Auteur: Marie-Douce St-Jacques

Marie-Douce St-Jacques étudie présentement à l’Université Concordia dans le programme de Maîtrise en Littératures francophones et résonances médiatiques. Elle a réalisé son baccalauréat en Arts Visuels à Concordia (Interdisciplinary Studies), où elle s’est intéressée particulièrement à la photographie, aux études cinématographiques et à l’histoire de l’avant-garde artistique du XXe siècle. En plus de ses études, elle travaille comme assistante recherche au département d'Études Françaises de Concordia et participe activement au GRES (Groupe de Recherche sur les Entrées Solennelles). Elle est fondatrice de la revue bilingue aMAZEzine! (musique actuelle et contemporaine) ainsi que de l’émission dadadisque (exploration ludique de l’étrangeté musicale, CIBL 101,5 FM). Elle participe présentement au collectif If you got ears sur les ondes radiophoniques de l’Université McGill (CKUT 90,3 FM) et est claviériste pour la formation musicale Pas Chic Chic.

L’être fragmenté ou la violence du corps


Meat pour le corps

Wet ware pour le cerveau

 

 

Le jargon cyperpunk décrit le corps humain. Ces terminologies quelque peu dépréciatives, voire abjectes, définissent toutefois la nouvelle relation qui s’est établie entre l’être et son corps : un aller-retour constant entre fascination et dégoût. En métamorphosant l’être humain en post-humain, la science-fiction semble être le nouveau théâtre de la cruauté où les enjeux de l’hyper modernité y sont isolés et amplifiés. Qu’elle soit écrite ou cinématographique, la science-fiction tiendra à peu près le discours suivant : l’être humain ne se définit plus comme un tout, un «coeur corps esprit», il est maintenant fragmenté, conséquence irréversible de sa proximité avec les nouveaux outils technologiques. Dans cet article, je souhaite isoler des parcelles d’identités de cet être fragmenté, définir ce « post-humain » poreux et ainsi, peut-être, comprendre un peu mieux la nature de sa conduite compulsive. En revisitant certaines théories actuelles et d’autres plus anciennes, ainsi que différentes œuvres de la culture populaire et underground de l’hyper modernité, je tenterai de disséquer le corps afin d’en découvrir la machine molle, d’épier l’érotisme et son fantasme artificiel et finalement, d’observer sa plaie douloureuse, comme l’effet imaginaire d’une autodestruction réelle.

 
Machine molle

« Le plafond était recouvert d’un film luisant, des gouttelettes grasses et spermatiques suintaient des murs recouverts d’une tuyauterie aux pulsations d’organes mous.  (…) Paralysée par une terreur froide, clinique, objective, Marie comprit qu’elle se trouvait à l’intérieur de son propre corps » (Dantec,171)Et nous, lecteurs, sommes aspirés dans l’univers  hallucinogène d’une schizophrène-matrice du nom de Marie Zorn, porteuse d’enfants-cyborg issus de l’Immaculée Conception cybernétique. Cet extrait aurait aussi pu être tiré d’un scénario fictif de David Cronenberg, où un protagoniste malheureux, debout au milieu de sa cuisine en pleine mutation organique, examinerait avec horreur des « gouttelettes grasses et spermatiques  » s’écouler des murs. Qu’il s’agisse de Alien de Ridley Scott, d’un film de Cronenberg ou du roman Babylon Babies de Maurice G. Dantec, la fluidité corporelle est représentée de manière également gore, c’est-à-dire écoeurante. Le wet ware humain trouble, pis encore, il inquiète.  Lors d’une hallucination dans son inner-space (pour emprunter le titre du navet de Joe Dante), Marie Zorn se fait littéralement bouffer par le suc gastrique de son propre estomac, qu’elle doit passer des heures à escalader, par la voie gluante du boyau hélicoïdal.

 

    Ce corps-machine,  ces organes mous, ce corps sans organes évoqué chez Dantec, nous invite sans détour à revisiter Antonin Artaud, schizophrène prodigieux du dernier siècle, sans doute lui-même porteur d’une sorte de « neuromatrice divine ». AvecLe Théâtre et son double, Artaud est l’un des rares écrivains à éventrer le corps, à en exposer les viscères et ainsi en évoquer le trouble de l’être devant sa propre « tuyauterie ». Dans Le Théâtre et la Peste, Artaud offre une relecture d’un fléau du Moyen-âge : l’indicible peste noire, qu’il serait fort intéressant -voire pertinent- d’appliquer à la société moderne.

 

        Coïncidant avec les bouleversements les plus profonds de l’époque : chute ou mort de rois, disparition ou destruction de provinces, séismes, phénomènes magnétiques de toutes sortes, exodes des juifs, etc. la peste agit comme un « gigantesque abcès, tant moral que social, qui se vide » (Artaud, 45). Ce bubon ignoble et invraisemblable donnera lieu à des manifestations physiques qu’il est même difficile de concevoir. Tout annonce un « orage organique » sans précédent (28). Alors que le pestiféré remarque à peine les taches rouges sur son torse,  son estomac se soulève, l’intérieur de son ventre « semble vouloir jaillir par l’orifice de ses dents », par où l’organisme se déchargera de toute sa « pourriture interne » (27). Artaud associe la peste avec un état puissant de désorganisation physique;

Un désastre social si complet, un tel désordre organique, ce débordement de vices, cette sorte d’exorcisme total qui presse l’âme et la pousse à bout, indiquent la présence d’un état qui est d’autre part une force extrême et où se retrouvent à vif toutes les puissances de la nature au moment où celle-ci va accomplir quelque chose d’essentiel. (39)

 

 
La peste, selon Artaud, « prend des images qui dorment et les poussent jusqu’aux gestes les plus extrêmes » (40). S’ensuit une description particulièrement clinique des conséquences de la peste sur l’organisme. La vésicule biliaire est pleine, grosse à crever, d’un liquide noir et gluant. Le sang des artères est également noir, gluant. 

 

        Cette révulsion des viscères, cet absolu de la révolte, ne semblent possibles qu’à travers la représentation du film d’horreur ou dans le scénario apocalyptique de menace virale.  Au risque de faire un mauvais jeu de mots, il semble y avoir chez l’humain un besoin viscéral, de soumettre le corps à une forme de violence aussi dévastatrice que la peste, du moins dans son imaginaire, afin de l’amener à voir le noir et le gluant. Cette forme de pulsion, même si elle n’est que fantasme, semble vouloir se transposer à notre insu dans un quotidien bien réel. Le fascinant article de Nicole Aubert « Que Sommes-nous devenus?» rappelle qu’il n’y a de cela que quelques décennies, le corps était asservi à la maladie (Aubert, 37).  Maintenant, au contraire, depuis la découverte des antibiotiques, l’être humain, dans une forme splendide, est seul responsable de la durée et de la qualité de sa propre vie. L’innomée de la tragédie réside dans le fait qu’il sait qu’il peut jouer un rôle dans le déclenchement des maladies. Il peut ainsi choisir ou refuser la mort et la santé, employant ou non les différentes formes d’autodestruction disponibles sur les tablettes du dépanneur, de la pharmacie ou même au coin de la rue.  Ce dernier élément me semble d’ailleurs être profondément lié à l’inquiétude face au viscère. Non seulement l’homme hypermoderne flotte-t-il dans un vide existentiel, mais il est aussi responsable de son bien-être et de sa « machine organique », molle et docile, obstinément fonctionnelle, sur laquelle il n’a aucun contrôle. « Et quand nous nous croyons arrivés au paroxysme de l’horreur, du sang, des lois bafouées, de la poésie enfin que sacre la révolte, nous sommes obligés d’aller encore plus loin dans un vertige que rien ne peut arrêter » (Artaud, 42).


Fantasmes artificiels

Éloignons-nous un peu de cette peste noire afin de pénétrer dans un univers tout aussi humide : l’érotisme des corps. Il ne serait pas exagéré de dire que la sexualité a subi une transformation extraordinaire au cours du dernier siècle. Non seulement la doxa a-t-elle finalement acceptée, et ce depuis seulement quelques décennies, que la sexualité peut n’être qu’une source de plaisir pur, s’opposant radicalement à la notion de la reproduction,  mais aussi semble-t-elle maintenant consentir à son éloignement du corps. Déviation de l’instinct ou perversion collective? Dès 1970, l’auteur romancier de science-fiction J.G Ballard introduisait l’impossibilité grandissante des relations organiques :

I believe that organic sex, body against body, skin area against skin area, is becoming no longer possible… What we’re getting is a whole new order of sexual fantasies, involving a different order of experience.  (Wolmark, 34)

 

Selon Ballard, l’arrivée de l’opulente et fébrile technologie marque une nouvelle entrée au rang du fantasme sexuel. Le sens premier du fantasme n’est-il pas d’ailleurs la représentation de ce qui n’existe pas?  L’irréalité, la fiction, les chimères, la technologie et particulièrement le virtuel s’insèrent comme naturellement dans cette infrastructure du fantasme.  Non seulement est-il un substitut plus agréable pour s’approprier le monde réel, le fantasme est aussi, plus fondamentalement, «  le spectacle du désir de soi-même, le plaisir de se voir investi de son propre désir, et la jouissance de s’en savoir capable. » (Streff, 19)

 

        Le réalisateur Roger Vadim est l’un des premiers à soulever de singulières thématiques dans le fantasme moderne, en anticipant ainsi les propos de Ballard. Dans le film de science-fiction Barbarella (1968), l’héroïne du même nom (Jane Fonda), chargée de sauver la galaxie (fallait-il s’attendre à moins?), sera confrontée à divers « pièges érotiques ». Flamboyante, perverse et colorée, la sexualité est à peine sous-entendue dans le film de Vadim, ce qui est, disons-le, assez peu conventionnel pour un cinéma de ce genre. Barbarella se laisse convaincre par l’homme-des-glaces (dont le torse est aussi velu que son costume d’ours), d’avoir une relation sexuelle « organique », c’est-à-dire corps à corps. Précisons ici que dans cet univers futuriste intersidéral, la Terre a depuis longtemps renoncé à cette vieille méthode « barbare », la substituant par la pilule d’exaltation, sorte de pré-viagra-ecstacy qui amplifie les sensations d’une expérience purement individuelle. Barbarella, à la sensualité pseudo-virginale, accepte donc un peu malgré elle d’utiliser le lit (« mais… personne ne s’en sert depuis des siècles! ») pour, comme on s’en doute, découvrir dans ce plaisir « animal » une sensation qui la plongera ensuite dans un état d’ivresse extatique, d’inassouvissement érotique. Le film de Roger Vadim peut sembler vaporeux et vaguement psychotronique (ce que je ne démentirai pas), mais il soulève néanmoins des propos fort intéressants reliés à la sexualité et aux fantasmes. La pilule, surnommée « dragée de transfert d’émotions » provoque une sensation « sexuelle » virtuelle qui ne dure qu’un peu moins d’une minute ou « jusqu’à satisfaction complète ». Doit-je préciser qu’il n’existe dans ce scénario aucune explication quant aux méthodes de reproduction des humains? Seule la dragée, la satisfaction complète et l’imaginaire, définissent la sexualité humaine du futur.

        Précurseur à la fois de la pornographie « soft » et des questionnements de l’hyper modernité, Roger Vadim semblait déjà, à la fin des années 60, quelques mois avant les paroles de Ballard, s’éloigner de l’érotisme de la chair. Sorte de parodie du tabou sexuel de la révolution tranquille, cet aspect du film relève néanmoins l’importance nouvelle de l’exaltation sensorielle, de l’auto-érotisme, mais aussi et surtout de l’éloignement du corps. Selon Artaud, la vigueur naturelle de l’humain semble s’être refoulée ou renversée en une quête exclusivement libidineuse, une recherche instinctive du plaisir…

…sous le revêtement sombre de la Libido, que l’on identifie avec tout ce qu’il y a de sale, d’abject, d’infamant dans le fait de vivre, de se précipiter avec une vigueur naturelle et impure, avec une force toujours renouvelée vers la vie. (Artaud, 45)

 

J.G Ballard énumère l’intrusion de certaines technologies à l’intérieur du fantasme érotique du post-humain :

car crashes, travelling in jet aircraft, the whole overlay of new technologies, architecture, interior design, communications, transport, merchandising, (etc.) :  these things are beginning to reach into our lives and change the interior design of our sexual fantasies. (Ballard cité par Claudia Springer, Wolmark, 34)

 

En s’éloignant de l’érotisme des corps, le monde du fantasme imaginaire se renouvelle et domine peu à peu l’expérience physique. Elle est la dragée sucrée de Barbarella et la Libido majuscule de Artaud, elle est le spectacle du désir de soi-même, un érotisme qui n’est plus réellement physique mais spéculaire, situé à des années lumière de l’enfantement.

 

 

Plaies douloureuses

Le fantasme est donc né d’un besoin de fuir la réalité et de se retrouver dans un érotisme imaginaire. Il paraît toutefois y avoir une contradiction, un désordre fondamental à l’intérieur même de cette constatation. Radicalement opposé à la quête cérébrale du plaisir, il semble aussi y avoir une pulsion viscérale qui poursuit la sensation, et ce même jusqu’à la souffrance ou la mort. En d’autres termes; si l’individu moderne fétichise et « fantasmagorise » le plaisir, il entretient aussi une relation intimement taboue avec la douleur. Nous l’avons vu au chapitre de la machine molle : le sabordage du corps par l’excès des compulsions, dépendances ou autres comportements malsains, révèle une forme de perversion existentielle. Or, puisque le fantasme assure un contrôle absolu sur le plaisir, la perversion, elle, ne relève-t-elle pas plutôt du domaine de la violence, phénomène indéfinissable et encore plus inquiétant?

 

        Le mot perversion, apparu en 1444 dans la langue française (du latin per-vetere : retourner, renverser) définit le changement du bien au mal.  Le sadisme et le masochisme sont les deux perversions les plus populaires. On peut affirmer que le sado-masochisme, heureux mariage du marquis de Sade et de Leopold von Sacher Masoch, est l’érotisation du pouvoir, ou selon Foucault, « l’érotisation du rapport stratégique ». « Le jeu SM est très intéressant parce que, bien qu’étant un rapport stratégique, il est toujours fluide. Il y a des rôles, bien sûr, mais chacun sait très bien que ces rôles peuvent être inversés » (Streff, 445). Même la pauvre Barbarella, projetée dans une galaxie de fantasmes sexuels, aboutira dans cette finalité de la perversion, avec la « machine-instrument-de-torture-par-orgasme-ininterrompu »  du vil personnage Duran Duran (voir image 1 à la fin du texte). Les mouvements ondulants de la machine (sorte d’orgue-à-tuyau-ordinateur dans lequel elle est enfermée nue), lui soutireront des grimaces et des plaintes lascives, torturées. La violence de ses orgasmes finira par faire « court-circuiter» le pauvre engin! Cette scène étrange d’un érotisme inexistant ne laisse que très peu de place pour imaginer le type de « doigté mécanomorphe » employé par la machine.  La torture n’est en effet que suggérée : est-elle infligée par stimulation mécanique, par électrochocs, injections ou autres? La méthode n’importe que peu, puisque cette torture par excès d’orgasmes est en fait symbolique, fantasme ludique d’un SM futuriste

 

        Autre forme de sadomasochisme hyper moderne, cette fois-ci biotechnologique et auto-infligée : le biopatch SaDo et la ceinture neurale de Maurice G. Dantec. Est-ce surprenant de retrouver dans Babylon Babies, un récit aussi baroque que l’érotisme de ses fantasmes, la douleur jouissive et le sadomasochisme? Nicolas Kravczech, alias le « docteur Newton », riche contrebandier et arriviste russe, teste un nouveau programme biologique SM, une ceinture neurale connectée à son tube occipital, pour stimuler les deux mille quarante-huit points nerveux de son anus : « une pure merveille !». Il colle le biopatch au creux de son coude, ce qui distille la « néoprotéine miracle » par toutes les canalisations de son organisme, et s’allonge sur le fauteuil.

Injectant dans son cerveau une arborescence proliférante de sondes cancer-images à l’abrasion thermique, des scénarios masochistes à l’érotisme baroque submergeaient son imagination tandis que les sensations de douleur-plaisir aiguillonnaient son corps, mis à nu, ardent, couvert de sueur, tendu sous la pulsion de la vie… (Dantec, 309)

 

Douleur-plaisir, plaisir-douleur, un programme chargé de ce va-et-vient de sensations « dans l’anneau de son trou du cul et sur le bout de sa queue, aimants supraconducteurs chargés de maintenir son corps entier dans la fournaise droite et rectiligne s’étirant entre les deux pôles » (Dantec, 309). Dans L’homme de cuir, Hubert Fichte, figure mythique du SM homosexuel allemand, résume magnifiquement cette perversion sexuelle hautement élaborée: « puis-je [affirmer] que la scène cuir, avec ses rites extrêmes, quasiment magiques, a pour but de conjurer l’angoisse? » (Streff, 449)

 

        Finalement, certaines œuvres de science-fiction extrêmes, seront la mise en scène parfaite du sordide (mais sublime) mariage d’Éros et Thanatos. Videodrome de David Cronenberg en est un bon exemple. Sexualité poussée jusqu’à l’indicible morbidité du vice : on y retrouve du sadomasochisme, mais aussi de la torture réelle et non-consentante, de la mutilation et comme finalité absolue, des meurtres gratuits et injustifiés. Un poste de télévision pirate diffuse en boucle des enregistrements desnuff, homicides brutaux en direct. Exposé à cette violence extrême, le spectateur sera aspiré dans une sorte de fièvre hallucinogène irréversible, générée par l’apparition d’une excroissance cervicale.  D’obscures glandes neurologiques, stimulées par tant d’horreurs, se métamorphoseront en une entité cancéreuse, « un nouvel organe » qui provoque une vision cauchemardesque de la réalité, jusqu’à l’insupportable de la mort. Cronenberg déclare en entrevue : « your own body is the monster ». Le protagoniste principal découvrira sur son abdomen une plaie sombre, monstrueusement palpitante et sanguinolente à l’apparence vulvaire, dans laquelle il peut insérer des objets inorganiques divers (voir image 2 à la fin du texte). « We live in overstimulated times » déclare l’un des personnages au regard vide: « we crave stimulation for its own sake, we gorge ourself on it, we always want more ». Intimement liées par le récit, l’horreur, la violence et la pornographie, seront ainsi justifiées par cette brève observation. Les personnages du film, à la fois horrifiés et fascinés, n’arriveront d’ailleurs pas à détourner leurs yeux de l’horreur fantastique diffusée sur la chaîne Vidéodrome.

 

        Les comportements extrêmes relevés dans l’article de Nicole Aubert au premier chapitre démontre une volonté d’aller jusqu’au bout et de trouver la limite, la finalité. Cette finalité sera-t-elle fatale ou rédemptrice? Artaud poursuit sa lecture de la peste en la comparant à une crise qui se dénoue par la mort ou par la guérison : « La peste est un mal supérieur parce qu’elle est une crise complète après laquelle il ne reste rien que la mort ou qu’une extrême purification » (Artaud, 46). Dans une société hyper moderne où la maladie est contrôlée, l’épidémie improbable et la peste impensable, l’autodestruction, cet «exorcisme total qui presse l’âme et la pousse à bout », n’est-elle pas en quelque sorte la nouvelle peste? 

 

        Puisque cette limite (la mort) semble maintenant ne dépendre que de nous, les comportements autodestructeurs contemporains ne seront qu’un moyen de « provoquer le viscère », un peu à la manière d’un crapaud gluant que l’on tâterait du bout d’un bâton, sous l’effet d’un magnétisme pervers. Dans cette époque de « sur-stimulation », le fantasme sexuel s’est fractionné en d’innombrables nouveaux agencements, s’éloignant de plus en plus de l’organique et de la reproduction. Dans cette envolée, la sexualité renversée (pervertie), semble ne trouver de finalité qu’à travers la violence, la souillure ou la mort. Sorte d’équivalent des grandes passions remodelées – passions qui nous sont de plus en plus étrangères car dissociée du « cœur » – la violence de cet amour se retourne vers le corps, un revirement brutal, certes; mais bel et bien réel.

 


Bibliographie

AUBERT, Nicole (2004). Que sommes nous devenus? Sciences Humaine, no 154, nov., pp.36-41.

ARTAUD, Antonin (c1964). Le théâtre et son double, Paris, Gallimard, 253 pages.

BENEDIKT, Micheal (1991), Cyberspace, first steps, Cambridge, MIT, 431 pages.

DANTEC, Maurice G (1999). Babylon Babies, Paris, Gallimard, 551 pages.

LOVE, Brenda B (1992). Dictionnaire des fantasmes et perversions, Paris, Bibliothèque Blanche, 503 pages.

STREFF, Jean (2005). Traité du fétichisme, à l’usage des jeunes générations, Paris, Denoël, 541 pages.

VOGEL, Amos (1977). Le cinéma, art subversif. Paris, Buchet-Chastel, 331 pages.

WOLMARK, Jenny (1999). Cybersexualities, Edinburgh, Edinburgh University Press, 374 pages.

 


 Après tout, dans les dernières années de sa vie Artaud se prenait pour Dieu.

 J.G. Ballard est cité par Claudia Springer dans l’essai « The pleasure of the interface » (Wolmark, pages 34-54). Ses propos ont été originalement recueillis par le magazine Penthouse (septembre 1970), soit trois ans avant la parution du romanCrash.

 Citation de Michel Foucault tirée de L’Usage des plaisirs, tome II de l’Histoire de la sexualité, Gallimard, Paris, 1984.

 Terminologie empruntée à l’inestimable guide du cinéma agitateur : « Le cinéma, art subversif » de Amos Vogel (page 222).

 Propos tirés de l’émission télévisée Fear in cinema , fournie sur le DVD « bonus » de l’excellente édition de Criterion. Cette version offre également la possibilité de visionner l’intégralité des vidéos « snuff » apparaissant en abyme dans le film.Criterion assure le détenteur du DVD qu’il n’encoure aucun risque d’être exposé aux ondes néfastes de « videodrome ».

La « machine-instrument-de-torture-par-orgasme-ininterrompu

image 1 : La « machine-instrument-de-torture-par-orgasme-ininterrompu » (Vogel, 222)

La plaie ouverte de Videodrome

 

image 2 : La plaie ouverte de Videodrome (www.filmstarts.de)Par Marie-Douce St-Jacques –

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