Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Guitare, pipe et autres vecteurs d’image

Au sortir de l’enfance, je me retrouvais porteur d’une belle richesse intérieure, fort d’une imagination fertile, créatif, doté d’un esprit curieux, doué dans le sport et les études.

Mais tout cela ne suffit pas à créer une personnalité. Les gens de marketing diraient qu’il faut habiller cette matière brute pour créer “son image”.

J’ignorais alors l’existence même du mot marketing, mais je sentais plus ou moins confusément, que j’avais besoin de me doter de quelques artifices destinés à me donner une apparence, à m’aider dans mon comportement, à exister enfin dans la société. Il me fallait inventer quelques signes extérieurs qui me caractériseraient et me définiraient dans mon environnement.

Et comme le proclame cette nouvelle science du commerce, il faut proposer des aspérités, auxquelles les autres pourront se raccrocher.

Il y avait bien sûr tous les clichés du temps et de l’âge.

Pour “faire l’homme”, selon l’expression populaire en vigueur, on commençait généralement par fumer et boire, ce qui était le facteur le plus courant d’intégration à la société. Nécessaire mais pas suffisant, et pas vraiment intéressant.

Il fallait aussi plaire aux filles, et quand on n’a pas un physique de playboy, ou une famille fortunée, la tâche est difficile pour les jeunes ados.

L’art de s’habiller joue aussi un rôle. Mais que faire sans moyens?

Il fallait donc trouver autre chose, et pourquoi pas se muer en personnage romantique et poète, affublé de cette fameuse guitare, dont jouaient tous les chanteurs compositeurs célèbres, à commencer par Georges Brassens.

MA  GUITARE

Je devais être en seconde, quand pour Noël 59, je pus me faire offrir une belle guitare plate. Mes parents, comme toujours, avaient été sympas.

Jouer de la guitare, cela permet de se positionner comme un artiste, musicien, et poète : une belle image. C’est le bon côté de l’opération.

Mais le problème, c’est qu’il faut savoir en jouer, le playback ne fonctionnant pas dans les réunions entre copains. Il fallait donc apprendre, et j’achetais quelques partitions, dont “Jeux Interdits” et des chansons en apparence simples de Sacha Distel.

Et je comptais sur mes copains, les Behoteguy’s, musicalement doués, pour me donner des cours.

Pâques 1962 – Sur le chemin de Cillacères
guitare sur l’épaule

Contrairement à eux, je n’ai pas l’oreille musicale, et balbutiais mon solfège. Je découvris que pincer les cordes de la main gauche pouvait être douloureux, le temps de se constituer un cal à chaque doigt…

Enfin je réussis à enchaîner quelques accords, qui ne m’attirèrent qu’un succès d’estime auprès de proches très bienveillants…

Ma guitare plate était très esthétique, et elle émettait un son beaucoup plus moderne que les guitares classiques espagnoles. Je l’aimais bien.

Beaucoup d’amis suivirent le mouvement, notamment Jean Jacques, et nous amenions nos guitares à Cillacères pour jouer en duo.

    Pâques 1962, Cillacères
Duo de guitare avec Jean Jacques

MA  PIPE

Mon père fut un grand fumeur. Dans sa panoplie, il avait une vieille pipe, bien culottée, que je lui empruntais définitivement. En écume et de courte taille, je trouvais qu’elle m’allait bien, du moins sur le plan esthétique.

Une belle bouffarde bien patinée, cela vous pose son homme!

Fumeurs de pipe amateurs
RS et JJV à Cillacères à Pâques 1962

Cela étant, pour fumer il faut aimer le tabac, et je dois avouer que je ne l’ai jamais aimé, et cela pour plusieurs raisons :

– par goût d’abord, je ne prenais aucun plaisir, à imiter mes copains qui fumaient pour faire comme tout le monde, avant de devenir accros et de se faire piéger par ce poison. N’étant pas un adepte du Panurgisme, je ne me forçais pas outre mesure.

– mon grand père avait beaucoup fumé, il toussait beaucoup, ses poumons étaient déjà en mauvais état, bien avant son cancer, et mon père prenait le même chemin. La mort de mon grand père en 64 d’un cancer du poumon me fit stopper définitivement.

– et on commençait à écouter les premières campagnes anti tabac.

Je fis avec les cigarettes quelques essais non concluants, je me souviens avoir fumé des P4, la cigarette du pauvre, vendues en paquet de 4, et des Craven, blondes américaines, dont j’aimais le packaging rouge et or, de grande classe.

Pour la pipe, je fumais du Clan, ce tabac écossais, qui dégageait un arôme sucré et opiacé agréable, et dont le paquet typiquement scottish nous positionnait “modernes”.

Je crois que c’est la seule photo, où l’on peut me voir avec une cigarette entre les lèvres.

C’était à Hambourg en décembre 1962, entre Noël et Jour de l’An. Nous nous promenons sur  l’Alster gelé, ce lac qui se trouve en plein centre de la ville. Il fait très froid, et je suis pas habillé en conséquence, avec ma gabardine pour région océanique tempérée.

Un souvenir marrant lié au tabac: j’avais apporté un paquet de “Boyards”, ces cigarettes russes au maïs, qui arrachent la gorge. Lors de la soirée entre jeunes du réveillon, dans le garage de la famille Selle, j’avais offert ces cigarettes aux jeunes allemands, en leur disant qu’ils ne seraient pas capables de les fumer entièrement. Evidemment, ils avaient voulu me prouver le contraire, et le mélange avec les alcools forts déjà consommés, les avait rendus malades, laissant le champ libre aux non fumeurs…

L’ALCOOL

Contrairement aux générations précédentes, et aux suivantes, nous vécûmes une période “jus de fruit – sans alcool”. Nous avions trop vu les Anciens exagérer sur la boisson, et nous voulions éviter ces addictions suicidaires.

C’était le début des apéritifs sans alcool, et nous en usions, même si leur goût laissait à désirer….

Nous n’avions pas encore apprécié les champagnes (trop chers) et les mousseux, consommés dans les milieux populaires, étaient vraiment trop mauvais.

Nous buvions cependant, quand nous n’avions pas le choix, en société, des vins cuits et des apéritifs de marques italiennes, comme le Martini ou le Cinzano.

Nous buvions surtout des Whiskies de marques populaires, comme le Johnny Walker et le Vat 69 et de la vodka à l’orange, pas d’alcools forts, pas de liqueurs.

Pas d’alcool, pas de tabac, je faisais partie d’une génération vertueuse, qui s’adonnait plus volontiers au Sport.

LOOK EXTERIEUR : COIFFURE   BARBE  ET  HABILLEMENT

Le look extérieur était essentiel, et il s’agissait d’apparaître plus mûr, plus viril.

Je changeais la manière de me coiffer en me peignant dorénavant en arrière (voir photo avec la cigarette), et fis, comme tous mes camarade, l’expérience de laisser pousser la barbe.

Cet essai ne dura que 2 mois, en classe préparatoire 1ère année. Le bouc que j’arborais ne m’allait pas du tout, et je me rendis compte très vite que je n’étais pas fait pour les extravagances capillaires. Ce problème fut donc vite réglé, et je n’y revins jamais dessus, développant même une méfiance justifiée envers les “barbus”. Je m’étais vite aperçu que le port de la barbe permettait de dissimuler sa vraie personnalité, et de se donner une apparence bonhomme usurpée. Toute ma  vie professionnelle allait confirmer cette analyse morpho/psycho.

Il restait alors à travailler l’habillement. Contrairement à mon collègue de prépa, Breda, qui servait de mannequin à son père propriétaire de la plus belle boutique de vêtements pour homme de Toulouse, rue Lapeyrouse, je n’avais pas de moyens à consacrer aux vêtements, et je me réfugiais par nécessité dans une mode plutôt sport et surtout bon marché.

J’étais donc particulièrement mal habillé, comparativement à mes camarades bourgeois du lycée.

N’ayant pas le choix, j’essayais d’en faire un avantage, en développant un discours “anti mode” ! Je saurai réutiliser cette technique plus tard dans ma vie.

Ce n’est qu’une fois avec MC que je commençais à mieux m’habiller, en suivant ses conseils. Il était temps, l’habillement allait avoir une grande importance dans le monde professionnel.

L’achat d’un vrai caban de marin US aux Puces de St Ouen serait mon premier achat “mode”, fait avec MC et sur ses recommandations.

Avec le fameux caban us $
à Dampierre, février 67

Il fallait alors faire des choix, vu le manque de moyens financiers, et nous nous étions aperçus que la vraie indépendance résidait dans la liberté de déplacement.  La mobylette était devenue trop limitative : C’est l’acquisition d’une voiture qui devenait prioritaire.

 

Méribel  le 20 mars 2019
complété à Bouillargues le 18 juillet 2019

 

 

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