Auteur: Marius Letellier

Marius Letellier est universitaire à la retraite, spécialisé en économie du développement, il a été en poste à Vincennes Paris VIII, Paris III Sorbonne nouvelle, Université de Dakar, Université de la Réunion, Université du Minnesota.

Cyberdépendance politique

Il y a sans doute des tas de formes d’addiction internet, celles des jeux par exemple, comme on le voit dans les cybercafés où des salles entières de jeunes (et moins jeunes) passent des heures à jouer en ligne, vissés sur leurs fauteuils. Et chez eux aussi bien sûr. Il y a aussi des sites divers avec des abonnés permanents, des réseaux sociaux, des sites boursiers, des sites de joueurs de bridge, d’échec, des sites pornos, ou n’importe quoi d’autre, qui tous suscitent une ferveur comparable.

Je ne connais pas ces genres d’addiction, mais j’en connais bien une autre, c’est celle des débats politiques sur internet, sur les blogs ou les forums, et je peux vous faire part en ce domaine de ma modeste expérience.

J’ai toujours été intéressé par la politique et les débats, mais jamais été amené à vraiment participer, discuter, débattre, sauf dans des cas épisodiques, avec des amis, quand la conversation portait sur un tel sujet. Je n’ai jamais non plus vraiment milité, même si j’ai participé à des mouvements politiques, comme en mai 68. Donc pour résumer, un grand intérêt pour la politique, surtout internationale, pour les idées politiques, les grands débats de l’époque, mais très peu de participation active.

Jusqu’à l’arrivée d’Internet, dans les années 1990…

Tout change alors, parce que ce moyen de communication donne la possibilité à tout un chacun de participer, de débattre, d’échanger, dans l’interactivité et la simultanéité. Une révolution.

Les premiers forums ont démarré au milieu des années 1990, les débuts étaient timides, avec un nombre d’intervenants limité. Par exemple, sur le site du Monde, les intervenants se connaissaient bien, ils se voyaient même en dehors d’internet, ils formaient un cercle limité de Happy Few. Et puis, avec la démocratisation de ce média, tout a changé encore, les forums ont vu des milliers d’intervenants arriver, des joutes de plus en plus dures, des polémiques acerbes, des prises de bec très violentes (au niveau verbal) et les responsables ont mis en place des équipes de modération, comme l’équipe de Michel Tatu, au Monde, ancien envoyé spécial du journal en URSS (!). Les modérateurs se chargeaient d’exclure, de corriger, d’effacer, de lancer des avertissements, etc., afin que les forums ne dérapent pas dans l’empoignade généralisée. En France, la modération est générale, dans les forums américains, moins, car il y a une tradition de liberté totale d’expression, quoi qu’il en coûte.

Et puis après les forums, il y a eu les blogs, dans les années 2000, mais en gros le principe est le même. Avec une différence notable, c’est que les forums étaient des endroits où on allait, pour s’exprimer, pour discuter, dans les grands sites, comme Le Monde, Libération, Le Figaro, Télérama, etc., avec une hiérarchie, les responsables du site d’un côté, les intervenants de l’autre. Alors que les blogs ont apporté une démocratisation de l’expression, chacun peut ouvrir son blog, avoir des invités, des intervenants, des débats, modérer ou pas, censurer ou pas, comme il veut. La hiérarchie a été supprimée, du coup, même si les forums ont continué leur vie de leur côté.

Pour ma part, j’ai commencé à fréquenter les forums à la fin des années 1990, découvrant quelque chose d’extraordinaire, pouvoir débattre tous les jours, pouvoir s’exprimer par écrit, pouvoir défendre ses idées, utiliser à plein le potentiel de l’écriture, de ses connaissances, de l’expression, de l’humour, de l’ironie, de la dérision, de la défense, de l’attaque, de la preuve par les faits, des alliances et stratégies, etc. Bref, utiliser la batterie d’armes disponibles pour faire passer son point de vue, son idéal, ce qu’on croit juste, important, valant la peine d’être exprimé.

J’ai commencé par hasard, sur le forum de Télérama, défendant, c’était en 1999, l’intervention de l’OTAN au Kosovo contre Milosevic et les milices ultranationalistes qui y sévissaient. Le débat a fait rage pendant des mois, et même longtemps après la guerre. Je suis passé ensuite à Libération, et finalement aux forums du Monde, sans doute les plus actifs à l’époque. Les débats sont passés à l’élection de Bush, au onze septembre naturellement, à la guerre en Afghanistan, à celle d’Irak, à l’élection de Chirac contre Le Pen, plus tout un tas de débats mineurs sur mille et un sujets. Sur l’économie aussi, la mondialisation, le FMI, la Chine, la deuxième élection de Bush, le Moyen Orient, Cuba, l’élection de Sarkozy, les oppositions libéraux/altermondialistes, etc., etc., etc.

Après cela, pour limiter l’addiction, la perte de temps et le lourd investissement que cela représentait, je me suis encore plus limité, en n’intervenant que sur un blog, un blog ami, fondé par quelqu’un qui partageait en gros mes idées.

Comment décrire l’addiction de ce type, qu’on pourrait qualifier d’addiction cyber-politique ?

On peut y passer des heures, des journées, des nuits mêmes. Il n’est pas rare que le sujet, dépendant de ce type de débat, passe une partie de la nuit à continuer la discussion, aille se coucher à trois heures du matin, dorme quelques heures, pour se relever le plus tôt possible, hagard, impatient, pour continuer la discussion, pour voir ce qu’avait répondu X ou Y, avec qui il tenait un débat haletant. On peut passer des nuits blanches, ou en tout cas très courtes, quand on est pris dans cette forme de dépendance. On peut aussi y passer le plus clair de ses journées, avoir son travail complètement perturbé parce qu’on n’a de cesse de savoir ce qu’on vous a répondu, et qu’on est toujours impatient d’aller mettre une réponse, comme si sa vie ou le sort de la planète en dépendait… On peut partir en vacances par exemple, prendre la route, en s’arrêtant à chaque ville qu’on traverse, pour chercher désespérément un café internet, afin d’aller voir où le débat en est, et poster sa réponse. Comme toute addiction, celle-là est capable de vous ruiner la vie, et ruiner celle de votre entourage, ruiner aussi votre rapport avec vos proches, qui, loin de cette addiction, ne peuvent comprendre ce qui vous agite. Exactement comme un drogué en manque va essayer de tromper son entourage, en cachant son obsession.

Pourquoi en va-t-il ainsi, après tout on s’exprime sous un pseudo, personne ne vous connaît personnellement, et cela n’a strictement aucune importance réelle si on cesse de répondre, si on s’en va, si on n’a pas le dernier mot, si on laisse son adversaire triompher. Personne ne le saura, personne ne vous en tiendra rigueur, personne ne vous verra comme un perdant. Tout ça est virtuel, ne concernant en rien la vie courante, les relations professionnelles ou autres.

Et malgré tout, on se prend au jeu, on devient dépendant, on finit par accorder aux avatars de son pseudo sur le site plus d’importance qu’à sa vie même, je veux dire sa vie sociale. On accorde une importance démesurée à ce qui n’en a pas. Parfois on s’arrête et on se dit : mais c’est idiot, tout ça n’a aucune importance, je n’ai pas besoin de répondre, je peux reprendre une vie normale. Mais le plus souvent, on ne le fait pas. Pourquoi ?

Je crois qu’il faut une âme de militant, pour ce type d’addiction, une passion pour la politique, pour les débats politiques. On croit à ses idées, on veut les défendre, les diffuser, on se passionne, exactement comme cela se passe dans les meetings, ou les débats dans les partis politiques, ou entre partis, lors des élections, depuis toujours. Il s’agit de savoir comment la société sera gérée, organisée, et évidemment les hommes étant ce qu’ils sont, les divergences et oppositions sont permanentes, les affrontements violents.

Seule la passion politique explique cette forme d’addiction. On se forme un réseau d’amis, de gens qui partagent vos idées (qu’on rencontre à l’occasion, qui deviennent éventuellement des amis dans la vie réelle, qu’on découvre en vrai), on se forme aussi des ennemis, des adversaires, des bêtes noires, qu’on retrouve pour des discussions sans fin, et qu’on veut terrasser, ce qui n’arrive jamais…

Sur le Monde, ça marchait comme ça : il y avait des catégories prévues, par exemple « France », « Économie », « Amérique », « Guerre d’Irak », « Mondialisation », etc., et dans chacune d’elle, chaque intervenant pouvait ouvrir un fil (thread) en développant une idée, un thème, et inviter à la discussion. Au bout d’un moment, le modérateur verrouillait le fil, au bout de 100 à 200 messages (ou posts), et on passait à autre chose, d’autres fils, d’autres discussions. À chaque fois, chacun voulait avoir le dernier mot (avant que le fil ne ferme), et une sorte de course de vitesse s’engageait entre les intervenants. Les débats les plus durs avaient lieu entre libéraux et interventionnistes, conservateurs et gauchistes, nationalistes et antinationalistes, pro et anti européens, antisémites et philosémites, etc. Seule la catégorie « Moyen Orient », où les échanges étaient les plus virulents, les plus violents, les plus agressifs, avait une modération préalable. C’est-à-dire que vous postiez, mais le message n’apparaissait pas, il était d’abord lu par les modérateurs, qui décidaient s’il était acceptable avant de le mettre sur le forum. Dans toutes les autres catégories, les messages apparaissaient instantanément, dès qu’on postait, afin de préserver la qualité essentielle d’internet, la simultanéité de l’échange, et ils étaient éventuellement modérés après coup (corrigés ou effacés, ou laissés tel quel la plupart du temps).

Une caractéristique de ces débats, c’est qu’on se porte des coups, et souvent des coups très durs. On s’insulte, on se ridiculise, on essaie par tous les moyens de battre l’adversaire. Celui qui raisonne le mieux, qui manie le mieux la langue, l’humour, l’ironie, qui connaît le mieux les faits et les théories, l’emporte. Mais aucun des intervenants n’est convaincu, tout le monde reste dans ses idées et convictions. Sauf dans le cas des observateurs extérieurs, car il y a beaucoup de gens qui se contentent de lire ces débats, sans intervenir. Ceux-là peuvent être convaincus par l’un ou l’autre bord, s’ils n’ont pas des convictions trop arrêtées au départ. J’ai reçu ainsi souvent des mails personnels (car tous ces pseudos ouvrent des adresses à leurs noms imaginaires) disant qu’ils avaient été convaincus, qu’ils avaient changé d’opinion, suite à ces empoignades.

Est-ce utile, est-ce important ? Je pense que oui, les débats d’idées sont nécessaires, il vaut mieux que les gens parlent, surtout s’ils ont des opinions opposées, cela fait partie de la démocratie. En outre, des idées valent d’être défendues, d’être diffusées, d’autres doivent être combattues.

Prenons un exemple, supposons qu’internet ait existé en 1932, en Allemagne, au moment où les nazis menaçaient de s’emparer du pouvoir, où leur nombre et leur force grossissaient. N’était-il pas utile de s’opposer à leurs idées, par ce moyen en particulier ? Peut-être que le sort du monde aurait été changé si leurs idées et leur programme avaient été dénoncés avec succès dans des débats ouverts et anonymes, sans pression extérieure. Peut-être qu’ils auraient perdu les élections et vu leur nombre reculer ensuite, avec les conséquences qu’on imagine : pas de guerre, pas de génocide.

Enfin, dernière question, peut-on sortir de cette addiction ? La politique n’a pas de fin et les débats non plus. Mais on peut en sortir quand même, car il n’y a pas de dépendance physiologique, comme dans le cas des drogues. On réalise assez vite qu’on perd un temps considérable, et aussi que c’est véritablement épuisant et qu’on se ruine la santé. Qu’on ne peut pas, sans dommage, passer des nuits chaotiques trop longtemps… On se dit en fait, au bout d’un moment, bon, j’ai passé un an, deux ans, trois ans, à me battre pour mes idées sur les forums du Monde ou de Libé, ou sur tel ou tel blog connu, j’ai fait ma part, je ne peux pas y laisser ma santé et ma famille, ma vie privée. À d’autres de faire le boulot maintenant, moi je décroche. Je garde une petite activité de discussion, pour le sport, pour le plaisir, mais je ne vais pas combattre la Terre entière (ou la francophonie entière en l’occurrence), je ne vais pas continuer à affronter les moulins à vent. Basta.

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Annexe :

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