Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Mes vacances au Touring Club de France

Jusqu’en 1955, le mot “vacances” correspondait pour nous aux grandes vacances scolaires, qui duraient 3 mois, du 1er juillet au 30 septembre.

L’expression “partir en vacances” n’avait pas cours, puisque nous les passions dans notre petite maison du 27 bis rue Dessalles.  Les seules sorties étaient pour le dimanche, où nous allions pêcher dans les cours d’eau de la région, et en semaine nous baigner à la piscine municipale de Toulouse.

Dans les années 50, le départ en vacances d’été n’était pas encore un phénomène de masse, et vu les faibles moyens dont disposaient nos parents, avec un seul salaire de fonctionnaire, à l’échelle 8, nous ne partions pas et n’en étions pas forcément frustrés. Nous avions du temps à consacrer à la lecture, au Tour de France, et aux multiples activités auxquelles notre mère essayait de nous intéresser…N’ayant pas la télé, nous n’avions pas d’images sur le bonheur d’être à la plage ou à la montagne. C’est seulement à la rentrée, que les souvenirs des belles vacances de certains de nos camarades de classe plus argentés, pouvaient nous toucher….

Les deux voyages en Italie en 52 et 53 constituèrent une divine exception!

Mais avec le temps la pression se fit plus forte et les sous l’impulsion de ma mère, les parents finirent par se décider à adhérer au Touring Club de France, organisme qui permettait à la classe moyenne de pouvoir enfin accéder au plaisir des vacances d’été en fournissant des prestations simples et suffisantes.

Notre première destination, en juillet 1955, fut les Sables d’Olonne. Nous devions y revenir en 1956 et en 1962. J’avais 11 ans, et pour la première fois, je partais pour de vraies vacances au bord de la mer, en Vendée.

Le principe de ces villages de vacances était fort simple : des cabanons recouverts de toile, équipés de lits simples, permettaient un couchage succinct.  Des sanitaires communs servaient aux “villageois”, qui disposaient d’une salle de restaurant où se prenaient repas et petit déjeuners.  Mais le plus important était l’animation : les vacanciers, volontaires dans leur majorité, étaient pris en charge par des animateurs spécialisés, pour faire du sport, des jeux, des tournois, du théâtre, du cabaret, etc. Il y avait des soirées spectacles, où les villageois pouvaient jouer des rôles, chanter, participer à des compétitions. Ceci permettait d’établir le contact entre des gens issus de toutes les régions de France.

Mon père participa à des tournois de volley-ball, de pétanque et de belote, et il avait fraternisé avec des gens du nord, originaires de Longuenesse, dont la poésie du nom le faisait rêver !

Bernard et moi suivions les jeux pour enfants.

notre “maison” au village de toile du TCF aux Sables d’Olonne  juillet 1955 – notre père, Roger et Bernard, et le bateau à voile dont je fus si fier…

Le camp de vacances était situé en plein centre ville, et à 200 mètres de la mer. La proximité de la gare permettait de voyager en train, gratuit pour nous, ce qui facilitait grandement l’approche financière.

Le matin et l’après-midi, nous allions nous baigner sur la magnifique grande plage des Sables, où la mer se retirait très loin à marée basse. Malgré le temps parfois incertain, voir certaines photos, nous trouvions l’eau excellente et passions beaucoup de temps dans la mer.

sur le boulevard du Front de Mer : Emma, Bernard, Roger, André – à droite, de dos, un vacancier en “marcel”, issu des classes populaires

Sur la plage nous participions aussi aux concours de châteaux de sable du Club Mickey, mais l’accès à ses activités était encore au dessus de nos moyens. En fin d’après-midi, nous retrouvions le camp pour ne pas rater les diverses activités ludiques.

Mes parents avaient sympathisé avec une famille d’instituteurs du Poitou, les Thibault, qui avaient 4 filles.  Les deux mères de famille passaient du temps ensemble, à discuter, tricoter et surveiller les filles.

Les Sables juillet 55 sur le front de mer : Emma, André, Bernard Mme Thibault, Roger et son voilier, et 3 des 4 filles Thibault

Nous y sommes revenus en 1956, accompagnés cette fois d’un cinquième élément, le fils Gricou, dont le père était le chef du bureau des litiges, le N+1 de notre père.

On peut s’interroger sur les motivations de cette invitation, et on continue à se poser la question. Il est vrai que les Gricou ne partaient pas en vacances, malgré leur supériorité hiérarchique. On reconnaît bien là le côté Bon Samaritain des parents. Mais de là à s’encombrer d’un gamin peu intéressant, avec qui nous n’avions pas d’affinités, il y a un choix qui nous surprenait, d’autant plus que le père n’était pas plus “intéressant” que le fils.

Intérêt stratégique ? Ce n’était pas le style de notre père, qui s’entendait fort bien avec son N+2, le dénommé M. Grandet. Volonté de montrer au vindicatif Gricou, qu’avec moins de moyens, on pouvait offrir des vacances à sa famille, en gérant mieux son budget ? C’est possible. Toujours est-il que ce gamin taciturne et peu sportif, nous a un peu gâché les vacances.

Encore une fois, en voulant bien faire, nos parents avaient tapé à côté de la plaque!

juillet 1956 sur la plage des Sables, Roger, Bernard et le fils Gricou : la joie ne se lit pas sur les visages !

 Et, grande innovation, mes parents avaient loué une caméra, ce qui leur a permis de réaliser le premier film familial, où, enfin, on passe de la photo à l’image animée, une grande révolution culturelle.

Ce film a été sauvegardé et copié récemment sur DVD. Il a été tourné certains jours où le temps était mauvais et où faute de plage, nous allions nous promener. Dans nos vestes de suédine, nous sommes, Bernard et moi, frigorifiés. On peut y voir le port des Sables et une promenade en barque de pêcheur dans le canal de l’entrée du Port. Il y a beaucoup de travellings, le pêché mignon des débutants. Une scène montre aussi un départ de course à pieds entre nous. Notre mère, bronzée et souriante, y apparaît gaie et pimpante. Notre père y joue au volley et à la pétanque. Beaucoup de scènes sont marrantes et traduisent la joie de tous d’être en vacances C’est un document inestimable pour la famille!

La saga familiale allait se poursuivre encore quelques temps. Nous fîmes en 1957 un séjour aux Issambres, près de St Tropez, qui ne nous a laissé curieusement aucun souvenir, ce qui est bizarre, peut être n’y avions nous pas retrouvé la chaleur de l’accueil vendéen. Pourtant le village était plus beau, de même que l’environnement.

Nous retournâmes en 1962 aux Sables d’Olonne, avec Rolf Savelsberg, géant munichois de 1,90 m.  Le trajet se fit en 4cv Renault et à 3 à l’arrière, nous étions serrés comme des sardines. Le voyage fut long, car il fallait lui montrer Lourdes, instructif pour un catho. Rolf fit un tabac au village, il sut s’adapter en participant aux animations et en faisant beaucoup d’efforts pour parler français. Il fit des ravages parmi la gent féminine et conserva un excellent souvenir de ces vacances en toute liberté, lui qui avait des parents plutôt stricts, surtout son père. Sa mère, d’une vaste culture, était plus conciliante.

Il y eut enfin Pramousquier, où, en septembre 1963, allait se produire l’évènement  le plus important de ma vie…

Pramousquier septembre 1963 soirée déguisée, Jackson, Roger, Emma, André, Bernard

Cette année là, Jackson, rencontré en août à Londres, était mon invité. A nous deux, nous avons remporté tous les tournois, ping-pong, volley, pétanque, et même celui de belote. Sa vie, comme la mienne, serait aussi irrémédiablement impactée par ce séjour…..

 

 

 

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