Auteur: Monchoachi

Monchoachi, né en 1946 à Saint-Esprit en Martinique est poète. En 2003, il a obtenu le prix Carbet de la Caraïbe et le prix Max-Jacob pour "L'Espère-geste". Ses derniers recueils "Lémistè" et "Partition noire et bleue" sont parus en 2012 et 2015 chez Obsidiane. Monchoachi est le fondateur du projet "Lakouzémi" (revue et rencontres).

Se laisser dire

                 Nous autres créolophones avons coutume de demander ainsi l’écoute : laisse-moi te dire, traduisant de la sorte littéralement l’expression créole : « kité mwen di-ou ». Le créole dit aussi : « ba mwen di-ou », dont la traduction littérale serait plutôt alors : « donne-moi (ou accorde-moi de) te dire ». Pour un pareil accord avec la langue, nécessaire, en effet, est son écoute préalable, qui nous met en situation de la recevoir comme un don. Un proverbe créole dit : « Présé kouté, pa présé réponn», autrement dit “Presse-toi à l’écoute (de la parole), ne te hâte pas de (lui) répondre ». Le proverbe, qui est sagesse, ne nous recommande pas de nous presser à l’écoute du bavardage, mais bien de la parole, c’est-à-dire de la langue. Dans la relation à la langue (dans la relation poétique à la langue), l’écoute précède le « répondre » car elle est la condition du « bien-répondre ». Et le « bien-répondre » du poète face à la parole que parle la langue est un « répondre » qui est accordé. C’est pourquoi le « répondre » du poète ne se « hâte pas » et vient toujours tard avec la nuit et l’obscurité, après une longue journée passée à « se laisser-dire ».

 

                   Alors il se mit en marche par un matin venteux d’avant carême. L’herbe du chemin était encore verte et haute. Il laissait le chat noir recroquevillé sur la terrasse, aveuglant comme un soleil. La mer grondait dans le lointain…

                   Ecouter et parler, c’est toujours, au propre et au figuré, marcher (marquer, tracer) faire route. Route vient de rupta qui dit la rupture, le frayement. La rupture c’est tout aussi bien, avec le « rester là à dormir et à niaiser dans la maison ». C’est sortir « de derrière (ou de devant) l’écran ».

                   Plusieurs expressions créoles disent ce « faire route » :

                   En premier lieu, il y a « driver », qui venant de l’anglais « to drive » s’entendrait plutôt ici comme un « se laisser conduire » (par la route). Ainsi, celui qui « drive » est sans but, sans destination, seulement allant « au-devant de » et tout entier se prêtant à l’aléa de la rencontre et de l’encontre, (« les Noirs à tête crépue, les criminels, les malades, les incultes, l’accouchement, le mendiant qui chemine, l’ivrogne qui titube, l’adolescent évadé, la voiture du richard, le gandin, le couple en fuite, l’homme du marché matineux, le corbillard, l’emménagement en ville, le déménagement de la ville… »). Du moindre bruissement dans les fouillis, frissonnant (« Savez-vous ce que c’est d’être aimé par des inconnus lorsque vous passez ? Connaissez-vous le parler de ces prunelles qui se tournent vers vous ? »).
                   « Driver » c’est faire route, écouter et parler « à l’écart de toutes formules », de « mainte chose invisible » et inaudible, être « profonde acceptation, sans préférence ni refus », profond consentir, être accordé « avec un corps pur et résolu », puisque se présentant à ce qu’amène la route (rupta).

                   Il y a en second lieu l’expression « ba lari chenn » qui, elle, évoque l’image d’un va-et-vient incessant, comme lorsqu’il s’agit de remonter un mécanisme. Plutôt qu’un faire route-partir à la rencontre et à l’encontre de ce qui vient appelé par la rupta et amené par la route, il y a ici l’idée d’un « marcher », fruit et traduction d’un complet désœuvrement. Ce « marcher »-là, va-et-vient incessant, est l’écouter et le parler de l’enfermement. Il est le pas d’un temps qui n’opère pas, et que l’on voudrait proprement « faire passer ». Mais il est aussi, de par son tracé circulaire, la désassociation et le retour du même qui le supporte, l’épreuve d’écouter-parler-son-corps, le « marcher » où l’on « éprouve ses concordances » (« il se rend compte ici de ce qu’il a en lui, le passé, le futur, majesté amour – si cela est vide de vous, vous êtes vide de cela »). Ce marcher-là est par conséquent susceptible de nourrir « la rébellion active ».

                   Enfin, il y a, en troisième lieu (et plus récemment), l’expression « man ka ouvè » (« j’ouvre ») pour dire sa détermination à prendre la route. En ce cas, la destination est connue. L’ouvert ne peut donc surgir de l’abord ni du terme. Il est dans le « faire route » : « En faisant route avec moi tu trouveras ce qui jamais ne fatigue ». A son tour, « tu trouveras » n’annonce pas l’imprévisible qui était, semblait-il, le propre du « faire route ». Ce qui arrive dans ce « faire route » est, à l’évidence, dans le fait même d’endurer la route. « En faisant route avec moi tu trouveras ce qui jamais ne fatigue ». Qu’est ce ? Qu’est-ce qu’on ne peut trouver qu’à condition d’endurer la route et qui, paradoxalement, jamais ne fatigue ?
                    « La terre jamais ne fatigue,
                    La terre est rude, silencieuse, incompréhensible tout d’abord,
                    La Nature est rude, incompréhensible tout d’abord,
                    Ne te décourage pas, continue, il y a des choses divines soigneusement enveloppées,
                    Je te jure qu’il y a des choses divines plus belles que les mots ne peuvent dire. »

                   Ce qu’on ne peut trouver qu’à condition d’endurer la route et qui, pour autant, « jamais ne fatigue » c’est ce là, « il y a », une fois surmontés le silence et l’incompréhension de l’abord, la rudesse de la terre. « Il y a », ce sont « des choses divines » que le silence ni « les mots ne peuvent dire », et qui ne seront accordées qu’à condition d’endurer l’écoute, le se-laisser-dire : « il y a » la parole qui « jamais ne fatigue », plus belle « que les mots ne peuvent dire ».

 

                   Non pas écouter-parler les gens, mais écouter-parler la langue. Etre attentif au monde et au mode qu’elle installe. « Ce ne sont ni mots, ni musique, ni rêves qu’il me faut, ni conventions, ni conférence, uniquement le bercement que j’aime, le murmure de ta voix lingulée ».

                   Par-dessus les mots et le silence, le poète prend langue. Tel un pêcheur debout dans sa barque, penché sur la mer obscure, ramène un monde dans son filet étincelant.

 

 

         

                   Pour autant, se laisser-dire ne va pas sans « laisser là », sans rupture ni écart, happés que nous sommes la plupart tout-longue par un monde qui se rétrécit, usés par une langue élimée. Il nous faut tourner, aller au revers. Là où cela est susceptible de s’élargir en nous.

 

                   La langue qui dit « moun » pour désigner la personne n’a pas de mot pour « individu ». L’individu est une représentation quand la personne est une présence. Pour parvenir à l’individu, il faut descendre jusqu’en bas l’échelle de l’espèce. La personne, dans son rôle, n’est pas révocable. Même s’il diminue. Plus encore si elle n’est plus, comme le roi d’Asiné dans le poème de Séféris, qu’ « un vide sous le masque ».

                   Il est vrai que se-laisser-dire dit l’abandon et le don, la façon et la grâce d’être à merci, en même temps que la nécessité de faire chemin vers ce qui se présente, méditant de la sorte le mode de l’occurrence, voire de la collision entre ici et là, si propre à la langue créole.

 

                   Nommer en créole se dit « kriyé ». Il faut ce « crier », en effet, pour sortir du huis clos du corps et faire signe vers la chose, la montrer, l’appeler, l’aborder, l’articuler. Cette déclosion est violence : pour le corps, de la sorte projeté, disséminé, dissipé ; pour la chose ainsi réduite. En réalité, la chose toujours se soustrait à la lumière du « savoir ». Entre elle et le nom, la bataille est furieuse et durable. Délaissant ces champs, le poème fait choix de l’oracle.

 

                   « Le poète ne tait pas les noms. Il ne les sait pas ».

 

                   La langue relate, rapproche des bords, des extrêmes. Son ouvrage est d’ajoutement. (Ce qui sous-entend pièces rapportées et art du dépeçage.)

 

                   Plus beau que l’hibiscus, son ombre ballante sur le mur.

 

 

                   La parole c’est la lumière qui illumine. La langue, c’est lorsque nous tournons notre regard vers le soleil en plein midi : l’obscurité vibrante qui nous assigne. Nous n’en saurons la provenance qu’à l’instant d’en connaître le terme.

 

                   La langue créole installe le monde du revers au lieu et place de l’assertion, le monde de l’ellipse et de la syncope au lieu de la louange, le mode de la souvenance – de la rémanence – plutôt que celui de la célébration.

 

                   La langue, c’est l’autre, l’ombre, le Rien, l’autre côté. Le créole est doublement l’autre côté : l’autre côté de l’autre côté. Reflet de dos. Ganlomegolde Echo réitéré.

 

                   Un ralenti dans son corps, qui donne allure et rythme à sa parole.

 

                   Se laisser dire : faire une laie vers ce qui se montre.

                   Langue modulée et mordorée par le rire et la nostalgie, paysage étagé de tâches ocre vif, bois-sec, bois heurté durement avec l’os. L’éclat du mot telle une entame.

 

                   Faisant « l’office de ta langue liée en ta bouche » et méditant le lieu (ici-même) comme le côté où reste une parole qui évide, aussi que des chapelles où s’amoncellent des flammes et des fleurs et des roses et des offrandes votives (merci, merci !)
          des femmes qui portent des couchers de soleil sur la tête et font lever midi à la mi-nuit,
          des paroles qui viennent de tous côtés et passent à travers ton corps : faire mitan-aller,
          planter-descendre, virer-envoyer, courir-venir, tomber-lever, échapper-aller…
          Car le sont-elles vraiment, saisissables ?
          Et les voeux faits aux étoiles qui filent dessus les filaos,
          et à celles chues dans l’herbe matinale,
          et la pluie qui tombe,
          et ce bel amour né après la pluie ?
          Ni en l’air ni à terre.

 

                   Langue qui s’en va éclore à saison sèche, bourgeons carmins sur les branches dénudées d’un prunier, loin du milan.

 

                   Sans doute a-t-elle (la langue créole) soustrait notre mot “jamais” pièce à la boucherie des Francs. Ainsi rappeler qu’une langue est un étal.

 

                   Ou, pour cela qui peut prendre vent, l’étai.

 

                    (…) De ne pas dire. De se ruiner plutôt la face. Ou tel un oiseau migrateur, d’obliquer à vif sous vent sec et lever de soleil fiévreux – pour occulter à ciel ouvert un territoire, tout imprégné de la vision reçue en rêve et ne voulant point en laisser dissoudre la marque.

 

                   Toute langue est un cas : à la fois une occurrence, et toujours une hypothèse : comme dire que « le soleil se lèvera demain ».

 

                   Corps sursigné. Langue sursignée. Langue qui crie un corps qui ne s’appartient pas. Ordre interrompu : coupable inversion.

 

                    « Ils veulent prendre la parole » : mais c’est « prendre l’écoute » qui enivre, déplace, subvertit ».

 

                   Le marché de fer dans les Antilles est un lieu unique où la multiplicité des locuteurs annulant le sens des paroles, on peut se délecter de la sensualité de la langue qui semble comme libérée et flotter au-dessus des têtes. Le marché, avec ses barreaux de fer espacés, est un lieu ouvert où l’air et le regard circulent de l’extérieur vers l’intérieur et vice versa, en même temps que ses barreaux ceinturent un îlot que l’on aborde avec la jubilation et la fébrilité d’y perdre son corps. La langue nous offre alors ce qu’elle n’offre pas lorsqu’elle est véhiculée et dominée par le sens, quelque chose à la fois de très palpable et d’une immatérialité ou d’un irréel qui la nimbe : sa texture, son timbre, ses intonations, sa couleur particulière, sa retenue et son débord.
                   Et tour à tour immergé et flottant, porté par cette sensualité et cet irréel amplifié par la profusion de senteurs et de couleurs, on est tout d’un coup happé par l’appel d’une marchande : « Viens me voir, chéri ! »

 

                   Ecoutant l’autre soir à la radio « la famille Soubarou », des comiques martiniquais qui s’expriment en créole, je suis frappé par la forte connotation de leur langue avec celle des « Des chiens ». Je pensai également à la langue de Beckett. En effet, tout comme Beckett, les « Des chiens » réveillent une langue qui sommeille, ils l’oralisent. La langue devient (ou redevient) parole qui parle et, en cela, elle est à la fois retenue et excessive, elle déborde : elle est une infinie passion. La langue qui parle se développe en boucles asymétriques émaillées de solutions de continuité, d’ellipses, d’allusions, de changements de rythmes, etc. Et c’est cette formule de circularité qui est proprement fascinante. Mais ce qui en créole va de soi, est paradoxalement, dans une langue comme le français, le résultat d’un texte très écrit.

 

 

                   Ecorchant le français, lui enlevant sa peau, le mettant à nu, disant : « Qu’il sache l’anatomie » !

 

                   Matin sur la terrasse, exposé au ciel, donnant à manger et à boire au monde. Des oiseaux croisent au-dessus des toits. Le chat noir avec sa queue ne laisse pas de dire : merci.

 

                   Mais qu’est-ce qui passe ? Qu’est-ce qui croît ? Et si « tout s’en va là-bas », si « tout passe par les meules et devient étoile » ?

 

                   La pensée occidentale s’est déployée à l’encontre de l’aléa et du précaire, et par conséquent, contre l’idée du « fatum ». Elle refuse la mort comme prédestination, et la vie comme cas. La mort, selon elle, est une punition et, comme telle, pourra un jour être levée. Cette pensée chemine aujourd’hui avec l’idée secrète qu’en étant en mesure de donner la vie et en ayant pouvoir de reproduire les individus à l’identique, elle viendra un jour à bout de la mort. Toute la fameuse angoisse des Occidentaux est nourrie par cette phobie du précaire. Il est vrai que ce sentiment les pousse sans cesse en avant, vers la découverte et la création. Mais l’angoisse produit aussi des sociétés « normées », « surnormées », la norme étant réputée « sécuriser », protéger de l’aléa. Elle débouche également sur une occultation du corps, le corps de toute évidence, étant ce qui se trouve le plus exposé, jusques et y compris dans la mort.

                   En créole, il y a cette expression : « mwen èxposé » (il y faut le
ton !) pour s’étonner de ce que l’on n’aurait pas dû entendre. Ainsi sommes-nous exposés à entendre et à nous-laisser-dire, à notre corps défendant, l’improbable. Et même nous en étonnant, nous l’acceptons comme occurrence.

 

                   Pour ce qui est de la mort, il y a ces quelques mots exprimés par une Saint-Lucienne à une amie qui venait de perdre l’un des siens : « And remember : you don’t have to ask Him : why ?…»

 

 

                   A l’approche de Carême, les feuilles de bambou vrillent le sol de leur tourment. Qui parle de réglementer l’accès du poète à la langue ? Au moment même où les horizons s’affaissent. Où l’on va « vers de nouvelles embuscades ». Ouvrir grand les portes au barbare a fortiori si ce qui est là-bas est « de l’informe ».

 

                   Les deux-mots-collés « après-demain » pure invention d’amants impatients de se retrouver. Après tout-de-suite, tout de suite après tout-de-suite, là-même.
                             « Langue, langue. Etoile-sœur. Terre voisine.
                             Plus pauvre. Ouverte. Natale ».

                   A proprement parler, dire ma « relation à la langue », c’est me raconter à elle, dire comment elle me constitue, combien je tiens à elle, et à quel point elle me tient : car pour la dire, j’ai besoin précisément d’elle. Je ne puis parler d’elle, en quelque sorte, dans son dos. Entre elle et moi, il n’y a ni intervalle, ni extériorité possible. Pas d’hétérotopie. Ni dissidence, ni hérésie. Impossible de « prendre dehors pour soi » : sans la langue, nous ne pouvons pas bricoler.
                   Mofou na fou mi, ma taki nà fou mi : ma bouche est à moi, mais les paroles ne sont pas à moi (proverbe Aluku).

Envoyez Envoyez