Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – 33, 34 et 35

Episode 33

Un léger malentendu

Acte I

– Va, je ne te hais point.

Ainsi Chimène congédie Rodrigue, son amant, qui vient quand même de tuer son père. Tout cela est dans Le Cid, pièce écrite par Pierre Corneille –  première représentation en 1637, et le mystère demeure quant aux véritables intentions de la belle. Etait-ce, et contrairement aux apparences, une sublime et ultime déclaration d’amour, comme le soutiennent certains lettrés – vous savez, la fameuse feinte de litote, la favorite des professeurs de français-latin-grec ? Ou s’agissait-il plutôt, et je penche pour cette version, d’un avis de rupture pur et simple, suivi d’une mise à la porte avec circonstances atténuantes. (Un moindre mal).

C’est aussi ce que Caro, moderne tragi-comédienne à boucles brunes et bikini rouge vif, assise en majesté sur le tabouret de coin du bar de la plage, venait d’annoncer, il y a moins d’une heure, à Jules, esprit amoureux et d’ordinaire caustique et mal embouché :

– Jules, va, je ne hais point.

(Evidemment, les filles qui préparent un doctorat de littérature comparée ne disent jamais : « Jules, va te faire foutre », ce qui serait moins chic mais, peut-être, plus clair)

Acte II

Le soleil déclinait sur l’horizon sans qu’on puisse lui en vouloir, les mouettes en bataille commentaient à pleine voix comme si elles étaient concernées par cette histoire dont elles ignoraient naturellement tout – à croire qu’elles étaient branchées sur Internet – les vagues s’allongeaient sur la plage, indifférentes… Le monde tournait encore.

Jules était perplexe.

Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête des filles. Mystère et boule de gomme, comme le pronostiquait justement le sage. Et ce serait d’ailleurs tout à fait impoli et périlleux de tenter d’y aller voir sans y avoir été invité.

(Entre nous, c’est bien ce qu’aurait dû savoir cet imbécile d’Althusser, fameux philosophe franco-marxiste des années 60-80, avant d’étrangler sa femme Hélène dans leur appartement de la rue d’Ulm). Bref, une pensée secrète est faite pour le rester, Bien que ne vivant qu’au XVIIème siècle, Corneille, lui, était déjà au courant.

Depuis plusieurs heures, Caro ne parlait plus à Jules, et Jules faisait sa mauvaise tête. Les éléments aussi boudaient : le jour n’en pouvait plus, un croissant de lune l’avait remplacé.

Intervention de Line, spécialiste en vrais et faux chagrins d’amour :

– Caro ne l’a pas fait exprès, elle répétait.

– Elle répétait quoi ?

Caro va bientôt jouer dans le Cid et on lui a donné le rôle de Chimène, alors elle répète son texte, Ses sentiments pour Jules n’ont rien à voir

 

Episode 34

Un lent après-midi vers le Paradis

Vers midi, la pluie s’était installée pour de bon : clapotis polyphonique des gouttes à la surface de l’eau et sur les feuillages des arbres. Les mouettes sont rangées, serrées les unes contre les autres et silencieuses. On se gargarise de l’odeur tiède de l’air mouillé. Atmosphère favorable à un ennui rêveur, sans préméditation ni arrière-pensées. A se demander si l’ennui lui-même ne serait pas un privilège…Tenez…

Quand la paix fut revenue à l’été 1945, et qu’un peu plus tard, il fut débarrassé de toutes fonctions d’envergure, Winston Churchill, homme politique anglais vivant au siècle précédent, commença par s’ennuyer ; par la suite il se remit à peindre des aquarelles – manie très british, avec la culture des roses trémières et la mise en désordre de jardins fouillis.

Michel Houellebecq, auteur français encore en activité, raconte que « pour écrire, il faut s’asseoir à une table, s’ennuyer et attendre que quelque chose passe par la tête. »  Et à quoi pensait donc le vicomte de Chateaubriand, romantique grandiloquent d’autrefois, sur son rocher face à la colère de l’océan, sur les côtes de la Bretagne nord ?

Bon, pour l’instant, il était seulement question de s’ennuyer. Pas de devenir célèbre ou de faire l’intéressant.

Comme le mauvais temps avait découragé tous les importuns, curieux, familles nombreuses, psychanalystes viennois, il n’y avait que nous, et Georges, sur les tabourets du bar de la plage.  On avait éteint la radio. « Même la pluie avait l’air de s’ennuyer » (Ça, c’est Line qui l’a dit un peu plus tard, les filles délicieuses et tristes sont toujours un peu plus sensibles aux ambiances)

Et puis la mer a commencé imperceptiblement à descendre et la pluie a cessé. On a alors ressenti une sorte d’absence : le son avait disparu, l’air s’était vidé, nous aussi ;  comme si brusquement les idées s’étaient échappées, laissant là nos corps, sans guide, maintenu en place par le seul effet de l’attraction terrestre. On avait beau chercher, il fallait se rendre à l’évidence ; on était bel et bien abandonné à nous-mêmes. En soi, la situation n’était pas vraiment nouvelle, c’est ainsi depuis la plus haute Antiquité et le genre humain ne s’y est toujours pas vraiment fait, mais là, ça tombait mal : on s’ennuyait si bien, pourquoi a-t-il fallu que tout cela s’arrête ?

Jules, quand même, un peu inquiet, a lancé :

– Eh ! Georges, qu’est-ce qu’on va faire de nous ?

Georges sait préparer le dry-martini comme personne d’autres au monde, c’est déjà beaucoup.

 

Episode 35

Et Caro lut par-dessus mon épaule…

– Alex, comment peux-tu passer ton temps à écrire des bêtises pareilles …

La journée s’annonçait belle, c’est-à-dire à mon goût : lumières dans les gris-bleuté amortis et coefficient de marée moyen. Les grandes marées ont toujours un effet inquiétant sur les humains et les oiseaux vivant en bordure de l’océan… Caro était plantée là, derrière moi, avec ses airs d’érudites supérieures, et j’étais embarrassé. D’abord, ce que j’écrivais ne la regardait pas, enfin pas directement, secundo… (j’en avais aucune idée). Bref, je dégainai au jugé :

– Le vide, Caro, le vide ; le même mal avec les mêmes effets qui frappa Malraux jeune, Lévi-Strauss sous les tropiques et Marguerite Duras toute sa vie.

Caro s’emballa : « Dis encore une fois ça de Marguerite, Alex, et je ne te parle plus. »

Peut-être que je n’aurais pas dû ajouter « et pendant combien de temps ? » Le mal était fait.

Il y avait de la fâcherie dans l’air à l’heure où les premiers dry-martini s’alignaient sur le comptoir du bar de la plage.

Caro s’était ostensiblement rapprochée de Jules qui, ignorant la raison de ce soudain élan, en profitait béat. Louise de V continuait de bouder. (Inauguration de sa nouvelle tactique : voyez comme je suis malheureuse, est-ce qu’il y a quelqu’un dans la salle pour me consoler ?) Leslie avait enfin oublié de mettre une moitié de son bikini, elle avait vaguement entendu parler de l’affaire et entama une diversion :

– Will, le grand Will, aurait dit : Diourasse or not Diourasse, this is the second question.

Tu parles, en 400 ans, on n’avait toujours pas trouvé la réponse à la première.

Georges qui a une haute conception de l’harmonie et une expérience ancienne de la mécanique des groupes, composa une série spéciale de dry-martini, connue sous le label « peace and love » et dont la formule restait évidemment réservée à un petit nombre de barmen de haute lignée, un peu sorciers.

La lune s’était invitée dans le décor.

Un peu plus tard, Caro : « Alex, tu crois vraiment à ce que tu as dit tout à l’heure à propos de Marguerite Duras ? »

On était sur le sentier de la paix.

N’empêche, cette histoire de vide me tracassait…

 

 

 

 

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