Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – épisodes 48, 49 et 50

Episode 48

Eventualités

Et si…

C’était un matin épatant, un matin qui m’allait bien. Je n’avais pas encore bougé de mon lit mais je savais avec précision ce qui se passait à l’extérieur. La mer n’était pas pressée de remonter, les escadrilles de mouettes étaient occupées ailleurs, en train de harceler le sillage d’un chalutier de retour de la pêche, espérant y puiser leur déjeuner ; le jour hésitait encore entre plusieurs nuances de clair.

J’avais fait des séries de rêves imbéciles et merveilleux, dans lesquels j’imaginais que le monde était revenu à de meilleurs sentiments, qu’on y avait mis quelques haines en sourdine, le genre de bric-à-brac qui vous fait passer pour un naïf ou un idéaliste, et vous prive à tout jamais de la considération des gens sérieux.

Tant pis, l’actualité resterait privée de mon opinion …

Plus tard…

Jules était calme, c’est Caro qui commença :

– Tu sais ce que dit Bernadette Lafont dans une scène des
Cousins de Chabrol : « Ne m’aimez pas, ça m’encombre »,

Sublime, non ?

(Et en plus Caro était abonnée à la Cinémathèque…)

Je trouvais ça vraiment pas mal du tout mais je n’étais pas complètement amoureux de Caro, c’était plus facile.

En soirée…

La surface de l’eau était parfaitement lisse, le monde s’était invité avec son cortège de mystères et d’inconnues, on ne l’avait même pas reconnu. Avec lui, il y avait aussi le temps, cette affaire bien trouble des débuts et quelques infinis dont personne n’en voyait le bout.

Le monde batifolait, essayait de faire l’intéressant, le mieux était de faire comme si on ne l’avait pas vu.

Georges se saisit de l’essentiel :
– Ladies and Gentlemen, votre dry-martini is ready.

Et la réalité reprit le dessus.

 

Episode 49

Charivari varie

J’étais en train de repenser à Truman Capote, cet impossible petit bonhomme avec un stylo magique, et à son Breakfast at Tiffany’s. Quand même appeler son héroïne, cette adorable peste aux fréquentations plus que douteuses et qui vivait de ses charmes, tout en se foutant pas mal de son voisin de palier, amoureux transi, Holly Golightly – je fais le malin et traduis : « Sainte qui marche légèrement » –  ça ne manquait pas d’air. Ça avait même carrément l’air de se moquer du monde, enfin au moins de ceux qui seraient imperméables aux contre-pieds de cette langue de pute de Capote. Sacré Holly Goligthly, play it again.

On était vers minuit, solstice d’été, la mer crépitait des éclats du feu d’artifice qui se reflétaient à sa surface ; une farandole, mélange d’Arlequins, de Pierrots et de Colombines en costumes d’époque zigzaguait sur la plage ; de temps en temps elle se retournait sur elle-même comme pour reprendre de l’énergie ou récupérer l’un de ses membres en perdition

Par ici, une Colombine-Caro taquinait un Arlequin-Jules qui l’agaçait, impeccable dans son rôle d’ivrogne inspiré (partition et arrangements de Claude Nougaro : je suis sous, sous, sous, sous ton balcon, comme Romeo…ho, ho, Marie-Christine), un Pierrot-Jean-Do faisait des grâces devant une autre Colombine sexy : évidemment Leslie. Colombine-Louise de V. en grandiloquence, croyait voir la renaissance italienne derrière chaque arbre, ce n’était qu’Arlequin-Jim qui lui jouait des tours, Colombine-Line un peu rêveuse patientait elle attendait que son ami Pierrot descende de son croissant de lune où il s’était perché…

Cette nuit-là, le bar de la plage trainait des tonalités romantiques et inquiètes d’un ancien carnaval à Venise hésitant à retirer ses masques. On avait encore du temps à courir…

Le jour finit enfin par se lever, la farandole de la plage s’était disloquée dans les lambeaux de brume matinale. Les mouettes avaient repris leur position diurne.

– Alex Alexander, where are you ?
Leslie cherchait peut-être le chemin d’un petit déjeuner chez Tiffany…
– Hello Colombine, tu tombes bien : thé ou café ?

 

Episode 50

Brève expérience critique de la théorie du silence

Un jour, un sage aurait dit : « Entre ce qui est dit et qui n’a pas d’intérêt et ce qui est entendu et qui n’a pas d’importance, il y a pas mal de la place pour le silence ». A voir.

Il faut dire qu’en ce moment, la nature y mettait du sien. Les mouettes avaient émigré vers des eaux plus prometteuses, la mer était en pause et aucun intrus n’avait imposé sa présence bruyante au sable de la plage. Le minéral restait tout aussi muet. Les volcans éteints. Les night-clubs endormis. C’était peut-être ce qu’on appelle, sans vraiment faire attention à ce que cela veut dire : le silence. Le vrai silence : aucune onde sonore ne peut laisser supposer « qu’il y eût quelque chose à la place de rien » comme le racontait Leibniz les matins de doute.

Bref, j’éprouvais cet état que l’on rencontre parfois au cœur de la nuit mais cette fois en plein jour, dans la pénombre rafraîchissante de ma chambre à l’heure de la sieste. Je répugnais à rejoindre la compagnie d’un livre… Ses phrases allaient se lancer dans un pénible tintamarre.

Le silence n’est pas un vide, c’est plutôt un trop-plein. Plongé en plein silence, on a l’impression inhabituelle de soudainement entendre son intérieur, d’être même envahi par cet intérieur…  Enfin pour ceux qui ont de l’intérieur ; les autres, dans ces cas-là, prennent peur et empoignent leur téléphone.

Allez écouter le silence… On n’entend plus, et encore en insistant, que le souffle de sa propre respiration. Et si elle s’arrêtait, comme ça, sans prévenir…

Leslie devait roder dans les parages, à la recherche de compagnie :
– ALEX ALEXANDER,  JE SUIS LA !!!
Je crois que je fus presque content de l’entendre…

(La question du silence n’est pas épuisée)

 

 

 

 

 

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