Auteur: Robert Chaudenson

Robert Chaudenson est professeur de linguistique à l’Université de Provence. Il est également Président du Comité International des Etudes Créoles. Ses axes de recherches sont la Créolistique : théories de la créolisation, grammaire comparée des créoles français, problèmes de genèse des créoles, sociolinguistique historique des créoles, et la Francophonie : politiques française et francophone en matière de diffusion du français, etc.

Fracture numérique et solidarité numérique

    Un certain nombre de propos et  de textes donnent à craindre qu’à Bucarest, lors du prochain Sommet de la Francophonie, quelques beaux arbres de la modernité extrême masquent la forêt des réalités quotidiennes du Sud et surtout de l’Afrique, qui devrait demeurer un enjeu central, aux termes des premiers éléments d’un projet de Déclaration en 27 points, dont je ne citerai ici que huit extraits :

1. « Conjuguer l’éducation et les technologies de l’information » (Préambule, 2 ; j’aurais préféré, pour mon compte, « mettre les technologies de l’information et de la communication au service de l’éducation ») ;

2. « Fortement préoccupés par les disparités entre les femmes et les hommes […], nous exprimons notre volonté d’agir » (I.8) ;

3. « Nous sommes résolus, d’une manière active et pragmatique, à promouvoir la langue française » (I. 13) ;

4. « Nous réaffirmons notre volonté de maintenir au centre de nos préoccupations l’éducation à tous les niveaux » (I.16) ;

5. Nous renouvelons l’engagement d’augmenter les moyens de notre action en vue de garantir l’éducation de base gratuite et obligatoire dans tous les pays francophones, en éliminant les disparités entre les sexes, les cultures et les groupes sociaux. » (II. 2) ;

6. « Nous sommes conscients de l’importance de l’amélioration de la qualité de l’enseignement dans l’espace francophone par la modernisation des méthodes pédagogiques et la diversification des moyens utilisés, en tenant compte de l’évolution technologique et des impératifs de la société informationnelle » (III. 3) ;

7. « Nous soulignons notre attachement à la création d’une société informationnelle humaine et inclusive qui favorise l’accès sans entraves de tous nos membres aux TIC » (II. 6);

8. « Nous sommes conscients du défi que constitue la fracture numérique ; d’une part, celle qui sépare le Nord et le Sud, et, d’autre part, celle qui sépare les hommes et les femmes. Nous réaffirmons notre volonté de combler ce fossé au profit u monde en développement. » (II. 7).

 

 

    On ne peut rien reprocher à un tel programme, sinon qu’il a été déjà formulé à de multiples reprises depuis quinze ans (Jomtien 1990, Pékin 1995, Dakar 2000, Johannesburg 2002, etc., tout cela étant repris et répété dans les  « Objectifs du Millénaire »). On peut observer aussi que, comme souvent, dans ce genre de déclaration, on ne distingue pas de véritable classement parmi les multiples objectifs qui sont énoncés. Chacun se préoccupe d’y voir figurer le point qui l’intéresse, sans que soient définies de priorités réelles. Si tout est prioritaire, rien n’est prioritaire.

    Il est de bon ton désormais, pour se donner bonne conscience, de tabler sur la réduction de la fracture numérique entre le Nord et le Sud par l’usage des techniques les plus modernes. La seconde fracture numérique, entre hommes et femmes, ne paraît guère à prendre en compte tant que demeure la première.

    Au lieu de rêver et pour être utilement constructif, esquissons un état des lieux, bref mais incontestable, en quelques points essentiels.

    1. Le réseau et les coûts. Selon les données de la DGCID du Ministère français des Affaires étrangères : « L’Afrique héberge à peine 0,0001% du total des pages web ». « Internet » est « de 650 à 1500 fois plus cher en Afrique qu’en Europe (en parité du pouvoir d’achat). » (Bilan et perspectives 2003, 2004 : 68).

    2. Les structures et les équipements. En 2001, selon les données du Rapport sur le Développement Humain du PNUD (2003), les Etats du monde qui comptent le moins d’utilisateurs de l’internet, on trouve: République Démocratique du Congo (0,1 pour 1000 habitants), Tchad (0,5), Congo (0,3), RCA (0,8), Burundi (0,9), Niger (1,1). Le seul Etat d’Afrique qui ait un niveau d’équipement comparable à celui des pays européens est naturellement la République d’Afrique du Sud avec 64,9 pour 1000. La RSA, présente, à elle seule, plus d’usagers de l’internet pour 1000 habitants que tous les autres Etats africains réunis.

La moyenne pour les pays à faible développement dans le monde est de 2,8 pour 1000; elle est donc supérieure à celle de la plupart des pays africains francophones qui sont les plus mal classés parmi les mal classés.

    3. Les lignes et l’énergie. En Afrique, il est frappant de voir qu’à l’inverse de ce que l’on constate encore dans les pays développés, il y a déjà beaucoup plus de lignes de téléphones cellulaires que de téléphones fixes (au Sénégal par exemple trois fois plus). Ce qui explique cette curieuse vogue du cellulaire est, de toute évidence, non pas un simple effet de mode comme ce le fut au début dans le Nord ni un réel développement, mais les défaillances permanentes du réseau téléphonique traditionnel.

Aux défaillances constantes des réseaux téléphoniques, s’ajoutent partout les aléas permanents de la distribution d’électricité: chutes de tension, micro-coupures (peu prisées des ordinateurs surtout quand les utilisateurs ne peuvent s’offrir un coûteux onduleur), sans parler des coupures inopinées, plus ou moins prolongées.

Pas de téléphone et pas d’électricité, voilà qui n’aide pas à réduire la fracture numérique !

    4. Les aspects financiers

Le coût des matériels.

Outre le fait que l’Afrique constitue un milieu naturel que les appareils n’apprécient guère (ils craignent tout à la fois la chaleur, l’humidité et la poussière !), l’ordinateur est un luxe que seule une infime minorité peut s’offrir. Sans même parler des machines elles-mêmes, le ministre sénégalais Thiombiano soulignait, à Ouagadougou en 2004, que « certains logiciels de base qui devraient figurer sur l’ordinateur familial représentaient seize fois le SMIG au Burkina Faso ».

Le coût de la connexion et de l’usage

Le courrier électronique et plus encore la consultation de la Toile coûtent très cher (cf. ci-dessus point 1) ; bien des chercheurs africains ne peuvent pas envisager de supporter de telles dépenses. En moyenne, la connexion coûte l’équivalent de 20 euros et s’y ajoutent les frais de téléphone. Dans plusieurs Etats, cela représente (quand les enseignants sont payés) une semaine de salaire ! Quel chercheur du Nord consacrerait mensuellement huit jours de son salaire à la seule connexion internet ?

Les frais de tirage

A ces frais s’ajoutent les dépenses, considérables aussi, qu’entraîne le tirage des textes, souvent indispensable (cartouches d’encre ruineuses – de 25 à 30 euros- , photocopies hors de prix, papier très cher en Afrique). Ne comptons pas sur les universités du Sud pour prendre en charge, comme dans le Nord, de telles dépenses de leurs enseignants.

    5. Fracture numérique et développement

Réduire la fracture électronique engendrerait sans doute un développement, mais le problème est que cette réduction suppose  préalablement le développement lui-même, c’est-à-dire que les utilisateurs potentiels puissent avoir les moyens de faire face aux coûts de l’accès à l’information dans un environnement de qualité technique suffisante.

 
    Dans de telles conditions quelle peut être la portée et l’efficacité réelles de la notion de « solidarité numérique » introduite par le président sénégalais Wade (Genève, 2003) ? Prenons garde ! Microsoft  a proposé, on le sait, d’offrir au Sud les ordinateurs que la rapidité de l’évolution technique rend obsolètes pour le Nord Il a. là une manoeuvre commerciale d’autant plus habile qu’elle prend le masque de l’humanitaire. En effet, si les machines données au Sud sont équipées de Windows 98 par exemple, dans la suite, il faudra acquérir au prix fort les licences XP. En Afrique bien des ordinateurs ne fonctionnent plus, car on n’a pas les moyens de renouveler les licences pour des machines qui ont été offertes par des organismes divers.

 
    Si la thématique de réflexion proposée pour Bucarest, reformulée selon la proposition faite ci-dessus, « mettre les technologies de l’information et de la communication au service de l’éducation », est assurément à conserver, on doit, dans le cadre d’une telle approche, s’assurer, à tous moments, que les solutions proposées sont compatibles avec l’état réel des situations qui se rencontrent dans le Sud et qu’elles ne constituent pas des gadgets, aussi coûteux qu’inefficaces. A cet égard, il est évident que le principal mode d’intervention est non pas l’internet mais la télévision elle-même et l’audiovisuel de masse qui connaissent de nos jours une généralisation du même type que celle qui a caractérisé, il y a quelques décennies, le poste de radio à transistors.

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