Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – épisodes 90, 91 et 92

Episode 90

Zones d’ombre

Il n’y avait pas de quoi pavoiser. La moitié de la bande avait des mines de survivant de l’Apocalypse, l’autre moitié affichait les stigmates d’une catastrophe en cours. Pour autant pas question d’appeler à l’aide tout le fourbi officiel des secours aux âmes en peine. On sentait les mouettes légèrement moqueuses même si elles n’avaient rien à voir avec cet état de chose. Le ciel, l’eau, la plage, l’atmosphère, toute la nature se présentait en un élégant camaïeu de gris, « plus Chanel que Sonia Rykiel », selon le commentaire de Louise de V qui n’avait pas encore tout oublié.

On ressentait comme un trou de l’Histoire à l’intérieur duquel nous tournions en rond complètement déboussolés ; on vivait comme une sorte de grève des destins.

Parfois, ces moments où la fatalité hargneuse fait la sieste peuvent être accueillis comme un soulagement, les inquiétudes font relâche. A l’instant même cela ressemblait davantage à un abandon.

Après tout, on était simplement triste, collectivement triste, peut-être irrémédiablement triste.

Et je crois qu’on n’y était pour rien. Ça nous était tombé dessus, c’était venu tout seul, sans raison. Comme s’il fallait toujours mériter ce qui vous arrive… Fallait-il obligatoirement avoir fait quelque chose de spécial pour mériter d’être triste…

En attendant la réponse, voici quelques remèdes. Ecouter :

. Johnny Halliday, L’idole des jeunes (plutôt pour les garçons et beaucoup plus sentimentale que la version originale de Ricky Nelson Travellin’Man)

. Françoise Hardy, L’amitié

. Nina Simone, Mississippi Goddam

 

Episode 91

Breaking the news

Il était bientôt midi et Leslie pétaradait :

– Alex Alexander, réveille-toi, je suis là.

Elle devait se sentir seule et s’ennuyer… Leslie peut être agaçante ; de jour comme de nuit elle n’a aucune idée de la position des astres et s’en fiche complètement. Ce qui ne convient pas forcément à tous ses types d’amoureux. Leslie doit faire partie de ces Anglaises qui sont nées à l’époque où le soleil ne se couchait jamais sur l’Union Jack, je suis né beaucoup plus tard.

Cette nuit-là j’avais passé de drôles de caps, le Bonne Espérance (un menteur), le Horn (lugubre) et quelques autres moins frimeurs et plus accueillants. La navigation oniro-océanique réserve bien des surprises : les océans sont vastes et rien ne ressemble à ce qui est noté dans les livres de géographie. Je crus entendre Leslie récidiver depuis la terrasse :

– Alex, je t’attends…

Etait-ce vraiment le bon moment pour revenir à la vie consciente ? Si au moins Leslie avait une ou deux bonnes nouvelles à m’annoncer. Par exemple :

– L’Irlande, (ou à défaut l’Ecosse), vient de gagner la Coupe du monde de rugby

– Dimanche dernier, ma tante cartomancienne a pronostiqué le tiercé dans l’ordre

–  Le temps n’est plus comptabilisé

– Les rivages au bord des mers sans marée bénéficieront désormais de marées trois fois par an
(c’est déjà un progrès)

–  Le bar de la plage ne sera jamais inscrit au patrimoine de l’humanité selon l’Unesco.

Stendhal avait écrit une autre version de la fin de la Chartreuse de Parme, bien plus heureuse et bien plus amorale. On vient d’en retrouver le manuscrit au Consulat de France à Milan.

Imaginer vous réveiller, prendre votre premier café et entendre à la radio l’une de ces extravagantes nouvelles dont vous rêvez depuis toujours plutôt qu’un tour du monde des crimes, atrocités et alarmes en tous genres qui vous est obstinément servi.

Un vent de mer annonce la marée montante.

Je crois que je vais quand même rejoindre Leslie.

On verrait bien à quel genre de jour on allait avoir à faire.

 

Episode 92

Le grand mouvement

La tendance n’était pas aux aventures nocturnes extrêmes – allez savoir pourquoi, peut-être un vent de modération soufflait-il au-dessus de nos têtes ? – cela ne nous empêchait pas de parvenir aux rives de l’aube sans effort, portés par le romantisme naturel des nuits étoilées. Enfin quelque chose dans le genre surtout si l’on ajoute quelques ballades so soul d’Otis et les maquillages inflammatoires des filles sur le sentier de la guerre.

Le jour perçait derrière les nuages, les mouettes n’avaient pas entendu leur réveil, et les tables de la terrasse du bar de la plage étaient prêtes à accueillir nos petits déjeuners. Là, comme le commande ma tante cartomancienne en Cornouailles, « il faut être précis ! » (Déclaration méritante de la part d’une personne qui n’a toujours pas réussi à trouver le tiercé du derby d’Epson dans l’ordre). Tous les ingrédients nécessaires sont d’ailleurs indiqués dans A Perfect Englih Breafast de Margareth Snowville (Editions de la Tamise, 1824) et mis en œuvre au Clyde Court Hotel, Lansdowne Road, Dublin.

Ici, tout y était, plus quelques mises à jour et options locales.

Leslie avait dégotté un fiancé inconnu dit photographe de mode. Elle avait marché dans le bobard, ça devait l’arranger, dans l’ensemble on s’en contentait. La métaphysique prenait ses distances, le corps reprenait le dessus. Les astres ordonnançaient. La suite nous échappait.

La planète tournait, se retournait, et nous avec. Nous étions embarqués, immobiles passagers clandestins pour le grand voyage cosmique autour du soleil. Vertigineux, non ? Pourvu que ça dure encore un peu…

Jean-Do flanqué de deux mathématiciennes ultimes rencontrées selon les lois du hasard et des probabilités, énonça :

– Soit une ellipse de 930 millions de kilomètres à parcourir en 365 jours, arrondissons, ce qui nous fait une vitesse moyenne de 106 000 kilomètres / heure

Ce matin-là, un peu avant dix heures, Liz descendit en marche :

– Ça va trop vite, on n’a le temps de ne rien voir.

 

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