Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

La vie d’un sapeur inapte au fort de Villeneuve St-Georges

Dans une chronique intitulée « RD2-Miracle au Val de Grâce », j’ai raconté l’histoire de ma réforme du service militaire, jusqu’au 21 septembre 1967, date à laquelle le médecin colonel a prononcé la fameuse formule magique, RD2, me rendant à la vie civile.

Commission de Réforme et Sociologie

Mais je n’étais pas libéré de l’armée pour autant, il fallait que cette décision soit validée par une commission de réforme.

On m’indiqua immédiatement un délai minimum de 3 semaines pour passer devant ladite commission, qui se déroulait hebdomadairement à St Mandé, à l’hôpital Begin.

Mais c’était compter sans la lourdeur de la bureaucratie, qui sévissait déjà à l’époque.

Je dus attendre 4 semaines jusqu‘au 20 octobre pour comparaître enfin devant ladite commission, qui ne pouvait, sauf cas exceptionnel, qu’entériner la décision prise au Val de Grâce.

Un choix cornélien se posa alors, le 20 octobre était la date à laquelle je devais passer l’oral d’un certificat de licence de « Sociologie Générale », dont j’avais passé l’écrit à la Sorbonne début juin.

Par jeu, et par esprit de compétition, à HEC, on aimait s’inscrire à des examens de fac, sans jamais aller aux cours, pour démontrer leur facilité et étoffer notre CV.

La sociologie, avec la psychologie, faisait partie de ces sciences fourre-tout embryonnaires et à la mode, où il suffisait de deviner la pensée politique des professeurs, pour réaliser le devoir écrit qui les satisferait.

Nous étions passés maîtres dans cet exercice, et j’étais capable de faire sur mesure la dissertation adhoc.

Donc sans aller aux cours, ce que j’ai regretté plus tard, j’aurais pu aller humer l’air de la Sorbonne, quelques mois avant mai 68, j’avais rédigé la dissertation, qui me rendait admissible à l’écrit et m’envoyait passer l’oral….

Hélas, le 20 octobre, je dus sécher l’oral de socio, n’ayant pas le don d’ubiquité, pour ne pas rater la commission de réforme.

Ce n’était finalement pas un mal, je me rendis compte plus tard qu’un diplôme de sociologie n’était pas forcément un atout dans une carrière de cadre dirigeant dans le privé (à moins de vouloir demeurer dans les relations humaines) !

Si je l’avais obtenu, je l’aurais sans doute retiré assez vite de mon CV.

Donc le 20 octobre, je suis définitivement libéré de mes obligations militaires, et le 24 au matin je retire mon livret militaire à la caserne Champerret.

Mais entretemps, 4 semaines s’étaient écoulées, 4 semaines perdues, passées à la caserne des sapeurs-pompiers de Villeneuve St Georges.

Perdues certes mais riches d’enseignement, elles me firent encore plus apprécier la chance d’avoir été réformé, et d’avoir évité ce long tunnel fastidieux et inutile.

L’entrée du Fort de Villeneuve St Georges (photo BSPP)

Sapeur Inapte au Fort de Villeneuve St Georges

L’armée ne lâche pas facilement ses proies, et bien que classé « Inapte », je dus effectuer un mois de pseudo service, dans la caserne des sapeurs-pompiers du Fort de Villeneuve Saint Georges.

C’est l’endroit où j’aurais dû faire mes classes (4 mois à l’époque chez le Pompiers).

Je n’y ai passé qu’une nuit, celle du 4 au 5 septembre 1967, le soir de mon incorporation.

Le Fort de Villeneuve St Georges en 1967,
la formation des sapeurs (photo BSPP)

Un peu d’histoire : après la défaite de 1871 face à la Prusse, l’état-major s’aperçut que la capitale était mal défendue. Dans les 10 années suivantes, 12 forts furent construits autour de Paris, dont celui-ci.

Il devait défendre le sud de Paris, la Seine et les voies ferrées venant de Lyon et d’Orléans.

Il était conçu pour accueillir des canons et 1200 soldats.

Il ne sera jamais utilisé.

En 1966, il fut affecté à la formation des aspirants sapeurs-pompiers, à raison de 600 jeunes recrues par an, soit 100 tous les 2 mois, qui venaient s’intégrer dans l’armée des 8000 pompiers militaires opérant sur Paris et la petite couronne.

Classé « inapte », je fus affecté à des tâches administratives, c’est-à-dire dans un bureau, où il n’y avait quasiment rien à faire.

J’y retrouvais 4 sursitaires qui y achevaient leur service en roue libre, et qui eurent bien le temps de me raconter la vie de la caserne.

Ils avaient réussi à se faire classer inaptes, après avoir fait les classes.

Et ils avaient beaucoup d’histoires à raconter, qui toutes mettaient en avant les travers de la vie militaire. J’en raconterai certaines que je n’ai pas oubliées…

Mon Organisation

Étant marié, j’avais le choix entre coucher à la caserne ou rentrer chez moi tous les soirs. Évidemment je choisis l’option 2, même si j’avais 3 heures de transport par jour, entre Le Blanc-Mesnil et Villeneuve St Georges, via les gares du Nord et de Lyon, par train et métro.

Seule obligation, être à la caserne entre 7 h 45 et 18 h.

D’où nécessité de prendre le train de 6 h 15 le matin, ce qui est vraiment tôt pour moi. Ceux qui me connaissent peuvent en témoigner. Se lever à 5 h 45, c’est inhumain, et oblige à se coucher tôt, alors que je ne rentre qu’à 19 h 30. Mais dans le cas présent, sur mon petit nuage, je m’adaptais avec jubilation !

Je vivais au rythme d’un banlieusard, et personne ne s’en plaignait à l’époque.

Les évènements de 1968 étaient pour plus tard, et la formule « Métro-Boulot-Dodo », n’avait pas encore été inventée.

Personne ne se plaignait encore des conditions de transport. L’ère des pleureuses n’avait pas commencé.

Heureusement la journée au bureau était éminemment calme, et permettait des temps de récupération. En s’organisant bien avec mes collègues, on se ménageait des siestes réparatrices !

L’impressionnante voûte de l’entrée du fort, empruntée tous les matins à 7 h 40,
et pas encore décorée en 1967 (photo BSPP)

La Moyenne

C’est la plus belle histoire dont je me souviens, d’autant plus intéressante qu’elle est vraie.

Le bureau de l’administration militaire, où j’étais affecté, était sous l’autorité d’un sous-officier, vraisemblablement un caporal-chef, qui gérait, entre autres, les résultats des épreuves hebdomadaires, passées par les conscrits durant leurs classes.

Il y avait deux épreuves, notées sur 20.

La meilleure note ne dépassait jamais 13, et il fallait avoir 14 de moyenne pour avoir une permission du weekend.

Autant dire que personne n’avait jamais eu de permission pendant les classes.

Ce système pervers en était d’autant plus pérenne.

Or pendant le mois de septembre 1967, le colonel dirigeant la caserne, eut la bonne idée d’ajouter une troisième épreuve.

Notre caporal fit la moyenne comme d’habitude, et la grande majorité des élèves-sapeurs eurent le droit de partir en permission.

Il refit cent fois ses calculs, mais il trouvait toujours le même résultat.

Évidemment, aucun des sursitaires ne lui révéla la faille du système.

Il fallut qu’au bout de plusieurs semaines, un élève obtint une moyenne de 21/20 pour qu’il aille voir le colonel, aussi ahuri qu’une poule ayant pondu un œuf d’autruche.

Le colonel, un peu plus futé que son sous-off, ce qui était tout de même logique, eut tôt fait de découvrir le pot aux roses.

Pour notre caporal, qui l’avait toujours fait ainsi, faire la moyenne consistait à diviser la somme des deux notes par 2.

Malgré l’adjonction d’une troisième, il avait continué à diviser par deux, ce qui avait fait le bonheur de deux promotions d’élèves….

Évidemment il fut sévèrement charrié, mes collègues, qui avaient subi ses humiliations pendant leurs classes, ne se privant de lui démonter la profondeur de son incompétence.

J’assistais ainsi à quelques scènes où la vengeance des universitaires fut cinglante.

Ils lui démontrèrent, que s’il n’y avait pas eu l’armée, il aurait été incapable de trouver un emploi dans le privé, et qu’il aurait été SDF. Et le pire, c’est qu’il en convenait !

Qu’il était réconfortant de voir ainsi punie la bêtise des sous-offs.

J’ai malheureusement oublié la plupart des histoires relatives à la vie de la caserne.

Il me revient cependant le one man show que faisait l’un des 4 compères étudiant. En vrai comédien, il avait construit un sketch autour du défilé de mode d’un grand couturier, dont les mannequins étaient des pompiers. Il mimait la cérémonie et commentait avec des airs de gazelle. Il remportait à chaque fois un grand succès, en faisant évoluer le texte à chaque nouvelle prestation.

MC me rappelle qu’elle connaît bien cette histoire : je l’ai racontée au cours d’un repas de famille, chez les Gourdet en présence des Lavigne, avec un certain succès.

Le classement au QI des différentes armes

Les universitaires sursitaires avaient inventé un classement des différentes armes en fonction du QI.

Ils expliquaient qu’un engagé volontaire se voyait affecté à une arme en fonction de la note obtenue à l’examen :

-avec une note de 1 sur 10 maximum, c’était la légion

– avec un maxi de 2, il avait accès aux pompiers

-et il fallait au moins 3 pour être versé aux parachutistes

Ce qui permettait de dire aux engagés pompiers qu’ils auraient été incapables de faire un bon para.

Un Service presque totalement en Civil

C’est une performance assez étonnante que je parvins à réaliser.

Incorporé le 4 septembre, je devais être « habillé » en costume de pompier le 5.

Mais mon départ au Val de Grâce m’évita cette cérémonie.

J’y restais en civil pendant toute la durée de mon hospitalisation.

Je retournais au Fort de Villeneuve St Georges en dehors de la période normale de dotation des effets militaires.

Et je déambulais plus de 3 semaines, dans toute la caserne, du bureau à la cantine, dans mes vêtements civils, ce qui amusait mes collègues étudiants. Personne n’intervint, jusqu’au mardi de ma dernière semaine, où dans un couloir je tombais sur le Colonel, patron du fort.

Il daigna enfin me voir, et me demanda ce qu’un civil pouvait bien faire là ?

Je déclinais ma raison sociale, en l’appelant « Monsieur », car je ne connaissais toujours pas

le tableau des grades… (et je ne le connais toujours pas !).

Il m’envoya illico presto me faire habiller.

Je fis donc près de 2 mois de service militaire en portant 4 journées seulement le beau costume de pompier, que je quittais le soir avant de sortir, pour le remettre en arrivant le matin.

Il n’existe aucune photo de moi en habit militaire !

Je serai donc le premier de la famille à être dans ce cas.

Mon fils Raphaël sera le second.

Le port de l’uniforme chez les Séguéla : (photos archives familiales)

1  mon grand-père Jean en uniforme d’artilleur pendant la guerre de 14 – 18 (à côté de son épouse Maria)

2  mon père André vêtu de la tenue des Chantiers de Jeunesse en 1941

 

3  moi-même en 1965 en attente d’un uniforme que je ne porterai jamais

Servir ou Périr

C’est la devise de la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris.

Elle est importante car elle montre l’engagement de ce corps d’armée au service de la population civile.

Un pompier risque sa vie tous les jours, même en temps de paix.

C’est ce qui donne sa noblesse à cette spécialité militaire, et vient atténuer quelque peu les ridicules inhérents à son organisation ! 

La photo dont ma mère avait rêvé : ce sera sans moi
(BSPP 1967)

La Préparation de l’Avenir

La réforme, tout à fait imprévue, vint bouleverser notre organisation pour le proche avenir.

Nous nous étions préparés à vivre chichement pendant les 16 mois du service, avec le seul salaire de MC, et l’aide de mes parents, prêts comme toujours à consentir un effort financier, comme ils l’avaient fait pendant les 3 ans d’étude à HEC. Seule différence, pas de frais de scolarité.

Ma grand-mère Séguéla avait même promis un billet de 5000 anciens francs par mois.

Nous allions disposer de 520 + 200 + 50 = 770 francs par mois, soit environ 2150 € (valeur 2020).

Il fallait tenir, sans dépenses inutiles.

Nous y étions prêts, et cela ne nous posait pas le moindre problème. Nous savions que tout irait mieux après, et n’avions pas de gros besoin, hors loyer, charges et voiture.

Avec la réforme, tout change, les nuages sont balayés, l’horizon se dégage, je vais enfin travailler et toucher un bon salaire.

Nous pouvons derechef faire des projets !

La machine à projets se met en marche :

– emploi : je me mets immédiatement à la recherche de mon premier job.

– logement : nous voulons être propriétaires, et ne plus payer de loyer. Nous commençons les recherches pour acheter un appartement que nous verrions bien sur la rive gauche dans le 14ème arrondissement, ou mieux dans le 6ème. Il est permis de rêver !

– famille : nous sommes heureux de vivre nos premières années sans enfant. Nous décidons de continuer encore quelques temps. En fait, nous vivrons 5 années « mariés sans enfants », de très belles années que peu de gens ont pu ou su expérimenter.

– voiture : nous allons rapidement changer la 4CV Renault pour une R8.

– achats : l’habit faisant le moine, je fais l’acquisition des costumes et chaussures, qui me donneront le look d’un jeune cadre dynamique. L’aide de MC est précieuse, et je me transforme vestimentairement.

MC en profite pour renouveler sa garde-robe, d’autant plus que la mode des sixties est magnifique, et adaptée aux jeunes que nous sommes.

L’Adieu aux Pompiers

Dutronc avait fait une chanson qui vantait le prestige de la réforme, plutôt que celui de l’uniforme.

Le mois passé au Fort de Villeneuve St Georges, m’avait montré quelle chance j’avais eu d’être réformé et d’éviter 14 mois de service militaire.

Notre vie en avait été changée !

Et le 4 décembre, j’allais débuter en costume/cravate dans mon premier job, à la CGFCI.

Ironie du sort, je fus installé dans un magnifique bureau au 4 de la rue de la Paix, au 1er étage. Et juste en face, de l’autre côté de la rue, je pouvais apercevoir les défilés de mode de la grande maison de couture à la marque « Madame Grès ».

Un beau trait d’union avec le virtuel défilé de mode des Pompiers de Paris.

 

Source : courrier adressé par Roger Séguéla à ses parents entre septembre et décembre 1967

Remerciements pour sa collaboration éclairée à Marie Claire Séguéla

A suivre : « Rue de la Paix numéro 4 »

 

 

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