Auteur: Janine Bailly

Diplômée de l’École Normale de Nancy, a enseigné le français et le théâtre en France métropolitaine, dans les départements d’Outre-Mer et dans des pays francophones. Actuellement basée en Martinique. Critique assidue aux festival de Fort-de-France, d’Avignon, d’Almada au Portugal et aux Rencontres Estivales du Théâtre du Peuple de Bussang. Membre de l’AICT, section Caraïbe.

Festival d’Almada : et si le théâtre était un langage universel ?

En 2020, alors que partout en Europe s’éteignaient une à une les manifestations culturelles estivales, la ville d’Almada au Portugal maintenait contre vents et marées son Festival International de Théâtre, sur les deux rives douces du Tage, et sous la conduite de Rodrigo Francisco, son vaillant capitaine. Si en raison de la pandémie l’adjectif “international” s’avérait alors superflu, les troupes étrangères n’ayant pu faire le voyage, l’été 2021 voit la renaissance d’un événement qui, auprès de troupes portugaises issues de diverses villes – Almada, Lisbonne, Faro, Porto –, présente, dans un même élan enthousiaste, celles venues  de France, de Hollande, d’Espagne, de Belgique, de Slovénie, ou encore du Brésil. Certes les mesures nécessaires au bon déroulement de l’événement restent draconiennes, prise de température parfois, entrées et sorties sous contrôle, jauge réduite de moitié et ci gît un peu du bonheur d’être au théâtre, quand sur votre droite et votre gauche les sièges doivent rester désespérément vides, que donc ne joue plus vraiment l’interaction entre un texte, des comédiens et un public qui serait lié par le partage des émotions. Mais la magie demeure quand dans le silence venu, aux limites parfois du recueillement, les acteurs entrent en scène… de nouveau en scène, après ce qui fut, pour certains d’entre nous, une trop longue absence ! 

De France et du Festival d’Avignon 2019 nous arrive le spectacle Amitié / Amizade. Nous arrivent, tels trois rois mages entre sérieux et grotesque, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher. Tous trois porteurs, sous la direction d’Irène Bonnaud, d’un texte mi-narratif mi-philosophique ou encore théologique, et à l’origine destiné au cinéma, texte que conjointement imaginèrent deux amis, Eduardo de Filippo le dramaturge populaire napolitain et Pier Paolo Pasolini le réalisateur génial et sulfureux, lors d’un projet auquel la mort prématurée de ce dernier mit fin, en novembre 1975. Une œuvre composite, où l’on voit Eduardo suivi de son valet Ninetto entreprendre un long périple dans le sillage d’une comète, et dans le ciel « la comète, c’est l’idéologie », et l’idéologie s’affrontera aux réalités découvertes en chemin. Un voyage derrière l’étoile donc, à la recherche d’autre chose, d’une vie meilleure, d’un dieu peut-être, d’une raison d’être, ou d’un simple espoir ? Un voyage aussi à la façon des troupes ambulantes qui parcouraient l’Italie, jouant dans des lieux improvisés, sur des scènes réduites à l’essentiel, comme c’est ici le cas : une estrade, une malle et quelques accessoires, un petit écran suspendu où montrer le ciel, des projecteurs…. Un rappel aussi, par la forme du récit oral, de ce que fut le théâtre de tréteaux ? Nous voici partis, dans une volontaire assimilation entre réalité présente et récit biblique, pour Sodome / Rome, Gomorrhe / Milan, Numance / Paris où, – allusion sans doute à quelque situation politique, puisque cet aspect fait partie intégrante de la création pasolinienne –, le peuple se voit contraint au suicide collectif… Mais au terme des pérégrinations ne se trouvera qu’une étable « où il n’y a rien, ni Jésus, ni Marie, ni Joseph, ni âne ni bœuf – il n’y a que la lumière inutile de l’étoile ». Au bout de la route, on arrivera trop tard, au bout de la route il n’y aura plus rien, rien que le sable du désert, rien qu’un dérisoire petit Palestinien vendeur de colifichets. La comète, si elle n’était qu’illusion, a pourtant fait que les yeux se dessillent et s’ouvrent sur le monde ! On rit parfois, et cerise sur le gâteau, un ballon rond vient malicieusement rappeler la passion de Pasolini pour le foot, ce sport national italien –  aujourd’hui triomphant, et dont il disait : « Le football est un langage avec ses poètes et ses prosateurs… »

Venu de France encore, mais passé au filtre du grand metteur en scène belge Ivo van Hove, traduit donc et joué en langue néerlandaise, le roman d’Édouard Louis, Qui a tué mon père / Who killed my father / Quem matou o meu pai, écrit à l’origine pour Stanislas Nordey, et qui à Lisbonne a droit au grand théâtre Dona Maria II. Une œuvre maintes fois déjà mise en scène et que nous avons pu apprécier jusqu’aux Antilles. De ce monologue, tout a été dit, en bien comme en mal, et cela on le sait : à l’histoire intime d’un fils, qui après une trop longue absence retrouve un père amoindri et brisé par une vie de travail, se mêle la critique d’un auteur qui fustige en les nommant les Présidents de la République française, responsables du corps souffrant de son père… et de tout un peuple ouvrier ! Car le titre loin de poser une question affirme qu’on le sait bien, qui a tué, et qu’on va le dire sans retenue… Le texte pris en charge par l’immense acteur néerlandais Hans Kesting, s’il restitue la même histoire, s’adresse à nous dans une réalité plus brute, plus crue, plus charnelle. Au corps presque de formes adolescentes, et fragile, de Nordey, s’oppose la carrure puissante de Kesting. À la scénographie et à la mise en scène élaborées de l’un, qui déplaçait sur le plateau les corps-mannequins figurant son père, qui sur la scène faisait tomber dans la douceur une neige purificatrice, s’oppose la sobriété de l’autre puisque, par une simple rectification de la position de son torse et de ses mains glissées sous le vieux chandail bleu, il sera tantôt le fils tantôt le père, dans un nuage de fumée de cigarette toussant douloureusement. Allant, d’un pas courbé et lent, du centre vers un simple lit qui voisine avec un poste de télévision, posé au sol et où se fera voir quelque bulletin d’informations, ou quelque séquence de film, appropriés au sujet. Ivo van Hove, en prenant le parti du réalisme nous impose, par le truchement d’un corps d’acteur capable de peser au sol de toute la lourdeur de l’ouvrier fatigué autant que d’évoquer la légèreté du jeune père qui danse, nous impose la densité du texte d’Édouard Louis. Outre la violence de la société, les mots disent aussi celle de l’alcool où l’homme trouve refuge, celle du rejet quand il vous fustige pour votre différence, celle du couple qui se brise, celle de l’accident qui vous diminue, celle des humiliations subies et que symbolise la voussure du corps. Se retournant vers nous avant de disparaître par la porte du fond, Kesting  nous quitte sur une phrase pudiquement dite, phrase de réconciliation avec le fils, et qui soulève la salle dans une longue ovation, dans l’enthousiasme de ce peuple qui, il n’y a pas si longtemps, a su par l’acte révolutionnaire faire cesser une dictature : «Tu as raison. Je crois qu’il faudrait une bonne révolution ! »

Du même auteur s’est joué en début de festival, mais hélas je n’y étais pas encore présente, History of violence / Histoire de la violence / História da violência, dans une version venue de Slovénie, donnée par le Mini Teater. lvica Buljan, le metteur en scène, qui a abordé entre autres les grands textes de Heiner Müller ou de Bernard Koltès, est aujourd’hui une figure de pointe du théâtre de son pays.

Texte Janine Bailly
Photos Paul Chéneau
Almada le 15 juillet 2021

Envoyez Envoyez