir l’horizon de nos paysages, le détail, on ne peut pas voir juste en regardant l’immédiat de nos murs, on est obligé de voir au loin car le détail vient du lointain.

A : C’est ce que l’on ressent vraiment dans l’exposition parce qu’il y a une notion de perspective incroyable.

SSG : On a l’habitude effectivement d’utiliser la perspective dans la représentation picturale, elle donne la direction du regard, elle donne les lignes… Mais en fait la perspective vient de nous-mêmes, en tant que grand angle de nous-mêmes et ce que nous voyons à l’horizon, c’est le point, l’aboutissement. Et là ce que vous voyez dans l’exposition, c’est l’inverse. On part d’une perspective qui donne la sensation de verticalité et qui est renversée à l’horizontale et donne l’étendue du paysage. Il me semble que ce que j’ai d’abord créé c’est l’étendue du paysage et sa profondeur, ce n’est pas la perspective. Et de cette profondeur-là émergent ces petits personnages qui sont nous-mêmes, ce sont des apparitions de nous-mêmes.

A : Mais est-ce que ces paysages auraient autant de profondeur si ces petits personnages n’apparaissaient pas ?

SSG : Non absolument (rire), puisque ces petits personnages sont l’aplomb du paysage, ce sont eux qui marquent la profondeur. Ce sont comme ces petits cailloux au bout d’un fil que jetaient au fond de la mer les pêcheurs de Polynésie et de l’Île de Pâques. Non seulement pour en connaître la profondeur mais pour connaître aussi tout le détail du paysage sous-marin, du paysage en-dessous, le passage, la traversée du vivant, des bancs de poissons, des algues, des roches, de tout ce qui vit. Cela permettait d’être à l’aplomb de ce paysage et d’en connaître tout le détail et donc de savoir où ils étaient. C’est une cartographie.

A : Une sorte de cartographie intérieure ?

SSG : Oui, ce sont nos cartographies intimes, nos paysages intimes parce que c’est notre rapport même à nos mondes, à ce que l’on traverse. Si on n’a pas ça, on se perd soi-même, on le sait, on n’existe pas. Notre rapport à la vie, à notre existence, à nous-mêmes passe d’abord par ce lien au paysage.

A : Dans les villes, on voit des tas de gens comme ça hébétés, ils sont perdus ?

SSG  : Oui c’est ça, je rappelai l’autre jour ce que disait Edouard Glissant… (silence). C’est que j’ai traversé beaucoup de paysages avec lui, je ne peux pas faire autrement que le citer (Rires). Nos paysages évidemment se sont rejoints… IL disait que tout a tendance à devenir ville en ce moment et qu’il est vraiment temps pour nous que la ville redevienne paysage. Comment imaginer que la ville puisse redevenir paysage avec les espaces traversant des paysages. C’est ce que j’ai voulu dire dans ce petit texte.

A : Est-ce qu’après cette exposition, le travail sur les Traversants va continuer ?

SSG : Oui oui, absolument, il y a déjà d’autres Traversants qui tombent de l’horizon actuellement (rires), de nouveaux paysages C’est tout nouveau pour moi.

A : Et ce travail s’accompagne de l’écriture ?

SSG : Oui ça va ensemble, et ça fait émerger beaucoup de choses c’est sûr. Tout ce que je fais est lié de toute façon comme avec les Poétiques de Résistance à l’Institut du Tout Monde.

 

(*) Texte de Sylvie Séma-Glissant, accompagnant l’exposition les Traversants :

« L’hospitalité ne saurait se définir par la seule condition de l’accueil que nous offrons, que nous consentons à l’autre, à l’arrivant. Plus qu’un geste ou une action, elle est un lieu qui s’ouvre, un espace traversant.

L’hospitalité est le point de départ d’un tracé d’architecture, d’un espace où l’on partage l’air et la lumière, les présences : la présence de « soi dérivé à l’autre » (**). Les parois en sont mouvantes, les séparations liquides, comme celles du partage des eaux des mangroves. Le droit d’hospitalité est le droit d’entrer dans les mêmes espaces traversant que sont les frontières naturelles des montagnes, des déserts, des forêts, où depuis toujours les marcheurs s’accompagnent, dérivent ensemble, inventent des contes et créent des langues qui deviennent des créoles. Repenser le lieu, le lieu que nous traversons, le site de notre apparition, est notre état d’urgence. L’espace traversant est en nous ».

(**) Edouard Glissant, le Traité du Tout Monde.

 

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