Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Ma mobylette bleue

Aller au lycée en utilisant le car de ramassage scolaire prenait une bonne heure, il fallait traverser toute la ville en faisant le tour de quartiers éloignés, notamment la Côte Pavée.

En classe de 3ème, au printemps 1959, je gagnais beaucoup de temps en utilisant mon vélo. C’était un progrès, mais il y avait mieux et un certain nombre de camarades furent progressivement dotés de ces merveilleuses mobylettes de la marque Motobécane, qui arrivaient sur le marché et séduisaient les jeunes de ma génération.

Le hic, c’est que ces engins coûtaient cher, 60 000 francs pour une Mobylette sans suspension arrière, 80 000 avec suspension, ce qui était plus agréable pour transporter un passager.  C’est curieux comme je me souviens encore précisément des prix, preuve de l’importance que cet engin avait pour moi.

J’avais rapidement fait mes comptes, et grâce aux travaux effectués pour les contributions directes, je disposais d’un pécule de 30 000 frs, ce qui n’était pas ridicule pour un gamin de mon âge, mais ne représentait que la moitié de la somme nécessaire.

Il me fallait imaginer une solution pour persuader les parents de compléter la somme….

Il faut dire que ces engins leur faisaient peur, n’était-il pas tout à fait naturel qu’ils s’inquiètent de la santé de leurs enfants ? Ils en voyaient tous les dangers, bien réels. Après c’est un simple problème de confiance….

J’avais un bon copain, Philippe Debrun, qui avait l’insigne chance d’avoir vécu au Brésil où sa mère (une très belle brune!) avait enseigné.

Debrun avait ramené du Brésil des tonnes de bonnes histoires, un sens du commerce parfois à la limite, et il roulait sur un engin qui ressemblait à une mobylette, mais n’en était pas une, un cyclomoteur souvent en panne et en mauvais état.

Un stratagème fut vite mis au point, et un soir je rentrais à la maison sur “mon” nouveau cyclomoteur.

J’expliquais alors aux parents que je l’avais acheté à Debrun avec mes sous (30 000 francs) et que je le paierai le lendemain matin.

Très sérieusement mon père inspecta l’engin, vit son piteux état, comprit à quel point j’avais besoin de ce moyen de locomotion, et décida ma mère à mettre les 30 000 F qui manquaient pour acheter une mobylette neuve, mais sans suspension…

Je ne pouvais pas gagner sur tous les tableaux, et cette concession était de ma part indispensable.

J’avais un père formidable!

Grâce à cette Mobylette, je gagnais une heure et demie par jour sur mon temps de trajet, ce qui me libérait du temps pour étudier.

En prépa HEC à Fermat, 5 minutes me suffisaient pour descendre au lycée.

Je gagnais aussi une vraie liberté, je pouvais en un quart d’heure traverser la ville, et aller voir les copains en banlieue. C’était un moyen de transport économique, moins cher que les transports en commun.

Ma mobylette bleue fut d’abord équipée de sacoches pour transporter le cartable, mais cela provoquait un déséquilibre. Je supprimais donc ces sacoches de grand-père et changeais le cartable de mon enfance pour un porte document que je calais entre guidon, selle et réservoir, bloqué entre les jambes. Le look général en était totalement transformé!

Mobylette Motobécane avec sacoches

Je n’eus jamais d’accident grave, quelques accrochages sans gravité. Les rues de Toulouse étaient peu fréquentées et la circulation fluide dans les petites rues que j’empruntais. Et en cas d’embouteillage, la mobylette permettait de se faufiler rapidement.

C’était aussi un excellent moyen d’apprendre à circuler rapidement et sans risque. Nous respections alors scrupuleusement le code de la route. Il ne nous serait pas venu à l’idée de brûler un stop ou un feu rouge, comme le font aujourd’hui la majorité des cyclistes, cyclomotoriste et motards, de tous âges et de tous poils…Autres temps, autres mœurs!

Et plus tard, quand mes enfants demandèrent à leur tour à disposer d’un cyclomoteur, j’étais prêt à accéder à leur demande. Ils purent ainsi sillonner les routes du Pays Basque et bénéficier de la même liberté dont j’avais pu jouir grâce à mon père.

Raphaël et Anne-Lise pouvaient donc remercier leur grand père!

La même sans sacoche et avec suspension arrière

 

Bouillargues, le 30 01 2018

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