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Mohamed-Karim Assouane est enseignant de littérature française moderne et contemporaine et membre de l’Equipe de recherche sur les manuscrits de Mohamed Dib du CNEPRU (Alger). Il est auteur de plus de : • Recueil de poèmes: Poème pour une passion, Silex éditions, Paris, 1985.• Paul Robert: Mémoire, dictionnaire et enseignement, publication des Actes du colloque du même nom. Université Hassiba Ben Bouali-Chlef, aux éditions Hibr, Alger, 2011.« Henry Bordeaux et le souverainisme de la langue de Voltaire », au Colloque international « Paul Robert: Mémoire, dictionnaire et enseignement », Université de Chlef (Algérie) du 17 au 19/10/2010.

Henry Bordeaux : une mémoire bien française

La Tunisie, la Maroc et l’Algérie étaient pour Henry Bordeaux (1870 – 1962), une terre africaine qui s’ouvrit à lui par le biais de son texte Le Miracle du Maroc (1934). Une terre dont la porte est la ville algérienne d’Oran qui le mènera jusqu’à Casablanca, ville qui continue de nos jours à rendre hommage à l’auteur natif de Thonon-les-Bains (Savoie) et dont le critique marocain, Abdeljalil Lahjoumri (1) voyait en lui un écrivain colonialiste à la recherche d’exotisme messianique.

Tout récemment, le critique littéraire Alexandre Loeber et sur les colonnes de L’Obs. (2), évoquait l’auteur de La Maison (1913) en le mentionnant « d’académicien oublié » et dont le général De Gaulle lui dédia une dédicace (3) reconnaissant en lui le nourricier de son « esprit » et de son « sentiment ». Le même De Gaulle qui rejeta l’appel en faveur de cet autre écrivain de génie, Robert Brasillach, lors de sa condamnation à mort pour « intelligence avec le nazisme ». Mais l’Histoire est faite ainsi, Henry Bordeaux passera de la gloire aux oubliettes, lui, qui annonça à l’histoire littéraire mondiale l’avènement du jeune Marcel Proust.

Le natif de Thonon-les-Bains (aujourd’hui, Thonon) est le producteur des 61393 pages écrites à travers les 273 titres et publiés le long des 76 années d’intenses activités littéraires touchant à l’ensemble des genres et ce depuis son premier poème de collégien, intitulé Rebecca et primé par l’Académie de Savoie en 1887. Presque en un siècle de voyage littéraire jusqu’à la publication posthume du Tome XIII de son Histoire d’une vie, en 1973.

L’auteur des Rocquevillards (1905) a vécu « au temps où le temps prenait son temps mais il semble que (…) ce temps se soit arrêté », relevait Philibert du Roure, son petit-fils et testamentaire. Henry Bordeaux a été reçut à l’Académie française en 1919 et en 1945, il sera indexé par la Commission Nationale des Lettres (CNL), dirigée par Louis Aragon, pour « pétainisme » et classé depuis, comme écrivain régionaliste dans une Savoie d’outre-temps. Mais à l’Académie, Bordeaux occupait le siège de son « maitre » Paul Bourget, comme il aimait le rappeler à maintes occasions et bien qu’il reçut la dignité de grand officier de la Légion d’honneur, que lui remettra le général Weygand, cet autre ami de l’écrivain, uniquement en présence de sa famille, « ce gentilhomme des lettres » (Marcel Achard) marqua l’histoire d’une terre de France qui s’étendait de Dunkerque à Tamanrasset, par le seul retour à la tradition et aux valeurs de l’attachement et à l’enracinement dans la matière bien vivante de l’éducation et de l’éthique d’aimer les hommes.

Témoignage de cette dimension reconnaissante à l’humanisme de Bordeaux deux documents attestant de l’ampleur de la réception de son œuvre parmi des lecteurs de l’auteur de La Neige sur les pas (1912), une lectrice musulmane s’adressant à lui dans un courrier envoyé de la Caïdat de Sfax, dans une Tunisie sous Protectorat français et en ses termes :

  « Maitre, il est audacieux de ma part d’oser vous adresser ces lignes. J’aurais hésité à le faire si j’avais été française. Je suis une jeune musulmane vivant dans une grande maison aux vues élevés… et je ne sors que visage voilé. Cela ne m’empêche pourtant pas d’aimer les écrivains français et particulièrement le grand Henry Bordeaux. Ce que vous racontez est si humain et si simple ! Pourquoi, Maitre n’avez-vous jamais pensé à écrire l’histoire d’une jeune musulmane voilée ? D’une femme désenchantée ? Mieux que tout autre, nous voyons que vous sauriez saisir le sens du drame qui se joue sous chaque voile détesté. Une très humble suggestion d’une grande admiratrice. C’est trop d’audace n’st-ce pas ? Aussi je n’espère pas une réponse. Quelques lignes de la main d’Henry Bordeaux ! »

Une Tunisie que Bordeaux, a visité et dont il écrit au mois de mai 1948 que « le Golfe de Carthage est sans nul doute une des merveilles du monde, plus beau encore que la baie de Naples».

Le second document, émane de l’algérien Mohamed Dib, qui notait dans Simorgh (2003),

«  Les Paul Bourget, Henry Bordeaux, et autres pompiers de leur époque mais moins illustres, retrouvaient par une sorte de symbiose et de symétrie mystérieuses leurs répliques – leurs pendants ? – dans le pompiérisme triomphant de peintres comme Bouguereau, Ttioson, Gérome et consorts, ainsi qu’eux, non moins oubliés aujourd’hui. Oubliés ? Enterrés tous sous mille couches de silences. Pourquoi ? Leur souvenir mériterait d’être rappelé, ne serait-ce qu’à titre de gloires historiques. On leur doit bien ça. Le soldat inconnu lui-même a sa tombe, qui est honorée. O mémoire ingrate, traitresse, que celle des hommes ! » (Simorgh, p.214)

 

 

 

L’Algérie, une Terre africaine

Le Miracle du Maroc. La Terre africaine (1934) est un ouvrage de 290 pages subdivisé en 25 chapitres et un Epilogue consacré à la mort du général Lyautey, ancien gouverneur militaire du Maroc, de Syrie et du Liban et dont Jean Genet en fit un de ses personnages littéraires dans nombre de ses textes.

Dans les 19 premiers chapitres, l’Algérie est évoqué à travers les deux premiers, intitulés respectivement « Oran, clé du Maroc et terre prodigue » et « D’Oran à Taza », de même dans les six derniers où l’évocation d’Alger comme « Une école de guerre » et de la présence coloniale dans « Le roman du colon » (Chapitres XX et XXI). Lors de ses deux déplacements « africains », en 1930 et en 1934, Henry Bordeaux est le témoin d’une France en mutation politique et idéologique, ce n’est plus le simple métropolitain venant en aventurier à la recherche d’une terre sans habitants. Il en témoigne, en 1935, de sa démarche existentielle qui traversera l’ensemble de son œuvre,

« Je cherche volontiers en province la conversation des avocats, des médecins, des prêtres, en un mot de ceux qui savent, avec des faits observés, éclairait la vie humaine au lieu de tenir de vains et banals propos comme en tiennent la plupart des gens ». (Les Trois confesseurs, 1935),

des personnages qui ont acquis une expérience donnant de l’autorité à leurs paroles et même si de ces trois, Bordeaux estime que le prêtre va le plus loin dans les mystères du cœur mais demeure « gêné par son lourd secret ».

Attaché à la valeur terre, l’auteur de La Maison (1913) renoue avec la morale du catholique souverainiste dont sa seule inquiétude est de voir une terre française au désarroi devant l’avancée de nouveaux peuples d’Europe. Certes, il y a un certain éloge de la colonisation française qui se dégage de ses écrits de voyages, mais il n’en fait aucun éloge excessif, bien au contraire il cherchera toujours les quelques signes et symboles d’un éveil national et non plus nationaliste.

A Oran, il observera la « grandeur » du « petit chemin de fer de Colomb-Béchar d’où l’on accède à Bou-Denib et au Tafilalet » et avec la grande voie Oujda-Taza-Fez, le Maroc est à porter de tout visiteur. Tanger et le Rif sont des territoires occupés par l’état espagnol, Oran est plus qu’une clé, elle est un port de vie pour le royaume soumis au Protectorat. Le port d’Oran « dépasse aujourd’hui en tonnage celui d’Alger », note-t-il savamment avec une mention positive sur les vignobles de l’Oranais qui sont le mieux cultivés que ceux de la campagne de France, pour relever que ce pays qui prospère « semble voué à la tache pacifique du développement agricole et industrielle », un théâtre « de prodigues », note encore H. Bordeaux. A Oran, ce dernier, s’attardera sur sa rencontre avec l’abbé Lambert, prêtre de cette ville, dont il est fasciné par sa capacité oratoire qui martel les mots telles des flèches ou des cailloux. Un homme d’église qui accompagne ses propres par « le mouvement des deux mains » et parlant avec tout son corps « qui se penche en avant et se redresse tour à tour ». Un abbé qui fait appel aux passions, précise H. Bordeaux, en évoquant l’agression dont il a fait l’objet à cette époque en excitant la foule par « la colère plus que la pitié », pour y revenir par des propos apaisants afin de dompter la foule présente lors de son meeting. Bordeaux s’interroge ensuite sur le statut e l’abbé Lambert qui est « rejeté par son évêque et en disgrâce chez les catholiques, s’appuyant sur les Juifs et les indigènes » dans un grand élan de démocratie chrétienne, une tendance que partage le romancier.

Plus loin dans son texte, nous lisons une description dominée par l’effet du visuel de la ville d’Alger, une ville « blanche et dorée » la matinée, «grise et terne » l’après-midi, une ville qui se « saurait se comparer au spectacle qui frappa les yeux de Fromentin ou de Pierre Loti ». Poursuivant sa minutieuse observation des espaces qui se confond devant lui, il écrira notamment :

 « Le site est pourtant merveilleux. Aucun golfe ne s’arrondit avec plus de grâce et les collines qui dominent la ville lui offrent leurs pentes pour s’étager. Mais il n’y a pas eu de plan d’aménagement, ou ce plan a été élaboré trop tard. Comme toujours, ou presque toujours, notre individualisme nous a desservis. Il nous a empêchés de nous plier à une discipline » (pp. 207-208).

Alger est une cité qui se déploie en longueur quand il semble qu’elle aurait pu monter, écrit Bordeaux, pour évoquer l’espace d’une ville qui demeure à nos jours celle qui favorisa depuis son expression par la forme en étalages à la différence des autres formes urbanistique. Alger et l’Algérie sont aussi pour l’auteur de L’Ombre de la maison (1942), une école de guerre pendant tout le dix-neuvième siècle,

« Elle nous a donné des chefs sans nombre et en même temps des organisateurs. Nous devrons à l’Afrique non seulement les Clauzel, les Damrémont, les Aumale, les Bugeaud, les Changarnier et tant d’autres, mais aussi les Gallieni, les Joffre, les Lyautey, les Mangin, les Gouraud. Car il ne faut pas oublier que nos généraux se révélèrent, au début et tout le long de la conquête, d’excellents colonisateurs, créant des voies d’accès, des postes de sécurités, assurant la protection et la justice, entrant en relation avec les chefs indigènes et sachant les attirer et provoquer les alliances utiles et les collaborateurs efficaces » (Ibidem).

Sur ce passage, il y a lieu de noter qu’Henry Bordeaux fut politiquement un souverainiste, lui qui a vécu l’annexion de la Savoie par la France et l’occupation de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne, n’admettait en aucun de ses écrits, la conception d’une France forte par ses colonies, mais bien d’une France impériale puissante, en premier lieu, dans sa métropole. Pour lui, étudier l’histoire ne consiste nullement à remonter le plus lointain passé pour aboutir au présent, mais bien « du temps présent qu’il convient de partir pour remonter en arrière, parce que, ce temps présent nous le voyons et comprenons et parce qu’il va précisément nous éclairer le passé » (Ibidem).

La production littéraire de celui qui renouvela, sans cesse, et à chaque nouvel écrit, un hymne à la famille et aux valeurs traditionnelles, morales et sociales, dont elle est la première garante. Il écrivait lui-même : « il me semble que si, quelque lien rattache mes romans les uns aux autres, ce lien serait le sens de la famille». C’est à cette famille qu’il consacrera toute son œuvre, en devenant l’auteur français le plus lu et le plus édité de France et de Navarre, et cela pendant plus de quarante ans. « La Dernière ascension fin février 1947-29 mars 1963 », fut publié après son décès, en 1973. Une période charnière s’étendant des derniers soubresauts de la Libération aux ultimes conséquences de la Guerre d’Algérie.

 

La grandeur de la France du XIXe siècle est passée par la rénovation universitaire et les productions en questions s’illustrent dans le savoir exportable et universable. C’est toute une historiographie littéraire française qui s’aboutit dans et par les annales parisiennes. L’histoire culturelle de France est prisonnière de la cartographie parisienne, voir de quelques arrondissements urbain de l’historique Lutèce, une capitale qui entretien le symbolique, par la croyance et l’accumulation des textes, hors la puissance économique et symbolique, d’une cité, capitale des grandes décisions, soit-elle, rend le raisonnement, en matière l’histoire culturelle une question non valide.

 

 

Note :

1 – Lahjoumri. Abdeljalil, L’Image du Maroc dans la littérature Française. De Loti à Montherlant, études et documents, SNED, Alger, 1973.

2 – Loeber. Alexandre, « Henry Bordeaux, le Roman de l’anémie nationale » ; in L’Obs (Le Nouvel Observateur), du 14/12/2012.

3 – http.//www. G.R.E.H.C.monsite-orange.fr

 

 

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