Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – 54, 55 et 56

Episode 54

Un léger vent de travers

Les nuages n’annonçaient rien d’autre que d’autres nuages, en pire. Est-ce que la mer était au courant ? Parce qu’elle avait l’air de faire comme si de rien n’était. Les oiseaux de mer restaient entre eux, personne ne les avait prévenus. De toute façon, ça ne les concernait pas vraiment.

On était un peu dispersé. Jules jouait aux dominos avec Jim, muets, sans commentaire ni digression. Sous les arbres, Caro relisait Bérénice, la vraie, celle de Racine ; ça n’allait pas la réconcilier avec Louise de V. qui détestait cette pimbêche « qui se prenait pour le centre de Rome ou se croyait sortie de la cuisse de Jupiter » –  selon Caro, elle devait confondre avec une autre Bérénice : à Versailles, c’est un prénom qui court les salons.

Je promenais mon âme en peine au bord de l’eau (on dirait le début d’une chanson de G. Brassens : Auprès de mon arbre, je vivais heureux…), je n’ai toujours pas réussi à épater suffisamment Leslie. Un type bavarde avec Georges, on ne l’a encore jamais vu par ici.  C’est peut-être une ancienne relation du Colonel, côté rizière… Il en passe de temps en temps, comme des ombres floues et éphémères émergeant dans les brumes matinales du Mékong (il y a une séquence comme ça dans Le Crabe Tambour ou dans Apocalypse Now). Le Colonel restait discret sur le sujet. Un autre monde, une autre époque, avec d’autres bars de la plage où les barmen avaient des prénoms exotiques et les clientes des robes fendues…

On n’avait pas vu Line depuis quelques temps. Jean-Do faisait des mystères de tout et de rien, un truc de gars cyber-intelligent.

Et puis un nuage s’est fissuré, évidemment ses semblables l’ont suivi.  La pluie en a profité et a commencé à tomber, claquant et trouant la surface de l’eau de toutes ses forces. La mer impassible subissait l’assaut sans broncher.

Et puis, dans l’averse qui redoublait de hargne, Line est apparue,  à l’abri sous un grand parapluie, en sautillant  comme dans Les demoiselles de Rochefort ou Gene Kelly dans les flaques d’eau de Broadway.

Elle s’est mise à chantonner

« Un p’tit coin de parapluie

Contre un p’tit coin de paradis »

On n’avait pas vraiment envie de grandir.

 

Episode 55

Le hasard fait ce qu’il peut

Jules, jusqu’à présent, ne s’en était pris à personne, Jim non plus. C’est dire l’état d’hésitation qui nous enveloppait. Leslie avait l’air habillée. Louise de V. avait oublié de tomber enceinte. Line ne parlait pas de chagrin d’amour ni Caro de Socrate. C’était inespéré. Les autres patientaient. Georges préparait une première série de dry-martini…

La mer moutonnait en pagaïe sans se décider à faire une véritable houle, la faute aux vents qui n’étaient pas d’accord sur la direction à prendre. Ça avait l’air de faire marrer les mouettes qui profitaient du désordre pour se rendre intéressantes.

On laissait flotter les rubans sans s’interroger sur la suite – une attitude généralement considérée comme répréhensible, ou pour le moins irresponsable, aux yeux et aux oreilles des autorités en charge du salut public. On s’en moquait pas mal. Passer son temps au bar de la plage était quand même le mode de survie le plus plaisant que l’on ait inventé sur cette planète. Et les mauvais coucheurs en étaient pour leur frais.

Les philosophes antiques en connaissaient sûrement l’existence mais l’ont gardé secrète, on ne sait jamais… avec toute cette barbarie qui rodait alors dans les cieux –  remarquez que de côté-là il n’y a pas grand-chose de changer. Peut-être que certains psychanalystes viennois avertis en avaient aussi eu vent, mais comme cela risquait de fiche en l’air leur fond de commerce, ils avaient préféré ranger l’article au rayon des rêves et fantasmes. Et jeter la clé de l’armoire dans le Danube…Tant mieux, on garderait l’adresse pour nous.

Bref, à l’instant, et sans l’appui de produits anesthésiants, une béatitude de tendance océanique huilait les rouages de l’humanité.

Et Jules risqua :

– Et dire qu’on aurait pu être ailleurs

Caro feula :

– Drôle d’idée ! Non ?

Evidemment, l’harmonie est un concept éphémère…

 

Episode 56

Pas d’inquiétude, rien n’est sous contrôle

 Le temps se tenait à sa place, simple toile de fond aux humeurs et aux envies des humains présents. Ils avaient déjà suffisamment à faire avec leur propre condition sans devoir se mêler de celle de la planète et de ses dérives cosmiques. Imaginez, un beau jour, sans prévenir, les volcans d’Auvergne qui se réveillent ou une marée d’équinoxe un peu renforcée démontant le mont Saint Michel, sans compter la possibilité de quelques agitations magnétiques équatoriales mélangeant un peu les positions du pôle Nord et du pôle Sud ; satellites, boussoles et GPS en déroute ; le lac Léman à sec : les trésors planqués révélés au commun des mortels ; une récolte miraculeuse de fraises des bois au beau milieu du Groenland…

D’accord, il n’y a pas là de quoi déranger le regard brouillé de Line, signe d’un grand amour naissant ou d’un petit désamour finissant. Les filles aux yeux gris-vert un peu tristes sont énigmatiques. On pouvait seulement pressentir l’infime probabilité d’un bouleversement sentimental de vaste amplitude sans pour autant en deviner la nature et la cause. Les filles comme Line abritent des océans de mystères, à provoquer une épidémie de dépressions chez les horoscopistes et les cartomanciennes débutantes.

Ce matin, Line et le cosmos étaient très incertains.

Cela laissait de la place au reste de la journée.

 

 

 

 

 

 

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