Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – épisodes 69, 70 et 71

Episode 69

Une légère entorse à la marche du temps

–   Alex Alexander !

Pardonnez-moi de me mettre ainsi en évidence dès la première ligne : Leslie est là, plantée devant moi à contre-jour, elle porte un bikini violet dont elle a encore oublié de mettre la moitié ; je ne peux pas lui refuser la parole :

–  Alex, à quoi ressemblerons-nous quand nous serons vieux ?

Je me doutais bien que, sauf accident, la situation se présenterait bien un jour, un jour gris foncé où on serait forcément Old Jules, Old Caro, Old Georges, Old moi, j’imaginais aussi que pour des raisons secrètes, une contribution exceptionnelle à la beauté du monde par exemple, certains en seraient dispensés, échapperaient à la destruction – Mozart ou Brigitte Bardot par exemple. Mais ça n’a pas marché. On pourrait aussi faire une exception pour les Anglaises délurées avec des yeux bleu-anglais, le teint pâle et des demi-bikinis violets. Leslie en profita :

–    A ton avis, Alex, qu’est-ce que font les vieux rockers quand ils ont le temps de ne rien faire ? Eh bien, ils jouent du blues et font des albums qui sont encore bien meilleurs que lorsque qu’ils faisaient seulement du rock and roll pour faire tourner le show-biz. C’est juste ce que vient de faire Keith Richards, écoute en boucle Crosseyed Heart, titres #1, 4, 5, 6, 15 et tu verras.

Par-dessus le marché, la météo était à la bonne humeur comme dans un clip des Beach Boys ; le vent et la mer s’entendaient bien. Pour faire autant de bruit les mouettes devaient fêter un anniversaire.

Et puis Caro, Line, et Marie – qui joue si bien au volley-ball – arrivèrent du large, elles portaient toutes la même moitié de bikini que Leslie. Dans différentes couleurs pour qu’on les reconnaisse de loin. Le Colonel était transporté par une euphorie goguenarde qui le maintenait en lévitation quelques mètres au-dessus de l’ordinaire du monde : il avait dû croiser un de ses souvenirs exotiques en tunique de lin blanc fendue et natte de cheveux noirs.

La situation générale était quasi-désespérante pour les psychanalystes viennois et les marchands de bonheur à la sauvette ou mandatés par le Grand Divin. Pour le moment on se débrouillait tout seul et c’était plutôt bien.

Georges préparait les dry-martini du soir. Louise de V embrassait Jean-Do. Le bar de la plage se prélassait dans la lumière bleutée de la nuit tombante. Le temps pouvait attendre.

 

Episode 70

Songes dans l’eau salée

Avec Jules, on traînait dans cette zone hésitante, moitié eau moitié sable, tantôt l’un tantôt l’autre, qui marque la fin du continent. Les vagues démobilisées refluaient dans le calme. L’air retenait son souffle. On naviguait sur une pente méditative, Jules s’y trouvait assez inspiré :

– Sais-tu ce que m’a dit Caro hier soir … « Dans la vie, il y a la vie et les livres, et je préférerais toujours les livres parce que dans les livres il y a toutes les vies du monde »

Dans Round Midnight, il y a une scène du même genre. Le film raconte un morceau de la vie tragique d’un musicien de jazz, Dale Turner, mélange de Lester Young et de Bud Powell, génial et tourmenté, poursuivi par des dizaines de démons alcoolisés. Un matin, à sa sortie d’un hôpital où une fois de plus le car de police-secours l’avait déposé dans la nuit, un brave type de psychiatre essaie de l’aider, il l’interroge :

– Et le sexe, ça va ?

– Oui, oui, ça va.

– Et la nuit vous dormez bien ?

– Oui, oui je dors bien… mais il y a les rêves…

Allez guérir des rêves.

On passa quelques roches plates pleines d’algues, attention ça glisse, Jules revint à ses soucis :

– Tu ne trouves pas que Caro se la joue un peu trop grande femme de lettres ?

(Silence)

– Par moment j’ai l’impression d’embrasser Marguerite Duras.

Je cherchais des désespoirs comparables, il s’en présenta deux ou trois autres que je repoussai à plus tard. N’empêche que nous étions un peu dans le vide ; à patauger dans les flaques d’eau tiède qui se réchauffaient au soleil. Forcément, quelqu’un qui se croyait être quelqu’un allait passer et crier qu’on ne pouvait pas passer sa vie à se promener au bord de la mer. Et toutes sortes d’ordres graves et menaçants. On lui répondra : « Monsieur, taisez-vous et allez-vous en, vous nous dérangez. Mon copain Jules est en train d’écrire un livre et Dale Turner m’apprend à jouer du saxophone. »

Autre époque, autre lieu : Alfred de Musset descend d’une gondole et s’adresse à Georges Sand qui le prend de haut : « Dites-moi, ma chère, par hasard vous ne seriez pas en train de vous la jouer grande femme de lettres… »

Jules n’était pas au bout de ses peines. Les mouettes n’y étaient pour rien.  On a continué un moment à marcher les pieds dans l’eau

 

Episode 71

Une sorte d’insomnie

Leslie, subtilité britannique incluse, était à peu près de cet avis : « la nuit est impérative, la journée est à tendances libérales. » Reste d’éducation officielle ou soumission amoureuse aux thèses néo-classiques de Caro, Jules balançait.

Le paradoxe ne saute pas aux yeux, il en est d’autant plus pernicieux. Un jour, ou une nuit d’ailleurs, quelque part, quelqu’un d’autoritaire a dit : la nuit est faite pour dormir. Et on l’a cru. Et si on n’a pas envie de dormir, qu’est-ce qu’on fait, hein ? L’insomniaque et le noctambule ont mauvaise réputation. Alors, on choisit un métier qui permette d’atteindre le lever du jour sans offenser la loi ; comme stripteaseuse ou médecin de garde. Ou on s’ennuie, on cherche de la compagnie dans les livres ou dans le reflet des réverbères sur les trottoirs de la ville les soirs de pluie.

Regardez, dans la journée, on est libre de faire ce qu’on veut, sauf nécessités alimentaires bien sûr ; on peut ne rien faire, ou même dormir ; c’est autorisé.

On était un de ces jours de fin septembre où les soleils sont voilés pour être plus confortables et nuancer les couleurs de la mer ; les mouettes n’avaient pas encore enfilé leur plumage de mauvais temps ; le vent n’était encore que risée à la surface des eaux. Nos rêves de jour se chamaillaient en douceur avec nos rêves de nuit, et vice-versa. Attention : fragile. Ne pas froisser.

Dans l’ombre, Line ne semblait ni triste, ni amoureuse ; ne pas s’y fier : les garçons ne peuvent pas savoir ce qui se cache dans des boucles dorées. Elle dit :

– Chiche, cette nuit personne ne dort et on se raconte tout demain matin…

 

 

 

 

 

 

 

 

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