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Mes parents : deux bons samaritains

Mes parents n’étaient pas religieux, mais ils possédaient nombre de vertus chrétiennes, qu’ils mettaient en pratique. Bien que relativement pauvres, ils s’estimaient plus riches que beaucoup d’autres, et ils avaient une vraie religion du partage et de l’aide aux gens en difficulté.

Cela commençait bien sûr par des gens de la famille, côté paternel ou maternel, et dès qu’un problème leur était connu, ils mettaient tout en œuvre pour aider à le résoudre avec leurs moyens. Combien de fois avons-nous hébergé un parent, un cousin ou un proche par alliance ! Cela se traduisait par une arrivée en catastrophe, notre chambre (à Bernard et moi) à partager, des repas améliorés, il fallait nourrir une personne de plus.

Août 1952 Place aux Herbes à Vérone André et Emma Séguéla

A droite, coiffé d’une casquette, je nourris les pigeons

Je me souviens notamment de mon oncle Louis, hébergé après s’être battu avec son père et avoir quitté le domicile familial, (vers 1950), des frères Tayebi, demi frères de Denise, la femme de Louis, de Hubert Astorg, hébergé avec sa femme qu’il faisait passer pour russe. Sans travail, il avait inventé une histoire d’implantation des journaux du groupe Hachette sur Toulouse pour concurrencer La Dépêche du Midi. Son histoire rocambolesque mais bien ficelée avait failli entraîner la démission de mon grand-père de la Sncf. Fort heureusement, mon père avait fini par avoir des doutes et avait découvert in extremis le pot aux roses.

Moralité : pendant un mois nous avions très bien mangé, découvert une sympathique fausse russe, qui cassait scrupuleusement les verres après avoir bu, et à la fin rompu les relations avec les cousins Astorg, qui reprocheraient toujours à mes parents de s’être mêlé de ce qui ne les regardait pas….

J’en avais tiré un premier enseignement : faire le bien est une action qui n’entraîne pas forcément la reconnaissance des bénéficiaires. Ces derniers préfèrent le plus souvent oublier qu’ils ont été aidés, voire, vous en font le reproche. Il n’y a pratiquement jamais de retour sur investissement, la bonté se joue à perte.

Il y eut beaucoup d’autres exemples : c’est ainsi que lors des inondations qui ravagèrent la Hollande (en 53), ils firent une demande officielle pour recevoir un enfant réfugié. Ils n’obtinrent pas gain de cause, dommage, nous aurions pu nous initier au flamand !

Autre exemple positif qui montre leur bonne volonté permanente, les échanges linguistiques avec l’Allemagne. En 58, ils m’avaient inscrit dans une organisation, l’American Field Service, qui prônait les échanges entre les jeunes de pays différents pour éviter les guerres. Un jeune Toulousain, le docteur Vibes, s’occupait de la région. Trois familles avaient demandé à participer à ces échanges et trois familles allemandes avaient été désignées. Mais 2 des 3 familles toulousaines s’étaient désistées au moment de recevoir (ce qui est un bel exemple d’irresponsabilité et de manque de respect de ses engagements) *. Contactés par un docteur Vibes désemparé, mais parents avaient courageusement accepté de recevoir les 3 étudiants allemands, alors que notre « réceptif » était loin d’être à la hauteur du confort allemand.

Il y avait dans leur décision la volonté de montrer la fiabilité des engagements français, en compensant la faillite des 2 autres familles.

Ce fut pour moi une immense chance : j’allais pouvoir découvrir 3 sympathiques et fort différentes familles allemandes :

  • Les Selle à Hamburg, des protestants modernes américanisés, et leurs enfants, Antje et Dirk. Père architecte roulant en Volkswagen et gros fumeur de cigares.

  • Les Walter, à Heilbronn (Stuttgart) des cathos pratiquants, leur fils Wolfgang et une fille Sigrid. Père représentant de la Reemtsma (Régie des Tabacs allemands) et ancien général de la Luftwaffe et des Légions Condor.

  • Les Savelsberg à Münich, des commerçants modernes et cultivés, et leurs fils Gert et Rolf. Père directeur commercial de la Bavaria (production de film), ce qui m’a permis de tourner dans « The Great Escape (La Grande Evasion) de John Sturgess.

1958 Antje Selle (Hamburg), mon frère Bernard, Gert Savelsberg (Münich)

Et Wolfgang Walter (Heilbronn près de Stuttgart) photo de droite (photos RS)

Un vrai réseau de placement.

Il faudrait citer également tous les parents, cousins, amis auxquels mon père a pu trouver un premier emploi en utilisant son immense réseau toulousain d’entreprises diverses avec lesquelles il réglait des problèmes de litiges Sncf.

Je pense notamment à Gilbert Tayebi, Gérard Garres et à beaucoup d’autres.

Mon père suivait ainsi l’exemple humaniste de son père Jean, qui avait le sens du service à rendre, et qui pendant la guerre avait profité de son poste de chef de quai à la gare Matabiau pour embaucher des jeunes et leur éviter un départ inévitable au STO (Service du Travail Obligatoire).

Mes parents étaient cultivés et connaissaient bien les rouages de l’administration, notamment fiscales, et les consultations « gratuites » étaient nombreuses au 27 bis rue dessalles, pour rédiger une déclaration d’impôts, obtenir une pension, régler un litige.

Ils ont toujours refusé la moindre rétribution pour les services rendus. Il faut cependant préciser que la plupart des bénéficiaires en auraient été incapables, vu leur dénuement.

Je me souviens de toutes ces heures passées en fin de journée ou en soirée, à étudier les problèmes apportés par les demandeurs.

Comme de bons samaritains, ils ne mesuraient pas leur temps.

Mes parents avaient le cœur sur la main, beaucoup en ont usé, certains en ont abusé, sans toujours s’en montrer reconnaissants.

Certains noms de famille ont pu être modifiés

* après réflexion, il devait y avoir les Portes de Cornebarrieu et les Etcheberry. Les Portes allaient essayer de se racheter en nous invitant plusieurs fois à Cornebarrieu. Mais pour des cathos pratiquants et donneurs de leçons, leur forfait la fichait mal !

Quant aux Etcheberry, la mère Simone avait le cœur sur la main, mais son mari Fulbert, était une vraie tête de lard, d’un égoïsme exceptionnel ! Ils devaient totalement disparaître du circuit des échanges linguistiques, laissant mes parents assumer leurs engagements.

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