Auteur: Jean-Claude Milner

Jean-Claude Milner, né en 1941, est linguiste et philosophe.

Parmi ses très nombreux ouvrages, figurent Les noms indistincts (Seuil), Constats (folio), L’Œuvre claire : Lacan, la science et la philosophie (Seuil); Les penchants criminels de l'Europe démocratique , La politique des choses : Court traité politique 1, Pour une politique des êtres parlants :Court traité politique 2, Clartés de tout, de Lacan à Marx, d’Aristote à Mao, entretiens avec Fabian Fajnwaks et Juan Pablo Lucchelli, tous publiés chez Verdier.

LA FRANCE PENSE-T-ELLE ENCORE ?

En 2002, le linguiste Jean-Claude Milner, ancien président du Collège international de philosophie, publiait Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? Verdier, un pamphlet assassin où il répondait bien sûr négativement à cette question. Dix ans plus tard, son diagnostic est tout aussi féroce.

Vous écriviez en 2002 que, hors de quelques moments historiques exceptionnels, il n’y a pas de vie intellectuelle en France. La situation a-t-elle changé depuis ?

Jean-Claude Milner. Non. Car les raisons que j’avançais restent les mêmes. On croit que la vie intellectuelle est naturelle en France, comme le fait qu’il y ait une cuisine, une mode, etc. Mais, dans de nombreux domaines, y compris la mode, Paris a cessé depuis longtemps d’être un lieu d’innovation. Pourquoi ? Parce que la bourgeoisie française qui domine la société depuis 1815 a considéré, à partir de 1968, que l’activité intellectuelle, jusqu’alors favorable à sa domination, risquait de se retourner contre elle. Les professeurs n’étant plus les remparts fiables du pouvoir, les étudiants sont devenus une classe dangereuse. De droite comme de gauche, les gouvernements n’ont eu alors de cesse de chercher à rétablir l’ordre.

À quoi s’ajoutent des conditions matérielles qui se dégradent…

Ce qui jadis permettait aux créateurs de vivre a disparu. Je ne parle pas des droits d’auteur, déterminés par le marché : Gracq chiffrait le nombre de ses lecteurs à guère plus de cinq cents, et pourtant, il a pu vivre, parce qu’il était professeur. Cela est devenu impensable. Le temps que les enseignants peuvent consacrer à une activité de création s’est réduit comme une peau de chagrin. Et la sensibilité à l’égard de ce travail a aussi changé. L’enseignant qui écrit un livre de recherches littéraires, philosophiques, historiques, etc. vole, pense-t-on, du temps à ses élèves. C’est un changement sociologique très important : une grande partie de la vie intellectuelle en France a été soutenue jadis par le mécénat invisible de l’État laissant du temps libre. Certes, il y a bien quelques subventions publiques, mais on arrose le désert ! Les intellectuels doivent espérer vivre de leur plume, mais la liberté absolue ne doit pas les contraindre à choisir entre l’aliénation et la misère, comme au XIXe siècle.

Les minorités américaines ne s’en sont pas moins constituées en contre-cultures. Pourquoi pas en France ?

La bourgeoisie a fait preuve d’un grand machiavélisme en jetant le soupçon sur l’activité intellectuelle. Pierre Bourdieu, parmi d’autres, a popularisé la thèse selon laquelle cette activité était au service de la classe dominante. Jusqu’alors, la suspicion envers les intellectuels venait de la droite l’Action française… ; elle est passée aussi à gauche. Même si ce n’était pas l’intention de Bourdieu, cela a contribué à jeter le doute chez les minorités dominées. Elles ont été conditionnées à considérer l’activité intellectuelle comme une émanation directe du pouvoir. Ceux qui ont le plus grand secours à attendre d’une vie intellectuelle ont été entraînés à penser que cette activité se ferait contre eux.

Lorsque le Franco-Libanais Amin Maalouf est élu à l’Académie française, n’est-ce pas le symbole d’une redistribution des cartes ?

Quand je parle de vie intellectuelle, j’entends par « vie » ce qui n’a pas encore commencé. Le grand livre est celui qui n’a pas encore été écrit, le grand film, pas encore été tourné, ainsi de suite. Le fait qu’il y ait un patrimoine – notamment validé par les institutions – ne doit pas absorber la vie intellectuelle. Le rôle de ces institutions n’est pas d’augmenter les possibles, c’est déjà beau lorsqu’elles ne les entravent pas ! Il est exact toutefois que les écrivains de la francophonie ont à jouer un rôle très important.

Peut-il y avoir une pensée française dans ces conditions ? Et comment la jugez-vous ?

Pour moi, il n’y a pas de pensée française, il y a des sujets qui pensent en langue française. De tels sujets, il peut y en avoir partout, même dans les prisons, dans des langues persécutées, dans la solitude. Pourquoi n’y en aurait-il pas dans un pays comme le nôtre, où la persécution n’est pas au poste de commandement ? Quand j’affirme qu’il n’y a pas de vie intellectuelle en France, c’est une invitation à penser. À penser cette absence, par exemple…

Propos recueillis par Maxime Rovere pour Le magazine littéraire

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