Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Une grande dame : Ursula Savelsberg 

C’est le 4 juillet 1961, que j’arrive à Münich en provenance de Heilbronn-Sontheim. Je viens d’être reçu au baccalauréat (1ère partie), avec mention. J’ai tout juste 17 ans, et le monde m’appartient. Je suis invité par la famille Savelsberg à passer quelques semaines dans le cadre d’un échange linguistique.

Dans la famille Savelsberg, il y a deux fils, Gert, un géant de 1,93 m et son petit frère Rolf, d’une taille de simplement 1,88m. Ils sont alors âgés de 20 et 18 ans.

Juillet 1961 Grünwald b. München    Gert, Ursula et Rolf Savelsberg (photo RS)

Le père, Heinz Savelsberg, est directeur commercial de la Bavaria gmbh, une entreprise
cinématographique qui produit des films, basée à Geiselgasteig, tout près de Grünwald,
au sud de la capitale bavaroise. Il est souvent en déplacement, c’est l’homme d’affaire
moderne, fumant cigare et roulant en Mercédès. Il est âgé de 57 ans (né en 1904).
Sûr de lui et décideur, il m’impressionne.

Son épouse, Ursula, tient la maison, et organise les réceptions.C’est une femme exceptionnelle, d’une vaste culture et d’un goût raffiné.Elle est alors âgée de 46 ans (née en 1915). Fille d’un professeur de lettres classiques à l’université de Cologne, elle est passionnée par les arts, et notamment la peinture.

L’art moderne

Très tôt elle a été initiée à l’art moderne, son père, le Doktor Lehman, baignait dans le milieu culturel et appréciait le mouvement architectural du Bauhaus. Simple professeur, il avait un jour ramené à la maison une petite aquarelle de Paul Klee. Mais son achat, même d’une somme modique, mettait alors en déséquilibre le budget familial, et, la mort dans l’âme, il avait dû rapporter l’œuvre au marchand. Et depuis, dans la famille, on supputait souvent l’immense plus-value, qui avait ainsi été perdue.

Ceci pour montrer que chez les Lehman on aimait Klee et tous les modernes de l’époque, vilipendés par les nazis. L’ameublement était moderne et de bon goût, elle s’intéressait aussi à la littérature , à la musique et à l’architecture. Elle avait le sens du « Beau ». A 17 ans, j’avais l’âge idéal pour découvrir et absorber toute cette culture moderne, qui m’attirait.

Ce mois de juillet allait être capital dans l’orientation définitive de mes choix artistiques. Vierge de toute formation, j’avais ainsi choisi délibérément mon orientation picturale. A Münich, je pus visiter les musées d’art moderne, et plus particulièrement la Pinacothèque, dans sa configuration de l’époque.

Guidé par Ursula et la riche documentation personnelle familiale, je commence à apprécier les grands mouvements expressionnistes allemands, « Die Brücke », et « Der Blaue Reiter ». Le Blaue Reiter (le cavalier bleu), est un groupe  formé à Münich. On y retrouve Franz Marc, August Macke et Vassily Kandinsky. Klee et Jawlensky y ont aussi participé.

La Tour des Chevaux Bleus de Franz Marc

Le premier groupe expressionniste fut en fait « die Brücke » (le pont), animé par Kirchner, Schmidt-Rottluff et Nolde. Il émergea au début du 20ème siècle.

Mes deux premiers livres d’art achetés à Münich en 1961 (photos RS)

Je ramenais aussi quelques cartes postales représentant des œuvres de Nolde, Kirchner, Franz Marc et Paul Klee. J’eus la chance d’avoir une épouse qui partage mes goûts en matière picturale. Et les reproductions des œuvres des expressionnistes allemands devaient plus tard recouvrir nos murs, notamment Macke et Klee. C’était pour moi la porte ouverte à tout l’art moderne, j’étais prêt à aimer Picasso, Miro, Ernst, Delaunay, Mondrian, Klimt, Manessier, de Staël et beaucoup d’autres.

C’est grâce à Ursula Savelsberg que je choisis cette orientation qui devait durer toute ma vie. Je lui en serai toujours reconnaissant.

Les Voyages Culturels

Les Savelsberg sont de grands voyageurs, et leur modèle m’inspirera.  Ils contribueront, avec d’autres, à me donner le goût du voyage. Ursula voyage beaucoup, avec ou sans son mari, et ses voyages ont le plus souvent un côté culturel. Elle visite l’Europe et s’intéresse aux sites remarquables, d’où elle nous envoie de magnifiques cartes postales. Combien de sites jusqu’alors inconnus, ai-je découvert grâce à ses envois ! Je me souviens tout particulièrement de San Zeno, dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Et pourtant j’aurais dû connaître cette magnifique abbaye, située tout près de Vérone. Elle nous offrit un petit livre d’art consacré à ce monastère, détaillant les merveilles sculpturales. Et lors de notre première visite à Vérone, fief familial de ma grand-mère italienne, nous visitâmes en priorité ce site et son cloître exceptionnel.

29 07 2011 Le cloître de San Zeno près de Vérone (photo RS)

Une Culture Œcuménique

Cet exemple montre que Ursula s’intéressait à toutes les formes de culture, et pas uniquement à l’art moderne. Elle était aussi à l’aise dans le Moyen-Âge que dans la Renaissance. Enfant elle avait baigné dans la mythologie allemande, d’autant plus qu’elle vivait à Cologne sur les bords du Rhin. Et de facto, aimant le Beau, elle aimait l’Italie, où elle fit de nombreux séjours

Une Écriture Lumineuse

Tout le caractère empreint de fermeté et de rondeur d’Ursula ressort dans son écriture, d’une rare originalité. L’extrait d’une lettre adressée à ma mère en janvier 1962 pour préparer la venue de Rolf à Toulouse, en témoigne. Écrite en français (elle parlait couramment anglais), on y retrouve son sens de l’organisation et de la diplomatie.

Point n’est besoin d’être graphologue pour y déceler les traits principaux de son caractère, son œcuménisme et son empathie, son humanisme et son ouverture d’esprit, son côté positif et constructif.

14 janvier 1962 lettre de Ursula à ma mère (document RS)

J’ai conservé ces lettres qui retracent l’histoire de la famille Savelsberg. Ursula vécut longtemps, sa dernière lettre est datée de 2010, elle venait d’avoir 95 ans.

Elle tape alors à la machine et explique en allemand, qu’elle vient tout juste d’arrêter les voyages et la conduite automobile, à cause de sa vue, qui baisse. Elle m’écrit que la vie devient usante (fatigante), et qu’elle n’a toujours pas d’arrière petits enfants. Deux drames devaient assombrir sa vie à peu de temps d’intervalle, la disparition de ses 2 fils. Le premier, Gert, journaliste d’investigation au Spiegel, mort d’une chute sur la terre gelée, en faisant son footing. Pour des raisons que j’ignore, Rolf devait se donner la mort, peut-être des soucis financiers. De caractère, Rolf était plus fragile que Gert.

Haltes Münichoises

Nous sommes donc restés en relation jusqu’à la fin de sa vie, nous écrivant régulièrement. Nous fîmes une escale à Grünwald en août 1966, en nous rendant, Marie Claire et moi en Slovénie à bord de la 4CV. MC se souvient du petit lit étroit de la chambre d’amis. J’y repassais en juillet 2000,  profitant d’un voyage professionnel pour visiter des stations-service BP en Bavière. Chaque fois ce fut un grand plaisir de nous revoir. Même notre fils Raphaël, qui avait beaucoup entendu parler d’Ursula, s’arrêta à Grünwald pour faire sa connaissance, en 1996, au cours d’un voyage professionnel qui l’avait amené à passer par Münich. Ursula, cette dame d’une grande culture, et d’un goût raffiné, faisait finalement partie de la famille.

Je lui dois ma culture artistique, mon amour de l’art moderne, qu’elle a su me faire découvrir et apprécier. C’est une immense chance que d’avoir rencontré à 17 ans une femme d’une telle culture, capable de la faire partager !

06 novembre 1962   –  Cologne en 1531  une carte culturelle façon Ursula (photo RS)

 

 

 

 

 

 

 

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