Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Inquiétudes

       Il faut du temps pour être heureux, le bonheur prend son temps, il se dérobe, et se découvre à chaque instant fragile, à l’horizon du lieu où il se croyait installé, et finalement ce n’est jamais le moment d’être heureux,  se disait-elle, il y va du bonheur comme d’un mirage ou d’une perpétuelle ligne de fuite qui trace cependant les contours les plus surs de sa belle demeure. On n’est jamais heureux que de désirer l’être et de ne l’être jamais tout à fait, alors pourtant que nous possédons tout ce que nous désirions pour l’être. On est heureux parfois et c’est une chance, une « vraie » chance, qu’elle mesurait enfin, on ne l’est pas toujours, mais il faut y veiller quand on l’est, ne pas s’y endormir. C’est comme la fleur cueillie pourrissant dans le vase qui l’avait capturée. Les fleurs sont faites pour être regardées contemplées convoitées dans l’effet imaginé d’un bouquet de couleurs enchantées, insensées qui se ternissent quand on croit mieux les voir comme objet du décor de chez soi. Et le bonheur, lorsqu’il est là, c’est comme les fleurs, il faut se contenter de son parfum, il faut le respirer comme une essence comme un effluve volatile et pourtant entêtant, qui semble toujours là et cependant ailleurs qui ne s’éprouve pas mais toujours se désire et meurt de se croire conquis. S’il n’y a pas d’amour heureux, pas de bonheur amoureux, quel bonheur pourtant de le savoir, pensait-elle, et de pouvoir par là se libérer des contingences quotidiennes et s’apaiser paradoxalement du retour éternel des trahisons des déceptions et de la naissance du soupçon.

       Elle le savait mais elle savait aussi que la sagesse apprise, tout en y apportant quelque douceur, ne met pas à l’abri de la douleur de l’inquiétude, celle du bonheur précisément qui recule après s’être avancé, on avait tant joui de ses visites, de ses moments de grâce de ses extases de ses ivresses de sa présence enfin et pour l’éternité, cette fois c’était sûr, on le tient il est là, quelle odyssée, on est émerveillé comme absorbé par des visions, des visions chatoyantes éclatantes ainsi que sur la palette d’un peintre les couleurs fortes se chevauchent, on est comme enchanté par les sons clairs des sources bondissantes et réchauffé à la tiédeur des sentiers boisés, et puis soudain la musique se brouille la vue s’estompe les chemins s’urbanisent, comme si tout avait été vu ou entendu ou ressenti, enfin comme si tout était dit, on n’est pas malheureux mais on n’est pas heureux et finalement on ne sait plus, on s’interroge on se désole on désespère on se méfie et on se dit que ce n’était pas le bonheur, que c’était autre chose, et on repart à l’aventure et ça n’en finit pas, on espère d’autres couleurs d’autres sources d’autres tiédeurs, et on désire s’y enchanter, s’en abreuver, s’y attendrir, alors il faut partir, repartir. On ne s’habitue pas au bonheur, ou alors il s’absente et ne réapparaît qu’avec son inquiétude.  C’est une attente sans repos, et c’est l’attente que la vie a d’elle-même. On veut organiser on veut prévoir pouvoir se repérer dans l’obscurité de nos nuits comme dans la clarté des jours, mais l’ombre disparue, l’ivresse de la lumière peu à peu se disperse,  il n’y a plus rien à voir qu’une clarté blafarde et monotone et on s’étonne d’avoir cru au bonheur.

       S’il faut pour être heureux penser sa vie son travail ses amours, on n’apprivoise ni la vie ni l’amour et on ne vit et on n’aime que de chercher sans relâche à faire jaillir des profondeurs obscures le magma des impressions confuses.

       Elle travaillait comme elle aimait non seulement parce qu’elle entretenait avec ses grands élèves des relations passionnées mais parce qu’elle travaillait dans l’angoisse, l’angoisse de ne pas y arriver,  l’angoisse d’être trahie, par elle-même et par eux.  Elle « tricotait » ses cours, mais arrivée en classe tout se brouillait, et elle parlait interrogeait analysait comme on se jette à l’eau sans bien savoir nager se laissant emporter par le courant de discours dont les détours improvisés la menaient involontairement où elle voulait aller mais aussi parfois l’égaraient et ce n’était jamais acquis. Elle avait tout pensé mais quelquefois ne savait même plus par où commencer, c’était confus, alors elle reprenait une citation qu’elle avait en  mémoire pour se lancer, «reprendre ses esprits » et dénouer les fils de l’écheveau de ses explications afin qu’ils puissent tricoter avec elle quelques belles idées et puis s’en réchauffer. C’était un art plus qu’un métier, et la réussite en était incertaine, et c’était bien ainsi car le plaisir des airs conquis, des silences éloquents qui la faisaient parfois nager dans le bonheur d’avoir touché en eux le point sensible et scellé pour toujours, croyait-elle, leur accord et leur compréhension, la certitude enfin du déclic provoqué lui faisaient perdre en force et gravité et devenir légère, se permettant moins de tension et moins de perfection, elle se faisait rieuse moins sérieuse, plus proche, trop proche, remplaçant la difficulté des leçons par la vanité de la séduction facile d’un maître envers ses élèves mais peu à peu et alors même qu’elle avait cru acquis leur écoute et leur intérêt, elle surprenait quelques regards, des rires ou des sourires ou des clins d’œil et se disait non seulement qu’il fallait tout reprendre mais comme l’amant arrimé à l’amour de sa belle lui donne envie de s’en aller et finalement se voit contraint de la reconquérir allant jusqu’à douter de la sincérité de ses preuves d’amour, elle découvrait que ce n’était jamais gagné et soupçonnait ses réussites de la veille d’être sans fondement cherchant dans sa mémoire quelque signe fugace de leur détachement alors même qu’elle se réjouissait enfin de les avoir conquis. Elle apprit ainsi que les choses peuvent toujours se passer autrement, qu’il ne faut pas y croire, qu’il ne faut pas miser sur ce qui semble s’organiser, que l’esprit ne doit pas se reposer de la conquête, qu’on ne contourne pas le temps en l’enfermant dans un instant. Elle-même d’ailleurs se lassait de ces pauses où l’intérêt était vicié et commençait à éprouver l’ennui qui suit l’absence de désir et elle ne savait plus si cela était dû aux élèves, à leur inattention du jour, à leur fadeur, ou bien à la tranquillité confiante dans laquelle elle s’était installée l’empêchant de dispenser ce que sans le savoir ils demandaient, pour qu’à nouveau elle puisse les aimer et eux en être dignes, et pas seulement les séduire. Alors renaissait l’inquiétude mais aussi une nouvelle odyssée, il fallait repartir au combat, inlassablement les soumettre, accaparer leur intérêt, faire taire les manières, se contenter seulement du travail obsédant de l’éclaircissement de ce qui envoûtait sa pensée et pour cela ne pas sortir de l’inquiétude. Eviter de se vautrer dans quelque réussite que ce soit même si on peut avoir le droit de la revendiquer évidemment.

       A cet égard elle mesurait le chemin parcouru depuis ses jeunes années d’enseignement et se plaisait à comparer la teneur de ces relations aves les élèves au cours du temps mais cela tenait beaucoup moins au métier qu’à la vie, à ce qu’elle a fait de vous, dont le bonheur dépend aussi avant qu’il soit temps d’y veiller ! 

       A ses débuts ses jeunes élèves avaient été pour certains ses amants et encore ce n’était pas vraiment le mot requis. Ils avaient abusé de sa jeunesse égarée, comme plus tard d’ailleurs ses amants plus âgés, des collègues, et non plus des élèves, elle en parlait parfois mais elle apprit à ses dépens qu’il était vain de vouloir en parler et non seulement de ça mais de ce qui l’avait préparé, sa jeunesse esseulée. Combien de fois elle s’était engagée dans ce qu’elle espérait un vrai dialogue, quémandant une écoute qui butait sur des schémas tout fait et ça se terminait par des incohérences qui la blessaient. Les gens voulaient toujours que la réalité qu’on leur raconte ait la logique d’une histoire, la vraisemblance de leurs « visions des choses » étroites et réductrices, et gaies surtout, légères et gaies, frivoles même, enfermant la vie dans des cases et ne comprenant pas qu’on y déroge, férus de certitudes et dénués de perspicacité quand on bousculait leurs principes ou leurs envies. Elle les avait subis ses jeunes amants et les moins jeunes aussi et n’en avait aimé aucun évidemment. Certains l’accusaient aujourd’hui  de l’avoir bien cherché insinuant à peine qu’elle n’avait finalement que ce qu’elle méritait en jouant à séduire et qu’elle était une fieffée menteuse, une coquine malicieuse une femme qui aimait les hommes quand elle niait avoir voulu leur plaire, et elle sentait une douleur monter qui s’ajoutait  à la douleur subie. Il faut avoir vécu, sans doute, comme on dit pour pouvoir dépasser l’ordinaire et entendre le chant triste de l’extra-ordinaire et que  la vie n’est pas une routine, une mécanique vide et les femmes ceci et les hommes cela. D’autres étaient plus goujats insinuant qu’elle aimait moins séduire que se donner et à qui elle pouvait n’ayant pas les moyens de choisir, comme si, même très belle elle aurait pu décider de choisir, de se donner. Ou pas. Tais-toi mon cœur se disait-elle en y pensant, maintenant c’est fini. C’était un temps lointain où la vie s’était un jour arrêtée, pour toujours, même si elle était repartie, mais ça ne s’efface pas, non, ça ne s’apaise pas et il lui en restait dans certaines leçons en classe, un ton blessé ou las. Il valait mieux se taire, mais c’était difficile, ça s’échappait parfois, par contre « on » aimait bien qu’elle raconte comment de façon maladroite ses petits élèves mais aussi de façon plus brutale et savante des pervers de passage l’avaient déflorée car elle ne l’était pas, mais oui le croiriez-vous, elle était « sage », n’aimant que la philosophie, ça tenait chaud, chaud à ses manques enfin sans doute pas assez, le sexe elle n’en connaissait rien, alors ils se chargèrent de lui apprendre un peu : ce sexe qui durcit et dont l’extrémité trop excitée rougit et perle de rosée sur sa fente, aimant la langue qui en suce le bout tirant la peau pendant que les doigts cheminent tout le long en plongeant dans les cuisses velues et en frôlant les bourses pleines et puis soudain le fait aller en elle, valsant au dessus de son ventre et puis comment parfois ils lui demandaient de prendre dans sa bouche sa gluante semence . Et ce serait pour ça qu’elle se serait donnée, pour ce travail de technicien expert d’où la vie est absente même s’ils râlent de plaisir et même si parfois daignant la caresser, elle jouissait ayant la chair fragile et tendre? On la prenait comme une marionnette et puis on la jetait, elle s’animait, des cris sortaient, à son insu puisqu’elle était inerte, et le mécanisme lancé continuait. Mais cela ne pouvait qu’échapper à ceux qui jamais ne se sont abîmés, si ce n’est d’amours contrariés, mais quel bonheur d’aimer et d’être aimé même si c’est contrarié ! Et si au temps de ses amants adultes, elle avait pourtant tout, tout ce qu’il faut pour être heureuse, un mari qui sans doute l’aimait à sa manière à lui, des enfants le soleil, cela ne comblait pas ce que l’enfance avait raté ni ne sauvait des salissures qui suivirent, il en restait trop d’inquiétudes pour que l’heure du bonheur et le temps de l’amour partagé aient sonné. Et ce n’est que plus tard, beaucoup plus tard qu’elle put, avoir avec le sexe heureux, s’ouvrir, mouiller « appeler » bénir les mains qui l’apaisaient en la touchant la faisant voyager tremblante et frémissante au pays rayonnant ruisselant du plaisir où les sens en délire chantaient l’amour qu’elle ressentait. Le sexe sans amour elle ne pouvait pas, ne pouvait plus. Elle regrettait que certains puissent s’en moquer.

       Mais mieux que le bonheur, le temps passé à le chercher, l’avait fragilisée peut-être mais, et c’est pourquoi elle était sans rancœur, il lui avait appris à vivre et à aimer avec force la vie malgré ses vilénies, même si encore, parfois, quand elle s’interrogeait, quand on l’interrogeait, l’inquiétude montait. Enfin, ses élèves n’étant plus des amants, ses collègues non plus, mais des amis, quand elle repensait à sa vie passée, dont peu à peu on l’avait aidée à sortir, elle se disait qu’au moins elle lui avait permis de devenir ce qu’elle était et d’être aimée, quand on l’aimait, sans qu’elle eût à user de quelques stratagèmes. Cela l’aidait à tempérer ses inquiétudes.

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