Auteur: Andre Ferdinand Takounjou Ngueho

ANDRE FERDINAND TAKOUNJOU NGUEHO est professeur de littérature à l’Institut Supérieur Polytechnique de São Tomé et Principe (Afrique Centrale). Il est titulaire d’une Maîtrise en littérature française de l’Université de Yaoundé I- Cameroun et d’une Maîtrise ès sciences du langage de l’Université Stendhal de Grenoble 3 – France. Actuellement, il prépare une thèse de Doctorat en théories littéraires à l’Université de Minho – Portugal. Il est auteur d’un roman inédit intitulé OS CINQUENTA ANOS DAS INDEPENDÊNCIAS AFRICANAS (Les cinquante ans des indépendances africaines).

Le Trauma dans les littératures africaines postcoloniales – De Césaire à Mariama Bâ : Résurgence de la métaphore coloniale « Prospéro-Aissatou »

RÉSUMÉ

Cette communication se propose de lire UNE SI LONGUE LETTRE de Mariama Bâ sous l’ombre du maître Césaire qui outre-diaspora, a forgé avec Senghor, l’âme littéraire africaine. Nous nous proposons de lire la nouvelle littérature comme un prolongement des structures établies.

Nous verrons comment  la structure énonciative  de CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL  est hachée par la démence du sujet énonciateur aux prises avec le  trauma de l’histoire : « nous nous réclamons de la démence précoce » (p. 27). Cette démence qui frise la voyance rimbaldienne, s’organise autour des « fleurs de sang » (p. 8) qui parsèment l’histoire de sa race.

Cette structure énonciative hachée de CAHIER préfigure celle d’UNE SI LONGUE LETTRE où la figure énonciatrice nous annonce que « la douleur, même ancienne, fait les mêmes lacérations dans l’individu, quand on l’évoque » (p. 81) L’évitement de la lacération personnelle se traduira  non seulement par une déstructuration mentale des personnages, mais aussi par un double processus de rupture et parallélisme narratifs. De ce fonds douloureux sourdra la métaphore coloniale où Caliban (Une tempête) est remplacé par une femme qui tente de se défaire de la colonisation à la masculine dans une république post-indépendante.

Ceci nous permettra de mesurer l’impact de la reconstruction des deux instances créatrices quant au jeu socio-politique dont les jeunes nations africaines sont l’objet à l’heure du bilan des 50 années des indépendances.

Cette communication aura le mérite de faire dialoguer deux genres littéraires qui, apparemment opposés, se rapprochent par la verve d’un poète qui  s’est abreuvé aux sources prosaïques pour enrichir son imaginaire.

 

I.               INTRODUCTION

 

Nourrie par les bribes de journaux et rapports de voyage des explorateurs tel Christophe Colomb, la pensée occidentale offre au lectorat des 16e et 17e siècles,  une littérature d’un  format nouveau où apparaissent des structures culturelles fondamentalement hégémoniques. Si pour les uns, bien moins nombreux, la découverte d’une nouvelle humanité revient à se poser des questions sur la condition humaine (tout homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition, dira Montaigne), les autres s’inspireront de William Shakespeare qui, dans sa pièce théâtrale The Tempest représenta le nouveau face à face culturel en termes bien clairs : la métaphore coloniale Prospero-Caliban.  Beaucoup d’eau a coulé sous le pont depuis lors. La mission civilisatrice, qui plus est, n’accorde pas à Caliban l’occasion de s’exprimer en ses propres termes et langage, sinon à travers le code du maître. Le bâillonnement culturel et les traitements on ne peut plus musclés que subissent les colonisés produisent chez ces derniers un véritable traumatisme qui hantera dorénavant l’expression littéraire de la voix des colonisés. S’exprimer pour eux devient comme un calvaire où la souffrance et la douleur se donnent la main pour tracer le chemin de la croix que doit emprunter le créateur. Abigail Ward nous donne un aperçu du kilométrage  à parcourir :

« …expressing traumatic events is rarely a straightforward telling – the process is often difficult, painful and halted by limits of language to articulate trauma »[1]

Ce cauchemar, dans la production littéraire postcoloniale, emprunte donc plusieurs chemins, allant de la déconstruction de la structure narrative à la déconstruction de la structure mentale  des personnages, donnant naissance à une nouvelle catégorie du personnel textuel à savoir, le fou.

Cette communication place au cœur de ses préoccupations ce phénomène de la folie qui était déjà bien présent dans les écrits d’un Aimé Césaire. Nous porterons un regard serein sur la parturition douloureuse du CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL qui, à juste titre, peut être qualifié de l’apothéose de la démence. Démence fonctionnelle qui tend surtout à « dismantle the cultural and political foundations on which western imperialism had been built »[2]. Cette préoccupation idéologique quasi-démentielle aura de surcroît une incidence remarquable sur la structure énonciative du texte. Une approche lexicale nous permettra de scruter de fond en comble les tours et les contours de l’énonciation.

Une fois le jalon posé, nous observerons comment Mariama Bâ, dans son roman intitulé UNE SI LONGUE LETTRE, met en rapport le passé et le présent ; mieux encore, comment elle se sert de la mémoire césairienne pour se forger une postmémoire selon les termes de Abigail  Ward :

« Postmemory is therefore especially useful in thinking about the how contemporary postcolonial writers can explore the remembrance of slavery, for example, in the absence of direct experience of this traumatic past »[3].

Nous verrons comment le traumatisme historique  a conditionné non seulement la structure de l’énonciation, mais aussi et surtout la création d’un personnage aux prises avec les ravages de la démence.  Au-delà de l’univers déréglé des personnages, nous verrons comment Mariama revisite la métaphore coloniale shakespearienne pour faire passer ses préoccupations féministes aux lendemains des indépendances.

Ceci nous conduira enfin à nous interroger sur la reconstruction des deux auteurs comme sujets postcoloniaux eux-mêmes, quant au devenir des jeunes nations nouvellement indépendantes : A l’heure du bilan des 50 années des indépendances africaines, nous verrons si les fruits ont tenu la promesse des fleurs.

 

II.              NOTION DE GENRE

L’auteur postcolonial traîne avec lui, nous l’avons dit, plusieurs siècles de mutisme et de bâillonnement culturel.  Le silence imposé par l’assimilation coloniale a porté un coup presque fatal à l’expressivité des colonisés. Ce sont des peuples amorphes, bénis « Oui missié ». Le non n’apparaît presque jamais sur ce registre savamment choisi et inculqué aux éternels « cireurs de chaussures ».

C’est pour briser ce silence culturel et retourner la vapeur que les premiers auteurs négro-africains se sont exercés à prendre la parole. La joute expressive démontrait que le colonisé peut penser de lui-même, peut s’exprimer de lui-même. Il manifeste alors son désir de s’autodéterminer, de dire enfin non.

Voilà pourquoi les ténors de la négritude seront pour la plupart des poètes : Léopold Sédar Senghor se définissait avant tout comme poète, la figure du président n’était que subsidiaire. Et que dire de Césaire ou de l’auteur des pigments, sinon qu’ils s’exprimaient plus à la première personne dans leur production. Le « je » poétique, au-delà des vertus que le romantisme lui a conféré, se dote sous la plume d’un Césaire, d’une force de réveil culturel et politique : Pendant que « Je » juge Jean Jacques sous la plume de Rousseau, il (je) juge l’histoire et se laisse emporter par les contingences mémorielles sous la plume de Césaire.

Ainsi apparaît CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL qui, comme son titre l’indique, est une sorte de journal de voyage où l’auteur consigne ses impressions à chaud pendant son retour au bercail. Le choix du titre trahit d’ores et déjà l’éclectisme opérationnel  sous lequel s’inscrit le texte quant au genre :

Cahier est un poème en prose. La prose et la poésie se retrouvent pour un plus dans la création verbale. Le texte s’enrichit donc des deux sources et devient un carrefour de sons et de sens.

De la poésie, au-delà de l’inspiration surréaliste, le texte s’adjure d’un côté « voyance » à la Rimbaud. « Le dérèglement des sens » dont se réclame Rimbaud se lit à plus d’un niveau dans le texte de Césaire :

« Nous nous réclamons de la démence précoce de la folie flambante du cannibalisme tenace » (p. 27)

Cette démence qui se mesure au compas du délire (« Tiens, je préfère avouer que j’ai généreusement déliré, mon cœur dans ma cervelle ainsi qu’un genou ivre » p. 42) nous rappelle le fameux « bateau ivre » de Rimbaud. De par sa thématique, ce poème transparaît comme un hypo-texte à la production de Césaire. Cahier doit au « Bateau ivre » l’insularité de l’espace textuel avec tout ce que cela comporte de marin.

De plus, le temps des actions du Cahier qui tire des sources prosaïques une certaine linéarité narrative, se retrouve déjà dans le poème de Rimbaud : le temps de l’aube.

En clair, Cahier rend compte de la vie d’une société de personnes dans un temps et dans un espace calqué sur un modèle littéraire déjà connu.  Mais ce compte rendu emprunte à la prose ses techniques descriptives et narratives. Notre analyse va donc se porter d’abord sur cette société que le texte génère de par lui-même. Notre souci étant de mesurer le génie de Césaire à pouvoir créer un univers autonome qui fonctionne d’après une règle, voire une constitution interne cohérente.

 

1.     Cadre spatio-temporel

Cahier est un poème dont la trame se tisse autour d’un univers insulaire dont la délimitation des contours est assurée par une description en plongée comme lors d’un reportage documentaire à partir d’un avion :

« Cette ville plate- étalée… » (p. 8).

C’est ici le degré zéro de la description de l’espace vu de loin, à des mètres d’altitude. Le déterminant que Césaire utilise dans cette formule présentative (cette = adjectif démonstratif) marque bien le fait qu’il prend son lecteur à parti pour lui indiquer comme de loin « les Antilles ». (p. 8) Au fur et à mesure que l’appareil descriptif perd de l’altitude, la description se précise :

« Et mon île non-clôture, sa claire audace debout à l’arrière de cette Polynésie, devant elle, la Guadeloupe fendue en deux de sa raie dorsale et de même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois »  (p. 24).

Il n’est plus besoin de nommer la Martinique, du moment où la carte de la zone considérée est présentée avec la précision millimétrique d’un géo-topographe. D’ailleurs, en aucune page du cahier il n’est fait mention explicite de la Martinique, le sujet poétique lui préférant le groupe nominal « cette terre » avec une profusion de variations déterminatives :

« Terre sienne » (p. 8)

« Ma terre » (p. 22)

Cette omission onomastique choisie démontre du caractère sacré dont jouit la terre aux yeux du sujet : C’est un paradis jadis perdu, mais qui devient l’objet d’une conquête acharnée et assidue. L’idée de voyage qui se lit dès le titre est un long périple qui mène le sujet à travers le cycle de  l’histoire du « circuit triangulaire » (p. 64) qui a marqué la vie de « ceux qui n’ont connu de voyage que le déracinement » (p. 44) : Razziés d’Afrique pour l’Amérique, ils n’ont jamais perdu de vue qu’ils sont originaires du « Congo » (p. 28), synecdoque de l’Afrique. Voilà pourquoi le sujet poétique ne mentionne jamais le nom de la Martinique car pour lui, la Martinique et le Congo sont un seul et même lieu. Le retour annoncé par le titre du poème est un retour réel vers « [sa] terre » au sortir de l’exil européen, mais aussi et d’abord un retour aux sources paradisiaques ancestrales :

« Mon pays est « la lance de nuit » de mes ancêtres Bambaras » (p.58).

Il y a donc un emboîtement tacite du réel et de l’imaginaire ; d’un espace réel et d’un espace évoqué lié à une sorte de mélancolie viscérale.

Si nous suivons les traces de l’appareil descriptif volant, nous atterrirons dans un aéroport dénommé « Ici » (P. 12). De l’aérodrome, nous prenons la « route coloniale – la rue Paille » (p. 19) et débouchons sur « une petite maison cruelle » (P. 18) habitation familiale du sujet poétique.

« …et le toit aminci, rapiécé de morceaux de bidon de pétrole, et ça fait des marais de rouillure dans la pâte grise sordide empuantie de la paille… » (p. 18).

Cette description à fleur de réel présente le spécimen de l’habitat de cette terre. C’est en somme un bidonville avec toutes ses décharges visibles et virtuelles. C’est un espace insulaire clos, fermé sur lui-même, ou plutôt ouvert à tout vent. Le vent de la famine et de la promiscuité avec son chapelet de maux. Nous pouvons déjà anticiper ici pour signaler que l’espace conditionne la psychologie sociale de ses occupants.

En effet, il ne serait pas superfétatoire de mentionner l’existence d’un univers intérieur au sujet poétique qui participe de l’espace. Il se passe comme un dédoublement du sujet qui paraît vivre un drame intérieur face à cette misère retrouvée. Ce drame intérieur tourné vers un questionnement identitaire sera le point de départ d’une révolution aux conséquences lointaines. Limitons-nous pour le moment à signaler que le parcours intérieur du moi poétique est jonché de questions dont les réponses apportent un début de solution à tous ces maux dont souffrent la terre et ses occupants. Et non seulement ceux-ci, mais aussi tous ceux qui, à tous les recoins du cosmos, se reconnaitront dans cette sorte de catharsis identitaire. Voilà pourquoi  finalement nous assistons à un éclatement spatial, ou pour ainsi dire, à une ouverture globale de l’espace : la profusion de l’utilisation anaphorique du  mot « monde » dont le sujet poétique fait usage à la page 47 rend bien compte de ce passage de l’insularité au monde entier, du singulier á l’universel.

La globalisation spatiale appelle par ricochet le présent habituel, le présent de la narration. En effet, le temps verbal dominant du texte est le présent de l’indicatif. Le présent assure l’ancrage temporel dans le réel existentiel du sujet poétique. C’est le présent de l’actualité. Le présent de la prise de la parole. Le présent de la joute oratoire.

Le discours poétique, nous l’avons vu, est entrecoupé de passages descriptifs et futuristes. Relayé par le plus-que-parfait, l’imparfait de l’indicatif assure la description du passé tandis que le subjonctif présent plante les jalons du futurisme, de la voyance prophétique :

« Viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes » (p. 45).

Au temps grammatical se greffe un doublon leitmotiv qui scande le poème. C’est comme un métronome intérieur qui bat la cadence de la parturition :

« Au bout du petit matin… » (p. 7).

Ainsi commence de but en blanc le poème. De toute façon, c’est encore le temps du réveil. Nous sortons encore du profond sommeil de la longue nuit. De la triste nuit. De la nuit noire ou blanche selon l’angle de vision.

Le sujet poétique commence son périple au petit matin. Peut-être peu après minuit. Le réveil des consciences endormies commence alors. Le réveil ne se fait  pas sans difficultés. C’est pourquoi le métronome est obligé de battre la même cadence plusieurs fois avant que finalement vibre un son d’un genre nouveau :

« Partir » (p. 22).

C’est le début du voyage retour. C’est un voyage qui s’achève autour du « soleil bourgeonnant de minuit » (p. 62). En clair, il aura duré 24 heures, une journée ; du petit matin à minuit. Est-ce le temps d’un vol plané de Paris à Fort-de-France après quelques heures d’attente ? Est-ce le temps qu’il faut pour mener à point une révolution intérieure ? Ce qui est sûr c’est que Césaire nous garde en éveil pendant 24 heures. C’est un temps comprimé, ou mieux zippé pour emprunter un langage approprié. En effet, le sujet poétique parvient à nous faire revivre la mémoire de plusieurs siècles de mélancolie qu’il traîne avec lui. Le fichier temporel zippé couvre donc des centaines d’années. Le discours poétique a le mérite de ramasser sans écorchures les bribes d’un passé douloureux.

 

2.     Les personnages.

L’espace que nous venons  d’évoquer est occupé par un personnel hiérarchisé. Au principal chef, nous retrouvons « l’impératrice Joséphine des Français » (p.10).  C’est la figure du leader politique. Ceci nous amène à déduire que nous sommes dans un espace impérial. Un empire tenu en respect par une impératrice. La figure de l’empereur est absente. La gestion politique est entre les mains d’une femme. La femme est à l’honneur. On serait tenté de dire que c’est une société égalitaire puisque l’égalité homme-femme est pour le moins respectée.  Les plus hautes fonctions sociales sont tenues par les femmes. Mais ce n’est qu’un trompe-l’œil. Cette égalité n’est égalité que dans le cadre des rapports Français-Français. Nous verrons que la donne est toute autre quand il s’agit du rapport Français-Nègres.

En effet, il s’agit, à n’en pas douter, de l’empire colonial français dans sa formule sous-adjacente DOM-TOM, l’AEF et l’AOF étant la formule de référence. Ceci étant, le personnel qui peuple cette île est de race noire, anciens esclaves, et soumis au tutorat français. Le texte dénomme ce peuple de « négraille » (p. 10). Substantif générique, ce mot « négraille » est réservé à des « martyrs » (p.8) aux prises avec de cruelles souffrances.  Ces martyrs forment une « foule » (p. 9). Une foule anonyme. Le texte présente son personnel comme s’il s’agissait d’un troupeau de bœufs ou de moutons. L’absence de particularisation individuelle n’est pas seulement un effet de style. Il est vrai que l’esthétique nouvelle chère aux surréalistes, casse le jeu de la linéarité pour que la primeur soit accordée au mot et à la phrase. Soit. Mais la cassure de l’identification individuelle du personnel ici répond plus à un ordre impérial qu’esthétique : Le règne de l’objet productif est la règle.

Le jeu d’identification du personnel est presque amorcé lorsque le texte met en exergue l’une des familles qui composent la foule anonyme. Mais, une fois de plus, les pistes sont brouillées. Nous nous contenterons donc d’un simple « mes six frères et sœurs » (p. 18) Qui sont-ils ? Comment sont-ils ? Quel âge ont-ils ? Le mystère total plane. Le texte nous fait juste savoir qu’ils font partie de « la jeunesse du bourg » (p. 19).  Cependant, nous apprenons par ce détail que la structure familiale est bien présente. Le nucléus de base de toute société est représenté. Que ce soit les figures parentales, c’est-à-dire le père, la mère, les grands-parents ; que ce soit la figure de l’ascendance, la structure familiale est pour le moins au grand complet. Mais, la misère rogne et ronge tout sur son passage. Le « je » poétique ne fait que constater les dégâts pour une action conséquente.

En effet, en face de la foule sans nom, se dresse la figure du sujet poétique qui se présente sous le pronom personnel de la première personne du singulier « je » avec les variantes « moi ; moi-même ».C’est la figure du libérateur qui parle souvent au nom de cette foule sous le pronom personnel « nous », équivalent de la formule maison « mon pays et moi » (p. 57).

C’est sur la base de cette analyse prosaïque du CAHIER que nous nous fondons pour établir un dialogue inter-genre entre ce poème et le roman de Mariam Bâ UNE SI LONGUE LETTRE. Ce détour était nécessaire pour nous puisqu’il nous fallait nous convaincre que nos analyses vibrent au même diapason malgré l’apparente différence au niveau des genres textuels choisis.  Il ne nous reste donc plus qu’à pousser plus loin notre barque vers les rives tumultueuses du trauma à travers approche textuelle lexicale.

 

III.            LEXIQUE ET TRAUMA
A.    CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL
1.     L’APOTHEOSE DE LA FOLIE

Nous livrons ici les résultats d’une lecture à ras-de-texte que nous avons faite du poème. De prime abord, c’est un texte liquide. La liquéfaction textuelle est assumée par une métaphore aux couleurs vives vermeilles :

« …les fleurs du sang qui se fanent et s’éparpillent dans le vent… » p. 8.

« Les fleurs du mal » Baudelairiennes reviennent au galop, non plus pour chanter le mal du siècle, mais pour rappeler le cauchemar des siècles.  Césaire emploie 32 fois le vocable « sang » et sa synecdoque  « plasma » une fois.  Laissons-lui le soin de nous en convaincre :

« Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts » p. 35.

Le liquide rouge coule à flot entre les lignes du texte. Le sang de l’histoire nègre. Le sang des morts martyrisés. Les dés sont jetés. Car le sang va de pair avec la mort qui est inscrite 40 fois dans le registre lexical du poème. L’addition est complète si nous lui associons les vocables sémantiquement proches comme « suicidé » (2 fois) ; tuer (3 fois) ; cadavres (3 fois).  Ceci nous donne une moyenne d’environ 0.71 morts par page de texte. Cette décharge mortuaire alourdit l’atmosphère du texte et rend douloureux le processus énonciatif.

En effet, l’instance énonciative est prise de peur face à ce tas de cadavres qui remplit sa mémoire. Le texte offre 14 occurrences du mot « peur » et 8 occurrences des mots du champ sémantique de la douleur tels que « souffrance, angoisse, anxiété, détresse ».  Nous revivons l’angoisse du nègre face au peloton d’exécution. La détresse d’une négresse à qui on arrache la progéniture. La souffrance d’un négrillon lacéré par la faim et nourri par des coups de fouet. L’anxiété du condamné à mort.

Bref l’univers textuel offre d’une vue un spectacle désolant qui affecte profondément le sujet poétique. Il en est hanté. Il est comme poursuivi par le spectre d’un fantôme (utilisé 1 fois) ou d’un monstre (utilisé 2 fois). La pression psychologique est tant et si bien forte qu’il ne lui reste plus qu’une seule issue de secours ; la démence précoce :

Le vocable « fou »  s’inscrit 16 fois dans le registre lexical du texte. La folie se conjugue sous plusieurs déclinaisons. Parfois c’est l’ivresse (2 occurrences), parfois c’est le délire (3 occurrences) ou encore la dépression nerveuse (1 occurrence). Tous les sens sont déréglés. On y perd la raison :

« 2 et 2 font 5 » (p. 27)

Le dérèglement arithmétique n’est pas superfétatoire. Il y a eu tant de morts à compter qu’on a perdu toute notion des nombres. L’évocation du passé douloureux a métamorphosé le regard énonciateur qui passe de l’état de voyeur à celui de « voyant ».

La démence permet au processus énonciatif de dépasser le spam de la souffrance pour atteindre un degré plus élevé de la création verbale. La démence permet au « voyant » de voir, au-delà des hallucinations, une troisième dimension encore inexplorée de l’existence nègre. La démence permet au poète de prendre conscience de son rôle de réveilleur des « foules anonymes » qui ne savent que faire de la mare de sang qui coule sous leurs pieds. Il s’en suit un réseau de communication dont les maillons forment la toile de fond de l’émancipation nègre.

 

2.     Réseaux de communications interpersonnelles et prise de conscience.

La communication sociale est une donnée réelle dans le cadre du cahier. Comme nous l’avons vu, c’est un poème qui fonctionne sur un mécanisme de prise de la parole. C’est une communication à plusieurs enjeux selon le schéma envisagé :

Emetteur Récepteur Enjeu

  • Je—————–tu = conflit
  • Je—————–je = prise de conscience
  • Je—————–nous = politique

Le but ultime de la communication est trouver une synergie culturelle qui puisse au mieux sortir le peuple de la frustration :

« Je trouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions » (p. 21).

Ce secret passe par une sorte de trilogie communicative que nous allons considérer ci-après.

  • Communication et conflit

Le conflit se signale déjà à l’orée du texte :

« Va-t’en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache » (p. 7). Le binôme communicatif « je-tu » apparaît ici au cœur d’une vigoureuse contestation agrémentée d’invectives. Cahier étant la première œuvre de Césaire, il est comme la mise en abyme de toutes les autres œuvres subséquentes. C’est une annonce de « la révolte » (p. 9) que nous retrouvons dans Le Discours sur le colonialisme.

Le point de départ est toujours l’ethnocentrisme de « l’impératrice Joséphine des Français rêvant très haut au-dessus de la négraille » (p. 10) ou alors de « l’Europe peureuse qui se reprend et fière se surestime » (pp. 34-35). Cette surestimation culturelle a conduit le monde blanc à falsifier la cosmogonie universelle : Bien que La Sainte Bible clame tout haut et fort que « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme » (Genèse 1 : 27), l’ethnocentrique Joséphine a décidé autrement du sort de « ceux qui ne se consolent point de n’être pas à la ressemblance de Dieu mais du diable » (p. 58). Et plusieurs siècles de mauvais traitements s’en sont suivis. Le sujet poétique, ayant marre de ce scandale, affronte l’autre dans un discours contestataire dont le but est de renverser le statuquo culturel en vigueur dans son île :

« ASSEZ DE CE SCANDALE » (p. 32).

Cependant, n’allons pas vite en besogne. Le conflit « je-tu » ne doit aucunement aboutir sur une logique de haine. Loin s’en faut. Ne faisons pas du sujet poétique cet homme de haine pour qui il n’a que haine (p. 50). C’est un conflit qui ouvre les portes de la civilisation universelle : « C’est pour la faim universelle pour la soif universelle » (p. 50). L’universelle altérité. La soif et la faim de la reconnaissance universelle des droits de l’homme et du citoyen. La soif et la faim de l’autre.

Cahier met à l’honneur l’intégration du moi et de l’autre dans une société ouverte à la globalisation. Le réseau de communication avec l’autre commençant où s’arrête le monologue de l’en-soi, du vivre de et par soi-même.

  • Communication et prise de conscience.

Nous l’avons déjà vu, l’espace conditionne la psychologie du personnel. Mieux encore, l’espace vit un drame intérieur qui perturbe l’ontologie du personnel. Le texte rend de façon poignante ce drame à travers la personnification de l’espace : « Les Antilles qui ont faim » (p. 8) nous apparaissent comme un être en état de siège. La peur et la famine assiègent la féminité des Antilles tant et si bien qu’elles se recroquevillent sur elles-mêmes et s’oublient pour ainsi dire :

« …cette ville inerte et ses au-delà de lèpres, de consomption, de famines, de peurs tapies dans les ravins, de peurs juchées dans les arbres, de peurs creusées dans le sol, de peurs en dérive dans le ciel, de peurs amoncelées et ses fumerolles d’angoisse » (P. 10).

L’angoisse liée à l’espace finit par anéantir le sens de l’être du personnel. Tout repère identitaire est brouillé. Le personnel est livré à lui-même. La décharge psychologique atteint son paroxysme lorsque le sujet poétique entreprend un monologue intérieur. Il se note un déplacement spatial centripète, du sens  dehors-dedans :

«  Et en venant je me dirai à moi-même » (p. 22).

C’est un cliché déjà connu. De Montaigne au XVIe siècle à « Rousseau juge de Jean-Jacques » au XVIIIe siècle, la littérature francophone ressasse le spectre du dédoublement du sujet-créateur : Le « moi » se détachant du « je » pour  devenir l’objet de la création verbale. Parfois, le « je » peint le « moi » ; ou, et c’est le cas pour Rousseau, le « je » conduit le « moi » à la barre du jugement éthique. Dans un cas comme dans l’autre, la décharge émotionnelle se lit entre les lignes de la création.

Mais, ce qui fait l’originalité de ce vieux sentier battu qu’emprunte Césaire à ce niveau de la parturition, c’est qu’il transporte la décharge psychologique vers une autre direction : la quête identitaire. Pendant que Montaigne s’interroge sur le « Que sais-je ?», Césaire s’interroge sur le « Qui suis-je ? » :

« Qui et quels sommes-nous ? Admirable question ! » (p. 28)

Cette admirable question provient d’un constat : « Je ne suis d’aucune nationalité prévue par les chancelleries » (p. 39)

La question de nationalité ici soulevée est un temps fort de la communication intérieure. L’élan nationaliste qui provient de l’appartenance à un territoire, à un espace qui lui soit propre est étouffé par une machine coloniale mercantile et expansionniste. A qui appartient cette île que nous connaissons pour la Martinique (le texte tait ce nom) ? Admirable question renchérirons-nous.

En clair, l’enjeu est de taille. L’occupation spatiale par une force étrangère déclenche un processus interne non seulement au poète, mais aussi et surtout à toute cette foule de Martiniquais anonymes. C’est le moment idéal pour faire valoir l’auto-image. Mais une image nouvelle, produit d’une  révolution intérieure :

« Par une inattendue et bienfaisante révolution intérieure, j’honore maintenant mes laideurs repoussantes » (p. 37).

Le sens de l’honneur retrouvé est le point d’aboutissement d’un véritable travail de maternité. Le sujet se renaît à lui-même. La renaissance individuelle fait écho au bon vieux  mouvement de la renaissance nègre de Harlem des années 1920.  C’est une naissance douloureuse. La douleur de s’assumer tel qu’on est. La douleur d’accepter la condition imposée par le colon. La douleur d’accepter l’inacceptable. La douleur d’accepter et d’assumer son destin d’homme de couleur :

« J’accepte… j’accepte… entièrement, sans réserve… » (p. 52).

La force de la révolution intérieure est tant et si bien puissante qu’elle oblige le nouveau-né à se frayer un chemin vers la sortie de l’orifice natal. C’est un retour aux sources orales où le héros des contes cosmogoniques vient au monde de lui-même avec le concours presque passif de la mère porteuse. Le sujet poétique  renaît donc de la tradition orale ancestrale et du même coup retrouve sa généalogie :

« Je tiens maintenant le sens de l’ordalie : mon pays est la « lance de nuit » de mes ancêtres Bambaras » (p. 58).

Cependant, le chemin ouvert est encore long à parcourir. La renaissance révolutionnaire doit refaire face à la réalité extérieure bien qu’armée d’une armure supplémentaire. L’auto-image du sujet poétique doit retrouver son alter-ego dans la platitude existentielle pour lui communiquer le souffle de la nouvelle vie :

« Je vis pour le plus plat de mon âme » (p. 43).

C’est le degré zéro de la révolution. Ou mieux encore, l’angle plat de la vision révolutionnaire. Les 360◦ Celsius du retournement culturel et identitaire. A partir d’ici, le poète se mesure, non plus selon le compas du colon, mais selon sa propre mesure :

« Homo sum » (p. 39).

Le poète, devenu homme dans tous les sens du mot, entreprend la lourde tâche d’étendre les cordages de l’humanité à toute sa race. Dès lors surgit sans ambages le concept de la négritude :

« Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

Ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

Elle plonge dans la chair rouge du sol

Elle plonge dans la chair ardente du ciel

Elle troue l’accablement opaque de sa droite patience » (pp. 47-48).

La négritude se définit à travers un double mouvement : négation et affirmation. Elle est ennemie de la momification ; de l’immobilisme ; de la désuétude ; de la gratuité. Elle n’est pas figée. Elle est dynamique. Elle est agissante. Elle est engagée. Son engagement est visible dans le ciel et sur la terre : Dans le ciel, elle veut tailler une place de choix dans le soleil pour son peuple. Sur la terre, elle veut implanter son peuple dans le terroir qui lui est propre pour l’émancipation civique.

Cette action passe par une médiation métaphysique. Le poète de la négritude invoque les muses à travers une « prière virile » :

« Faites de moi un homme de terminaison

Faites de moi un homme d’initiation » (p. 49).

Schématiquement, cette prière peut être ramenée à la suite logique suivante :

Transmutation esthétique—> le poète —-> action

(faites)   (de moi)          (un homme de terminaison)

(un homme d’initiation)

La figure du poète change de statut dès lors. Il devient un homme de proue. Il devient un homme de terminaison. Il devient un homme d’action. Il devient le porte-parole de tout un peuple :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » (p. 22)

Les dés sont jetés. Le poète devient le leader émergent de la république indépendante en devenir. Le vent de la liberté est invoqué à force de mots et verbes inventifs et créatifs. Là où il n’y a pas de liberté, le verbe libérateur en pourvoira une.

Voilà pourquoi le leader visionnaire devient un prophète. La mission du poète engagé dans la vie sociale a fait son bout de chemin depuis Victor Hugo ou Lamartine. Pendant que le premier se voulait dirigeant visionnaire par et à travers les muses, le second se portait candidat aux élections présidentielles françaises. Aimé Césaire est le point d’intersection des deux expériences. A la fois prophète et homme de front :

« Sur cette ville que je prophétise, belle…

faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes » (p. 49).

Le pouvoir exécutif est donc entre les mains du démiurge. Que va-t-il en faire ? Question rhétorique qui trouvera réponse un peu plus loin. En attendant, faisons un tour en Afrique, repère généalogique de Césaire, à la rencontre d’une autre expérience d’écriture, d’une autre figure représentative de la littérature postcoloniale.

 

B.  UNE SI LONGUE LETTRE.

Une si longue lettre est un roman épistolaire écrit par la Sénégalaise Mariama Bâ. C’est une fresque qui peint les réalités locales après « vingt ans  indépendance ! »[4]. Si nous considérons la date de la première édition de CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL, 1939, il y a une différence de 31 ans entre les deux projets d’écriture. Une différence d’une génération. Le texte lui-même renferme de bonnes indications quant à cette différence :

« …notre génération, charnière entre deux périodes historiques, l’une de domination, l’autre d’indépendance. »[5]

Force nous est de constater que le texte s’inscrit dans une double chronologie : La période coloniale et la période postindépendance. C’est une écriture qui, héritière d’un « lourd »passé, se veut porteuse des marques d’une nouvelle ère non moins désastreuse. La prise en charge de ces deux calamités chronologiques s’annonce si périlleuse que l’auteur emprunte quelques tournures spéciales pour la mise en forme du texte : la correspondance.

Le roman est une lettre formée par une  constellation de 28 chapitres et

reliant les deux principales figures du texte : Aissatou et Ramatoulaye. Écrite à la première personne, cette longue lettre semble au départ bien cohérente sur le plan de la logique des actions jusqu’au moment où, plongée dans le souvenir douloureux des événements, la logique narrative se brouille et laisse la place à une structure chaotique du genre « Les Essais » de Montaigne. Le texte prend alors toutes les allures d’un journal intime où toutes les impressions sont enregistrées au gré de la secousse émotive du moment.  Du journal au cahier il n’y a plus qu’un pas. De Mariama Bâ à Aimé Césaire, disions-nous, il n’y a qu’un niveau de compte à rebours. Voilà donc que les deux projets se croisent et se regardent sous les yeux d’un lecteur friand de traumatisme culturel. Suivons le regard…

 

1.     LA DOULEUR D’ÊTRE FEMME

Comme nous l’avons vu plus haut, Cahier est le manifeste de la douleur d’être nègre. La souffrance qu’a connue la race noire resurgit dans le texte à travers le dérèglement des sens.  La démence énonciative marque à la fois le trouble psychologique et la stratégie d’en découvre avec. Dans tous les cas, c’est une marque de vulnérabilité associée á l’essence de l’être nègre. Comme on est Noir, comme on souffre. Comme on est Noir, on subit tous les mauvais traitements possibles de la part du Blanc qui se croit tout supérieur.

Avec Mariama Bâ, la douleur persiste. L’oppression demeure malgré l’abolition de l’esclavage et la proclamation des indépendances. Le traumatisme du passé demeure vivace sous la plume de l’auteur :

Sur le plan lexical, nous retrouvons tous les vocables que Césaire a utilisés pour dresser son monument mémoriel : La paire lexicale « mort/sang » réapparaît de façon redondante dans Une Si longue lettre. Présentant 19 occurrences, « la mort » s’associe d’après le sémantisme les vocables « enterrement » (1 occurrence), « funèbre » (1 occurrence), défunt  (1 occurrence), corps raide (1 occurrence), deuil (1 occurrence), cadavre (1 occurrence).

Ce cortège funèbre est plongé dans la même mare de sang dont parlait Césaire tantôt. Les 9 occurrences du vocable « sang » assurent la liquéfaction narrative qui doit acheminer le « bateau ivre » jusqu’à sa dernière demeure. Il y a donc douleur. Il y a donc souffrance. Ces mots, employés respectivement 6 fois et 5 fois appellent par ricochet la phrase « je pleure » (2 occurrences) et les vocables « tristesse » (4 occurrences) et détresse (2 occurrences).

La douleur coloniale refait donc surface au fur et à mesure que l’instance énonciative nous livre ses confidences, ou plutôt livre ses confidences à son amie Aissatou.

Assimilable à un roman autobiographique, Une Si longue lettre raconte l’histoire d’une jeune dame appelée Ramatoulaye qui, après de brillantes études, convole en justes noces avec l’homme de son choix, Modou Fall. La polygamie en vigueur dans la société pousse le mari à se séparer d’elle (physiquement et non de droit) pour épouser une deuxième femme, Binetou. La douleur est salée lorsque l’ex-mari décède et la laisse dans un état de veuve usée et désabusée.

C’est l’occasion de dénoncer l’abus masculin qui considère encore la femme comme un objet qui peut être passé de main en main :

« Tu oublies que j’ai un cœur, une raison, que je ne suis pas un objet que l’on se passe de main en main »[6].

Objet hier, objet aujourd’hui, l’instance énonciative s’arroge le droit de s’associer d’autres histoires parallèles d’autant plus traumatisantes qu’elles ne peuvent s’exprimer qu’à travers  un «dérèglement de l’individu »[7]  .

En effet,  le dérèglement des sens inscrit dans l’univers de Cahier se trouve dans le roman sous le couvert des vocables « dépression nerveuse » (3 occurrences), angoisse (4 occurrences), fous (2 occurrences), « malades mentaux » (1 occurrence), « aliénation mentale » (1 occurrence), déprimée (1 occurrence), anxiété (1 occurrence).

La folle, c’est Jacqueline qui, après un malheureux mariage avec un médecin, Samba Diack, est obligée de supporter les mauvais traitements de monsieur qui mène une vie de débauche. De heurts en déboires, elle finit dans la dépression nerveuse.  La folie est le seul chemin ouvert :

« un jour, Jacqueline se plaignit d’avoir une boule gênante dans la poitrine, sous le sein gauche […] Jacqueline prit avec ardeur ses comprimés, tenaillée par la douleur insidieuse. Le flacon vide, elle constata que la boule demeurait à la même place ; la souffrance la harcelait avec la même acuité […] On emmena Jacqueline à l’hôpital de Fann […] Jacqueline était en neurologie »[8]

Nous notons un grand changement dans le statut de Jacqueline à la fin de la citation. Encore lucide, c’est Jacqueline qui était l’architecte de l’amélioration de sa condition. Elle prenait ses comprimés elle-même jusqu’au jour où « on » est intervenu pour constater les dégâts : « Jacqueline délire, vite au neurologue ».

Pauvre Jacqueline. Devenir un objet trimballé de main en main vers une destination déterminée par les autres. L’aliénation mentale, à l’image de l’aliénation culturelle, est un moment de fortes pressions psychologiques où l’individu perd tout repérage identitaire et va à tout vent vers l’incognito. Explorer l’inconnu. Tâche ardue. Mais pas impossible. Le processus énonciatif se charge de cette lourde tâche à ce niveau. La plume de l’auteure s’attelle à reconstruire l’univers de Jacqueline pour lui donner une nouvelle vie, une renaissance nègre en somme. Le rapport du médecin traitant assure le relai :

« Madame Diack, je vous garantis la santé de votre tête. Les radios n’ont rien décelé, les analyses de sang non plus. Vous êtes simplement déprimée, c’est-à-dire …  pas heureuse. Les conditions de vie que vous souhaitez diffèrent de la réalité et voilà pour vous des raisons de tourments. De plus, vos accouchements se sont succédés trop rapidement ; l’organisme perd ses sucs vitaux qui n’ont pas le temps d’être remplacés. Bref, vous n’avez rien qui compromette votre vie »[9]

Le médecin se veut rassurant. Les mots du rapport sont bien choisis. L’adverbe « simplement » qui vient minimiser l’acuité du mal est à lui tout seul une thérapeutique majeure. Il s’agit de conjurer le mal par l’apaisement de l’âme. La fonction cathartique du discours devient plus évidente. Nous ne sommes pas loin des entrevues de psychanalyse. Mariama Bâ semble nous mener vers une pédagogie du discours : Autant le mutisme rend fou, autant le langage libère. Autant le bâillonnement aliène, autant le dialogue guérit. Bref, mettons-nous autour de l’arbre à la palabre ou autour d’une table et dialoguons de long en large, et nous serons guéris.

 

2.     Caliban et Aissatou.

Le parallélisme narratif du roman nous livre un troisième parcours du même genre. Une femme désabusée par les us et coutumes en vigueur dans la société. Aissatou, qui est la destinataire de la longue lettre, fut mariée à Mawdo Bâ, un frais émoulu de la faculté de médecine.  La loi de la polygamie autorise ce dernier à prendre une deuxième épouse, Nabou.

Ce que Mawdo ignore c’est qu’Aissatou ne se laissera pas faire. A l’image de Caliban d’Une Tempête de Césaire, Elle se rebelle contre l’autorité du maître Prospéro/Mawdo Bâ.

En effet, la lutte anticoloniale connaît une tournure majeure avec l’adaptation que Césaire fait de The Tempest de W. Shakespeare.  Fatigué des exactions du maître Prospéro, Caliban se révolte et amorce une véritable chasse anticolonialiste. Jugeons-en plutôt :

« Il faut que tu comprennes, Prospéro :

des années  j’ai courbé la tête,

des années j’ai accepté,

tout accepté,

tes insultes, ton ingratitude,

pis encore, plus dégradante que tout le reste,

ta condescendance.

Mais maintenant, c’est fini !

fini, tu entends ! »[10]

La décharge psychologique contenue dans la phrase « c’est fini » marque une déchirure dans les rapports colon-colonisé. La rupture annonce la libération du joug colonial. C’est le début d’une émancipation qui, bien que mal préparée, est tout de même porteuse d’une nouvelle identité. Le chemin sera long à parcourir, certes. Mais le principe d’auto-détermination paraît à tout jamais acquis. C’est l’essentiel.

L’essentiel, pour Aissatou aussi, c’est de secouer le joug masculin qui continue à peser sur la femme. Le couple homme/femme, loin de garantir l’épanouissement du Nègre indépendant, semble plutôt privilégier un développement séparé de deux identités diamétralement opposées : l’une qui agit, l’autre qui subit. C’est le début d’une nouvelle colonisation. D’aucuns parleraient de néo-colonisation.

Une logique de lutte de libération s’amorce sous la plume De Mariama Bâ. Le processus énonciatif emprunte la situation que vit la jeune  Binetou après la décision de ses parents de la « vendre » à Modou Fall:

«  Victime, elle se voulait oppresseur […] Vendue, elle élevait chaque jour sa valeur »[11]

La figure la plus marquante de cette lutte d’émancipation est, à n’en point douter, Aissatou qui, comme Caliban, secoue de plein fouet l’autorité du dominateur et s’engage dans une voie d’autodétermination. Elle s’exprime sans ambages dans sa lettre de rupture d’avec  son ex-époux :

« Mawdo,

Les princes dominent leurs sentiments, pour honorer leurs devoirs. Les « autres » courbent leur nuque et acceptent en silence un sort qui les brime. Voilà schématiquement, le règlement intérieur de notre société avec ses clivages insensés. Je ne m’y soumettrai point […] Je me dépouille de ton amour, de ton nom. Vêtue du seul habit valable de la dignité, je poursuis ma route.

Adieu.

Aissatou »[12]

La pointe de violence verbale est à l’image de la volte-face observée dans la relation de domination et d’aliénation. A la figure de Caliban répond celle d’Aissatou. Elle se dépouille des habits hideusement somptueux de l’amour et du nom du colonisateur. Elle se défait de l’assimilation culturelle et se revêt du seul habit qui vaille : celle de sa dignité. L’ex-colonisée se veut garant de son destin. Continuant sa route seule, Aissatou assume ses positions et se lance vers une nouvelle ère faite de liberté, mais aussi de nouveaux défis.  C’est la métaphore des indépendances (vocable qui apparaît 4 fois dans le texte) africaines dont nous venons de célébrer le cinquantenaire. L’heure est au bilan.

Nous emprunterons le regard de Césaire d’une part, et celui de Mariama Bâ d’autre part pour jauger le chemin parcouru depuis lors.

 

IV.            TRAUMATISME ET LITTERATURE ENGAGÉE

Dans cette ultime partie de notre exposé, nous entendons mesurer la façon dont les 2 auteurs se reconstruisent  comme sujet postcolonial. Comment est-ce qu’ils parviennent à se hisser hors de la mare de sang de l’histoire pour se positionner comme individu intégrant la nouvelle société postcoloniale. Le droit d’aînesse nous commande de commencer par Aimé Césaire.

 

1.     Communication et politique

Cahier peut être lu comme un véritable essai de politique. Il s’apparente à une valse stratégique à laquelle nous assistons à la veille de grands rendez-vous électoraux. Il faut tout faire pour séduire les plus hésitants. C’est le plus  fin stratège qui tire son épingle du jeu à juste titre. Mais, dans le contexte d’écriture du Cahier, nous sommes encore un peu loin de ce cadre émancipatoire. Le stratège a pour but ici de sortir la foule de la léthargie culturelle. Le souci majeur c’est parvenir à communiquer l’impérieuse nécessité de secouer le joug de la peur pour affronter les nouveaux défis de l’ère (air) libre.

La tâche est donc des plus ardues. L’enfant prodigue, conscient de sa lâcheté fugitive, prend la foule de biais pour ne pas blesser  les susceptibilités : « J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies » (p. 22)   L’exil parisien devient de l’errance. Le jeune diplômé de l’Ecole Normale Supérieure n’a rien moins acquis qu’une expérience de nomade. La logique d’errance provient du double déracinement culturel dont souffre le sujet poétique. Coupé de ses racines Bambaras, il ne se trouve aucun repère nourricier à Paris qui puisse compenser la perte du berceau natal. La formation académique, devenue un mal nécessaire, l’aura obligé à se saigner davantage, asséchant par le fait même la source du patrimoine racial et culturel. Le retour aux sources est donc comme une cure. La fonction cathartique est marquée ici par l’évocation des plaies hideuses. Les plaies du colonialisme qu’il faut maintenant vivre avec non pour s’y accommoder, mais mieux encore, pour s’en débarrasser dans une sorte de révolution soigneusement préparée.

La ligne communicative « je »——-à « mon pays » trahit l’attachement du sujet à la terre. Rappelons que dans le cadre colonial, la terre appartient au maître qui la met en valeur. Le colonisé est un exproprié. Il ne connaît d’attachement au terroir que par pioche et machette. L’ancrage territorial est effacé par la machine productive qui distille à coups de bâton de la liqueur de canne pour le buffet impérial. Il fallait donc se réapproprier la terre. L’appropriation du pays ou de la terre, ou encore du peuple apparaît comme une identification totale au personnel social. Le mal devient un bien commun. Les souffrances deviennent un dénominateur commun pour toutes les équations existentielles. Ce fonds de partage est un lieu de mémoire collective où le « nous » siège en roi :

« …je veux avouer que nous fûmes de tout temps d’assez piètres laveurs de vaisselles, de cireurs de chaussures sans envergure, mettons les choses au mieux, d’assez consciencieux sorciers et le seul indiscutable record que nous ayons battu est celui d’endurance à la chicotte… » (p. 38).

Le jeu est joué. Le « nous » collectif se ramène au « je » + le peuple ; au leader + le peuple. Le sujet poétique parle maintenant au nom de tout le personnel social :

« …merveilleusement couché le corps de mon pays dans le désespoir de mes bras, ses os ébranlés et, dans ses veines, le sang qui hésite comme la goutte de lait végétale à la pointe blessée du bulbe… » (p. 56).

L’apothéose du rêve. La sensualité grandeur nature. La princesse et le prince charmant. Le déferlement du merveilleux poétique achève de nous titiller pour que nous nous rendions à l’évidence. L’amant est finalement arrivé. Le rassembleur des os usés et abusés est de retour. Le décideur qui rompt avec toute forme d’hésitation peureuse est à la porte. Tant pis pour les jaloux.

Et le rêve se poursuit. Martin Luther King avait pêché aux sources du rêve. Le rêve devint réalité, et même plus que réalité sous le mandat Obama. Césaire emprunte le même chemin. Il se crée des ailes et s’envole dans des airs neufs. Il invoque la verve de la gent ailée pour une complicité esthétique :

« Vienne le colibri

Vienne l’épervier » (p. 45).

Le tire-d’aile ne connaît pas d’emprisonnement. C’est un monde de grande liberté. Un milieu où chacun est maître de son envol. Le colibri va où il veut quand il veut et avec qui il veut. Il n’a de compte à rendre à personne.  Il est libre dans ses mouvements, dans ses pensées et dans son expression. Césaire cherche pour son pays un tel idéal de liberté. Il est en quête d’une indépendance idéale en somme. Ce mot n’est jamais mentionné dans le poème. Silence souhaité ou silence imposé par les circonstances de l’heure ? Toujours est-il que le texte emprunte un raccourci métaphorique pour monter les couleurs de la jeune nation indépendante :

« Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent… » (p. 57).

Le fichu s’envole. Les cheveux s’envolent. Les corps s’envolent frénétiquement. Les langues se délient pour chanter l’hymne national. C’est la fête de l’indépendance. Les femmes sont debout ; les hommes sont debout ; la jeunesse est debout ; les enfants sont debout; la fierté nationaliste est debout ; TOUT est debout.

L’adverbe « debout » qui apparaît pour la première fois associé à la figure de Toussaint Louverture et son pays Haïti, file entre les pages du poème et s’associe vers la forclusion au mot liberté :

« La négraille aux senteurs d’oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté

Et elle est debout la négraille » (p. 61)

 

2.     Bâ et le féminisme militant

Amusons-nous un peu avec les vers de Césaire :

« La négresse aux senteurs d’oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté

Et elle est debout la négresse ».

Ce petit jeu annonce le féminisme dont fait montre Mariama Bâ dans son roman Une Si longue lettre. Elle s’attèle comme femme, à œuvrer pour la libération de la gent féminine du poids de la discrimination génétique. La lutte pour l’égalité des sexes est un point d’honneur dans ses préoccupations. L’instance énonciative nous livre encore des confidences dans ce sens au dernier chapitre du roman :

« Les irrésistibles courants de libération de la femme qui fouettent le monde, ne me laissent pas indifférente. […] Mon cœur est en fête chaque fois qu’une femme émerge de l’ombre »[13]

Bâ prétend tirer la femme de l’ombre pour qu’elle apporte sa contribution à l’édification de la jeune république.

En effet, elle mesure, 20 ans après les indépendances, la distance que le pays a parcourue guidé par la gent masculine. Ce n’a pas été de tout succès. Loin s’en faut. Les maux de tous genres ont continué à miner la société. La jeune génération, nantie de grands diplômes, a raté le tir dès le début pour n’avoir pas su s’associer  les bons conseils et appuis de leurs jeunes épouses aussi bien bâties intellectuellement :

« Presque vingt ans d’indépendance ! A quand la première femme ministre associée aux décisions qui orientent le devenir de notre pays ? Et cependant le militantisme et la capacité des femmes, leur engagement désintéressé ne sont plus à démontrer. La femme a hissé plus d’un homme au pouvoir. »[14]

Voilà qui est posée l’équation. Poussons vers l’avant l’échéance. Plus 30. Et le constat est presque le même. Le cinquantenaire a été le moment du bilan d’un demi-siècle de parcours vers le développement soutenu. Le constat est notable pour tous. Quelque chose a mal tourné quelque part. Le « Printemps Arabe » n’est pas un fait gratuit. Laissons le soin, en guise de conclusion, à l’un des personnages du roman inédit Os Cinquenta anos das independências africanas (Les Cinquante ans des indépendances africaines) de tirer des leçons de ce chemin parcouru :

 

CONCLUSION

–       Excellence monsieur le ministre, revenons sur la gestion actuelle du continent. A quoi serait dû notre grand retard ?

 

–       « Bon. Je dirais qu’il y a plusieurs facteurs.

Le premier a trait à l’exploitation pure et dure dont nous avons été victimes pendant la colonisation. Une arrière-forêt dévastée n’augure rien de bon. Les chemins de fer occidentaux portent notre griffe, le bois d’ébène. Où sont nos lignes TGV à nous ? Nos bras les plus vaillants ont servi de chair à canon pendant la deuxième guerre mondiale, entre 1940 et 1945. Que restait-il pour les indépendances de 1960? Des bras décharnés et ridés par trop de faim et de coups de matraque. Il a fallu du temps pour reconstituer nos forces vives.

Le second a trait à la préparation de nos premiers dirigeants à la gestion publique. Il aurait fallu que la métropole formât de façon échelonnée la jeune génération des premiers dirigeants. Ils n’étaient pas suffisamment préparés pour les lourdes tâches qui les attendaient. Quand l’esclave devient le maître, il y a encore des réflexes de la vie d’esclave à gérer, le syndrome  de la peur à juguler avant tout bon travail. Ce n’a pas été fait. Et le résultat a été ce qu’on a aujourd’hui. Certains de ces dirigeants en étaient conscients. Considérons le cas d’Aimé Césaire, l’un des initiateurs du programme Négritude dont les indépendances africaines sont héritières. Quand il a fallu en venir aux prises de décisions réelles, il a opté pragmatiquement pour la départementalisation. La Martinique est aujourd’hui un département français à côté d’Haïti où « la Négritude se mit debout pour la première fois ». La différence est énorme. De l’Amérique en Afrique il n’y a qu’un pas. Pour vous en convaincre, revisitez la production littéraire du géniteur de la négritude : Depuis La TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE (écrite en 1963) où le roi Christophe échoue de conduire son pays indépendant dans la course vers le développement économique, jusqu’à UNE SAISON AU CONGO (1966), qui est en fait une invitation à méditer sur les décolonisations manquées du continent, vous lirez en filigrane l’urgence d’une redéfinition des émancipations des peuples jadis colonisés.

Un autre point a trait à l’attitude de la communauté internationale. Un chansonnier africain avait une fois dit, je cite, n’attendez pas ma mort pour faire des cotisations ; donnez-moi des médicaments pendant que je suis malade, fin de citation. Les plans d’ajustement structurel et consorts sont intervenus quand tout semblait consommé ; On vole toujours au secours d’un moribond. Pourquoi n’avoir pas fait des plans d’ajustement de bonne gouvernance dès le début ? On nous a gavés de dettes en nous cachant le fait que c’était le début d’une autre dépendance. Si le plan d’ajustement structurel nous a été imposé, cela signifie qu’on pouvait aussi bien nous prescrire une façon claire et concise de la gestion des dettes. C’était le moindre mal. Un petit cours d’économie politique aurait suffi. Pour étayer la pertinence de mon propos, je vais ici vous livrer in extenso les réflexions d’un auteur postcolonial. Je cite : les pays africains se laissèrent facilement tentés par les propositions généreuses d’aide extérieure, qu’ils virent comme un moyen de stimuler le développement et de financer des programmes d’infrastructures en matière de santé et d’enseignement. Pour que l’aide puisse, à des conditions raisonnables, contribuer au développement, il est nécessaire que les emprunts produisent plus que le coût des intérêts et du remboursement. Or les choses ne se passèrent pas ainsi, si bien qu’à la fin des années 1980, la plupart des pays subsahariens étaient contraints de consacrer entre 42 % et 80% de leurs excédents commerciaux au remboursement de la dette extérieure. Le rapport du service de la dette aux exportations de biens et de services atteignit 200%. Et la dette devint ainsi l’un des principaux obstacles au développement de l’Afrique, fin de citation[15].

Enfin, la dernière balle retombe sur nous-mêmes. Soyons des démocrates. Cette valeur universelle est le garant du progrès. La jeune génération qui est à la recherche de « l’indépen-pru-dence »*, doit déjà noter qu’un démocrate est la première pierre de cette construction. Les autres maillons suivront après.

Je vous remercie ».[16]

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Césaire, A.  Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence africaine, 1983.

Bâ, M. Une si longue lettre, Dakar, Les nouvelles éditions africaines.

Moura, JM. Littératures francophones et théorie postcoloniale, Paris, PUF, 1999.

Lazarus, N. Penser le postcolonial, Paris, éditions Amsterdam, 2006.

Mcleod, J. The routledge companion to Postcolonial studies, Londres, Routledge Taylor &Francis group, 2007.

Takounjou Ngueho, AF. Os Cinquenta anos das independências africanas, inédit.

 



[1] Abigail Ward, “Psychological formulations” in The Routledge Companion to Postcolonial Studies, p. 196.

[2] Stephen Morton, “Poststructuralist formulations”in The Routledge Companion to Postcolonial Studies, p. 166.

[3]Abigail Ward, “Psychological formulations” in The Routledge Companion to Postcolonial Studies, p. 200.

[4] Mariama Bâ; Une si longue lettre, p. 89.

[5] Mariama Bâ; op. Cit. P. 40.

 

[6] Mariama Bâ; op. Cit. P. 85.

[7] Mariama Bâ; op. Cit. P. 81.

[8] Mariama Bâ; op. Cit. pp. 64-65.

[9] Mariama Bâ; op. Cit. p. 68.

[10] Aimé Césaire; Une Tempête; p. 87.

[11]  Mariama Bâ; op. Cit. p. 72.

[12] Mariama Bâ; op. Cit. P. 50.

[13] Mariama Bâ; op. Cit. P. 129.

[14] Mariama Bâ; op. Cit. P 91.

[15] Legum, cité par Neil Lazarus in PENSER LE POSTCOLONIAL, P. 101.

[16] André Ferdinand Takounjou Ngueho; Os Cinquenta anos das independências africanas; inédit.

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