Auteur: Denis-Clair Lambert

Denis-Clair Lambert est économiste, Université Lyon III. Il a publié deux ouvrages sur la santé dans le monde : « Les systèmes de Santé (pays industrialisés)» Seuil 2000 et « La santé clé du développement économique (Europe orientale et tiers-mondes) », L’Harmattan 2001.

L’exception américaine : sa vitalité démographique

La population des États-Unis était estimée en décembre 2006 à 300 millions d’habitants, elle continue de progresser sans faiblir (+ 1 % par an) en raison d’une forte fécondité et d’un courant d’immigration très intense. La chute de la fécondité dans le monde occidental s’est étendue depuis un quart de siècle à tous les peuples d’origine européenne et même en Extrême-Orient au Japon. Cette tendance est cependant contrariée par une exception importante : celle des États-Unis d’Amérique, où le taux de remplacement de la population reste assuré. Une explication partielle tient au fait que ce pays est une terre d’immigration. Trois autres régions à peuplement européen partagent ce destin – le Canada, l’Australie et la Nouvelle Zélande ; elles ont également un indice de fécondité proche du taux de remplacement, cependant la fécondité et la natalité y ont sensiblement décliné au cours des deux dernières décennies car les nouveaux émigrants, notamment asiatiques, proviennent de régions en transition démographique où les familles sont devenues étroites, alors que la migration vers les États-Unis provient surtout de régions où prédominent les familles larges, notamment le Mexique.

 

La crise démographique nourrit le malthusianisme

         La baisse simultanée des fécondités à partir du milieu des années soixante est apparue à la fin d’une longue période de prospérité économique et au début d’une phase de crise et de chômage, d’abord en Europe de l’Ouest, puis au Japon et également en Europe orientale, avant même l’effondrement des systèmes économiques collectivistes. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner du regain des thèses stagnationnistes, formulées au cours de la grande dépression (1930-35). L’un des principaux représentants de cette école aux États-Unis – Alvin Hansen – expliquait le blocage de l’expansion économique par l’arrêt des deux moteurs du progrès : l’expansion de la population et la diffusion du progrès technique. Ces thèses rejoignaient le pessimisme de Joseph Schumpeter sur l’avenir du capitalisme, celui de Kondratieff sur la récurrence d’une dépression longue et plus encore celui des démographes américains et européens. En fait aucun des deux moteurs n’était en panne : le progrès technique fut d’une intensité exceptionnelle, alors que la croissance de la population s’est redressée dès les années 40. La décennie perdue au cours des années 30 sera vite compensée en Amérique par la prospérité de l’économie de guerre ; de même les dommages économiques de la crise puis de la guerre seront épongés par les gains des « 30 glorieuses » (1945/75) : la reconstruction de l’Europe et du Japon accompagne le « baby-boom » et leur rattrapage économique.

         Le stagnationnisme et le malthusianisme attirèrent de nouveaux adeptes à la suite de la première crise du pétrole (1973-81) avec les mêmes erreurs d’optique que pendant les années 30 : épuisement des ressources naturelles, explosion démographique, progrès technique destructeur d’emplois… Bien que les Américains des campus universitaires aient suivi avec intérêt les slogans « zegistes » (“zero population and output growth”) et les revendications « new age » des environnementalistes, ils sont toujours restés plus optimistes que les Européens et persuadés que les expansions économiques et démographiques allaient de pair. C’est pourquoi l’interprétation proposée par Jean-Claude Chesnay en France, suivant laquelle la déflation et la dépression européennes ont des racines démographiques (baisse de la fécondité et vieillissement), a plus de succès en Amérique que la thèse périmée suivant laquelle la cause principale du chômage et de la récession est qu’il y a trop de jeunes, trop d’immigrés, trop d’adultes et de vieillards, que dès lors la diminution de la population pourrait seule fonder le retour de la prospérité et le partage du travail.

         La question que nous poserons ici est la suivante : Pourquoi l’exception américaine ? Au préalable il nous paraît nécessaire d’opposer les divergences entre les traits démographiques des États-Unis et ceux du reste du monde occidental.

 

Le déclin démographique de l’Europe et du Japon

         La crise démographique occidentale concerne les deux-tiers de la population du monde développé : elle est d’une ampleur comparable en Europe occidentale et orientale et au Japon. Dans ces trois régions le nombre moyen d’enfants par femme féconde est de 1,5, les taux de natalité et de mortalité se rejoignent progressivement aux alentours de 10 pour 1000 et, comme le vieillissement rend inéluctable la remontée des taux de mortalité, la population des principaux pays occidentaux commencera à diminuer au cours de la prochaine génération (2000-2040), d’abord en Italie, en Allemagne, en Espagne et au Japon, puis en Angleterre et en France. Une fois l’accroissement naturel devenu négatif, le maintien d’une population stationnaire ou d’une progression marginale deviendra entièrement tributaire de l’immigration, au prix de tensions ethniques souvent difficiles à maîtriser.

         Bien sûr il existe des exceptions en Europe, en fait deux îles : – l’Irlande et l’Islande -, où le taux de remplacement des générations est assuré, s’opposant à l’autre extrême, l’Europe du Sud où l’indice de fécondité est proche de l’unité. Puis une troisième exception surgit à l’aube du troisième millénaire quand l’indice synthétique de fécondité de la France (2 en 2006) s’est redressé, si bien que les perspectives démographiques pour 2030 et 2050 ont été réévaluées (la population de la France finirait par dépasser celle de l’Allemagne déclinante !).

         Or le déclin démographique comporte moins de risques de tensions dans une société ethniquement homogène telle que le Japon ou la Suède que dans les sociétés latine et slaves où s’affrontent des populations minoritaires en expansion démographique et des populations dominantes en déclin démographique. Malgré la diversité des populations engagées sur la voie du déclin démographique, les tendances démographiques suivent des orientations similaires : la baisse de la fécondité, le vieillissement, la chute du taux d’activité professionnelle et l’augmentation de l’immigration.

 

La progression persistante de la population américaine

         Le dynamisme démographique des États-Unis a été une constante de l’histoire américaine. On peut le rapprocher de trois valeurs qui soudent les Américains et qui semblent un peu étranges aux Européens, trop portés à la contestation de l’ordre établi : la Constitution, la Religion et le Travail. Ce que les expatriés, immigrants, puis candidats à la nationalité américaine viennent chercher dans le nouveau monde c’est l’espoir de l’assimilation et de la réussite sociale : espoir parfois comblé, souvent déçu, fondé sur l’optimisme de l’expansion et de la mobilité sociale. Il n’est pas évident que l’Europe parvienne à susciter le même espoir en l’avenir, or les enfants sont aujourd’hui choisis et pour s’y décider il faut avoir confiance en l’avenir.

          Il nous paraît évident que l’exception démographique américaine repose sur deux caractéristiques étroitement liées : la prospérité américaine et la permanence de l’immigration.

1. Une économie et une population en expansion.

2. Une société pluri-ethnique imparfaitement assimilée.

 

 

I- UNE ÉCONOMIE ET UNE POPULATION EN EXPANSION.

 

 

          On oublie souvent en Europe la lenteur du peuplement des Amériques au cours des trois premiers siècles de colonisation, à une époque où la population des métropoles européennes (l’Angleterre et la péninsule ibérique) était trop faible pour peupler de vastes colonies. Le peuplement autochtone amérindien et précolombien reste toujours une incertitude (évaluations variant entre 40 et 100 millions d’habitants), mais il était surtout concentré au centre du Mexique, en Amérique centrale et dans les Andes ; les populations indiennes du Brésil et du Cône Sud étaient évaluées à quelques millions d’habitants, ceux des plaines nord-américaines et de la côte est ont été créditées de quelques centaines de milliers d’habitants (850 000 aux débuts de la conquête, il en restait 250 000 à la fin du 19e siècle, mais 2 millions aujourd’hui). Heureusement depuis quelques décennies, les “Indiens nord-américains” ont retrouvé un dynamisme démographique. Il y a cinq siècles, on sait que la conquête avait été suivie, du fait des échanges bactériologiques (variole, rougeole, grippe, syphilis…), d’un véritable ethnocide, moins du fait des massacres que de la contamination par les maladies et les germes infectieux des blancs. Il en découla une déflation démographique pour trois siècles, dont l’ampleur a excédé les effets de la peste noire en Occident ; l’invasion microbienne de la conquête des Amériques devait ramener la population du Mexique à 3/4 % de son niveau initial.

 

         A partir de 1800 la formation de la puissance américaine repose sur un double record : celui de la croissance démographique et celui de la croissance économique, mais comme la population s’accroît très vite la progression du revenu par habitant est moins rapide que dans certains pays européens déjà en stagnation démographique. Malgré une forte natalité, la croissance démographique sera surtout exogène et tributaire des migrations européennes. La rapidité de la croissance de la population américaine (35 % par décennie jusqu’à la guerre de Sécession, puis 25 % dans la deuxième moitié du 19e siècle et 10 % aujourd’hui) apparaît avec évidence si nous la comparons sur la longue durée à celle du Mexique et du Japon (Figure 1).

 

Figure 1 – L’accroissement de la population des États-Unis, du Japon et du Mexique (millions d’habitants 1500-2025)

Figure 1

 

* prévisions 2025 ONU

 

            Malgré une forte natalité, la croissance de la population fut surtout tributaire des migrations européennes.

         Contrée d’expansions et de récessions, les États-Unis ont bénéficié d’une croissance économique à long terme sensiblement plus forte que celle des pays européens, elle ne fut dépassée au XXe siècle que par celle du Japon. Sur la très longue période analysée par l’économiste Angus Madison entre 1800 et 2000, la croissance économique des États-Unis a été la plus rapide du monde, sans comparaison avec le Japon, la Russie ou la Chine, mais il suffirait que la progression chinoise (10 % par an depuis un demi-siècle) se poursuive pour que la performance américaine soit dépassée ! Les phases de récession ou de dépression ne semblent pas avoir exercé comme en Europe de tendances négatives sur la natalité ou freiné l’attrait des courants migratoires, sinon pendant l’entre-deux guerres. Mais c’est surtout depuis 1980 que s’affirme la correspondance entre prospérité économique et dynamisme démographique. Nous en soulignerons deux dimensions : la mobilité régionale et la continuité de la progression de la population.

 

1° La mobilité régionale.

 

         Sur ce continent vide, occupant 20 millions de kilomètres carrés, partagés aujourd’hui pour moitié entre le Canada et les États-Unis, les Anglais comme les autres colonisateurs vont occuper au départ une petite frange côtière. Ces terres étaient plus riches que les “arpents de neige” du Canada, mais les colons vont aborder une région au climat instable, exposée aux catastrophes naturelles. Si la conquête avait suivi le précédent des Portugais au Brésil, le déséquilibre régional entre la côte et l’intérieur aurait persisté, sans que la mise en valeur puisse s’étendre à l’intérieur. En effet l’immigration coloniale, puis la traite des noirs, ont apporté un niveau d’occupation trop faible au départ et les immigrants se concentraient en Nouvelle Angleterre. En 1700 le pays le plus peuplé de la région – le Mexique – avait moins de 4 millions d’habitants, le Brésil moins de 1 million et les États-Unis 300 000 ! Il est opportun de rappeler que la divergence entre le peuplement des États-Unis et le Mexique ou surtout le Brésil a été l’attrait que le premier exercera sur les migrations de l’Europe, ce qui découlait du statut des terres et du mode de colonisation. En Amérique latine, les grandes propriétés et la plantation esclavagiste ont dissuadé les colons pauvres de s’installer : pas de terres libres, pas de mise en valeur et pas de « frontière ». Aux États-Unis, la liberté d’accès à la terre, assurée sous le régime des articles de confédération (1776), permit au plus pauvre d’acquérir un acre de terres pour 1 dollar, si bien que l’occupation humaine a été suivie de mise en valeur et d’un aménagement du territoire qui évitait la concentration du peuplement sur les franges côtières. La distribution des terres aux immigrants fut renouvelée en 1862 par l’ “Homestead Act”. Au cours du 18e siècle, les États-Unis ont commencé à recevoir des flux d’immigrants croissants qui culminent à la fin du 19e siècle.

         L’ampleur et la permanence de la mobilité régionale s’explique non seulement par la liberté d’accès aux terres, les extensions territoriales au-delà du Mississippi, l’acquisition de la Louisiane et de l’Alaska et la conquête de l’Ouest qui s’achève à la fin du XIXe siècle, mais également par les transferts considérables de population entre le Sud et le Nord, l’Est et l’Ouest. Ce mouvement est attesté par le déplacement accéléré du centre de population en direction du Mississippi et du Sud, par la formation des “mégalopoles” des grands Lacs, du Sud, de Californie et même de l’axe central du grand fleuve, enfin par la reconversion économique des zones déprimées ou vide et les migrations incessantes entre les Etats et les Comtés.

 

A- Le déplacement du centre de la population.

 

            Aux États-Unis la régularité des recensements décennaux de population depuis 1790 et la division cadastrale du territoire en régions (4 à 6), Etats (50) et Comtés (3650), permet de suivre à la différence de l’Europe le déplacement du centre de la population, suivant deux axes nord-sud et est-ouest, de telle sorte que de part et d’autre la population du territoire soit répartie par moitié (pour affiner la mesure on mesure un point central moyen et modal).

 

Déplacement du centre de population de 1790 à 2000

Déplacement du centre de population de 1790 à 2000

Le centre de peuplement actuel est situé à 1600 kilomètres à l’Ouest de la côte et de sa localisation initiale proche de Baltimore ; aujourd’hui situé dans le Missouri à proximité de Saint Louis, il a franchi les rives du Mississippi et s’est infléchi vers le sud. Il faut remarquer que la moitié de la population américaine vit encore à l’Est du Mississippi sur un territoire très proche de celui qui était occupé lors de l’indépendance, avant les acquisitions de la Louisiane et de la Floride et les acquisitions ou cessions du Mexique. Le territoire, lors du recensement, est scindé en 8 millions de petites aires géographiques, dont le centre de peuplement est estimé, ces données sont assemblées et le point central de la nation est repéré à l’intersection de sa latitude et longitude, de telle sorte que la population se répartisse par moitié entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud. Gageons que si l’Europe aujourd’hui formée de 27 membres, dont les derniers venus sont en Europe Centrale, disposait d’un semblable outil statistique, le point central de peuplement se situerait quelque part en Suisse ou en Autriche.

 

B- Les migrations inter et intra régionales.

 

         Un territoire vivant doit susciter un mouvement permanent de déplacements de population et plus encore dans le nouveau monde où les zones pionnières se font et se défont au fur et à mesure du déplacement des activités motrices et du progrès technique. Encore faut-il que la population accepte le changement, aussi les deux mécanismes de la “frontière” (conquête de l’Ouest) et du “melting pot” (afflux d’immigrants provenant du monde entier) ont été étayés par une troisième singularité, celle de la mobilité professionnelle et du changement de résidence. En Europe, on sait que le principal obstacle à un aménagement plus rationnel du territoire est l’immobilité du parc résidentiel. Quitter son village ou sa ville pour s’installer dans une région éloignée se heurte à bien des impossibilités : trouver un loyer raisonnable, revendre et racheter une maison, sans pouvoir transférer aux acquéreurs le solde d’un emprunt contracté, trouver deux emplois pour un couple qui travaille ou surtout changer complètement de métier. Certes en Amérique les valeurs foncières varient autant que chez nous, l’héliotropisme est aussi puissant, et pourtant pour gagner plus et réussir l’Américain accepte des sacrifices et quitte Atlanta pour Minneapolis ou Anchorage.

 

Les flux interrégionaux de migrations

les-flux-interregionaux-de-migrations

Comment expliquer la permanence des migrations interrégionales ? En 15 ans, dans chacune des grandes régions la moitié de la population a quitté son domicile, bien plus, en appréciant les migrations intra-régionales, on constate que la plupart des résidents ont changé de domicile : 120 millions d’Américains ont changé de résidence au cours de 5 dernières années, la moitié d’entre eux sont restés dans le même Comté, ceux qui sont partis très loin ont préféré les rives du Pacifique, du golfe du Mexique, ou même les possessions américains d’outre-mer. Entre 1995 et 2000 plus de 11 millions de résidents ont changé d’Etat, il faut y ajouter plus de 7 millions de nouveaux venus de l’étranger, et ceux innombrables qui ont changé de Comté, ou simplement de quartier. Par exemple, à l’Ouest du Mississippi 2.6 millions de personnes ont quitté la région, un nombre équivalent sont arrivés et 2.2 millions sont venus de l’étranger. Ce bilan migratoire n’est pas toujours équilibré : le grand Ouest (principalement la Californie) et le Sud enregistrent une immigration nette et le Nord-Est une émigration nette. Ceux qui partent vers le soleil sont le plus souvent retraités, ceux qui partent vers le Nord-Est cherchent du travail, souvent noirs ou blancs avides de réussir. Les Américains dans leur vie entière déménagent en moyenne 5 à 10 fois, beaucoup plus quand ils divorcent (un mariage sur deux) et changent de métier. Celui qui, tel le fonctionnaire français, s’installe pour la vie dans son appartement et son institution, est une très rare exception. En Amérique, la mobilité du parc de logement et du marché de l’emploi permet rapidement de quitter sa ville natale.

         Il est important de noter que les migrations régionales ont contribué à renforcer le brassage ethnique de l’Amérique. La population noire qui était jadis rassemblée dans le Dixie et le Sud a émigré massivement vers la Nouvelle Angleterre, les Appalaches et les grands Lacs à l’époque où la sidérurgie et l’industrie automobile étaient dominantes, puis la crise de ces industries est apparue et le chômage s’est installé, une nouvelle migration vers les zones plus prospère en est résulté. Il n’en reste pas moins que Washington, Détroit, Chicago abritent les communautés noires les plus nombreuses. Un mouvement compensatoire a débuté également il y a une génération, quand beaucoup de blancs ont quitté le Nord Est, en partie pour des raisons d’emploi et de sécurité, pour s’installer au Sud et sur la côte du Pacifique. Le mouvement d’exode des blancs a été renforcé par l’attrait exercé par les régions de climat chaud sur les retraités, attirés par la Floride, le Texas, la Californie, voire les petites villes à faible criminalité.

 

C- Nouvelles mégalopoles et reconversions régionales

 

            Les grands couloirs urbains, chers à Gottmann, poursuivent leur expansion, cependant, comme le souligne Yves Boquet, de nouvelles mégalopoles se forment, même dans des régions jusqu’alors en perte de vitesse, par exemple tout au long de l’axe vertical du Mississippi, au cœur même du Middle-West.

         Les mégalopoles (plus de 10 millions d’habitants) les plus anciennes (New York, Los Angeles et Chicago) ont continué de croître de 7 à 20 % entre les recensements de 1990 et 2000. La population de la plupart des grandes agglomérations progresse deux fois plus vite que la croissance démographique nationale. Les villes américaines consomment beaucoup plus d’espace qu’en Europe du fait que les banlieues sont formées de résidences aux jardins spacieux et non d’immeubles collectifs ; en une génération elles occupent une superficie beaucoup plus étendue et les périphéries des villes moyennes finissent par se rejoindre. La nébuleuse urbaine de New York dépasse 21 millions d’habitants, le tissu urbain de Washington excède 7 millions et Philadelphie 6 millions, celui de Boston est du même ordre, Baltimore et Pittsburgh ne sont pas loin, progressivement le couloir Boston-Washington rassemble la population de la côte du nord-est ! Les projections de population évoquent la formation de couloirs urbains étendus de 500 à 1000 kilomètres, réunissant les plus grandes agglomérations.

 

Les grands couloirs urbains en 2040

Les grands couloirs urbains en 2040

Le Figaro, 16-10-2006

 

         Les 10 plus grandes mégalopoles sont encore concentrées en Nouvelle Angleterre, dans les Appalaches, en Floride, au Texas et en Californie. Les nouvelles formations pluri-urbaines sont apparues sur le couloir du Mississippi, la région de Seattle, les deux Virginies et sur les marches des montagnes rocheuses, mais les grandes plaines agricoles du middle-west, moins peuplées, ont toujours peu de très grandes villes. La zone de libre-échange formée avec le Mexique a favorisé la formation de nouvelles zones urbaines bipolaires autour des postes frontières, ces agglomérations d’implantation industrielle (“les maquiladoras”) ont une croissance très rapide. En revanche la zone frontalière du nord, juxtaposant des régions à faible densité de population, ne semble pas avoir suscité les mêmes complémentarités économiques, en dehors de l’expansion de Seattle et de Vancouver.

         Une dernière spécificité de la mobilité régionale doit être soulignée : la rapidité des reconversions régionales. A la différence de l’Europe où les reconversions économiques ont été aussi coûteuses qu’inefficaces, assistées par les gouvernements et les institutions européennes et programmées par une technostructure dirigiste, les reconversions américaines ont été laissées à l’initiative des entrepreneurs et des innovateurs. La politique économique n’est pas exemple de protectionnisme et d’interventionnisme, mais la réaction aux changements de la conjoncture et du progrès technique est du ressort du chef d’entreprise face à la concurrence. Les paysans devaient également reconvertir leurs productions : ce n’est pas le gouvernement qui a décidé d’encourager les OGM et le soja, ce sont les grandes firmes alimentaires et les fermiers qui ont compris qu’ils gagneraient plus à choisir ces productions.

         Au seuil des années 1980, la crise de l’énergie avait brusquement révélé le vieillissement du tissu industriel, notamment dans la nouvelle Angleterre, les Appalaches et la région des Grands Lacs. Les friches industrielles se multipliaient comme en Lorraine ou dans la Ruhr. Les grandes industries ont fermé leurs sites et transféré leurs usines vers le Mexique et surtout l’Asie. Or 8 Américains sur 10 vivent aujourd’hui dans les villes et sont employés dans les activités tertiaires de services. L’industrie occupe moins de 20 % des travailleurs. Le “Rust Belt”, cette ceinture d’usines rouillées, allait-elle agoniser et à force de subventions s’acharner à maintenir en survie les hauts fourneaux, les ateliers de tissage et de mécanique ? Non. Les friches industrielles ont été rasées et ont attiré des activités de haute technologie de l’électronique et de l’optique ou du matériel médical et des sous-traitants de l’industrie aéronautique. Plus souvent, les firmes nouvelles implantées près des aéroports et carrefours de circulation occupent un espace restreint, la production de masse est transférée à la frontière du Mexique. Beaucoup se regroupent autour des universités et forment des pôles technologiques et des pépinières d’entreprises (“start-up”). Le complexe médico-industriel, fournisseur des hôpitaux, exporte dans le monde entier ; il est devenu le premier employeur de Minneapolis, il y a quelques années c’était la transformation alimentaire. Bien plus, on songe à la “Silicon Valley” près de San Francisco, mais les nouvelles industries se localisent souvent dans des villes moyennes en Arkansas, au Nouveau Mexique, en Virginie du Nord.

 

2° Une expansion démographique renouvelée.

 

         L’Amérique de même que l’Europe et le Japon a connu après guerre une période de baisse tendancielle de la fécondité et de la natalité, mais cette tendance fut rapidement contrariée au seuil des années 1980. Le renouveau de l’expansion démographique découle de trois traits caractéristiques : la vitalité démographique, l’accroissement de la population active, un vieillissement moins rapide qu’en Europe.

 

A- La vitalité démographique.

 

         L’indicateur de divergence le plus sensible au regard de l’Europe est celui de la fécondité : l’indice synthétique de fécondité, après un fort fléchissement dans les années 70, s’est redressé et excède 2 enfants par femme féconde. En 1980 la fécondité était proche de celle de l’Europe et n’assurait plus le taux de remplacement des générations, depuis elle s’est redressée alors qu’elle s’est effondrée en Europe (figure 2).

 

Figure 2 – La divergence de la fécondité aux États-Unis et en Europe.
(UE à 15 partenaires) : indice synthétique de fécondité (nombre d’enfants par femme féconde)

Figure 2

 

Sources : Ined

 

         Le rebond de la fécondité et de la natalité, amorcé dès les débuts de la seconde guerre mondiale, a été de longue durée et de grande ampleur, mais à la différence de l’Europe il sera suivi d’un second rebond à la fin des années 80 au moment où la chute de fécondité s’accélère en Europe et au Japon. Alors que le taux de natalité de l’Europe est tombé en dessous de 10 °/°° il reste moitié plus élevé aux États-Unis (figure 3).

 

Figure 3 – La transition démographique nord-américaine et les deux rebonds de la natalité

Figure 3

Sources : Woytinsky et Bureau of Census.

 

         La vitalité démographique américaine semble répondre bien davantage aux explications de Richard Easterlin que les cycles de fécondité observés en Europe et au Japon. Suivant l‘auteur, l’alternance de phases de haute et de basse fécondité suivant un cycle trentenaire résulterait des changements économiques et psychologiques. La variable déterminante serait alors l’espoir de réussite économique et sociale qui guide les parents dans leur désir d’avoir des enfants : la fécondité s’élève si les parents anticipent la réussite de leurs enfants, elle diminue s’ils en anticipent l’échec. Or les enfants du premier baby- boom, devenus parents sous l’ère Kennedy, ont espéré un âge d’or dans une société plus égalitaire, ceux de l’ère Reagan et ceux de l’ère Clinton étaient persuadés que l’avenir de la nouvelle économie restait aussi brillant.

 

B- Une population active croissante dans une économie de plein emploi.

 

         Au cours des années 70 la croissance économique des États-Unis était faible et instable, le chômage était plus élevé qu’en Europe, la puissance américaine déclinait, alors que la réussite japonaise était insolente, certains américains évoquaient même le déclin et la décadence. Au cours des années 80 et surtout 90 la prospérité s’est installée, la croissance économique a été deux fois plus rapide et le chômage deux fois moins élevé. Ce résultat n’a pas été le fruit du hasard ou l’effet du pouvoir de domination de l’Amérique dans une économie mondialisée, mais la conséquence d’une politique économique appropriée et continue (celle que les Français ont qualifiée de stratégie du cow-boy et de libéralisme sauvage) et peut-être plus encore de la mobilisation du travail.

         Les États-Unis enregistrent 4 millions de naissances par an, autant que l’Union Européenne qui a un tiers d’habitants en plus ; par suite de l’ampleur des flux migratoires la population s’accroît chaque année de 2 millions de personnes (1 million en Europe). D’ici 2020 la population de l’Europe devrait s’accroître de 8 millions d’habitants, puis commencer à décroître ; dans le même temps la population américaine croîtrait de 62 millions d’habitants et ne commencerait à diminuer qu’à partir de 2040. Actuellement la population active potentielle (15-64 ans) représente les deux-tiers de la population des deux côtés de l’Atlantique, mais la population en activité celle qui dispose d’un emploi (130 millions de personnes) est plus fournie en Amérique, car le chômage (5 %) est deux fois plus faible et surtout on commence à travailler plus tôt et on finit plus tard. Pour des raisons démographiques, la population potentiellement active devrait cesser de croître en Europe au cours des années 2005-2010, puis décroître tendanciellement. Au cours des 10 dernières années, la population active a augmenté de 1,3 % par an aux États-Unis, de 0,4 % en Europe, l’emploi de 1,5 % au lieu de 0,4 %. A l’opposé aux États-Unis la population active devrait continuer de progresser de 1 % par an au cours des prochaines décennies. La véritable divergence concerne la population effectivement occupée : aux deux extrémités de la vie professionnelle, les jeunes de 15 à 24 ans travaillent, les adultes murs de 50 à 65 ans et ceux qui ont plus de 65 ans s’efforcent de prendre leur retraite le plus tard possible.

         L’expérience américaine illustre une attitude de bon sens : pour produire et consommer davantage, il faut travailler davantage et plus longtemps et non pas travailler moins et moins longtemps. Cette contrainte est renforcée par le développement des échanges internationaux et la concurrence avec les autres pays, pour la simple raison que les pays les plus compétitifs travaillent encore davantage que les Américains. Cette leçon a été parfaitement assimilée par les Irlandais : le chômage y a été divisé par deux, la croissance économique est la plus forte de l’Europe et comme aux États-Unis ce pays échappe au destin du déclin démographique et de l’émigration, les étrangers viennent s’installer en Irlande !

 

C- Un vieillissement différé.

 

         Le « gray power » des personnes âgées (leur puissance électorale) donne à tort l’impression aux Européens qu’il y aurait plus de vieux en Amérique. Or il s’agit encore d’une population relativement jeune où le rapport de dépendance (la charge des retraités sans activité pour ceux qui travaillent) est beaucoup moins élevé qu’en Europe. De même la longévité des hommes et surtout celle des femmes est sensiblement moindre que celle des Suédois, des Français et même des Espagnols et des Grecs. Enfin l’importance relative des personnes de quatrième âge, plus de 80 ou 85 ans, est plus faible que chez nous. Mais surtout les Américains se retirent plus tard de la vie professionnelle, le plus souvent après 65 ans ou après 70 ans. La conséquence est importante pour le financement des retraites : en France on travaille 35 ans pour passer le même temps à la retraite, aux États-Unis on travaille 45 ans pour passer 20 ans à la retraite.

         La charge du vieillissement n’est que différée : dans 30 ans les plus de 60 ans devraient représenter le tiers de la population comme dans la plupart des pays occidentaux, mais à court terme le risque de paupérisation des retraités n’est pas un risque social majeur comme en Italie, en France ou au Japon. En revanche les répercussions du vieillissement sur l’organisation et le financement de la santé (16 % du PIB) sont plus préoccupantes : on sait que le programme « Medicare » est la seule disposition d’assurance-maladie assurant une couverture publique généralisée pour les personnes de plus de 60 ans et les handicapés, sa réforme est le principal programme social de l’administration. En effet le coût des soins pour les pathologies de la grande vieillesse est de plus en plus élevé et la population américaine est exposée à des risques lourds, qui tiennent en grande partie au mode de vie (obésité, sédentarité).

 

 

II- UNE SOCIÉTÉ PLURI-ETHNIQUE IMPARFAITEMENT ASSIMILÉE.

 

 

         Les États-Unis sont la seule société multiraciale où l’observateur extérieur puisse disposer de données statistiques relativement fiables sur la composition ethnique d’une population. Cela semble surprenant dans cet univers « politiquement correct » de la non-discrimination verbale où l’on doit parler avec précaution d’Afro-Americans, noirs hispaniques, American Indians, asiatiques, hispaniques, blancs non hispaniques ou blancs caucasiens. Cependant les feuilles de recensement font état de la religion et de la race, de même que les enquêtes épidémiologiques des médecins relèvent l’ethnie du patient au même titre que l’âge ou le sexe. L’avantage considérable de ces informations statistiques est de suivre au cours de l’histoire le brassage ethnique, le « melting pot » de la nation américaine. Au tout début de l’indépendance, avant le premier recensement de 1790, il est évident que les européens étaient minoritaires car les indiens n’étaient pas comptés alors qu’ils étaient aussi nombreux que les anglais blancs ; la traite des noirs s’était amplifiée, ceux-ci représentaient près de 20 % de la population (12 % aujourd’hui). Cependant l’ampleur des migrations européennes va rapidement établir la prédominance du peuplement d’origine anglo-saxonne, puis s’élargir au monde germanique, slave et méditerranéen. Au 19e siècle, 90 % de l’immigration était venue d’Europe, de 1966 à 1994 seulement 15 % : au total, sur deux siècles, l’immigration européenne (38 millions d’entrants), a contribué à 62 % du flux migratoire. Cependant le renversement des courants migratoires au cours des 25 dernières années, provenant aujourd’hui surtout d’Amérique latine (49 %) et d’Asie (34 %), modifie progressivement la composition ethnique et l’origine géographique de ceux qui sont installés aux États-Unis : les « WASP » – anglo-saxons blancs et protestants – ne sont plus majoritaires ; depuis 1980 la prédominance (73 %) des « blancs non hispaniques » commence à décliner.

         Les quatre « minorités » principales : Noirs, Hispaniques, Asiatiques et Amérindiens – 71 millions de personnes – représentaient, en 1996, 27 % de la population américaine. En Europe, la population étrangère ou d’origine étrangère résidente ne représente que 7 % de la population de la région, peut-être 10 % si l’on comptabilise les résidents naturalisés dont les parents étaient étrangers et l’immigration clandestine. Le seul pays qui excède fortement cette moyenne est la Suisse (25 %). On comprend alors les difficultés d’intégration aux États-Unis d’une centaine de nationalités, de religions, de langues et de cultures différentes, pour nous autres européens qui essayons d’assimiler 5 à 10 % d’étrangers. Or le poids démographique des « minorités » doit rapidement s’accentuer : 27 % aujourd’hui, 40 % en 2030, 50 % en 2050 (figure 4). Ce retournement est déjà en train de s’opérer en Californie et au Texas au profit des hispaniques et des asiatiques. Les deux conséquences les plus importantes concernent la religion et la langue de communication. Comme les Hispaniques sont pour la plupart catholiques et les asiatiques proviennent d’appartenances culturelles et religieuses très diverses, la principale répercussion concerne la progression de l’usage de l’espagnol et la pratique du catholicisme, au détriment de l’anglais et des cultes protestants.

 

Figure 4 – États-Unis : pourcentage des minorités ethniques résidentes dans la population

Figure 4

Source : J. C. Chesnay, juin 1998.

 

         La permanence de l’immigration dans la formation de la nation américaine soulève trois questions:

– Quelle est la contribution des migrations à la croissance démographique ?

– Pourquoi les résultats de l’assimilation des minorités sont-ils inégaux ?

– La famille éclatée est-elle la résultante d’une société multi-ethnique.

 

A- Incidences de l’immigration sur la croissance démographique.

 

         L’incidence directe du flux migratoire sur la croissance de la population américaine a été très forte dans le passé, elle reste un soutien majeur de l’augmentation de la population. Cependant l’incidence indirecte est aussi déterminante, car l’immigration, surtout celle qui provient de zones à forte fécondité, contribue très fortement aux tendances de la fécondité et de la natalité, du fait que les nouveaux arrivants forment des familles plus étendues que les résidents de longue date. Par conséquent, la persistance d’une fécondité globale assurant le taux de remplacement des générations dépend surtout du désir d’enfant des émigrants de deuxième et troisième génération, pour lesquels on observe habituellement un alignement sur les normes de fécondité des familles depuis longtemps intégrées au mode de vie américain (les femmes travaillent et ont leur enfant plus tard).

 

Les immigrants forment le tiers de l’accroissement de la population.

         En 1995, la population américaine avait augmenté de 2,4 millions de personnes, dont 764 000 provenaient du solde migratoire. L’accroissement naturel était de 0,6 % par an, l’apport des migrations de 0,4 %. Il est important de noter que les flux d’immigrants sont en hausse : le maximum décennal fut de 8,9 millions au début du siècle (1 % de la population), le minimum pendant la seconde guerre mondiale (1 million de 1941 à 1950 et 0,07 % de la population), mais pendant les années 80 on retrouve 7 millions d’immigrants et les années 90 devraient excéder 9 millions d’entrants. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les immigrants illégaux vivant aux États-Unis sont estimés à plusieurs millions de personnes et que les sous-enregistrements du recensement tiennent à la difficulté de les identifier.

 

Les minorités ont une fécondité différentielle plus élevée

         Si la fécondité et la natalité des familles d’immigrés étaient identiques à la moyenne nationale, sur 4 millions de naissances les minorités seraient responsables d’un million de naissances, elles en assurent près de 1,5 million, or la fécondité est différenciée suivant la provenance géographique des arrivants et surtout suivant les attitudes démographiques des familles de deuxième et de troisième génération. De façon générale la fécondité est plus élevée pour les noirs, amérindiens, caribéens, mexicains et latino-américains et ceux qui proviennent de l’Asie du sud ; elle reste plus faible pour ceux qui proviennent de l’Extrême-Orient et le premier groupe est plus nombreux.

         Le taux de natalité des populations noires (22°/°°) est deux fois plus élevé que celui des blancs et ce surcroît de fécondité peut également être observé parmi les noirs caribéens, les indiens américains, les populations originaires d’Amérique latine, du continent indien et des Philippines, alors que les émigrants d’origine japonaise, chinoise ou coréenne ont une fécondité proche ou inférieure à celle des blancs d’origine européenne (figures 5 et 6).

         Gérard François Dumont remarque qu’en 2003 les ressortissants américains d’origine hispanique avaient contribué à près du quart des naissances et plus de la moitié dans les Etats limitrophes de la frontière mexicaine ; leur indice conjoncturel de fécondité était de 2.79, très proche des niveaux observés au Mexique. En deuxième génération, ces nouveaux Américains auront une moindre fécondité, mais leur contribution à la vitalité démographique de la Fédération est essentielle.

 

Figure 5- Contribution des minorités à la natalité (1996)

Figure 5-
Figure 6- Répartition ethnique de la population américaine (1996)

Figure 6

Source : Statistical Abstract of the US.

 

         Par voie de conséquence, la participation des « minorités » à la natalité et à l’accroissement naturel de l’Amérique est supérieure à leur poids démographique (27 %), de l’ordre de 40 % (figure 5). Cependant les naissances les plus nombreuses proviennent de familles déjà installées et d’une deuxième génération née sur le sol américain, leur fécondité se rapproche de la moyenne américaine. Enfin, la très grande diversité des courants migratoires et le renouveau d’une immigration provenant de l’Europe orientale limite la progression inexorable du poids des minorités originaires des régions à très forte fécondité.

         En France, la contribution des minorités immigrées à la natalité (18 %) est deux fois plus importante que leur poids démographique. En revanche, l’apport des étrangères au taux de fécondité français serait restreint du fait qu’elles ne représentent qu’une petite fraction des femmes en âge de fécondité. Les résidents d’ascendance étrangère sont toutefois beaucoup plus nombreux. Dans les deux cas, cette contribution est sous-enregistrée, aux États-Unis en raison de l’ampleur de l’immigration clandestine, en France en raison du non-enregistrement du surcroît de fécondité des familles originaires des départements d’outre-mer et des Français de deuxième génération originaires de l’Afrique du Nord, du Proche-Orient ou d’Afrique occidentale.

         Globalement l’immigration par ses effets directs et indirects contribue aux deux-tiers de la vitalité démographique des Etats-Unis ; si elle s’était interrompue comme dans les années 30, l’Amérique aurait subi une crise de fécondité proche de celle de l’Europe. Il suffit de constater que dans le Minnesota où le Vermont où les minorités ethniques ont une présence très restreinte, la fécondité n’assure plus le taux de remplacement de la population. Cependant la vitalité démographique des blancs non-hispaniques reste pour l’ensemble de la Fédération beaucoup plus forte que dans les autres pays de peuplement européen, leur taux de natalité est proche de 15 °/°°, donc de l’Irlande.

         Les répercussions de l’immigration aux États-Unis doivent être relativisées. La deuxième vague d’immigration depuis une décennie provient essentiellement du tiers monde, elle se dirige de plus en plus vers l’Europe. Comme le remarque Jeffrey Williamson, ce qui détermine le brassage de population est le pourcentage de la population née à l’étranger. Aux Etats-Unis, ce pourcentage a peu varié au XXe siècle, de l’ordre de 14 à 15 %, il a considérablement fléchi et s’établit au début des années 2000 à 11 %. En revanche en France, il était de 2 % en 1870 et de 3 % en 1910, cette proportion a triplé : 10 % en 2000. Le contraste est encore plus évident en Suède où les ressortissants d’origine étrangère représentaient moins de 1 % de la population au début du siècle, aujourd’hui 11 %. L’Amérique latine devient un pôle d’émigration nette, l’Argentine, où le tiers des résidents étaient d’origine étrangère au début du siècle, ne compte plus que 5 % de résidents d’ascendance étrangère.

 

Pourcentage de résidents nés à l’étranger

périodes États-Unis France
1870-71 14.4 2.0
1890-91 14.7 3.0
1910-11 14.7 3.0
2000-01 11.1 10.0

Source : Williamson

 

B- L’assimilation des minorités est imparfaite et inégale.

 

         Le problème de l’immigration et de l’assimilation des étrangers divise l’opinion américaine depuis longtemps, bien davantage qu’au Canada ou en Australie, du fait que le principal problème, le seul en vérité : celui de l’intégration des minorités noires s’est heurté depuis la guerre de sécession à des obstacles récurrents qui n’ont jamais pu être levés. Les “libéraux ” ont été persuadés que l’assistance des pouvoirs publics et les dispositifs favorisant l’emploi préférentiel des minorités ethniques, notamment depuis les lois sur les droits civiques de l’ère Kennedy, parviendraient à arracher à la marginalisation et à la pauvreté les deux groupes les plus défavorisés : les amérindiens et les noirs. Depuis cette époque, au travers de l’alternance des Républicains et Démocrates, les controverses et les bilans opposés se sont succédé pour démontrer tantôt l’échec de l’intégration et la paupérisation croissante des familles, tantôt le succès des politiques mises en place. Ce qui paraît le plus évident dans l’évolution des dernières décennies est le faible succès global de la stratégie d’emploi préférentiel et surtout le succès très inégal de l’assimilation suivant les groupes ethniques. Bien plus ces divergences de l’intégration économique et sociale prolongent une tendance observée à travers toute l’histoire de l’immigration, car les minorités dont l’intégration apparaît la plus difficile sont celles qui sont les plus anciennes et non les plus récentes, en particulier les amérindiens et les noirs.

         Des interprétations complémentaires ont été proposées par Thomas Sowell et Dinesh de Souza. Le premier s’appuie sur l’histoire (« Etnnic America ») et fait remarquer que les immigrants successifs ont toujours suscité un rejet, étant suspectés de violence et de malhonnêteté : aussi bien les Juifs, que les Irlandais, Polonais ou Japonais ou Chinois. Tant que ces groupes continuent de vivre dans des quartiers séparés, accrochés à leur langue et à leur religion, l’exclusion persiste ; dès qu’ils se dispersent sur tout le territoire puis se marient hors de leur groupe, l’intégration économique et sociale peut commencer, mais elle reste beaucoup plus difficile pour les noirs. Le second (« Illiberal Education ») met en lumière les effets pervers des politiques de quotas préférentiels ethniques sur les campus et dans les Universités américaines d’aujourd’hui, en montrant que le recrutement préférentiel des minorités parmi les étudiants et les professeurs favorise les asiatiques plus compétents et moins payés au détriment des noirs moins compétents et plus payés, du fait que la réussite de carrière des asiatiques est plus complète et durable.

         L’assimilation par décret échoue souvent pour les nouveaux entrants, mais elle réussit le plus souvent pour leurs enfants et petits-enfants. On constate qu’en deuxième ou troisième génération, ces familles d’origine étrangère sont devenues américaines dans leur mode de vie, elles abandonnent leur langue et une partie de leur culture et surtout l’assimilation progresse avec la mobilité géographique quand les immigrés quittent leur ghettos et se mêlent à la population, surtout quand ils accèdent au même niveau d’éducation, de compétence et d’emploi que les Américains de souche. Or l’assimilation la plus rapide s’est faite pour ceux qui étaient originaires de peuples où la valeur sociale de l’éducation, du travail et de l’épargne était la plus élevée, et surtout quand les immigrés de première génération avaient déjà été victimes de discriminations dans leur pays d’origine et avaient choisi la démocratie américaine pour garantir leur liberté politique ou religieuse.

         L’immigration juive et chinoise, issue de la diaspora, a été celle dont la réussite économique et sociale a été la plus rapide, non seulement en Amérique mais dans le monde entier. Dans l’un et l’autre cas, ces familles sont restées stables et soudées préservant leurs enfants des tentations de la facilité ; leur ascension sociale sera épaulée par le primat donné par les parents à l’éducation, au travail et à l’épargne. La réussite de l’immigration d’Extrême-Orient présente une autre particularité : les immigrants pauvres acceptent n’importe quel travail, ils ne sollicitent pas d’assistance ou d’emploi préférentiel : il réussissent par leur compétence : si la plupart des professeurs de mathématiques et d’informatique de la Californie sont originaires de l’Asie de l’Est et non des Philippines ou de la République Dominicaine ce n’est pas en raison des quotas d’emploi préférentiel ou de quelque sur rémunération mais du fait qu’ils ont la qualification requise.

         A l’opposé les noirs américains, héritiers d’un mode de vie sans responsabilité économique et financière au sein de l’exploitation esclavagiste, formaient déjà des familles désunies où, une fois libres, les parents n’étaient pas prêts aux mêmes sacrifices que le coolie chinois pour éduquer leurs enfants et n’avaient pas les mêmes comportements d’épargne. Alors ils retombaient de l’assistance paternaliste du propriétaire à celle des organisations charitables puis de l’État, et ne parviendront pas à s’autonomiser, faute de connaissances et de compétences appropriées. D’autres migrations essentiellement économiques provenaient de régions où la valeur sociale de l’éducation, de la réussite par le travail et l’esprit d’entreprise étaient plus faibles qu’en Asie orientale. L’assimilation fut alors plus lente et incomplète surtout quand les nouvelles vagues d’immigrants sont arrivées du monde slave et méditerranéen, puis du tiers-monde pauvre, notamment d’Amérique latine, des Caraïbes et d’Asie du Sud. Les noirs américains ont été les principaux bénéficiaires des emplois préférentiels et des mesures d’assistance de l’administration ; leur niveau d’éducation et de compétence reste très faible au regard des blancs, à plus forte raison des Chinois. A la différence du Brésil et du Mexique, les États-Unis ne sont pas une société « métisse » mais une société pluri-ethnique qui juxtapose les ethnies des 5 continents avec un brassage ethnique lent où l’intermariage est limité : seulement 1 noirs sur 10, 2 asiatiques et 3 hispaniques sur 10 contractent une union féconde hors de leur groupe ethnique. Cependant au terme de trois générations ont peut remarquer que les nouveaux Américains abandonnent l’usage de la langue de leurs ancêtres pour l’anglais, la persistance du bilinguisme étant beaucoup plus forte pour les Mexicains et l’espagnol.

 

C- La famille éclatée est-elle la résultante d’une société multiethnique ?

 

         La vitalité démographique et économique des États-Unis semble indissolublement reliée à la permanence de l’immigration au cours de l’histoire de la Fédération ; elle comporte toutefois une lourde contrepartie : l’instabilité familiale. À quoi bon échapper au déclin démographique qui menace l’Occident si l’avenir de nos enfants doit être celui d’unions instables, rompues par l’infidélité et les divorces, où les foyers sont formés d’enfants de plusieurs lits, dirigés par des mères célibataires, et où les pères bigames ou polygames sont le plus souvent absents du foyer ?

         Existe-t-il une relation de cause à effet entre l’éclatement de la famille et l’existence d’une société pluriethnique ? Il est vrai que dans les sociétés ethniquement homogènes, par exemple au Japon, l’instabilité familiale ne précipite pas la jeunesse dans la marginalité. A l’opposé, l’instabilité des unions légitimes et illégitimes est un trait caractéristique du Brésil et du Mexique, où les sociologues, de Gilberto Freire à Oscar Lewis, ont observé les effets de dissolution de la cellule familiale, tout au long du brassage ethnique et du métissage, surtout quand son origine remonte à l’exploitation coloniale et au travail servile des esclaves noirs. L’instabilité des unions et plus encore celle des enfants abandonnés à eux-mêmes, puis s’incorporant aux nouvelles familles des « gangs » d’adolescents, est une caractéristique commune de la marginalisation et de la violence dans les sociétés pluriethniques de l’Amérique. Il existe toutefois une différence essentielle entre l’Amérique du sud et l’Amérique du nord : les États-Unis sont une société pluriethnique et non une société de métissage ; 9 noirs sur 10 et 7 hispaniques sur 10 contractent une union féconde dans leur propre groupe ethnique, le mariage interethnique reste l’exception.

         La famille éclatée est un changement que l’on peut observer dans tout l’Occident, même quand l’immigration est modérée et quand la croissance démographique est faible ou nulle. La permissivité des lois concernant les mœurs, la famille et l’éducation est à l’origine de la fragilisation des liens familiaux. Il y a 30 ans les divergences étaient considérables : les pays anglo-saxons protestants avaient un taux de divortialité très élevé, à la différence des pays latins et catholiques ; les familles monoparentales étaient encore peu nombreuses, les naissances hors mariage également. Enfin un trait caractéristique des pays africains et latino-américains, celui des grossesses d’adolescentes et des filles-mères de moins de 15 ans, semblait ne se reproduire qu’aux États-Unis. Ces divergences sont devenues fort restreintes. Aujourd’hui en France et en Angleterre plus du tiers de naissances sont hors-mariage, un mariage sur deux se termine par un divorce, un enfant sur sept vit dans une famille recomposée formée d’enfants de plusieurs lits. Le problème des États-Unis tient au fait que l’éclatement de la famille est plus ancien, plus accentué et surtout plus concentré sur les familles noires et latino-américaines. Bref, ce n’est pas le métissage qui semble générateur de l’éclatement des familles, sous réserve d’une plus grande instabilité des mariages mixtes, mais plutôt le fait que l’éclatement de la famille est plus fort parmi les noirs américains.

         Le surcroît de fécondité des femmes noires américaines prend en grande partie sont origine dans les naissances non désirées des adolescentes : la fécondité précoce avant 15 ans est 7 fois plus élevée chez les adolescentes noires que chez les blanches, entre 15 et 20 ans trois fois ; les deux-tiers des naissances surviennent chez des femmes non mariées. Mais surtout ces adolescentes jeunes et sans instruction ont une très faible probabilité de pouvoir se marier et la plupart resteront seules pour s’occuper de leur enfant. Par voie de conséquence 1 enfant noir sur 2 ne connaît pas son père et vit dans un foyer où la mère-enfant n’a que peu d’expérience et d’autorité pour l’arracher aux tentations de la rue et de la délinquance. L’assistance aux familles monoparentales créée en 1935 a été depuis longtemps rendue responsable de cet échec : des enquêtes transversales ont souligné la reproduction de la pauvreté en suivant 3 à 4 générations de filles-mères suivant le même itinéraire : enceintes à 14/15 ans, elles abandonnent l’école, puis sollicitent l’allocation parentale, retombent enceintes pour la prolonger, puis leurs filles et petites filles reprendront la même voie. C’est pourquoi l’une des mesures les plus courageuses de l’administration Clinton en 1996 sera de limiter le bénéfice de l’aide sociale, y compris l’allocation parentale, à une période de 2 ans, exceptionnellement portée à 5 ans, en incitant les bénéficiaires à chercher un travail, et le paradoxe de cette réforme, souligné par Gary Becker, est que le nombre des mères célibataires allocataires a diminué de 40 % et que la plupart ont trouvé du travail (en période d’expansion il est vrai) et que leur situation financière s’est améliorée.

         L’éclatement de la famille noire est générateur de coûts sanitaires élevés : les enfants prématurés nés avec moins de 1500 grammes sont 5 fois plus nombreux parmi les femmes noires, il en résulte de nombreux handicaps pour ces enfants, les taux de mortalité infantile sont deux fois plus lourds, enfin le recours à l’avortement clandestin est beaucoup plus fréquent, facteur favorisant la prématurité des naissances ultérieures. Par ailleurs, l’obésité frappe deux fois plus les femmes noires et leurs enfants que dans la population blanche, elle est plus fréquente dans les familles monoparentales.

         Cependant le coût social le plus élevé est celui de la criminalité, car la plupart des meurtres aux États-Unis sont entre noirs. Le fléau de la drogue et du sida pèse aujourd’hui surtout sur les noirs, et l’éclatement de la famille en favorise la genèse. Moins de 10 % des homicides sont inter-ethniques, les noirs tuent des noirs et les blancs tuent des blancs. Or les noirs sont auteurs ou victimes de la moitié des meurtres et représentent la moitié de la population incarcérée.

         Les partisans de l’avortement se sont appuyés en 1999 sur l’argument paradoxal d’une enquête de Donohue et Levitt suivant lequel la légalisation de l’avortement en 1970 pourrait être une explication de la baisse du taux de criminalité. En effet le taux d’homicide a sensiblement décliné au cours de la dernière décennie, mais il reste le plus élevé du monde occidental. Suivant leurs hypothèses, ceux qui ne sont pas nés en raison de l’accès à l’avortement avaient toute probabilité de croître dans des familles monoparentales pauvres où ils auraient été des candidats de choix pour devenir criminels 15 à 25 ans plus tard, précisément au moment où l’on décèle une diminution du taux de criminalité. Au Brésil la criminalité a explosé dans la même période, bien que les jeunes noires aient recours de plus en plus à l’avortement. Il ne faut pas oublier d’autres explications, en particulier le renforcement de la lutte contre le crime et la drogue, par exemple les résultats obtenus par le Gouverneur Giuliani à New York.

         Pour notre part, nous ne pensons pas que le maintien de la vitalité démographique doivent être recherché dans l’encouragement des naissances non désirées, plus particulièrement lorsqu’il s’agit de mères-enfant, et que la seule chance d’échapper à la pauvreté des enfants noirs est de poursuivre leur scolarité aussi loin que possible, puis de s’intégrer dans la machine à emploi dynamique de l’Amérique.

 

 

Conclusion

 

         Pour conclure, la vitalité démographique des États-Unis ne devrait pas se démentir dans un avenir proche, mais quel enseignement pouvons-nous en retirer pour l’Europe et la France ?

1. Le redressement de la natalité implique une confiance dans l’avenir, ce qui suppose une expansion économique retrouvée et un marché de l’emploi ouvert aux nouveaux venus ; sur ce plan, la préférence pour le chômage et l’inflexibilité de l’emploi sont un lourd handicap de la France.

2. La vitalité démographique ne résulte pas nécessairement de l’aide et de l’assistance aux familles, elle se poursuit en Amérique malgré l’absence d’allocations familiales.

3. Les incitations apportées par les pouvoirs publics à la formation de familles éclatées se retournent contre les familles légitimes et stables et sont génératrices de phénomènes d’exclusion pour les nouvelles générations. Un redressement démographique durable suppose une augmentation des mariages, moins de divorces et moins de permissivité à l’égard des unions de personnes du même sexe.

4. Le recours à une plus forte immigration sera inéluctable en Europe de l’Ouest pour combler le déficit de naissances et de population active, mais il sera beaucoup plus difficile à assimiler si cette région reste une zone de chômage structurel et de surpression fiscale et sociale. Les immigrants ne doivent pas être accueillis seulement pour faire nos enfants et payer nos retraites, mais également pour produire et garantir notre compétitivité, c’est pourquoi il faudra compléter l’immigration de « droits sociaux » par une immigration de « savoir-faire ». A l’instar de l’Australie et du Canada, il est conforme aux intérêts des États-Unis que les responsables de l’immigration veillent à préserver l’attrait du pays sur les élites occidentales (les États-Unis attirent déjà 80 % des expatriés à haut niveau scientifique)… et il serait conforme aux intérêts de l’Europe qu’elle fit de même !

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