Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Nouveau cinéma québécois : “Un capitalisme sentimental” d’Olivier Asselin

 

On devrait commencer à s’habituer aux coups d’éclat du cinéma québécois. On se souvient sans doute, entre autres, des films de Denis Arcand (Le Déclin de l’Empire américain, 1986, Jésus de Montréal, 1989, Les Invasions barbares, 2003, L’Age des ténèbres, 2007) ou, dans une veine plus légère, de La Grande Séduction de Jean-François Pouliot (2003). Olivier Asselin appartient à la nouvelle génération des cinéastes québécois. Son premier long métrage, La Liberté d’une statue, date de 1990. Parallèlement à son activité de cinéaste (scénariste, réalisateur), il est actuellement professeur au département des Études cinématographiques de l’Université de Montréal.

 

Le festival du Nouveau cinéma qui s’est tenu à Montréal du 8 au 19 octobre a présenté en ouverture son dernier film, Un capitalisme sentimental, précédé deNext Floor, court métrage de Denis Villeneuve, autre cinéaste de cette génération ayant déjà à son actif deux « longs » (Un 32 août sur terre, 1998 ;Maelström, 2000). La décision de réunir ces deux films était particulièrement pertinente, au plus fort de la crise financière de l’automne 2008, puisqu’ils traitent tous les deux, dans des styles certes très différents, d’un même thème : la crise de 1929.

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Lucille Fluet dans le rôle de Fernande Bouvier

 

Un capitalisme sentimental raconte l’ascension d’une jeune française de province, Fernande Bouvier (1), montée à Paris avec quelques velléités artistiques, qui connaîtra les désillusions de l’amour et les humiliations de la misère avant de devenir une célébrité mondiale, cotée à la bourse de New York. Tout cela pourquoi ? Simplement parce qu’un spéculateur professionnel s’était vanté devant quelques autres hommes d’affaires qu’il était capable de faire de l’or avec rien, par exemple avec une chanteuse sans talent. Pris au mot, il s’est trouvé contraint de sauver la jeune Fernande précisément au moment où elle allait tomber dans le ruisseau. Accessoirement, il tombera amoureux de la jeune personne, ce qui ménagera un happy end attendu, car le film est avant tout une comédie.

 

Évidemment, une valeur qui ne repose que sur du vent est susceptible de s’effondrer au moindre incident. En l’occurrence, Fernande Bouvier, lassée d’être la seule garante de la valeur de sa société, se mettra en grève, ce qui provoquera l’effondrement du cours, et, par un effet de boule de neige, celui de toute la bourse, un fameux jeudi d’octobre 1929.

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Les deux commanditaires (Harry Standjofski et Frank Fontaine) et un nageur en eaux troubles (Paul Ahmarani)

 

Ce film, outre qu’il est interprété avec bonne humeur par des comédiens convaincants, a de nombreux mérites. D’abord celui de ne jamais se prendre au sérieux. Ainsi O. Asselin joue-t-il avec le spectateur avec des commentaires en voix off ou en affichant à plusieurs reprises un faux placard « FIN ». D’une manière générale, la liberté formelle n’est pas le moindre attrait du film : alternance des scènes en noir et blanc et en couleur, décors stylisés, chansons interprétées à plusieurs voix à la façon des comédies musicales, etc. Quant au fond, le film décline son message concernant aussi bien l’artificialité que la fragilité de la valeur sur d’autres plans que celui, particulièrement évident en ce moment, de la finance. L’art contemporain et sa marchandisation sont présentés comme l’escroquerie qu’ils sont en effet bien souvent : le nouveau riche achète un tableau sans le regarder, simplement parce que la cote du peintre est censée monter bientôt ; Fernande Bouvier au sommet de sa gloire appose sa signature sur des urinoirs en porcelaine… Et les sentiments eux-mêmes ne valent pas grand-chose : la pauvre Fernande, d’abord amoureuse du personnage interprété par Paul Ahmarani, artiste raté, sera bientôt trompée et abandonnée ; son second amant (Alex Bisping), le financier qui monte l’entreprise Bouvier, la vendra en même temps que l’entreprise lorsque la cote aura suffisamment monté… Comme on voit, les allusions à des événements et comportements très proches de la réalité abondent dans le film !

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 Le chef de rang dans Next Floor

 

L’argument de Next Floor se résume à peu de choses, d’autant que le film est muet, mais le traitement plastique s’avère impressionnant. Des bourgeois vêtus à la mode du début du siècle dernier sont assis autour d’une table de banquet. Des serviteurs apportent de la nourriture. Un mini orchestre de chambre joue en sourdine. Tout cela pourrait paraître bien banal, à quelques détails près : la nourriture arrive par monceaux, les convives se jettent dessus avec une avidité extraordinaire et leurs vêtements, leurs coiffures sont couverts par endroits d’une curieuse poussière blanche. Puis, tout d’un coup, la portion de plancher sous la table et les chaises s’effondre pour s’arrêter à l’étage au-dessous. Aussitôt le personnel et l’orchestre se précipitent dans l’escalier pour reprendre leur service et tout recommence comme avant. La scène se répète ainsi plusieurs fois, à intervalles de plus en plus brefs, jusqu’à ce que toute la tablée disparaisse dans un puits sans fond.

 

On peut voir évidemment dans ce film une allégorie du capitalisme et de la bourse : les bourgeois accumulent leur fortune avec gloutonnerie ; la descente aux enfers de la table du banquet est semblable à l’effondrement de la bourse lors d’une crise. Cela resterait assez gratuit – en dépit des circonstances présentes – mais ici la forme l’emporte sur le fond de telle façon que le spectateur ne peut s’arracher au spectacle effarant de cette grande bouffe surréaliste surjoué par des comédiens grimaçants et grotesques. Next Floor a obtenu le prix du meilleur court-métrage au festival de Cannes 2008 (semaine de la critique).

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(1) « Bouvier » comme une Jacqueline célèbre qui deviendra successivement Madame Kennedy et Madame Onassis.

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