Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Billet d’Avignon 2014-1. « Silence »

Retour en « Silence » à Avignon

En Avignon, la tempête des intermittents n’a pas fini de faire des vagues. Elle a noyé, hier soir, la Cour d’honneur du Palais des Papes où devait se tenir l’avant-dernière du Prince de Hombourg dont nous ne pouvons donc rendre compte comme nous l’avions prévu. Par contre, plus tôt dans la journée, au Doms, le lieu investi par nos amis belges, découverte de la dernière création de deux comédiennes, Isabelle Darras et Julie Tenret, qui pratiquent avec talent un théâtre de marionnettes et d’objets.

silence_photo_Yves-Kerstius

Dans Silence, elles jouent les employées d’une maison de retraite, tout en  manipulant les marionnettes des pensionnaires de la maison. En hors d’œuvre, il nous en est présenté une dizaine, en fait des figures en contreplaqué. Seules les têtes, photographiées, sont réalistes, et mobiles, ainsi que les bras, articulés. Nous aimerions faire plus ample connaissance avec tous ces personnages dont nous avons déjà compris qu’ils ont chacun leur caractère, mais le plat de résistance nous attend déjà : un (très) vieux couple représenté lui par des marionnettes grandeur nature, dont les têtes (fabriquées par Joachim Janneau et Pascal Berger) sont traitées sur le mode hyperréaliste, à la Ron Mueck. L’effet est saisissant. Lorsque l’homme apparaît, suivi de près par l’une des comédiennes, pour peu qu’on soit assis à un rang éloigné, on se prend à douter s’il est ou non un être de chair et de sang. Mais il s’agit encore d’une marionnette, bien sûr : la comédienne la tient derrière la tête, ce qui lui permet de la faire bouger et elle a rentré son autre bras dans une manche de la robe-de-chambre du vieillard, complétant ainsi l’illusion d’un personnage vivant, capable de remonter ses lunettes sur son nez (un de ses tics), boire une tasse de thé, s’essuyer les lèvres avec sa manche, etc.

Silence-affiche

Commence alors une belle histoire sans parole, une tranche de vie de ces deux vieillards, avec des retours en arrière sur les jours heureux. Il suffit de mettre une cassette dans un vieux lecteur pour faire démarrer un film ancien, une journée à la campagne. Puis on retombe dans le train-train quotidien, les maladresses dues au grand-âge, quelques moments d’agacements vite passés, car la tendresse est toujours là, qui semble indestructible. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, au regard du thème de la pièce, c’est l’optimisme qui domine et l’on sort de ce spectacle plutôt rassuré quand à notre sort futur. Le personnage masculin respire la joie de vivre. Devenu veuf, il n’oubliera pas sa tendre moitié – qu’il évoque au contraire avec émotion – mais son appétit de vivre est toujours là. Une scène d’anthologie : quand il prépare des gaufres aidée par une employée (les deux comédiennes en scène, l’une jouant le rôle de l’employée, l’autre manipulant le vieillard).

A la fin du spectacle, après les saluts, les vieillards présentent des cartons qui portent quelques lignes exprimant la solidarité avec les intermittents en grève. Mais cela se termine malgré tout sur une dernière touche d’humour lorsque l’homme retourne la sienne et que l’on découvre ce qu’il est censé y avoir inscrit : « Allez les jeunes ! ».

Photos : Yves Kerstius

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