Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

“La balance des blancs” interview par Jean-Paul Rossignol

 

Cette Balance des blancs, titre énigmatique du nouveau roman-montage de Jacques Henric, provient d’un terme de photographie dont l’écrivain donne en exergue la définition, celle tirée du Guide Nikon D80 :

« La balance des blancs garantit que les couleurs ne soient pas affectées par la couleur de la source lumineuse. » Moins que l’angle technique, ce qui intéresse Henric, c’est le jeu sur le noir et le blanc, les motifs, le corps, la traversée du temps dans la pensée occidentale. Qu’en est-il vraiment de la « source lumineuse » quand vous frappe un cancer de la prostate ? Quelles émotions, quelles pensées adviennent ? D’une telle expérience ordinaire et extraordinaire, vécue par l’auteur à la clinique Saint-Jeande-Dieu en juin 2007, il en ressort la meditation d’un homme sur le désir, la puissance et la fragilité d’Eros, « la scandaleuse beauté du mal », la recherche de l’Origine et de la vérité. Et aussi une autre question comme en suspens : « Où se trouve l’Occident ? » Ainsi nous voulons saisir le mouvement au coeur de la Balance des blancs et c’est l’objet de cette interview.

J-P. Rossignol

 

_ Est-il nécessaire de prendre les choses par le point de départ, l’hospitalisation, les rituels de l’opération chirurgicale et son vocabulaire, ici le «dégraissage de la region préprostatique et abord de l’aponévrose pelvienne profonde », pour rentrer dans votre livre qui tient de l’essai, du roman, de l’anthropologie et de l’érotisme ? Pourquoi commencer par la nuit et le noir ?

 

Nécessaire, oui sans doute. Sans cette opération chirurgicale que subit le narrateur, il n’y aurait tout simplement pas eu de livre, du moins pas ce livre-là. J’ai bien aimé la citation d’Isidore Ducasse que Sollers fait dans l’entretien publié de lui dans le précédent art press (je la reprends d’ailleurs dans ce numéro, à propos de ma recension de l’album consacré au peintre Bernard Dufour). Dans la « Nouvelle science, écrit Isidore Ducasse, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence ». Tant mieux si la chose qui vous arrive est bonne, mais elle peut-être la pire. Un spécialiste de la Gnose orientale vous dira qu’il y a une positivité des Ténèbres qui ne menace pas la Lumière de l’être. Comment faire en sorte, dès lors, pour que l’irruption de la Ténèbre ait aussi son excellence. Ce n’est pas rien, vous en conviendrez, de s’entendre dire un jour, abruptement, comme il arrive hélas à beaucoup de mes frères humains, que vous venez d’entrer dans cette zone de votre existence où l’horizon de la mort n’est plus cette ligne lointaine, abstraite, dont les religions, les métaphysiques, les philosophies vous ont abondamment entretenu, mais qu’elle est désormais possiblement proche, concrète, imaginable dans les différentes phases qui la préparent. La vie, c’est les forces qui s’opposent à la mort, oui, on est tôt averti du programme qui nous attend, mais quand on vous le met sous le nez et que vous apprenez que les résistances des dites forces marquent de nets signes de faiblesse, c’est une autre affaire. Vous admettrez aussi, et d’autant plus que vous êtes dans la pleine force de votre âge, que si toute intervention chirurgicale constitue une atteinte à votre intégrité corporelle, celle qui pour un homme menace, comme on vous l’annonce, sa virilité, n’est pas la plus réjouissante à entendre. Surtout si cet homme est écrivain et que le sexe a été un des ressorts et un des thèmes insistants de ses écrits. Je rappelle, dans le livre, qu’au cours des millénaires, on s’est beaucoup intéressé au mystère de la sexualité féminine, ce fameux « continent noir » que Freud et ses continuateurs n’ont cessé de sonder ; en revanche, la sexualité de la gente mâle n’a pas été, me semble-t-il, l’objet d’une telle attention.

« L’affaire homme », pour reprendre le beau titre d’un livre de Romain Gary que j’aurais pu faire mien comme sous-titre à la Balance des blancs, a été une affaire dommageablement négligée par les spécialistes de la chose, voire, à quelques exceptions près, par les littérateurs eux-mêmes, hommes ou femmes. Il n’est donc pas surprenant que la chose, ce mal physique-là, venant à son tour, oblige le narrateur à y prêter la plus vive attention, et il ne le fait pas que dans le chapitre titré « Au coeur du phallos », c’est tout son récit qui en est habité. Que soient évoqués guerres, assassinats, amours tragiques, duels, castrations, suicides (Abélard, Pouchkine, Lermontov,Maiakovski, Hemingway, Gary, Joë Bousquet…), c’est le dieu Phallos, en gloire ou humilié, qui mène le bal tragique.

Un mot sur l’ouverture du livre, sur ce compte rendu clinique de l’intervention rédigé par le chirurgien. Il correspond à mon souci d’être d’entrée au coeur du réel, et du réel le plus saignant, si je puis dire. Et puis, j’ai toujours aimé ce vocabulaire médical d’une précision inouïe, même si on n’y comprend pas grand-chose (quelle admirable langue que celle d’Ambroise Paré !), il est autrement plus fascinant que celui de la métaphysique, non ? Enfin, c’est ma manière de rendre hommage aux métiers qui ont affaire quotidiennement aux affrontements entre Éros et Thanatos, et plus particulièrement à ce chirurgien qui, on ne l’inventerait pas (mais « chaque chose »…et « telle est son excellence »), a pour nom Casanova. Inévitablement, un des personnages les plus présents dans le livre est l’autre Casanova, Giacomo, le Vénitien.

 

LE MAÎTRE DU JOUIR

 

Pourquoi la nuit, pourquoi le noir ? me demandez-vous. La nuit est celle de l’anesthésie, du noir de l’anesthésie. Sommeil artificiel dans lequel vous êtes plongé et qui n’a rien à voir avec le sommeil naturel du dormeur, y compris son sommeil le plus profond. C’est un sommeil sans rêves, sans durée vécue, c’est le noir absolu, ce qui est probablement, pour celui qui ne croit pas à une vie dans l’au-delà, une prémonition, un équivalent de ce que doit être le néant de la mort. Noir/blanc, vie/mort, bien/mal, Orient/Occident, vie sexuelle/nuit sexuelle : les plateaux de la balance, au long des divers récits, ne cessent de pencher d’un côté ou de l’autre, jusqu’à ce que ladite balance soit à son tour à balancer. 

 

Vous consacrez un chapitre à Venise. Vous décrivez la ville par la lumière (Giacomo Casanova dit à Mme de Pompadour que Éditions du Seuil, coll. Fiction et cie cette cité se trouve non pas là-bas mais là-haut) et par les ténèbres (Louis Aragon qui tente de s’y suicider en 1928). Le contrepoint comme signe permanent de Venise.

Il y a, en effet, deux Venise. Une lumineuse, celle du 18_ siècle, une ténébreuse, celle du 19_, se prolongant dans le 20_. Celle de l’Arétin, de Baffo, de Casanova, de Titien, Tintoret, Tiepolo, Véronèse, Bellini,Monteverdi, Vivaldi…, et celle de Wagner, Sand, Musset, Thomas Mann, Visconti, Aragon ou Sartre. La Venise des corps glorieux, des plaisirs, des fêtes, des carnavals, des cafés, et la Venise des gueules cassées, des pestes, des démences, des amours tragiques, des suicides, du glas, des cérémonies funèbres…La Venise d’un Aragon libertin, auteur des aventures de Jean-Foutre-la-Bite et du Con d’Irène, et la Venise d’un Aragon jaloux, prêt au suicide et brûlant des milliers de pages de la Défense de l’Infini. Pour dire les choses au plus près de nous, la Venise de Sollers ou celle de Régis Debray. Rappelons ce mot de Rimbaud : « Philosophes, vous êtes de votre Occident. » Je vous laisse à penser dans quelle Venise revient un homme comme le narrateur, qui sort de l’épreuve de la maladie, qui retrouve sa virilité, et qui, en compagnie de la femme aimée, connaît une sorte de renaissance dans une ville qu’il découvrit la première fois, au milieu des années 1960, dans un éblouissement.

Courbet dans vos Adorations perpétuelles, Picasso pour l’Habitation des femmes, et aujourd’hui Gauguin avec la Balance des blancs : comment entendez-vous la peinture dans l’écriture d’un roman ? Et qu’est-ce la Maison du Jouir ?

Il y eut d’autres visiteurs dans mes romans (et je ne parle pas des essais, comme la Peinture et le mal, ou mon Manet, qui tenaient autant de la fiction que du pur essai) : Masaccio, Rodin,Maillol, Pollock, Newman…, et dans ce dernier : Tintoret, qui occupe les trente pages du chapitre intitulé « Lumière de la peinture, feu de mes reins » (manière d’hommage, on l’a compris, à la Lolita de Nabokov). Les images, peintures, mais aussi photos ou films, ont toujours été pour moi des embrayeurs d’écriture, comme la biographie des artistes que je viens d’évoquer. Leurs vies : autant de captivants romans. Grandes oeuvres, vies mouvementées, ça se tient. Ce n’est pas un hasard si les écrivains du 20eme siècle que j’aime ont tous écrit sur la peinture : Bataille, Breton, Artaud, Genet, Malraux, Klossowski, Aragon, Leiris… Un des thèmes autour duquel est construit le livre, outre celui de l’opposition, plutôt du va-et-vient entre « vie sexuelle » (allusion au livre de CatherineMillet), et « nuit sexuelle » (référence à l’essai de Pascal Quignard), c’est celui du départ, de la fuite, de la désertion, de l’exil. Je reviens sur le cas des nombreux écrivains ou artistes qui ont eu le désir de fuir l’Occident : Baudelaire, Nerval, Flaubert, Rimbaud, bien sûr, Melville, T.E. Lawrence, Nizan, Barthes, Leiris… Se libérer de l’Origine, fuir ce queMassignon, autre candidat au départ, appelait la « Motte », le « Terroir », choisir entre le destin du « forçat » incapable de s’extraire de ses racines, de se défaire de ses chaînes, et celui du « pèlerin » qui ne cesse de marcher, de pérégriner. Pour fuir quoi, vers où ? Pour trouver quoi ? Une autre terre, un autre espace : l’Orient, l’Extrême-Orient. Lieu réel ou lieu mythique. L’un fuit sa mère (Leiris), un autre l’ayant délaissée n’a de cesse de la retrouver (Barthes). Pour beaucoup, comme Nerval, c’est La Femme qu’ils espèrent trouver. Et déception, ce ne sont que des femmes, des femmes très réelles, très concrètes, bien charnelles, pas des Filles du feu, pas des déesses, qu’ils rencontrent, et le rêve alors se brise. Un qui cherche et rencontre des femmes, des femmes à aimer et à peindre, c’est Gauguin (Rimbaud lui aussi connaîtra des femmes, dont une, très belle, Mariam, avec qui il vivra un temps). Ce n’est pas la tentation de l’exotisme qui conduit le peintre à couper le cordon ombilical avec la France et à partir pour la Polynésie, à s’installer aux îles Marquises. Si cette tentation avait été la sienne, il aurait été vite mis au parfum en constatant les terribles dégâts causés sur une population par la situation coloniale. On peut dire que Gauguin paya de sa vie sa solidarité avec le peuple maori, sa lutte quotidienne contre les autorités coloniales françaises. J’ai, à ce propos, mis en exergue de mon livre, cette phrase de Victor Segalen, auteur d’un essai sur l’exotisme dans lequel il consacre de très belles pages à Gauguin titrées le Maître du Jouir : « La balance européenne, républicaine, transportée à l’autre bout dumonde a parfois de ces revers de fléaux. » Les revers de fléaux, Gauguin en mesurera les effets sur lui, dans sa chair et dans son âme. Arrestations, amendes qui le ruinent, emprisonnements… La Maison du Jouir, c’est l’inscription rédigée en lettres capitales que Gauguin avait plaquée au-dessus de la porte de la case où il habitait, où il recevait ses modèles et ses amantes. Maître du Jouir, Maison du Jouir

À sa mort, les autorités politiques et religieuses ont détruit toutes les toiles trouvées dans sa case parce que jugées obscènes. Dit en passant : ce sont les memes prélats et missionnaires crétins qui prêteront main-forte à la destruction de l’art marquisien, condamné à leurs yeux pour fétichisme.

 

LE FATRAS OCCIDENTAL

 

Contre l’amnésie actuelle et le refoulement de l’Histoire, vous faites fréquemment signe aux événements du temps (ne serait-ce que votre livre Politique). Pouvez-vous nous parler de Marius Bourbon, ce personnage qui apparaît en 1942 au détour de la forêt de Rambouillet ?

 

Un épisode lamentable et tragique de notre histoire. Je le relate dans le seul chapitre directement politique du livre. Il ne figurait pas dans le précédent, Politique, tout simplement parce que je ne le connaissais pas. Il a fallu que je tombe par hasard sur une émission de France-Culture, puis que je lise un ouvrage qui lui était consacré, Liquider les traîtres. Si cette histoire occupe plusieurs pages dans le chapitre intitulé

« Combien de temps met une femme pour mourir d’une balle dans la tête ? », c’est qu’elle me touche de près. Je résume : une femme, résistante et militante communiste pendant l’Occupation, est assassinée dans des conditions horribles par des « camarades » à elle sur les ordres de hauts dirigeants du Parti. Accusée faussement (il y en eut beaucoup d’autres) de trahison (en vérité pour des raisons sordides), le récit de son execution m’a sacrément remué, vu que ses assassins, je les ai connus, fréquentés, ils furent mes « camarades », je suis même pris en photo avec l’un d’eux, le plus célèbre…Le récit complet de cette affaire est à lire. Les archives, dans tous les pays, n’ont pas fini de parler, notre mémoire d’être enrichie…

 

Vous notez au début de votre texte : « En somme, me voilà sur ma couche vivant comme un délivré. Et n’aspirant dès ce moment à ne rencontrer que des délivrés. » Que signifie cette délivrance ?

 

C’est une expérience étrange le passage par la maladie, par cette maladie-là, par le traitement particulier (chirurgie) de cette maladie là. Délivré, prenons le mot au plus simple : délivré de cette petite cochonnerie qui s’est  installée, a pris ses aises dans votre dedans et s’en prend à vos forces vitales, les menace dangereusement si vous ne l’expulsez pas au plus vite de l’organe où elle s’est logée. Mais j’entends délivrance dans un sens plus large. Comment dire ? Délivrance intérieure, délivrance psychique, délivrance spirituelle…

Délivrance de tout ce qui dans votre existence passée vous encombrait, vous pesait. Événements pénibles de la vie privée, engagements politiques barjots, culpabilités diverses. Pas oubli, non, au contraire la mémoire des faits se fait plus vive, plus aiguë, mais après recensions, tout ça est rassemblé, mis en tas comme on fait de broussailles et soumis à l’action purificatrice du feu. Et là, je dois dire que ce que j’appelle polémiquement le « fatras occidental », ce ne sont plus mes propres broussailles, voire mes propres ordures que je brûle, mais celles d’une histoire, d’une civilisation, celle d’un monde dans lequel on s’est trouvé plongé sans notre assentiment.

Le narrateur s’éloigne, prend congé, sans pathos, sans colère, sans montrer le poing, sans pousser de hauts cris, en douceur. Il se sent étranger. Il n’aspire qu’à vivre avec d’autres « délivrés » comme lui, des « happy few » aurait dit Stendhal, étant entendu que les voies de la délivrance ne passent heureusement pas que par le trauma d’une maladie.

Les voies de la délivrance, comme celles du Seigneur, sont imprévisibles : un deuil, un nouvel amour, une conversion…Les non-délivrés à ne pas fréquenter ? Reprendre la liste établie par Isidore Ducasse dans ses Poésies, en adaptant à notre époque : têtes molles du clergé intellectuel et « littéraire », belles âmes, professeurs de moraline, doloristes du sentiment, philanthropes hypocrites, pleureuses humanistes, amis de l’Homme en meme temps qu’amis de la mort… La délivrance dont parle le narrateur, c’est avant tout, c’est surtout, cette possibilité nouvelle offerte de quitter un espace-temps (appelons le l’Occident pour aller vite), de se désinsérer (le mot est de Bataille, Tchouang-tseu dit « désentraver ») de la trame du temps.

 

La Russie, l’Iran, les îles Marquises, l’Afrique… votre roman s’affranchit des frontières et pose la question de l’Orient et de l’Occident, des Blancs et des Noirs…

 

Il y a le hasard des voyages, ils aident à l’écriture des livres. Pour le narrateur, ce fut pour la énième fois Venise, et pour la première fois, la Russie et l’Iran, l’Afrique enfin. Moscou, Saint-Pétersbourg, la place Rouge, le tombeau de Lénine, le Palais d’Hiver, le croiseur Aurore…, les lieux mythiques de mon adolescence, aujourd’hui autant de «broussailles» bonnes pour le feu. L’Iran : la beauté de ce pays, la découverte de l’admirable poésie perse et la relecture des grands textes du chiisme, mais coupant court à toute tentation d’idéaliser l’Orient, plongée dans la réalité du régime de terreur instauré par la République islamique. L’Afrique, enfin. Où l’Occident ? où l’Orient ? ne cesse de s’interroger le narrateur. Et puis c’est le ralbol de ce convenu va-et-vient sur un axe ouest-est. Pourquoi ne pas piquer plein sud, vers un espace où l’Occidental blanc n’a plus de repères (souvenons-nous, pas seulement de l’immense littérature raciste que ce continent a générée – j’en propose quelques morceaux de bravoure dans le livre – mais des conneries qui ont été récemment proférées sur le rapport de ses peuples à l’histoire…).

L’Afrique, c’est cet immense trou noir dans notre conscience et notre mémoire. Que savons-nous de son histoire, que comprenons-nous de ses croyances religieuses, sous la pellicule fragile du christianisme et de l’islam, de leur art ? Les deux derniers chapitres du livre, significativement intitulés « Corps blancs, ombres noires » et « Ombres blanches, corps noirs », font quelques retours sur les liens de l’Europe, de la France particulièrement, avec l’Afrique. Ils sont aussi une évocation émue de la beauté d’un corps de femme noire. D’une jeune femme réelle, rencontrée au Sénégal. Et une tentative d’analyser l’admiration qui est la mienne pour ce qu’on appelait au début du siècle passé « l’art nègre ».

 

PAS DE CES PRIAPES BANDANT

 

Violette Leduc est mentionnée avec son livre splendide la Chasse à l’amour. Vous reprenez la scène de la boîte de transsexuels de Montparnasse : « Spectacle où le faux dépasse le vrai, note Violette Leduc, voilà qui est très perturbant pour ces dames. Quel tourment que de deviner une verge entre les cuisses de Diane ! » Qu’en est-il d’Actéon le voyeur, le jeune prince transformé en cerf ? Que dit-il de la masculinité ?

 

Comment un livre centré sur le sexe, où il est fait longuement allusion aux manipulations dont celui-ci est l’objet, aurait-il pu éviter une allusion à la transsexualité, au phenomene du transgenre ? Comment un livre dont un des leitmotive est la quête de l’Origine ou de sa fuite, de l’identité (la nationalité, revendication très en vogue ces derniers temps, l’origine ethnique, la race, très sollicitées elles aussi), pouvait-il passer à côté de cette mise en cause de l’identité sexuelle ? Que celui ou celle qui ne se sent pas bien dans sa peau d’Occidental, tel ou telle autre dans sa peau d’Oriental, puisse aussi comprendre que certains se sentiment à l’étroit dans leur peau de mâle ou de femelle, et tentent l’aventure de Tirésias. Et ceux-là savent bien aujourd’hui que notre vieille mythologie grecque (une de nos origines, non ?) est recrue d’usage et qu’on ne risqué plus de devenir aveugle en pérégrinant d’un sexe à l’autre. J’ai intitulé un de mes romans paru en 1980, Carrousels, publié au Seuil dans la collection Tel Quel. Carrousels était le nom de ce cabaret de Montparnasse où se produisaient de superbes transsexuels. Nous y terminions souvent nos nuits, Sollers et des amis de l’époque, pour nous détendre des tracas du jour. Une de nos habitudes était d’inviter avec nous des amies femmes pour voir leurs réactions devant ces autres femmes immensément plus femmes qu’elles, tant les attributs de la féminité étaient poussés à l’excès (sans que cela verse jamais, je le précise, dans la parodie et la bouffonnerie). D’où le trouble et le malaise… J’aurais tendance aujourd’hui à ajouter des guillemets aux mots vrai /faux de Violette Leduc.

 

Quels rapports entretenez-vous, après la maladie, avec l’obscénité et la crudité ?

 

La présence chez moi de statuettes africaines qu’une rencontre de hasard m’a permis de commencer à collectionner, et la compulsion régulière de catalogues d’expositions, m’ont permis de vérifier la justesse de la réflexion d’un grand connaisseur de l’art africain, Jean Laude. Il note que la sexualité n’y joue pas le même rôle que dans l’art occidental. Pas de ces dieux Phallus, de ces Priapes bandant, de ces membres démesurés exhibés par des mâles en rut, pas de ces femmes jambes ouvertes, vous découvrant leurs vulves. Ni effroi ni folie désirante, le sexe, dans cet art.

C’est reposant, savez-vous. Avoir, pour un homme, pendant une grande partie de sa vie, beaucoup misé sur les exploits de son précieux organe, avoir craint d’y renoncer, avoir retrouvé sa virilité un temps menacée, change le rapport que vous aviez avec la chose. C’est dire, par exemple, qu’il y a un type d’écrits et d’images pornographiques qui, s’ils nem’ont jamais fait beaucoup bander, ne sont pas loin de provoquer en moi maintenant sinon une certaine aversion, un net désintérêt. L’obscénité? Si je prends lemot dans son sens étymologique : « de mauvais augure », vous comprendrez que ce mot-là aussi, je le prends avec des pincettes. Les mauvais augures, très peu pour moi. _

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