Auteur: Jacky Dahomay

Jacky Dahomay est professeur de philosophie au Lycée de Baimbridge (Guadeloupe), et membre du Haut Conseil à l'Intégration.

À mes détracteurs martiniquais

Mes chers détracteurs,

 

 

Dans une déclaration circulant sur Internet, reprise dans la presse martiniquaise et intitulée « Les néocolonialistes sévissant en Martinique ne nous feront pas taire », vous êtes un certain nombre d’intellectuels martiniquais, si je peux m’exprimer ainsi, dont entre autres Daniel Boukman et Gerry L’Étang, à faire clairement référence à moi comme à un « mercenaire, ‘intellectuel’ guadeloupéen, coutumier de basses œuvres ». Vous, les signataires de cet écrit, assurez Raphaël Confiant de votre solidarité à « l’occasion de cette campagne de diffamation dont il est victime ». Selon vous, ce serait une machination orchestrée par « des petits blancs des dernières colonies françaises » assumant une « caldochisation des esprits » et qui se seraient trouvés des « affidés » comme moi pour réaliser leur basse entreprise. Comme vous allez fort, les gars !

 

L’accusation est si grossière et si mensongère (personne en Martinique ni en Guadeloupe ou ailleurs ne me prend pour un agent d’un quelconque néocolonialisme) et comme aucun intellectuel martiniquais de renom n’a signé ce texte, j’aurais pu faire l’économie d’une réponse. Mais si je vous appelle mes chers détracteurs, c’est que vous me donnez l’occasion d’opérer une mise au point, notamment à partir de ce qu’il est convenu de nommer désormais « l’affaire Confiant » laquelle a un sens qui dépasse la simple personne de cet écrivain martiniquais. À l’évidence, cette « affaire » suscite un certain malaise chez des intellectuels martiniquais, et plus généralement, dans la communauté intellectuelle antillaise si je peux utiliser cette dernière expression, désarmante de nostalgie. C’est cet embarras que je voudrais interroger ici.

 

I

 

J’affirme, en un premier temps, que Raphaël Confiant n’a que ce qu’il mérite. Cet écrivain jouissant d’une certaine renommée, a l’habitude des propos violents dirigés contre les uns ou les autres, sans que l’on comprenne à quelle logique de haine obéit l’intimité de son désir. Mais sa personne ne nous intéresse pas. Rappelons toutefois ses déclarations publiques violentes contre Serge Bilé qui ont beaucoup choqué et nombreux sont les Africains qui ont très mal pris la chose.  De plus, au plan strictement moral, comment accepter qu’un universitaire comme Confiant, dans une logique de pouvoir administratif, puisse tomber dans la plus grande des bassesses en accusant un de ses pairs de pédophilie ? Serge Harpin a eu raison de lui intenter un procès qu’il a gagné. Les procédés immoraux de Confiant ne font honneur ni à la Martinique, ni aux Antilles-Guyane d’une manière générale et encore moins à notre université. Cela n’enlève rien, bien sûr, à ses qualités strictement littéraires, mais l’histoire nous a appris comment des écrivains ou philosophes bien plus célèbres pouvaient sombrer dans l’horreur. Ce fut le cas pour Céline, antisémite militant, aussi pour Heidegger et Carl Schmitt, l’un, le plus grand philosophe du XXe siècle, l’autre théoricien du droit très brillant. Tous deux ont été des nazis convaincus.

 

Confiant étant un écrivain connu, il était normal que son texte « la faute pardonnable de Dieudonné », adressé sur Internet à un groupe de personnes, fît rapidement le tour des Antilles, puis de la France hexagonale et voire de certaines régions du monde. Internet est devenu, à tort ou à raison, un lieu d’expression publique et sans doute cela peut-il enrichir la relation mondiale. Imaginons un instant qu’un Césaire ou qu’un Glissant puisse adresser des propos similaires, même à un groupe limité des personnes ! Cela eût fait le tour du monde en moins d’une journée ! Confiant n’est donc victime de qui que ce soit si ce n’est de lui-même. D’ailleurs, il a eu un droit de réponse dans le journal Le Monde, mais c’est sa propre réponse qui a contribué à son enfoncement. Dire, comme il le fait, qu’il ne s’adressait qu’à des Martiniquais, ne peut être une excuse. Cela nous fait penser au célèbre philosophe allemand Fichte, dont certains estiment que c’est lui le vrai père plutôt que Herder de l’ultranationalisme allemand. Dans ses Discours à la nation allemande, il déclarait : « Je parle à des Allemands, rien qu’à des Allemands ». Ce genre de propos m’a toujours fait frémir.

 

Bref ! Bien que n’étant pas martiniquais, lorsque j’eus connaissance du texte de Confiant, je fus littéralement bouleversé. Je l’adressai tout de suite à Édouard Glissant qui ne me répondit pas par mail mais j’eus l’occasion d’obtenir sa réponse de vive voix à Paris. Il ne m’appartient pas bien sûr de communiquer cette réponse mais disons simplement que nous avons été nombreux à être consternés par les propos de l’écrivain que vous défendez si malhonnêtement. D’une part, on ne comprend pas qu’on puisse pardonner à Dieudonné son rapprochement avec le Front national, parti politique français d’extrême droite, plein de racistes anti-noirs, anti-arabes et anti-juifs. Dieudonné fait injure à tous ces jeunes Noirs et beurs des banlieues qui étaient descendus dans les rues de Paris pour protester contre le score qu’avait fait Le Pen aux dernières élections présidentielles. Qu’est-ce donc qui a rapproché Dieudonné et Le Pen ? Une seule chose : tous deux ont été accusés d’antisémitisme ! (c’est étrange comme l’antisémitisme peut rassembler ceux qui pensent leur appartenance communautaire sur le mode de l’exclusion !). Chose inacceptable à tous points de vue. Et voilà qu’un écrivain antillais, censé être un homme de progrès rêvant d’émancipation pour nos pays, se propose de pardonner à Dieudonné ! Cela est une première faute. D’autre part, lorsqu’on analyse objectivement le texte de Confiant, le sens est relativement clair. L’écrivain et universitaire martiniquais sait très bien qu’aucune loi n’interdit de nommer les Juifs. Ce n’est donc pas pour cela qu’il ne les nomme pas. Ensuite, il sait très bien aussi qu’en français, innommable ne signifie pas simplement « ce que l’on ne peut pas nommer » mais veut dire « vil, dégoûtant ». Mais puisqu’il sait tout cela, que veut-il exprimer alors ? Il y a quelque chose de génial dans cette trouvaille : Innommable. Raphaël Confiant n’est pas bon écrivain pour rien. On peut être génial, même dans le mal. « Innommable », c’est ce que j’ai entendu de plus violent contre les Juifs ces dernières décennies. Parions que cette expression connaîtra une certaine postérité chez tous les antisémites présents ou à venir. Et même moi, qu’on ne peut accuser d’antisémitisme, figurez-vous qu’Alexandre Adler étant de passage récemment en Guadeloupe, j’ai failli lui dire : « Dis-moi, Alexandre, toi qui es un Innommable, que penses-tu réellement de Finkielkraut ? ». Heureusement que j’ai pu clore rapidement ma bouche, comme me l’avait appris ma grand-mère ! Les antisémites français et Le Pen pourront désormais désigner en toute impunité les Juifs d’« innommables » et cela grâce à qui ? grâce à notre célèbre écrivain antillais dont la faute ici est impardonnable.

 

Il m’a semblé alors impératif que la critique de Confiant vienne d’abord des Antillais et non d’autres intellectuels français, Juifs ou non. Pourquoi ?

 

II

 

Il nous faut rompre avec un certain communautarisme antillais qui, dans un réflexe de protection collective, nous pousse à être tolérants vis-à-vis de nos propres errements. Ainsi avons-nous tendance à relativiser la xénophobie, l’homophobie et le racisme lorsqu’ils viennent des Antillais eux-mêmes. Parce que ce « communautarisme » antillais favorise ce qu’un Édouard Glissant nomme une « identité close » qui a mon sens peut être un frein redoutable à notre développement dans ce monde qui va en mondialisations diverses. Dans Esthétique I, Édouard Glissant écrit : « Nos sociétés colonisées adoptent pourtant sans aucune révision critique la dimension close de l’identité que les divers colonisateurs nous ont inculquée. La plupart des anciennes luttes anticolonialistes dans le monde ont été menées selon ces approches d’une identité absolue et s’en sont trouvées catastrophiques, et quant à leurs conséquences, et dans leurs prolongements, sectarismes, égoïsmes nationaux, non-rapport à l’autre ». Concluons qu’il faudrait repenser intégralement la revendication identitaire eu égard à ces quatre siècles d’expérience de la domination tissée de ce côté-ci du monde par nos sociétés dans la douleur sans doute, mais aussi dans quelques percées ou traces qui méritent d’être pensées. Et pour moi, le nationalisme, idéologie politique du lien social inventée en Europe, surtout dans sa version excessive, est ce qu’il ne faut pas reproduire ici. Étant clair que je ne confonds pas nation et nationalisme.

 

Ainsi, la plus grande erreur que l’on pourrait commettre aux Antilles-Guyane serait d’embrasser la problématique antisémite. Erreur dans laquelle sont tombés certains groupes noirs-américains, Dieudonné, la Tribu Ka, ainsi que de nombreux jeunes Noirs, Antillais ou autres, dans les banlieues parisiennes. C’est cette erreur que les déclarations de Confiant sur les Juifs viennent conforter dangereusement.  La critique justifiée du sionisme peut cacher un certain antisémitisme se donnant l’apparence d’un anti-impérialisme. Je n’ai pas le temps d’analyser, dans l’espace restreint de ce texte qui n’est qu’une réponse à mes chers détracteurs, les raisons profondes de cet antisémitisme. Pour aller très vite, signalons quatre points qui méritent d’être discutés, bien sûr : 1) Les Juifs forment la communauté qui a connu exclusion et extermination de façon la plus constante depuis des millénaires. Est-ce parce que comme le pensaient les nationalistes allemands le judaïsme est une religion de la loi et non du sentiment ? Je ne sais pas. Est-ce parce que leur forme d’identité diasporique contredit les élaborations identitaires nationalistes forgées en Occident ? Peut-être. Une chose pourtant est sûre : la formation de l’identité juive, quelle que soit la variété de ses aspects, a toujours suscité la haine chez ceux qui sont confrontés à d’autres formes de construction identitaire. 2) Avec la Shoah, les Juifs ont révélé à l’Occident ce que ce même Occident, malgré les principes humanistes tant vantés, pouvait commettre, ce qui a conduit quelque sorte à la notion du crime contre l’humanité. Certains Juifs ayant tendance à penser le génocide juif comme crime absolu, on peut s’attendre à ce que d’autres peuples ou d’autres communautés ayant connu des exclusions tout aussi inhumaines, rentrent en concurrence victimaire avec les Juifs. Ainsi, dans La discorde, ouvrage publié en collaboration avec Rony Brauman, Alain Finkielkraut reproche à Raphaël Confiant d’avoir dit, je cite « En tant qu’Antillais, je me considère comme une victime absolue ». Rivalité dans l’« absoluité » dénoncée par Glissant ? En tout cas, pour le poète, même si le bateau négrier fut un « absolu de l’anéantissement » il faut se méfier de toute identification abusive voire indécente, avec nos ancêtres qui furent esclaves : « La frontière entre ceux-là et nous, qui soulevons le souvenir, reste marquée par cet absolu irréparable du vécu » (Esthétique 1) Je ne sache pas que nous, avec nos belles voitures et nos salaires de fonctionnaires, ayons le même vécu. 3) Après la création de l’État d’Israël, État juif, il faut le préciser, une bonne partie de l’identité juive s’est transformée en nationalisme, ce qui est à mon sens à l’origine du sionisme, idéologie politique tout à fait inacceptable même si nous reconnaissons le droit à l’existence de la nation israélienne. La politique d’Israël, sous la poussée des ultranationalistes, se fait le fer de lance de l’impérialisme américain, ce qui est tout aussi inacceptable. Le nationalisme arabe, tout aussi excessif, produit donc un conflit au Proche Orient dont pour ma modeste part je ne vois pas d’issue, les logiques étant aussi mortifères de part et d’autre. 4) Enfin, en France en particulier, la communauté juive a su développer un communautarisme puissant et efficace qui a entraîné des logiques communautaristes rivales, noires en particulier, ce qui est le signe d’un déclin de l’identité politique française même si on peut comprendre le ras le bol des citoyens français noirs qui sont victimes d’exclusions de toutes sortes.

 

Tout cela est vite dit, j’en conviens, et il faudrait poursuivre le débat. Mais j’estime que nous devons avoir comme exigence éthique de critiquer le sionisme et toutes ses dérives sans que jamais nous ne soyons suspectés d’antisémitisme. N’en déplaise à André Lucrèce qui dans son texte L’impudeur nous accuse de critiquer Confiant sans avoir pris le temps de dénoncer Finkielkraut, je le cite « Qui, parmi les donneurs de leçons de circonstance, a pris sa plume pour répondre à Finkielkraut ? Qui, parmi les grands névrosés de la morale, a mobilisé les sommités philosophiques pour rappeler à Finkielkraut quelques valeurs enseignées par la philosophie ? Qui parmi les Hauts comités (…) a élevé des protestations contre les propos de Finkielkraut ? », n’en déplaise à l’inénarrable Dédé, j’affirme être le premier, avant Confiant, à l’avoir fait dans un texte largement diffusé aux Antilles et dans la communauté philosophique en France et que Le Monde d’ailleurs avait cité. Dédé Lucrèce le sait. Pourquoi ment-il alors ? C’est incompréhensible ! Mais en aucun cas ma critique de Finkielkraut peut être taxée d’antisémitisme. Remarquons, au passage, que même si nous ne l’avions pas fait, ce n’est pas parce que Finkielkraut parle de façon inadmissible des « Antillais en général » que Confiant est autorisé à parler des « Juifs en général ». En vérité et je l’ai compris, Finkielkraut aime bien se « chamailler » avec Confiant, car tous deux parlent le même langage. C’est un adversaire qui lui va si bien ! J’estime que c’est la problématique Finkielkraut/Confiant qu’il nous faut dépasser si nous voulons aller de l’avant. C’est une logique de l’enfermement produite par l’Occident. Et si l’un des nôtres tombe dans un tel travers, il nous appartient à tous de le rappeler à l’ordre.

 

 

III

 

 

Mais au-delà de l’affaire Confiant, ce qui me donne le plus à penser dans les Antilles-Guyane d’aujourd’hui, c’est la difficulté d’établir un débat intellectuel authentique et public. Je dis bien public car dans des cercles privés, les discussions ne manquent pas. Je constate cette peur de l’expression publique de ses opinions aussi bien en Guadeloupe qu’en Martinique. Soyons francs : de nombreux intellectuels martiniquais n’apprécient pas les pratiques ni les positions d’un Raphaël Confiant mais ont peur de l’exprimer publiquement tout comme en Guadeloupe on a peur aussi de faire une critique ouverte d’un syndicat comme l’UGTG. Pourquoi ? Parce que, de même que l’UGTG se réfère à une certaine guadeloupéanité et prétend à une légitimité populaire, de même Raphaël Confiant et son allié Jean Bernabé, en se fondant sur un certain nationalisme, en prétendant être les dépositaires d’une conscience nationale martiniquaise, créent le doute et la confusion chez leurs adversaires. Que quelqu’un comme moi puisse oser critiquer publiquement les propos inadmissibles de Confiant et que, de plus, cette critique soit publiée dans un quotidien parisien, voilà qui est jugé comme une trahison à la communauté antillaise. Il est donc facile pour vous, mes pauvres détracteurs, de me traiter d’agent du néocolonialisme. Vous savez bien que cela n’aura aucun effet sur moi, mais nombreux sont les intellectuels antillais qui n’auraient pas aimé être traités de la sorte. La peur de beaucoup de nos intellectuels est double : d’une part, peur d’être hors de la communauté, d’autre part, peur de recevoir des critiques acerbes d’adversaires dont on sait bien qu’ils utiliseront sans vergogne tous les moyens pour faire taire. Serge Harpin en sait quelque chose ! Pinalie aussi qu’on traite de façon lâche de « petit blanc » ! L’étroitesse insulaire de nos espaces communs respectifs, le fait que tout le monde connaît tout le monde et qu’au fond, chacun peut avoir quelque chose à se reprocher ne serait-ce que dans sa vie privée, tout cela rend difficile toute critique positive.

 

On préfère donc se taire pour avoir la paix. Un tel silence est la honte de beaucoup d’universitaires antillais. Jean Bernabé (et je lui adresse ici franchement et publiquement cette critique) sait très bien jouer du pouvoir universitaire qu’il a su tisser patiemment au cours de ces trente dernières années. Confiant et lui ont su instrumentaliser la pensée d’un Édouard Glissant pour avoir bien sûr une légitimité et une créativité littéraires (ce qui pour moi est tout à fait positif) mais en dénaturant la pensée du Maître, en la réduisant à un nationalisme étroit que je dénonçais déjà en 1989 (voir mon article Habiter la créolité..), en essentialisant l’identité alors que l’œuvre de Glissant s’oppose à toute « identité racine », c’est-à-dire quant au fond à toute identité substantialiste ou essentialiste. Il y a là une dénaturation platement idéologique de la pensée de Glissant et tout cela dans une médiocre logique de pouvoir, universitaire d’abord, politique ensuite. Ce qu’il y a de grand chez Glissant, comme chez Césaire et chez Fanon, c’est une pensée du monde à partir de l’expérience antillaise. Jamais leur dénonciation des oppressions subies par nos peuples ne s’est coupée de ce que j’appelle une exigence d’humanité. Comme l’écrit Glissant « agis dans ton lieu, pense avec le monde ». Sans doute y a-t-il des divergences entre Glissant et moi par exemple, sur la nature de cette exigence d’humanité, Édouard m’ayant toujours reproché mon « universalisme ». Il y a là matière à un débat constructif. Mais quand je lis Glissant, je le compare aux grands écrivains de la Renaissance européenne, au XVIe siècle. Il y a en lui la grandeur d’un Montaigne. Cette époque, en effet, est celle de la première mondialisation, passage d’une Europe médiévale à une Europe des Temps Modernes. C’est bien sûr un passage c’est-à-dire une période intermédiaire entre les temps anciens et l’âge classique du XVIIe siècle où la domination de la Raison (Foucault l’a montré) ira de pair avec d’autres formes de domination nationales, impériales et planétaires ou autres logiques de l’enfermement.  Les écrivains du XVIe siècle, avant les rationalisations abusives de l’âge classique, perçoivent encore, dans l’imagination et même dans l’éloge de la folie, la part obscure et positive de l’homme dans cette période de rencontre entre des cultures plurielles. Critique juste de la raison même si je ne partage toutes les critiques de la raison faites par Nietzsche, Heidegger, Foucault et Deleuze. Nous vivons actuellement une seconde mondialisation plus totale que la première. Et si, comme toujours, la philosophie vient toujours trop tard, les tentatives de rationalisation du réel étant encore balbutiantes, il appartient au poète de dire, au plan esthétique, ce que la raison n’arrive pas encore à penser dans cette nouvelle expérience mondiale. C’est là toute la grandeur de Glissant. Et c’est parce que Chamoiseau est plus proche de Glissant que de Bernabé ou de Confiant que sa littérature est d’une autre hauteur ou l’inverse : c’est parce qu’il est un grand romancier qu’il ne peut que se méfier des simplifications abusives de son ami Confiant.

 

Mais pardonnez-moi, chers détracteurs, je m’écarte du sujet. C’est la tentation du grand large ou l’appel des océans qui me saisit. Mais comprenez, qu’en daignant vous répondre, je puisse avoir besoin d’un peu d’oxygène. Revenons donc à un terrain plus terre-à-terre puisque c’est là qu’il m’est donné de partir pour élever le débat. Je parlais donc du pouvoir universitaire élaboré par Bernabé. Ce qui distingue les nationalistes guadeloupéens des nationalistes martiniquais, c’est que les premiers ont cru à l’indépendance, même de façon mythique et se sont engagés résolument dans des luttes syndicales et politiques où ils ont échoué car il n’y a plus grand monde à revendiquer l’indépendance aujourd’hui. Très tôt, des nationalistes martiniquais comme Bernabé ont compris qu’il fallait faire de l’entrisme dans les institutions, notamment l’université mais aussi dans des institutions politiques comme les assemblées départementales ou les mairies. George L. Mosse a montré dans Les racines intellectuelles du troisième Reich, comment l’idéologie völkisch en Allemagne a triomphé d’abord dans les institutions, en particulier dans l’enseignement, avant de se répandre dans le corps social. Les nationalistes guadeloupéens ont voulu rectifier le tir en faisant alliance avec Lucette Michaux-Chevry mais la chute de dame Lucette les a littéralement déboussolés. D’où leur haine pour Victorin Lurel qu’ils passent leur temps à traiter d’élu franco-français, d’assimilationniste ou de que sais-je encore ? Dans tous les cas, ce que j’appelle le « néo-nationalisme antillais », nationalisme qui ne veut pas réellement de l’indépendance, d’autant plus virulent que l’idée même d’indépendance s’écarte de notre horizon politique (du moins dans les temps actuels), repose sur une profonde ruse : croire qu’on défend les intérêts supérieurs de la Guadeloupe ou de la Martinique, parler d’une souveraineté guadeloupéenne ou martiniquaise qu’on ne définit jamais, alors que comme dans beaucoup de nationalismes, on masque ses intérêts de classe et surtout, on dissimule ainsi habilement ses logiques de pouvoir. De surcroît, comme ce néo-nationalisme ne débouche sur aucun projet politique sérieux, il devient comme « flottant » et là, il y a un risque bien réel (on le voit en Guadeloupe) qu’il soit récupéré par des groupes fascistes exploitant la logique identitaire close du nationalisme pour distiller la haine xénophobe, contre les Haïtiens notamment. Sans doute les nationalistes guadeloupéens n’ont-ils pas voulu cette dérive mais le nationalisme comporte toujours, inconsciemment ou en dernière instance, ce que j’ai appelé une « dialectique de l’extermination » ce que, dans mon pays, des esprits, trop simples peut-être, n’ont pas compris.

 

Cette logique de pouvoir, platement nationaliste, est le sens de la déclaration de Jean Bernabé sur le « patriotisme universitaire », expression qui n’est qu’un oxymore en vérité. Car si une université est, quant au fond, au service de la société, c’est d’une façon différente de l’action politique. L’université, comme son nom l’indique, est ouverture vers l’universel et c’est dans cette ouverture qu’elle aide la société à progresser car la politique, en réalité, tend toujours à une fermeture. Je me demande comment un universitaire, pour justifier les actes et propos de son ami Confiant, puisse affirmer qu’on ne peut qualifier un Noir qui maltraiterait un Blanc de « raciste » car dit Bernabé, « cela renverse les données historiques en faisant de la victime un bourreau ». J’en ai vraiment marre de ceux de mes compatriotes antillais qui sont toujours victimes mais jamais coupables, comme si le mal ne les habitait pas eux – aussi, comme tous les êtres humains. Je condamne sérieusement cette banalisation du mal qui a cours dans nos pays. Je ne supporte vraiment pas ceux qui passent leur temps à pleurer sur le passé esclavagiste dans le même temps où, comme en Guadeloupe, ils tiennent des propos xénophobes, homophobes ou antisémites.  Bernabé appelle les universitaires à se mobiliser contre ceux qui critiquent Confiant « téméraire défenseur, avec la puissance du verbe qui le caractérise, du seul pouvoir dont disposent encore les colonisés de ce pays : le pouvoir intellectuel ». Sans doute Bernabé fait-il référence à la puissance du verbe qu’a eu Raphaël Confiant en traitant injustement un universitaire de pédophile et les Juifs d’« Innommables » et le « pouvoir universitaire » qu’il revendique est dirigé contre des enseignants, en majorité d’origine métropolitaine, que leur honneur et devoir d’universitaires appelait à réagir contre les propos de Confiant, leur collègue. Comme les circonstances universitaires font que les métropolitains sont majoritaires, notamment dans le département d’histoire, ils ont signé avec des professeurs antillais notamment avec les Guadeloupéens Frédéric Régent et Jean-Pierre Sainton, une déclaration condamnant Raphaël Confiant. C’est du pain béni pour Bernabé qui voit là encore un « complot » mené par des gens pour « satisfaire des fantasmes nostalgiques de ‘reconquista’ au sein même du lieu emblématique qu’est notre université ». Tout le monde comprend. L’heure est grave ! À travers les critiques adressées à Confiant, il faut voir un « complot » ourdi encore une fois par les « petits blancs », les néocolonialistes qui œuvrent en s’aidant d’autres ‘intellectuels’ guadeloupéens pour prendre le pouvoir à l’université.  Vraiment, de qui se moque-t-on ?

 

Nous sommes vraiment tombés très bas. Le pire, c’est que Bernabé peut encore convaincre certains universitaires martiniquais. En Guadeloupe, nous avons eu la chance d’expérimenter tous les travers du nationalisme, ce qui nous rend tout de même plus méfiants vis-à-vis de ce genre de discours. Le terme de « petit blanc » utilisé par Confiant et Bernabé, ne vise pas du tout de prétendus néocolonialistes. Mais tout simplement des métropolitains qui nous sont proches. C’est cette « proximité » qui nous trouble. L’évolution des Antilles dans l’ensemble français, le développement de la mondialisation – et là encore, Glissant le montre – rassemblent les cultures même dans la différence. De moins en moins de choses distinguent un jeune antillais d’un jeune américain ou d’un jeune parisien. Or, dit Glissant dans Esthétique 1, « les calamités les plus pernicieuses de la volonté raciste s’exercent d’abord contre les nuances de la différence plutôt qu’à l’encontre des radicalités de l’altérité, de l’altérité. Le ghetto nazi est plus résolu en ce sens que les townships de l’apartheid ». De moins en moins de choses distinguent au fond un Pinalie des intellectuels antillais. Pour ma part, j’ai toujours considéré Pinalie comme un martiniquais. C’est parce que la différence culturelle entre certains métropolitains et nous est devenue plus trouble, plus « nuancée » pour reprendre l’expression de Glissant, que leur présence auprès de nous suscite de la haine. Et nous sommes dans la haine parce que nous sommes incapables de penser une identité ouverte. Et sans doute avons-nous besoin de la référence au « complot ». Ce faisant, nous nous interdisons de penser à nouveaux frais l’avenir de nos pays dans ce monde devenu si riche mais si obscur. Et si les poètes, quand ils sont grands, nous indiquent quelques traces de pensées,  une esthétique, comme Glissant l’avoue lui-même, ne pouvant tenir lieu de politique, il nous appartient de créer un espace public de rationalisation de nos pratiques et de nos réflexions.

 

Si nos sociétés fonctionnent plus sur le mode de la paranoïa que sur celui de la culpabilité, comme l’ont montré certains psychanalystes, c’est que nous avons un rapport flou à la loi. En conséquence, nous fréquentons l’espace public et politique de manière flottante ou détournée et quoi qu’on dise, notre rapport à la politique demeure assimilationniste même dans nos plus ferventes déclarations nationalistes. Tel a été le sens de l’investissement des nationalistes dans les élections du 7 décembre 2003, que j’ai eu l’occasion de dénoncer d’ailleurs. C’est cette fragilité de notre espace public qui permet de comprendre que nous possédons beaucoup d’écrivains et de poètes mais très peu de philosophes. Finalement a surtout régné dans nos espaces publics respectifs ce qu’un Perse nommait « la sauterelle verte du sophisme » La revendication identitaire a bien produit positivement une identité culturelle, la fierté d’être Martiniquais ou Guadeloupéen, mais la transcription politique de cette identité reste encore balbutiante. Faut-il nécessairement l’indépendance pour cela ? Peut-on penser d’autres modes d’intégration ou d’appartenance à la république française. Ces questions restent posées, surtout dans un monde actuel où les appartenances nationales vacillent. Ce qu’il faut, c’est les vivre positivement et patiemment comme questions et dans une autre logique que celles des identités nationalistes fermées. Notre propre histoire réclame cette ouverture. Ce qu’il faut développer, comme me le dit souvent JP. Sainton, c’est l’accès à une claire conscience politique de nous-mêmes, que nous passions de peuples-culturels à peuples-politique. Comme personne parmi nous n’a la réponse, il faut un espace public politique et non politicien nous permettant de penser notre avenir.

 

 

IV

 

Voilà pourquoi mes chers détracteurs, je réclame le débat entre intellectuels antillais. Et croyez bien que « je parle dans l’estime ». Si je reprends ici une expression célèbre de Saint-Jonh Perse, ce n’est pas, ne vous trompez pas, que j’ai pour vos pratiques une quelconque estime. Elles me sont odieuses car elles visent à fermer le débat par une accumulation d’arguments ad hominem. L’estime, c’est lorsque l’on fait le point en mer en relevant des amers. Comme nous ne savons pas très bien où l’on va, dans cette estime, il nous faut parler et communiquer. Au-delà de vous, je m’adresse à mes amis martiniquais. J’aurais préféré que vous soyez mes contradicteurs plutôt que mes détracteurs car je ne peux penser dans l’absence de dialogue. La philosophie et la politique n’étant pas une science, nul ne détient la vérité en ce domaine, je peux me tromper et voilà pourquoi je veux échanger réellement. Mais nos pays n’ont pas une tradition d’espace public digne de ce nom. L’injure, traditionnellement, remplace l’argument. Contre Confiant, je crois avoir argumenté, car n’étant ni écrivain ni universitaire et ne vivant pas en Martinique, je ne nourris nulle rivalité, nulle haine envers cet écrivain. Et quand je pense à l’inénarrable Dédé Lucrèce, c’est avec une certaine émotion. Cela me renvoie à quarante ans en arrière, à Bordeaux, où nous nous retrouvions un certain nombre d’étudiants antillais, à constituer une timide mais véritable communauté intellectuelle. Il y avait Georges Mauvois, dit Ti-jo, l’haïtien Bérard Cénatus, le plus brillant de nous tous, André Pierre-Louis dit « soup » et plus tard, Monchoachi, René Achéen dit Renato, Serge Harpin, venu plus tard, d’autres que j’oublie mais aussi celui que j’appelais déjà l’inénarrable Dédé Lucrèrce. Les logiques politiques de l’époque, notamment celles de l’AGEG ont brisé un tel élan. C’est l’histoire. Un étudiant m’ayant déclaré à l’époque qu’il n’était pas normal que j’étudie Spinoza alors que les paysans guadeloupéens mourraient de faim, je rentrai en Guadeloupe militer avec les paysans de l’UTA. Je ne regrette rien non de rien.

 

La seule compassion que je peux avoir pour vous – ce qui fait et vous le sentez bien que je n’ai nulle haine pour vous – est due au fait que tous, surtout les gens de ma génération, nous partageons la même désillusion, la même interrogation. Comment se fait-il que nous soyons les seuls pays anciennement colonisés à n’avoir pas accédé à l’indépendance nationale ? Je reste persuadé que notre erreur est d’avoir repris des logiques identitaires les plus pernicieuses, élaborées en Occident, notamment l’ultra-nationalisme, au lieu de penser une politique de la Relation pour reprendre les termes de Glissant, qui ne serait pas qu’une poétique. Transformons donc notre expérience, unique dans le monde, de nos pays antillais pour penser de nouvelles formes d’identité et de libération. La tâche est lourde.

 

Quant à moi, je suis prêt à intervenir sur les questions du nationalisme, du républicanisme, de l’identité culturelle et de l’identité politique. Mon ami Jean-Pierre Sainton qui ne partage pas du tout les mêmes idées que moi, me rejoint dans ce souci d’élever le débat entre antillais. En ce qui vous concerne, chers détracteurs, je ne vous crois pas capables d’élever le débat sinon vous n’auriez pas écrit le texte que vous avez signé. Au-delà de vous, c’est à d’autres que je parle. Pardonnez-moi de vous instrumentaliser ainsi en quelque sorte mais vous l’avez bien cherché. Vous allez continuer, parions-le, vos basses attaques. Je connais déjà la panoplie de toutes ces attaques possibles. Je vous conseille vivement, si vous voulez renouveler vos insultes, de vous référer au journal guadeloupéen Le Motphrasé dirigé par Michel Rovelas. Là, il y en a de belles ! Vous apprendrez que je suis à la recherche de médailles (bien qu’ayant refusé les Palmes académiques et à deux reprises, la Légion d’honneur) que je suis un pleurnichard et bien d’autres choses qui vous raviront. La palme, pas du tout académique, revient au dénommé Wonal Selbonne, (dont je refuse d’analyser, comme pour Confiant, la logique intime du désir), lequel, dans un excellent article, après avoir fait une brillante distinction épistémologique entre masturbation et branlette, considère que je pratique l’art de la branlette intellectuelle. La masturbation en effet, obéit à une logique mécanique du corps sur l’âme, ce que les cartésiens appelaient les « esprits animaux » alors que la branlette, c’est beaucoup plus subtil. La chose vous plaira, j’en suis sûr. Très belle analyse de Wonal, qui reprend un souci très fort au XVIIe siècle (pour toutes les raisons que j’ai mentionnées plus haut en me référant à Foucault) concernant l’articulation de l’âme et du corps. Pour Descartes, c’était la glande pinéale le point de connexion, pour Malebranche, l’imagination, pour Freud, bien plus tard le désir inconscient, mais Wonal comprend que moi, qui suis un grand danseur de tango argentin devant l’Éternel, négocie constamment un équilibre précaire entre mon âme et mon corps. Lumineux !

 

Sur ce, chers contradicteurs, je vous quitte. J’ai passé au fond un très bon moment avec vous, que je fais d’ailleurs partager à d’autres. Mais l’affaire Confiant, du moins je le souhaite, aura eu le mérite de provoquer un débat salutaire chez nous tous. Espérons qu’il pourra se poursuivre dans la bonne humeur.

 

Bonne année à tous.

Sainte-Anne, Martinique, le 30 décembre 2006-12-31

 

PS. J’ai écrit ce texte lors d’un bref séjour de quatre jours en Martinique. Je n’ai rencontré aucun intellectuel, je n’étais pas venu pour cela. J’ai été frappé par le fait que Sainte-Anne, commune dirigée par des indépendantistes, est très ouverte au tourisme. On s’y sent bien au fond. Très belle commune avec son cimetière sur le morne, donnant le dos à la baie où mouillent de nombreux voiliers venus des quatre coins du monde. Deux visions opposées de la quête d’éternité. Félicitations pour sa municipalité. Je n’ai voulu rencontrer que mes amis du tango argentin une manière pour moi, tout à fait esthétique, de participer à la beauté de la totalité du monde.

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