Auteur: Jean-Pol Madou

Jean-Pol Madou s’intéresse aux rapports entre la littérature et la philosophie, la poétique et l’esthétique Il travaille actuellement sur le thème du deuil de parole épique dans la littérature contemporaine ainsi que sur la temporalité de l’image (dans la perspective des travaux de G. Didi-Huberman, W.Benjamin, G. Agamben). Parallèlement à ces travaux il continue ses recherches sur le Mythe et la Communauté, (Klossowski, Bataille, Blanchot, Derrida, Glissant) ainsi que sur les rapports de la voix et de l’écriture dans les littératures postcoloniales (Antilles et créolité, littérature- monde ). Docteur en philosophie et lettres (philologie romane) de l'Université de Louvain (UCL), octobre 1976. Titre de la dissertation: De la pulsion au simulacre. Essai sur l'œuvre de Pierre Klossowski. Thèse annexe: Le stéréotype romantique dans Novembre de Gustave Flaubert. Président du jury: Roger Dragonetti (Genève) Habilitation à diriger des recherches, Université Lumière Lyon II, soutenue le 15 février 1996: Vérité et fiction. La musique et les lettres. Poésie et Récit.

Mallarmé, l’anglais à la lettre

Abstract

Mallarmé: the Letter of English

With “Les Dieux antiques” and “Les Mots anglais”, Mallarmé opposes decaying myth to linguistic vitality, a vitality one of whose sources is in the rejuvenating hymen of Latin and Germanic languages represented by the advent of English from French and Germanic dialects. The letter “s” silenced in Old French and revitalised in the new language symbolises the process and its meaning.

 

Mallarmé,

l’anglais à la lettre

À la mémoire de Roger Dragonetti

DIEUX ANTIQUES ET MOTS ANGLAIS

Bien qu’ils n’occupent dans l’ensemble de l’oeuvre qu’une place marginale, Les Dieux antiques et Les Mots anglais n’en révèlent pas moins les mouvements profonds qui traversent la poétique mallarméenne. Il se pourrait que les deux ouvrages adoptent des perspectives différentes voire opposées sur le phénomène du langage. Dans Les Dieux antiques le mythe, une fois déconstruit en ses composantes sémantiques, révèle sa véritable origine qui n’est autre qu’un défaut du langage. Les dieux ne sont que des mots qui ont oublié leur signification primitive :

Mais langues et mythes ne se sont jamais si complètement transformés, que deux sciences, celle du Langage et la Mythologie, ne puissent par leur effort récent, retrouver la parenté originelle des mots et des dieux (1).

Dans son adaptation des Dieux antiques de George Cox (1880) (2) Mallarmé se livre à une déconstruction étymologique des noms des divinités de l’Antiquité selon une méthode inspirée par les travaux de Max Miiller. Il en résulte que les dieux et les héros mythologiques ne sont que des illusions produites par les jeux de langage. Il appartient dès lors à la Science des mythes de disséquer les fables mythologiques en leurs éléments constitutifs et de montrer comment les noms des dieux et des héros, remontant vers leur source la chaîne de leurs transformations onomastiques, renvoient en dernière instance à la Tragédie de la Nature dont ils s’avèrent être les émanations dans la sphère du langage: le bleu du ciel (Zeus), la lumière brillante (Phoibos Apollon), l’éclat de la flamme (Héphaistos), l’écume des vagues (Aphrodite) etc.

Dans Les Mots anglais, en revanche, l’idiome anglo-normand riche de ses chants épiques s’avère le produit d’un excès de vitalité, d’une extraordinaire poussée de sève. D’un côté donc, Les Dieux antiques, l’exténuation d’une vitalité mythique, le crépuscule des dieux et la décomposition d’un monde; de l’autre, Les Mots anglais, le débordement d’une vitalité linguistique, le bourgeonnement d’une langue nouvelle sur les vertes collines de l’Angleterre, la naissance d’un monde nouveau. L’Anglais, comme l’écrit Mallarmé avec majuscule, est une langue structurellement moderne.

L’HYMEN FRANCO-SAXON

Oliver est dessus un puy muntet

Or veit il ben d’Espaigne le regnet

Et Sarrasins ki tant sunt asemblez

Luisent cil elmeé ki ad or sunt gemmez

E cil escuz e cil osbercs safrez

Et cil espiez, cil gunfanum fermez

Sul les escheler ne poet il a cunt er,

Tant en ad que mesure n ‘en set,

Et lui meisme en est mult esguaret;

Cum il einz pout des pui est avalet,

Vint, as Franceis, tut lur ad cuntet

Citée par Mallarmé dans Les Mots anglais (1877) (3) à titre d’exemple de l’ancienne langue d’Oïl, cette laisse extraite de la Chanson de Roland nous fait soudainement entrevoir comme en un éblouissement tout l’éclat et la splendeur d’un monde désormais révolu, ceux que déployait la parole épique et que la modernité a inexorablement dissipés. Non, le monde n’est plus une fable. S’échappant de cet austère petit traité de philologie dont la rédaction selon l’aveu de l’auteur n’aurait obéi qu’à des besoins alimentaires (4), tout un monde se remet soudainement à briller de tous ces feux. La Philologie ne se laisse cependant pas distraire de la tâche qu’elle s’était ici assignée: montrer comment une langue d’Oïl et un idiome anglo-saxon, tout chargés déjà du poids de leurs mythes et de leurs chants épiques, en sont arrivés à fusionner en une langue structurellement moderne. Car tel est selon Mallarmé le statut de la langue anglaise. Travaillé à sa racine par la différence que lui communique sa double origine, l’anglais y acquiert cette flexibilité commerciale qui la rend plus qu’aucune autre langue apte à véhiculer les énergies de la modernité. Les Mots anglais nous racontent à leur façon le passage du Mythe à l’Histoire, de l’âge épique à l’ère moderne :

Par sa Grammaire marche vers quelque point futur du langage et se replonge aussi dans le passé, même très ancien et mêlé aux débuts sacrés du Langage, l’Anglais: Langue contemporaine, peut-être par excellence, elle qui accuse le double caractère de l’époque, rétrospectif et avancé (5).

La fusion de double alliage dont procède la langue anglaise confère à celle-ci le statut d’un indissoluble hymen. Certes, il ne s’agit pas encore de «l’hymen vicieux mais sacré» et qui dans Mimique (1886) désignera «le milieu, pur, de fiction» (e). Si l’espace de fiction libéré par l’émergence de la langue anglaise ne saurait assurément être assimilé à la scène du mime sur laquelle évolue le blanc fantôme de Paul Margueritte, le signifiant de l’hymen n’en affecte pas moins la structure de l’idiome anglo-saxon que le soliloque muet de «Pierrot Assassin de sa Femme » :

Shakespeare, Milton, Shelley, et Byron et tant de merveilleux prosateurs, voilà des génies qui se sont, à travers les siècles, transmis le trésor double de la langue ici étudiée; sans qu’aucun de ces maîtres n’ait tenté par un patriotisme mal entendu, de séparer dans la langue l’élément barbare de l’élément classique, c’est-à-dire français : tous tirant des effets très beaux de l’indissoluble hymen qui a fait de l’Anglais le plus singulier et l’un des plus riches d’entre les idiomes modernes (7).

Que la langue anglaise soit le fruit d’un hymen, ne serait après tout qu’une innocente et banale métaphore si celle-ci ne manquait totalement de justesse. Elle est bien plus le travail de l’hymen que le produit, à la fois consommation du Deux et sacre de l’Un, étreinte violente nouée sur les champs de batailles (Hastings) et fusion amoureuse dans l’espace du poème (Chaucer):

Tels, ces deux éléments linguistiques qui allaient, sur le même champ de bataille que les Normands et les Anglo-Saxons, lutter; puis longtemps après, dans les châteaux et les villages, se fondre (8)

Si le choc des idiomes sur les champs de bataille (1066) précède de trois siècles leur fusion harmonieuse consacrée par un édit royal (1362), leur affrontement ne s’en poursuivra pas moins au coeur de la langue nouvelle qu’ils ont contribué à former. Tel est le sens de l’hymen qui confère à la langue anglaise son irréductible singularité ainsi que son extraordinaire modernité. Car l’hymen est à la fois fusion et séparation, confusion et distinction, affrontement duel et union harmonieuse, les éléments français et anglo-saxons s’y trouvant à la fois «fondus et/ou juxtaposés » (9). Aussi Mallarmé fait-il appel à la métaphore de la greffe végétale qui vient prolonger et compliquer celle de l’hymen:

Quelle différence avec les lentes dégradations subies par un seul idiome dont le rameau donne pendant les siècles deux fruits, par exemple ceux-ci, le latin et le français; non moindre, cependant, qu’avec l’opération factice qui, chez nous, a mûri aux fourneaux d’une alchimie savante des vocables tout entiers évoqués : rien de tel. La greffe seule peut offrir une image qui représente le phénomène nouveau; oui, du français s’est enté sur de l’anglais: et les deux plantes ont, toute hésitation passée, produit sur une même tige une fraternelle et magnifique végétation (10).

Ainsi dans une épopée The Romance of King Alexander (11) citée par Earle et reprise par Mallarmé sans mention de source, le français et l’anglo-saxon se touchent sans véritablement se mêler, chacun se réservant un hémistiche du vers comme pour y marquer son territoire face au rival:

That us tellet the mais très saunz failte

And to have horses avenaunt

To hem stalvorth and asperaunt (12)

Procédant d’une double origine qu’elle se garde d’effacer, la langue anglaise se maintiendra et se déploiera dans cette structure irréductiblement duelle. Et si dans les Canterbury Tales le français et l’anglais se sont enfin unis inaugurant de la sorte l’Anglais du Roi, la double origine n’en demeure plus moins agissante au coeur de la rhétorique de Chaucer :

Singulière figure que cet accouplement, consacrant par la sanction attribuable à des écrits […] la double origine de cette langue: une des formes les plus exquises de la poésie anglaise moderne en provient, placer un nom entre deux adjectifs; car l’ancêtre magistral dont il est question a d’abord dit: «I see the woful day fatal come», simplement afin que la fatalité s’attachant à ce jour frappât également, quelle que soit leur naissance, les uns et les autres parmi les admirateurs du vers (13).

Derrida a montré dans La double séance (14) à propos de Mimique la nature ambivalente et indécidable de l’hymen mallarméen, qui à l’instar du pharmakon platonicien court-circuite et suspend en un signifiant deux significations contradictoires, en l’occurrence, la virginité sacrée et la violence profanatrice, le voile et la déchirure du voile, le désir et l’accomplissement du désir. En effet, l’hymen signifie à la fois la membrane protectrice de la virginité et la pénétration déchirante, gage de la consommation du mariage. Suspendant l’opposition entre les deux significations contradictoires et les maintenant suspendues, l’hymen, signifiant stratégique par excellence, marque et remarque l’espacement qui les sépare, l’indécision de ce qui demeure suspendu, ni ceci ni cela, à la fois ici et ailleurs, maintenant et autrefois. On reconnaît le motif de la différence dont «le blanc d’une page pas encore écrite» et le «vierge papier» sont les métaphores privilégiées. Neutralisant par cette suspension tout contenu sémantique déterminé, le signifiant en vient ici à marquer la structure irréductiblement différentielle du texte mallarméen (15): un jeu de simulacres sans réfèrent assignable, une mimique qui n’imite rien, un double qui ne redouble aucun présent. Qu’on se rappelle la formule saisissante de Mallarmé dans Mimique : « Tel opère le Mime, dont le jeu se borne à une allusion perpétuelle sans briser la glace.» (16) Sans vouloir engager ici une discussion sur la lecture de Derrida (17), on ne saurait passer sous silence l’usage dans Les Mots anglais du signifiant «hymen». Que la fusion de l’idiome anglo-saxon et de la langue d’Oïl se trouve ici décrite en termes d’hymen (et non simplement de mariage), est révélateur non seulement de l’idée que Mallarmé se faisait de la langue anglaise mais du fondement de sa poétique (18).

S’il n’y est pas encore élevé au rang d’opérateur de pure fiction, l’hymen dans Les Mots anglais n’en présente pas moins déjà les deux traits qui dans Mimique vont sceller leur indécidable union : la fusion /et ou la séparation, la pureté virginale et/ou la consommation du mariage. Mais ce qui résulte de la consommation de cette union n’est pas la défloration et la perte de l’hymen mais le jaillissement d’une nouvelle virginité, qui, tel «le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui», recèle sous son voile invisible la réserve infinie des pures virtualités de la Fiction. En effet, tout se passe pour Mallarmé comme si à travers la formation de la langue anglaise le Langage s’était plongé dans un véritable bain de jouvence et s’était refait une virginité. C’est une langue durable et neuve, souple et moderne, qui surgit sous la plume du Prince de la Langue, Chaucer (19), puisque telle est la date de baptême que Mallarmé assigne à l’Anglais du Roi (20). Contrairement aux autres idiomes qui résultent de la corruption et de la lente dégradation d’un idiome originel tels que le français ou l’allemand, l’anglais est le produit d’une greffe qui a permis à une langue de s’enter sur une autre, et cela au moment où toutes deux avaient atteint un degré de croissance et de maturité à peu près comparables. Tel est pour Mallarmé le miracle de l’anglais:

Idiomes malléables et où rien n’a cessé encore de la vertu de se développer, mais chacun déjà doué d’une stabilité suffisante pour représenter un état dans son histoire; la fusion étant possible entre eux: l’Anglais toujours perfectionné depuis son implantation, le Français montrant une récente et vigoureuse poussée, relativement complète (21).

Alors que le français n’était à l’origine que du «Latin détérioré peu à peu aux lèvres des barbares» (22), l’anglais est dès sa naissance l’expression d’une poussée de vie, d’une sève qui éclate en une fastueuse floraison consacrant l’union parfaite de la plante et de la greffe:

langue quasi faite versée dans une langue presque faite, un mélange parfait s ‘opérant entre les deux (23)

Traversée et portée par les forces de rajeunissement, la langue anglaise ne cessera de les développer et de les transmettre à ses héritiers, laissant transparaître dans chacune de ses créations le rayonnement de sa double origine. Aussi cette double origine n’est-elle pas la voix archaïque du sacré comme ce ruisseau primitif qui, enveloppé dans les brumes de la légende et du mythe, fascina la musique wagnérienne, laquelle s’y retrempa au point d’y manquer la vraie source (24). Par sa double origine la langue anglaise n’est inféodée à aucune origine. Plus qu’aucun autre idiome elle est libre de toute piété filiale. Ni le latin ni le gothique, ni le français de Normandie ni le saxon de Northumbrie n’exercent sur elle un droit de paternité. La double origine ne se dérobe pas dans un passé immémorial. Elle est contemporaine, immanente au déploiement de la langue, toujours jaillissante, propageant la vitalité de son croisement miraculeux à travers les âges. Il revient aux Burns, Scott, Poe et Tennyson d’en avoir capté l’énergie vitale:

Avoir doté la voix d’intonations point ouïes jusqu’à soi (faute de Tennyson, une musique qui lui est propre manquerait à l’Anglais certes, comme je le chante) et fait rendre à l’instrument national, tels accords neufs mais reconnus innés constitue le poëte, dans l’extension de sa tâche ou de son prestige (25).

Il appartient avant tout au poète de maintenir ce mélange parfait en intensifiant la circulation de la sève entre l’élément classique et l’élément gothique, le français et anglo-saxon. Si l’élément germanique représente dans ce mélange le facteur principal de rajeunissement et donc la force de la vie, que deviendrait-il divorcé du français auquel il s’était si heureusement uni si ce n’est une monotone jeunesse vouée à l’inertie. C’est n’est que dans la mesure où il s’était uni au français que l’anglo-saxon a pu donner libre cours à toute sa puissance régénératrice. Or, le français portait en lui la mort du Père latin comme la Loi auquel il était ordonné. Tout se passe sur la scène de la philologie mallarméenne comme si la Vie et la Loi s’unissait en un hymen, comme si le français apportait une mémoire et une profondeur à la jeunesse impétueuse et insouciante de l’anglo-saxon. Mais tout se passe aussi comme si l’anglo-saxon invitait le français de la cour d’Angleterre à se libérer du joug du latin, non pour le renier ou l’oublier, mais pour en modifier l’écho et en retrouver le principe fécondant. Ainsi certaines lettres qui s’étaient endormies dans la langue d’Oïl vont se réveiller au sein de la langue anglaise. Tel est le destin du 5 du pluriel, lettre du silence originel, qui va conférer à la langue anglaise ce halo de chuchotements et de susurrements dans lequel Mallarmé la sent baigner :

L’Anglais que vous plaisez à dire chuchoté et non parlé, reste en effet plus sifflant de beaucoup que Anglo-Saxon, celui-ci l’étant moins qu’aucun idiome gothique. À quoi attribuer ce fait tardif? à l’ingérence du Français, si abondant en 5 muettes, celles du pluriel, par exemple, lettres mortes chez nous, mais qui revivent dans le pays voisin, leur silence originel s’y réveillant en un vaste susurrement (26)

LE TITRE DE LA LETTRE

Le s du pluriel ainsi que celui de la seconde personne du singulier en français fascinèrent Mallarmé au point qu’il y pressentit l’approche d’un mystère:

Aucune juvénile simplification en effet ne me persuadera à moi […] que n’existe […] un rapport, oui, mystérieux, on entend bien, par exemple entre ce s du pluriel et celui qui s’ajoute à la seconde personne du singulier dans les verbes, exprimant lui aussi, non moins que dans celui causé par le nombre une altération… quant à qui parle (27).

Réveillé, le s final muet accède en anglais à la dignité du 5, lettre initiale, et acquiert une autorité et une fécondité qu’elle n’avait pas dans la langue d’Oïl. En effet, ce S ressuscité devient la lettre séminale qui sillonne de son trait sinueux l’espace de la langue. Seule parmi les consonnes anglaises à pouvoir s’allier à toute autre consonne — d’où sa supériorité sur le R sa rivale, — le 5 combiné avec c s’impose comme la lettre de la dissémination, de l’éparpillement, de la scission, de l’entaille et de la coupure (to scatter, scissor), combiné avec le n comme celle du glissement du serpent et de l’insinuation perverse (snake, to sneak), avec le pr et pi comme celle du jaillissement de la source (spring) et de l’entrebâillement de la fente (split). Semence, force, élancement, errance, jaillissement, étalement, béance, c’est toute la configuration des sèmes mallarméens qui s’y réfléchit:

S, presqu’ autant qu’r, prétend à la première place entre les consonnes. Son importance grammaticale et le nombre extraordinaire de mots qu’elle commande, voilà les titres qu’objecte cette lettre à sa rivale (28).

Le S est véritablement le symbole de l’hymen de la Vie et de la Mort, de l’Un et du Multiple, scellant de surcroît en anglais l’unité de l’instinct germanique et de la culture classique.

On a reproché Mallarmé de confondre les phonèmes et les lettres. En vérité, Mallarmé les a toujours distingués bien qu’il s’intéressât moins aux sons articulés qu’aux racines, lesquelles, composées seulement de deux ou trois consonnes, constituent selon lui la véritable ossature d’une langue. Aussi les plus petites unités pertinentes de la langue ne sont-elles pas les phonèmes mais les radicaux. Ce sont les racines qui font tenir ensemble les éléments d’une langue et en sous-tendent toute l’architecture. Ce sont aussi elles qui marquent les parentés secrètes et oubliées entre les langues d’une même famille :

Qu’est-ce qu’une racine? Un assemblage de lettres, de consonnes souvent, montrant plusieurs mots d’une langue comme disséqués, réduits à leurs os et leurs tendons, soustraits à la vie ordinaire, afin qu’on reconnaisse en eux une parenté secrète : plus succinct et plus évanoui encore, on a un thème (29).

Soulignons cet évanouissement de la lettre. Cet assemblage de lettres composant une racine va en s ‘amenuisant donner lieu à quelque chose de plus ténu, de plus éthéré et immatériel que Mallarmé appelle le thème (30) et qui tel un courant énergétique relie la racine, porteuse d’une idée vague et pré-conceptuelle, à des champs sémantiques plus précis et des aires notionnelles plus délimitées. Racine et thème appartiennent à deux axes différents du langage. Un même thème peut s’implanter dans des racines différentes. Une même racine peut s’associer à des thèmes différents voire sémantiquement opposés. Il en est ainsi de la racine ST– qui se retrouve aussi bien dans la vapeur de steam que dans l’acier de steel. La racine est ainsi tendue entre la voyelle qui l’entraîne sur l’axe horizontal du discours pour y former un mot (le signe), et le thème qui la relie verticalement aux champs sémantiques des Idées. Dès lors qu’advient-il d’une lettre détachée d’une racine, d’un mot, «en dehors de sa valeur verbale ou hiéroglyphique ? » Une lettre, réduite à sa pure littéralité, s’effondrerait dans le pur non-sens si elle ne demeurait jusque dans son effacement la trace muette d’un sens aboli. Mais c’est précisément dans la mesure où la lettre est sur le point de consentir à son effacement ou évanouissement qu’elle capte et communique comme en un éclair le geste de l’Idée: le T le geste de l’arrêt, S le geste du jet indéfini, R le geste d’élévation, F celui d’une étreinte ferme et fixe etc. Tel est l’étrange lien théologique qui s’établit entre la lettre et l’Idée. Plutôt que d’un lien il faudrait parler ici d’un contact générateur d’étincelles qui, comme dans la nuit, jettent une fugace clarté sur les mystères sacrés du Langage. Mais d’abord qu’est-ce qu’une lettre?

La lettre ne se confond pas avec ce qu’on a coutume d’appeler le signifiant, lequel se subdivise dans la linguistique mallarméenne en deux sous-catégories: la racine consonantique et la voyelle, l’union des deux formant le signe. Le signifiant chez Saussure comme chez Lacan n’a pas d’identité à soi puisqu’il renvoie toujours à un autre signifiant et n’est rien en dehors de la chaîne dans laquelle il fonctionne. «Le signifiant, dit Jean-Claude Milner, ne peut être décrit qu’en termes de chaîne et d’altérité.» (31) Contrairement au signifiant dépourvu de toute positivité, la lettre a une identité à soi. Elle est ce qu’elle est. Elle en saurait être autre qu’elle n’est. Certes, comme le signifiant, la lettre renvoie à d’autres lettres, elle joue dans le champ du multiple, mais elle a sa physionomie, sa frappe et son identité propre. Comme l’écrit Jean-Claude Milner: «Nul ne peut refermer la main sur un signifiant, puisqu’il n’est que par un autre signifiant; mais la lettre est maniable, sinon empoignable. » (32) La lettre est positive, reflexive. De surcroît, la lettre transmet ce dont elle est le support alors que le signifiant ne transmet rien, il représente, il tien lieu. Les trois traits que Milner assigne à lettre dans le sillage des Séminaires de Lacan, positivité, réflexivité, transmissibilité, sont bien ceux qu’on retrouve dans une note de 1869 de Mallarmé:

 

L’Écriture en marquant les gestes de l’Idée se manifestant par la parole, et leur offrant leur réflexion, de façon à les parfaire, dans le présent (par la lecture) et à les conserver à l’avenir comme annale de l’effort successif de la parole et de sa filiation : et à en donner la parenté de façon à ce qu’un jour, leurs analogies constatées, le Verbe apparaisse derrière son moyen du langage, rendu à la physique et à la physiologie, comme un principe, dégagé, adéquat au Temps et à l’Idée (33).

La lettre découpe, fixe, décide. «La lettre, écrit Milner, relève toujours d’une déclaration ; en ce sens elle a toujours une raison d’être ce qu’elle est, si même cette raison est une pure et simple décision » (34) Le sort y est jeté comme par un coup de dés érigeant le hasard en nécessité. Contingente, la lettre fait oublier la contingence et instaure le règne des lois nécessaires. «Elle ressemble en tout point à la nécessité de l’Être suprême, mais elle lui ressemble d’autant plus qu’elle n’a rien à voir avec elle.» (35) La lettre est un coup de dés qui jamais n’abolira le hasard. Aussi est-ce dans Un Coup de Dés (1897) que, jouant sur tous les registres de la typographie, la lettre tente de rejoindre «l’unique Nombre qui ne peut être un autre» et qui ne s’avère être qu’une pure multiplicité (36), « un compte total en formation » dont on ne saura jamais s’il n’a jamais été autre chose que «l‘évidence de la somme pour peu qu’une» ou une «éparse hallucination d’agonie». Deux conceptions de la lettre se croisent ici : une théologie de la lettre qui plonge ses racines dans la tradition pythagoricienne et isidorienne (37), et une conception mathématique de la lettre comme opérateur d’un calcul formel.

DE L’ALLITÉRATION À LA LETTRE MONUMENTALE

Mallarmé ignore évidemment le concept de signifiant (38). Rappelons que le signifiant saussurien ne signifie rien indépendamment de la chaîne dans lequel il fonctionne. Pris isolément, il n’est rien. Tel n’est évidemment pas le cas de la racine d’un nom ou d’un verbe anglais ou français. La racine contrairement au signifiant a son identité propre (39). Si la racine d’un mot est toujours déjà porteuse d’une idée pré-conceptuelle, d’une vague ébauche de sens, c’est qu’elle est déjà prise dans les rets de la lettre qui lui communique une «secrète direction». Ce qui caractérise la pensée de Mallarmé c’est que le phonème et le mot y sont mis en branle et mus par le tracé du graphème. Si Mallarmé fait parfaitement la distinction entre un phonème et un graphème, jamais il ne désire ni ne veut les séparer. La vie du langage réside précisément dans leur oscillation permanente :

Les mots en C, consonne à l’attaque prompte et décisive, se montrent en grand nombre, recevant de cette lettre initiale la signification d’actes vifs comme étreindre, fendre, grimper (40).

Ainsi la consonne d’attaque est inséparable de la lettre initiale. Leur imbrication réciproque crée pour l’oeil et l’oreille les conditions de l’allitération, trait caractéristique du vers épique germanique. Comme la langue anglaise — ce fut déjà le cas des vieux dialectes saxons — comporte un nombre considérable de mots monosyllabiques, la répétition à brefs intervalles d’une même consonne d’attaque, amplifiée par celle de la lettre initiale qui la visualise, y produit une scansion et un rythme particuliers. Non contente de concourir au charme et à la musique de la langue, l’allitération touche au mystère du Langage puisque là structure du monde est sensée s’y refléter:

Pareil effort magistral de l’Imagination désireuse non seulement de se satisfaire par le symbole éclatant dans les spectacles du monde, mais d’établir un lien entre ceux-ci et la parole chargée de les exprimer, touche à l’un des mystères sacrés ou périlleux du Langage (41 ).

La clé alliterative, marque du «génie septentrional», ouvre ainsi à l’intérieur de la langue, en l’occurrence le vieil idiome anglo-saxons, l’espace du vers où chemineront les lettres comme autant de guerriers et de pèlerins en quête du Signe pur. Comportant dans son vocabulaire de base un grand nombre de mots monosyllabiques, l’anglais exhibe avec autant plus de relief — plus qu’aucune autre langue indo-européenne — ses racines et ses ossatures littérales, et fait effleurer à sa surface la puissance de la lettre que le français occulte. De surcroît la structure alliterative de la vieille poésie saxonne, renforce la prégnance de la lettre. La lettre retrouve ici cette fausse mais merveilleuse étymologie qu’Isidore de Seville à l’aube du Moyen Âge lui avait attribuée: littera dérive de iter (le chemin) et de iterum (le renouvellement) qui se croisent dans légitéra : cheminement, réitération, lecture :

Litterae autem dictae quasi legiterae quod iter legentibus praestent, vel quod in legendo iterentur (42).

 

Le mot serait-il ainsi inéluctablement lesté du poids matériel de la lettre, prisonnier du papier maculé d’encre? Pour Mallarmé la lettre n’est pas que matière. Tout le travail de la Littérature vise à «l’expansion totale de la lettre», travail d’écriture auquel concourra le rituel de la composition typographique. Déjà dans La Dernière Mode (1874) Mallarmé exprimait sa préférence pour le caractère elzévirien qui seul permettrait de fixer sur la page les mille chatoiements des étoffes féminines :

Mainte surprise […]: la première, c’est l’emploi, pour une Gazette des Toilettes et mondaine, de caractère elzévirien, réservé jusqu’ici à l’impression de livres luxueux et rares (43).

L’édition des Mots anglais témoigne du même souci scrupuleux quant à l’usage de la typographie, car les vieux mots anglo-saxons ne sauraient être fixés qu’aux moyen de lettres elzéviriennes. La correspondance de Mallarmé avec l’éditeur bruxellois Edmond Deman, chargé de l’édition définitive des Poésies qui ne paraîtra qu’en 1899, montre une fois de plus l’extrême attention que le poète n’a cessé de porter aux caractères d’imprimerie. L’italique y est rejeté, jugé trop proche de l’écriture manuscrite qu’avait reproduite l’édition photo-lithographiée des Poésies de 1887 aux éditions de La Revue Indépendante. Le vers ne peut finalement révéler toute sa beauté qu’émancipé des servitudes de l’écriture manuelle, coulé ou gravé dans des caractères immuables et monumentaux. Dans une lettre adressée à Deman, Mallarmé supplie de ne rien entreprendre sans son assentiment :

Le vers n’est très beau que dans un caractère impersonnel, c’est-à-dire typographique: sauf bien entendu à faire graver si l’on veut donner à l’édition quelque chose d’immuable et monumental, C’était, je crois, votre impression quand vous parlâtes de gravures autrefois, et me semble-t-il, la vraie. Trouver un des beaux types romains qui soient et faire graver (je dis romain, le vers m’y semblant plus définitif que dans l’italique laquelle se rapproche encore de l’écriture) (44).

Car c’est de la lettre, et de la lettre seule, que se déploiera le jeu de la fiction, l’espace du Livre, que se révélera l’essence de la littérature :

Le livre, expansion totale de la lettre, doit d’elle tirer directement, une mobilité et spacieux, par correspondances, instituer un jeu, on ne sait, qui confirme la fiction (45).

 

Eût-il connu les travaux de Saussure, Mallarmé se serait sans doute plus intéressé aux Anagrammes qu’au Cours de linguistique générale. Sa pensée n’en est pas une du signifiant ni du signe mais de la lettre. Contre la linguistique qui n’a jamais considéré la lettre que comme le redoublement de la parole vive, Mallarmé reconnaît à celle-ci un pouvoir symbolique. Loin d’être une empreinte abandonnée dans la matière, un reflet passif ou un instrument de transcription au service de la voix, la lettre est active et déploie des initiatives, anticipe et fraye un chemin, indiquant silencieusement à la parole une secrète direction à prendre, celle qui conduira au Signe pur, au Vers. Dans une note en 1895 Mallarmé revient sur la puissance du S :

S, dis-je, est la lettre analytique ; dissolvante et disséminante, par excellence: je demande pardon de mettre à nu les vieux ressorts sacrés qui… ou de me montrer pédant jusqu’aux fibres, j’y trouve l’occasion d’affirmer l’existence, en dehors de la valeur verbale autant que celle purement hiéroglyphique, de la parole ou du grimoire, d’une secrète direction confusément indiquée par l’orthographe et qui concourt mystérieusement au signe pur général qui doit marquer le vers (46).

MALLARMÉ AU SCRIPTORIUM DE BEDE

La rêverie mallarméenne sur les lettres anglaises se trouve ici singulièrement corroborée par la vieille littérature anglo-saxonne (47). En effet, dans Salomon et Saturne I, poème du XIe siècle, la lettre S fait l’objet d’un débat qui oppose le dieu latin au roi biblique. Alors que Saturne, ici présenté comme un prince chaldéen, tire son savoir des signes obscurs de l’écriture, Salomon dans son infinie sagesse ne s’en remet qu’à la voix dont la transparence lui permet d’accéder au mystère du Notre Père. S’il est vrai que les lettres sont des inventions diaboliques (bealwe bocstafa) et des signes de mort, quel peut être, demande Saturne, la place de celles-ci dans la transmission de la prière, source de vie et de salut? Et Salomon de répondre que c’est précisément la récitation à haute voix du Notre Père qui arrache les lettres à la sphère de la mort et du péché pour les retourner comme autant d’armes de guerre contre le Malin. Et il incombe à la lettre S, lettre du serpent et de l’insinuation, transfigurée maintenant par la grâce, de parfaire le travail commencé par ses soeurs, de se retourner contre Satan, de lui fracasser les dents et de le réduire définitivement au silence. Aussi le 5, lettre de gloire, est-il accompagné de son double runique (le siegel) qui, ne pouvant trouver sa place dans le mètre du vers, se doit d’observer le silence non sans faire bénéficier sa soeur romaine du pouvoir que confère sa voix silencieuse. Mallarmé connaissait-il ce texte? Il est peu probable qu’il en ait eu connaissance puisque jusqu’à une date récente ce poème anonyme n’a suscité que peu d’intérêt parmi les philologues. Mais il cite dans Les Mots anglais les deux versions de L’Historia ecclesiastica de Bède le Vénérable, l’original latin ainsi que la traduction saxonne que Bède avait entreprise avant de mourir et dont l’un des manuscrits contient le dialogue de Salomon et Saturne (48) :

Le chroniqueur déjà cité [Bède], dont la plume adopta le Latin, préparait de son travail, quand il mourut, une traduction… (49)

Mallarmé savait-il qu’une étrange histoire de lettres, de vie et de mort, intitulée par la tradition The Dialogue of Solomon and Saturn, s’était logée dans les marges de l’un des manuscrits de la version saxonne? Il n’ignorait cependant pas que la traduction saxonne incluait une copie du Caedmon’s Hymn (l’Hymne de Cedmon), oeuvre canonique de la vieille littérature saxonne considérée par la tradition savante comme un témoin du passage de l’oral à l’écrit:

il parle, dans le texte original où se résume tout le passé de la race, d’un poète son contemporain, Cedmon, auteur de chants considérables sur la Création, la Chute et la Rédemption (50).

Quant à Salomon et Saturne, on n’en trouve point de traces dans Les Mots anglais. La question serait entièrement dépourvue d’intérêt si le Dialogue ne venait confirmer la rêverie mallarméenne sur les lettres, leur pouvoir, leurs initiatives. Sans doute le texte aurait-il dans sa matérialité visuelle fait les délices du poète. Mal contenu dans les marges malgré les efforts du scribe, le texte déborde en maints endroits sur la page manuscrite au point d’en menacer l’intégrité et d’effacer la différence qui était en train de s’instituer entre la mise en page du vers et celle de la prose. Dans la vieille poésie saxonne les vers n’étaient pas isolés par des blancs. Rien ne distinguait au premier coup d’oeil la poésie d’une prose rythmée. Les vers latins, en revanche, faisaient l’objet d’un traitement particulier: alignement des vers, usage de lettres majuscules, souvent tracées à l’encre rouge pour marquer le début d’un distique, ponctuation à la césure et à la fin du vers. Alors que dans la mise en page de Bède les vers latins (hexamètres dactyliques, distiques élégiaques) sont clairement démarqués du texte en prose, les vers allitératifs du Dialogue qu’aucun blanc ne sépare conformément à la tradition germanique, s’accumulent dans les marges et forment comme une immense vague prête à déferler sur la vénérable Histoire ecclésiastique. Mais la forte organisation spatiale des vers latins sur la page forment déjà un barrage capable d’endiguer ce flux. Cette vague qui porte les vers saxons traduit-elle la proximité d’une source et d’une transmission orales dont elle reproduirait ainsi la fluidité ?

Tout indique donc que le rituel de la lecture obéissait à des codes et à des stratégies de décryptage différentes selon qu’il s’agissait d’un vers latin ou d’un vers saxon. La face à face du texte latin et du poème saxon dans le manuscrit (CCCC41) n’exprimait-il pas sur la même page l’affrontement de la latinité et du monde germanique qui se verraient réconciliés progressivement au sein de l’hymen franco-saxon? Plus on suit la tradition manuscrite, plus l’emprise normande se fait sentir sur les techniques de ponctuation, de mise en page. À l’instar des vers latins et français, le vers anglais, lui aussi, pourra enfin se démarquer du texte en prose et s’imposer dans toute sa plénitude comme une unité visuelle, à la fois syntaxique, métrique et graphique.

Tel n’était pas le sujet des Mots anglais qui, destiné à l’usage des classes et du monde, ne pouvait se permettre de s’égarer dans les dédales d’une intertextualité trop savante. Il fallait s’en tenir à la genèse de la langue anglaise et au pouvoir de la lettre qui en détermine l’historicité. Grâce au grand nombre de mots monosyllabiques qui composent son vocabulaire de base, l’anglais exhibe, plus qu’aucun autre idiome indo-européen, les racines de ses mots et en fait ressortir avec d’autant plus de relief l’ossature littérale qui les constitue :

Monosyllabique, il l’est dans son vocabulaire originel devenu cela au passage de l’Anglo-Saxon à l’Anglais du Roi; et même interjectionnel, un mot identique servant souvent et de verbe et de nom. (51)

Que la vieille poésie saxonne et germanique fût à l’origine une poésie orale, ne la rend pas pour autant étrangère à l’emprise de la lettre. Le phénomène de l’allitération ne lui emprunte-t-il pas son nom et n’évoque-t-il pas plutôt la répétition des lettres que le martèlement des consonnes initiales. Pour Mallarmé le phonème et le graphème ne sauraient être séparés mais constituent les deux faces d’un élément en soi indivisible. C’est bien le procédé de l’allitération qui nous le montre de façon éclatante. Aussi ce procédé propre au génie septentrional touche-t-il à «l’un des mystères sacrés ou périlleux du Langage» (52). Loin d’être une trace abandonnée à la matière inerte ou un outil de  transcription au service de la voix, la lettre est véritablement l’âme du mot. Les lettres engendrent les mots. Il revient à Valéry d’avoir montré l’importance des Mots anglais pour l’oeuvre du Maître: «Le livre Les Mots anglais est peut-être le document le plus révélateur que nous possédions sur le travail intime de Mallarmé. » (53) Car c’est bien d’un travail dont il est question ici, d’un work in progress, d’une pensée qui se cherche encore en 1895 dans le tracé sinueux de la lettre 5. Mystérieux, le S est sans doute la plus littérale des lettres, celle du sommeil et du réveil, de l’oubli et de la réminiscence, du silence et du chuchotement, de la dissémination et du tracé itinérant. Tout se passe comme si le réveil du S, endormi dans la vieille langue d’Oïl, coïncidait avec la naissance de la langue anglaise.

 

1 Mallarmé, Les Dieux antiques, OEuvres complètes, éd. Mondor et Aubry, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», p. 1170. Dans l’attente du deuxième tome de la nouvelle édition des oeuvres complètes en Pléiade par Bertrand Marchai nous nous référerons à l’ancienne édition de Mondor et Aubry.

2 L’édition des Mots anglais chez Truchy-Leroy frères date de 1877 mais le livre parut en janvier 1878. Publié en 1 880 par Rotschild, Les Dieux antiques, adaptation du Manual of Mythology de George Cox conçue à l’origine pour l’éditeur Lemerre, fut rédigé antérieurement aux Mots anglais (1871-1872).

3 Mallarmé, OC, p. 908.

4 «J’ai dû faire dans des moments de gêne ou pour acheter de ruineux OO canots, des besognes propres, et voilà tout (Dieux antiques, Mots anglais) dont il sied de ne pas parler » (Mallarmé, Autobiographie, OEuvres complètes, Paris, Gallimard, p. 663). Mallarmé avait l’intention de publier la même année un manuscrit de 136 pages intitulé Ce que c’est que l’anglais. Voir J.-L. Steinmetz, Stéphane Mallarmé, l’absolu au jour le jour, Paris, Fayard, 1998, p. 193.

5 Mallarmé, OC, p. 1053.

6 Voir Jean-Michel Rabaté, The Ghosts of Modernity, Gainesville, University Press of Florida, 1996, p. 113. Rabaté fait brièvement le parallèle entre Les Mots anglais et Mimique. Se référant au texte de Mimique : « ici devançant, là remémorant, au futur, au passé, sous une fausse apparence de présent» (OC, p. 310), il perçoit dans la double origine ainsi que dans le double caractère de l’époque moderne, à la fois rétrospectif et avancé, une structure temporelle qui annonce celle de Mimique : « The only “present” acknowledged by the English language, always double, Gothic and classical, Anglo-Saxon and Franco-Latin, refers back to the political Europe (OC, p. 1049) or to the Indo-European legends. »

7 Ibid., p. 914.

8 Ibid., p. 910.

9 J. Michon, Mallarmé et Les Mots anglais, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1978. J J

10 Les Mots anglais, OC, p. 915.

11 Mallarmé qualifie cette oeuvre d’épopée. En vérité, il s’agit d’un roman de chevalerie.

12 Earle est l’auteur de The Philology of the English tongue, Oxford, Clarendon press, 1873.

13 Ibid., p. 913.

14 J. Derrida, La dissémination, Paris, Éditions du Seuil, 1972. n° 121 – mars 2001

15 «Ce qui est ainsi levé, ce n’est donc pas la différence mais le différent, les différents, l’extériorité décidable des différents» (La dissémination, p. 238).

16 Mimique, in OC, p. 310.

17 Voir Robert Gréer Cohn, Mallarmé ‘s Divagations. À Guide and Commentary, New- York, Peter Lang, 1990, p. 167- 172. La lecture que propose Derrida a été sévèrement critiquée par Cohn pour qui les images de membranes et défloration ne sauraient être retenues ici. Se fondant sur le Littré il dénonce la fausse étymologie: hymen (mariage) / hymen (membrane). En revanche, hymen chez Mallarmé ferait écho à «hymne» D’accord cependant avec Derrida sur l’anti-hégélianisme de Mallarmé, Cohn voit dans l’hymen l’ anti-synthèse qui n’est autre que le Jeu suprême que sous-tend la structure quadripolaire : Théâtre-Idée-Héros-Hymne. Autre point de désaccord : Derrida selon Cohn aplatit cette structure tétrapolaire dans l’étalement d’une chaîne linéaire et enlève ainsi au texte mallarméen sa structure multidimensionnelle, son volume.

18 Jacques Michon dans Mallarmé et « Les Mots anglais » a déjà fait écho à la lecture derridienne: «Le paradoxe sémantique contenu dans le terme d’hymen rend bien la figure représente à la fois la résistance et la fusion des deux éléments; consommation, identification des deux termes en un seul, puis intégrité, suspension, maintien des différences. » (p. 102)

19 Les Mots anglais, OC, p. 918.

20 La date naissance de l’anglais, quant à elle, se situerait selon Mallarmé à mi-chemin entre la bataille de Hastings (1066) et Les Contes de Canterbury (1387): 1250. C’est en effet en 1258 qu’un roi d’Angleterre adressa pour la première fois une proclamation en langue anglaise. L’édit du roi Edouard III consacrant l’usage officiel de la langue anglaise (1362) est antérieur aux Canterbury Tales (1387). Il est vrai que la période anglaise de l’oeuvre de Chaucer commence aux alentours de 1369.

21 Ibid., p. 910-911.

22 lbid., p. 910.

23 Ibid, p. 915.

24 Richard Wagner, rêverie d’un poète français, OC, p. 544.

25 « Tennyson vu d’ici », in Médaillons et Portraits, OC, p. 530. 26 OC, p. 1011.

27 Notes 1895, OC, p. 855.

28 OC, p. 947.

29 Ibid., p. 962.

30 Pour plus de détail sur la différence entre racine et thème chez Mallarmé voir l’excellente analyse de Jacques Michon dans Mallarmé et les mots anglais, p. 128-129: «La racine véhicule un sens vague que nous avons nommé thème, la  voyelle apporte à la racine une détermination grammaticale qui la transforme en signe. »

31 Jean-Claude Milner, L’œuvre claire, Lacan et la philosophie, Paris, Éditions du Seuil, 1995, p.128-129

32 Ibid. p. 129

33 Notes de 1869, OC, p. 854.

34 J-Cl Milner, op. cit., p. 129.

35 Ibid., p. 62-63.

36 Un Coup de Dés, OC, p. 462-463.

37 R. Dragonetti, La vie de la lettre au Moyen Âge, Paris, Éd. du Seuil, 1980.

38 Seul un rapprochement avec le Saussure des Anagrammes serait légitime. Voir Carlo Ossola, «Les Ossements fossiles » de la lettre chez Mallarmé et chez Saussure, Critique, décembre 1979, n° 391, a p. 1063-1078. Selon Ossola, Mallarmé aurait lu l’ouvrage de d’Adolphe Picpet Les origines indo-européennes ou les Aryas primitifs, paru en 1859 et dont la seconde édition date de 1877. Cet ouvrage a profondément marqué le jeune Ferdinand de Saussure qui s’en souvint plus tard lorsqu’il rédigea ses anagrammes.

39 Voir Jacques Michon, op. cit., p. 124. n° 121 – mars 2001

40 Les Mots anglais, OC, p. 940.

41 Ibid., p. 921.

42 «Le mot litterae est presque comme qui dirait legiterae, soit parce que les lettres montrent au lecteur le chemin, soit parce qu’elles se réitèrent dans le cheminement de la lecture. » Isidore de Seville (Etymologies, I, II, III, 3) cité et commenté par Dragonetti, op. cit, p. 226.

43 La Dernière Mode, OC, p. 844.

44 Mallarmé, Lettres à E. Deman, 21 juillet 1896,

45 Correspondance, Lettres sur la poésie, Édition de Bertrand Marchai, Préface d’Yves Bonnefoy, Folio Classique, p. 609-610. Voir aussi 7 avril 1891, p. 629-630. 45 «Le Livre instrument spirituel», Variations sur un sujet, OC, p. 380.

46 Notes, OC, p. 855.

47 Katherine O’Brien O’Keeffe, Visible Song, Transitional literacy in Old English verse, Cambridge University Press, 1990, p. 48-67.

48 La datation du poème fait l’objet d’un débat. Selon les uns le poème daterait du début du VIIIe siècle, selon d’autres il ne serait que de la fin du Xe siècle. Le manuscrit dont il s’agit ici, CCCC41 de Corpus Christi College à Cambridge est daté de la fin du XIe siècle. Légèrement postérieur à la Conquête, il témoigne encore des pratiques en cours dans l’Angleterre anglo-saxonne dont le règne d’Alfred le Grand marqua l’apogée.

49 Les Mots anglais, p. 906.

50 Ibid.

51 OC, p. 1053

52 OC, p. 921

53 P. Valéry, OEuvres, 1. 1, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», p. 686.

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