Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Toujours plus libre la parole

Quand, dans l’avenir, les historiens des mœurs, ceux de la littérature et des arts, se pencheront posément, objectivement, loin de toute idéologie, sur l’influence, pour en juger, que le mouvement Me-too et les actions des mouvements néo-féministes ont eu sur la « libération de la parole » dans les domaines de la littérature, du théâtre, du cinéma, des arts plastiques, de la bd…, on ne manquera pas  d’être éberlué par les résultats de leurs travaux. Il restait un  « état des lieux » qui n’avait pas encore été exploré, échappé qu’il avait été à la vigilante attention de la police des mœurs, des obsédés de la traque du « sexisme » et du « racisme » dans tous les espaces de la création et de la production symbolique.

Cela vient d’être fait : une machine infernale à détecter le mal et à l’extirper tourne à nouveau à plein régime avec pour objectif de faire taire les humoristes. Elle porte le nom ronflant de Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (le HCE). On doit son invention en 2015, sous un autre nom, l’Observatoire de la parité, aux regrettés Hollande et sa brillante ministre Vallaud-Belkacem. Nos dirigeants actuels ont amélioré l’outil à éradiquer la « violence sexiste » en lançant, cette fois, leurs chiens et chiennes de garde contre les dangereux individus que sont notamment les humoristes et les imitateurs, les infâmes Laurent Gerra, Nicolas Canteloup, nombre de youtubeurs renommés. Les blagues, l’humour à la française sont visés. Une Dame Bousquet, qui dirige la brigade des vertueurs, écrit dans cette savoureuse écriture inclusive pour laquelle elle milite, que l’humour est « l’arme des dominant.e.s au détriment des dominé.e.s ».  Elle lance donc une liste (c’est fou, ce que les croisés du Bien aiment les listes !) des délinquants et des lieux où il sévissent, stations radios et télés, sites divers, vidéos, bandes dessinées, journaux. Toute trace d’« idéologie sexiste mortifère » est implacablement dénoncée. « Il existe un continuum entre les remarques sexistes et les  violences. On sait que les injures sexistes entretiennent la culture des violences faites aux femmes ». Ne prenons pas la chose à la légère, à partir de cette prose vengeresse, les lois vont pleuvoir. Madame Schiappa est aux commandes, fidèle à la recommandation de son président Emanuel Macron qui avait annoncé que le droit des femmes serait « la grande cause de son quinquennat ».

Demain, la tâche s’imposera à ces assoiffées de « pénal » de mettre de l’ordre dans le passé, comme certaines féministes enfiévrées le font déjà en réécrivant les livres des écrivains mâles célèbres, de Homère et des auteurs des Évangiles, à Stendhal, Joyce et Philippe Roth…    Regrettons que certains chroniqueurs de radio, de grands journaux, aient masochistement applaudi à cette atteinte à liberté de parole, que des youtubeurs culpabilisés soient allés, pantalons aux pieds, à Canossa,  et soyons inquiets pour tous les grands comiques et humoristes qui ont rendu notre monde un peu moins accablant et con : les Le Luron, Desproges, Coluche, Bedos, les Deschiens…  Leur apparition sur nos écrans de télévision se fait de plus en plus rare, comme la rediffusion de leurs sketches sur les réseaux dits sociaux.

 

 

 

 

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