Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Prendre le frais

Les soirs d’été, sur le coup de 21 h, après le dîner pris à 19 h très précises, mes grands-parents Séguéla sortaient les chaises et s’installaient devant leur maison du 27 rue Dessalles, en général sur le trottoir. Ils allaient « prendre le frais ».

Jean et Maria Séguéla sur le trottoir devant leur maison du 27 rue Dessalles
Au premier étage, à droite, la fenêtre de ma chambre, d’où j’entendais les conversations.

Personne ne passait dans ce bout de rue en impasse, et ils pouvaient privatiser à loisir le domaine public.
Ils étaient rapidement rejoints par des voisins, et des amis qui montaient des faubourgs surchauffés de la ville, pour venir profiter de la fraîcheur tout relative du Plateau de Jolimont. A califourchon sur leurs chaises, pour pouvoir s’appuyer au dossier, les hommes commençaient de longues discussions, entrecoupés de silences, où l’on digérait les informations reçues, et où l’on préparait ses futures interventions.

Les débats étaient généralement calmes, entre gens de bonne compagnie, où les agressifs n’étaient pas invités. Ce n’étaient pas des notables, mais des hommes d’âge mûr, empreints de respectabilité.

Je ne me souviens pas que ma grand-mère ait servi des boissons, on ne buvait pas chez les Séguéla. Par contre les hommes fumaient beaucoup, et il arrivait que la fumée des cigares et cigarettes parvienne jusque dans ma chambre située juste au-dessus. Seul élément positif, la fumée tenait les moustiques à distance.

La fraîcheur du soir tombait peu à peu sur les participants, venant effacer les traces de la chaleur diurne. Dans cette atmosphère agréable, la veillée estivale commençait, sans feu de bois, sous la pâle clarté De la lune et des étoiles.

Le sujet le plus important était bien sûr la politique.

Dans les années 50/60, on vivait l’apogée et la fin de la 4ème république. Les hommes politiques de la région toulousaine étaient au pouvoir, portés par la prédominance du courant rad/soc, majoritaire dans le sud-ouest. Vincent Auriol, de Muret, Haute Garonne, fut président de la république (1947/1954), avant de céder la place à René Coty.

 

Vincent  Auriol , député maire de Muret (haute-garonne),
ministre de Léon Blum et du général de Gaulle,
résistant et président de la république 1947/1954

Les crédits tombaient dru sur les départements de la future région Midi-Pyrénées, qui s’enorgueillissaient du plus beau réseau routier de France.

De ma chambre, j’ai pu suivre l’instabilité politique de cette époque, et la valse des gouvernements. Je commençais à m’y intéresser en 1954 avec l’arrivée au pouvoir de Pierre Mendès-France, qui parlait toutes les semaines à la radio et nous faisait boire du lait à l’école.

Je suivrai ensuite les dernières années de cette république avec les présidents du conseil que furent Edgar Faure, Guy Mollet, Maurice Bourgès Maunoury, Félix Gaillard et le dernier Pierre Pflimlin, avant l’arrivée au pouvoir du général De Gaulle. Trois des cinq derniers présidents du conseil étaient originaires du sud-ouest.

La politique municipale était aussi à l’ordre du jour. Le maire SFIO Raymond Badiou, faisait l’unanimité en menant une politique d’urbanisation très prudente. Il dirigea la ville de la libération en 1944 jusqu’en 1958, passant le relais à Louis Bazerque qui se lancera dans les logements sociaux (dont le Mirail). Ce n’est qu’en 1971 que le Centre-Droit prendra le pouvoir avec la dynastie Baudis, Pierre puis Dominique.

On abordait aussi des sujets plus anciens, notamment la guerre de 14/18, dont mon grand-père Jean Séguéla et ses amis étaient tous des rescapés.

Et on parlait aussi beaucoup de la famille, essentiellement campagnarde, tous ces néo citadins arrivaient de la proche région toulousaine, où leurs familles continuaient à vivre dans leurs fermes ancestrales, avant que les jeunes de ma génération ne partent en masse vers la grande métropole occitane, attirés par les conditions de travail plus faciles du tertiaire et du secondaire (l’industrie aéronautique était alors en fort développement et les salaires élevés).

Les faits divers faisaient partie des sujets traités.

La télévision n’étant pas encore répandue, on ne recevait les informations que par la presse écrite et la radio. Faute d’image, c’est la qualité du discours qui primait, et on appréciait les grands orateurs, politiques ou avocats. Mon grand-père avait coutume d’apprécier les gens qui « parlaient » bien, et il devait tomber sous le charme de De Gaulle, séduit plus par la qualité oratoire du discours que par le fond.

Enfin le seul sujet capable d’apporter un peu de discorde, mais sûrement beaucoup d’animation, était le sport.

Pour ces hommes qui avaient fait la guerre de 14, prédominaient des sports virils, comme la boxe et le catch. On veillait alors pour écouter la retransmission des combats de Marcel Cerdan. Et en juillet, bien sûr, le Tour de France avait la vedette ; on évoquait l’étape du jour, on se lançait dans des comparaisons entre coureurs et on faisait des pronostics pour les étapes suivantes. C’était un temps heureux où l’on courrait encore par équipes nationales, et où il y avait beaucoup d’équipes régionales françaises, ce qui multipliait nos chances de victoire.

Mon grand-père aimait bien des coureurs comme Gilbert Bauvin et Raphaël Géminiani, mais son préféré était Louison Bobet, dont il aimait le panache. (Evidemment, pour le contredire et alimenter la discussion avec lui, je préférais Jacques Anquetil).

Louison Bobet dans l’Izoard
Vainqueur trois fois de suite du Tour de France 1953/1955

Le Stade Toulousain, avec ses titres, l’emportait alors sur le Toulouse Football Club, dans la génération de mon grand-père. Il adorait les courses automobiles : les noms des grands pilotes de l’époque m’étaient donc familiers. Juan Manuel Fangio était champion du monde, Farina brillait au début des années 50, Stirling Moss suivait Fangio, et Maurice Trintignant était le premier français à gagner un grand prix (Monaco-1955).

Les spectacles étaient peu évoqués, ils écoutaient via la TSF, des chanteurs et des pièces radiophoniques. Mes grands-parents ne sortaient pas, et le théâtre du Capitole était parfois évoqué par des amis amoureux du bel canto. Seule Edith Piaf rentrait dans les échanges, peut-être plus par sa vie affective que par ses dons de chanteuse. Et en plus, elle était avec Marcel Cerdan.

Edith et Marcel

Les femmes formaient un cercle à part, elles laissaient la primauté de l’expression orale aux hommes, et tenaient des conciliabules à voix basse, évoquant des sujets plus quotidiens, comme la cuisine, les tâches manuelles, la famille. Elles discourraient en tricotant, de manière à ne jamais rester inactives. La santé était un sujet majeur, il y avait toujours un problème à évoquer, les maladies des enfants, les problèmes spécifiquement féminins, et les maladies des vieux. On était alors vieux à 50 ans, et tumeurs et crises cardiaques faisaient des ravages. La médecine en était encore à se battre contre la tuberculose, et on subissait la mort avec une certaine fatalité. Cancer et maladies cardiovasculaires n’appartenaient pas encore au langage commun.

Et puis, elles ne pouvaient s’en empêcher, il fallait bien parler des absentes…. Quand chez les hommes on ne se moquait jamais de son prochain, surtout absent, si ce n’est avec un humour qui mettait une certaine distanciation, chez les femmes on avait la dent plus dure. C’était comme si on ne pardonnait pas aux femmes certains actes, tolérés aux hommes.

Ma grand-mère Maria savait écouter et je ne me souviens pas l’avoir entendu dire du mal d’une consœur, par contre elle avait l’art de poser les bonnes questions, celles qui ouvrent les serrures et délient les langues.

Depuis ma chambre du premier étage qui surplombait la scène, j’entendais malgré moi toutes ces conversations fort instructives, du moins sur la vie du quartier.

J’aurais dû prêter davantage attention aux souvenirs historiques, mais à 10 ans on ne perçoit pas encore l’intérêt de récupérer des informations sur ce passé relativement récent, qui pour moi, enfant de l’après deuxième guerre mondiale, né en 44, relevait d’une époque fort ancienne, 25 à 30 ans avant. Comment s’étonner alors que des enfants de 10 ans d’aujourd’hui, ne connaissent rien à la période 1990/2000, et encore moins au 20ème siècle ?

Ces discussions extérieures nocturnes me faisaient une compagnie, un fond sonore amical, pendant qu’en juin je révisais mes examens et qu’en juillet août je me plongeais dans quelque roman captivant.

Un seul regret, ne pas avoir pris de notes sur toutes ces histoires, qui marquaient cette époque aujourd’hui révolue. Si mes parents s’interdisaient d’y participer*, ils nous amenaient quelques fois, mon frère et moi, « prendre le frais » sur le plateau de Jolimont tout proche. Et sur cet immense terrain vague, orienté vers le nord en pente douce, nous nous asseyions sur l’herbe, et contemplions le ciel étoilé.

La nuit étoilée de Vincent Van Gogh

Toujours prolixe, mon père nous racontait des histoires. Il pouvait parler des heures de l’Histoire de France, ponctuant ses phrases d’interjections familières, qui conféraient une saveur particulière à ses narrations (Ébé c…! Ébé p….!).

Nous regardions les cieux, essayant de repérer les constellations, la Grande et la Petite Ourse, recherchant les étoiles filantes, sans oublier de faire un vœu chaque fois que l’une d’elles illuminait la voûte céleste. Et les grillons stridulaient, créant ainsi un fond musical rassurant et lénifiant, caractéristique de ces soirées mémorables.

Il y avait donc plusieurs manières de « prendre le frais ».

Cette belle expression régionale témoigne parfaitement de cette convivialité et de cette simplicité des rapports humains. La fraîcheur toute relative permettait à la chaleur humaine de s’extérioriser et de s’exprimer. Mon père remplissait des cahiers de contributions directes, pour gagner un deuxième salaire. C’était aussi un alibi pour ne pas se fâcher avec son épouse.

Ma mère évitait tout contact avec sa belle-mère, pour les raisons que j’évoque par ailleurs.

Cette écoute depuis ma chambre du premier étage, m’a permis d’établir un lien à sens unique avec mes grands-parents que la vindicte maternelle m’empêchait de voir.

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