Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le Bar de la plage – 6, 7 et 8

Episode 6

C’était un temps à bonimenter

Les mouettes en profitaient pour tenir une sorte d’assemblée générale militante, chacune piaillait dans son coin de ciel comme si les autres étaient sourdes.

Fin de matinée, la mer moutonnait en demi-teinte ; l’atmosphère fluide, aux limites du cotonneux, absorbait les élancements ponctuels d’inquiétude. Cela ressemblait à ce qu’on imagine être le Paradis quand, au cours d’une session d’euphorie passagère, on se laisse aller au pire. Enfin, on l’a bien vu, Dieu a raté le Paradis. D’ailleurs il a à peu près tout raté. Bâclé. Le diabolo menthe et le dry-martini ne se sont pas faits en un jour, ni en six. Le Diable a beaucoup mieux réussi ses entreprises : normal, il ne s’est pas embarqué dans des scénarios injouables pour la plupart des humains. Il est resté dans le possible ordinaire ; à quelques exceptions près qui lui ont échappé comme Françoise Hardy, Françoise Sagan, David Bowie, Ray Charles, Calypso Rose, les Eagles quand ils ont composé Hôtel California et Ava Gardner dans la Comtesse aux pieds nus et les bars de Rome.

Line passait par là, avec ses yeux gris-vert et ses boucles dorées. Line ne bonimente pas, elle est beaucoup trop mélancolique pour ça. Toutes les filles devraient un peu ressembler à Line.

– Alexander Benett, sais-tu la différence entre un menteur et un bonimenteur ? Le menteur sait la vérité qu’il travestit à des fins personnelles, le bonimenteur se fiche complètement de la réalité… pas mal, non ? C’est raconté par un certain Harry G. Frankfurt, éminent professeur à Princeton, dans « l’art de dire des conneries », un traité tout ce qu’il y a de savant…

On ne pouvait pas dire si, en ce moment, Line était amoureuse ou pas, elle n’était pas profondément triste, c’est tout.

– Alex, … Ne le répète pas, hein… Je mens tout le temps  et c’est épatant, tu sais. Très pratique.

Ce matin, les filles romantiques aussi se mettaient à mentir…

Georges, à l’aide !

 

Episode 7

Les larmes de la côte

C’était une situation nouvelle.

Line ne parlait plus, ne se moquait plus, ne riait plus : Line avait du chagrin. De quoi cela venait-il ou plutôt de qui ? On avait bien notre petite idée sur la réponse mais on allait quand même pas faire les  malins – je-sais-tout avec une fille qui a de la peine. Y compris Jules et Jim dont, en temps ordinaires, la délicatesse n’était pas le trait de caractère dominant.

Georges, le barman, tout en retenue, ordonna :

– Line, tu vas laisser tomber tes boissons sucrées de veilles filles, essaie le dry-martini, je te fais le meilleur que tu ne boiras jamais dans ta vie.

(Evidemment)

Et Line inaugura une longue série de dry-martini.

La vie se résume parfois à une seule chose : l’amour. Trois mille ans de littérature, autant d’expériences diverses, et le mystère reste entier. Einstein en personne s’est fait coller à l’oral sur la question, Madame du Châtelet, pourtant la grande amie de Voltaire, également.

Line n’avait plus d’amour dans sa vie, Line ne vivait plus, Line pleurait. Et une fille avec des cheveux bouclés et un petit nez retroussé qui pleure est la chose la plus désolante qui puisse arriver au bord de la mer, en été, ailleurs aussi, et à d’autres saisons aussi. Personne ne peut y résister, les plus égoïstes s’ouvrent, les plus cyniques se fendillent.

Les mouettes avaient baissé d’un ton leurs habituels jacassages, la marée hésitait à remonter, les éléments étaient à l’unisson du chagrin de Line. C’est peut-être ça, oui – la perspective d’une catastrophe climatique surnaturelle – qui ramena un peu de raison dans le cœur de Line. Phénomène extrêmement rare – le cœur a ses raisons que la raison, etc, tu connais ce que ce rusé de Pascal Blaise balançait à ses maîtresses en guise d’excuses au moment même où il les larguait.

N’empêche que, prenant tout le monde par surprise, Line abattit brutalement son poing sur le bar, faisant trembler la rangée de dry-martini et énonça le jugement dernier :

– Ce type n’est qu’un trou de balle !

Georges le barman enchaîna Julien Clerc sur la sono, paroles d’Etienne Roda Gil :

«  Hey, Niagara,

Je t’en prie sèche tes joues

Ne pleure pas

Hey, Hey, Hey,

Tu vas faire monter la Seine »

Line a ri et nous a embrassés, y compris Jule et Jim qui, revenus à leur état d’origine, étaient bien d’accord avec elle.

 

Episode 8

Entre-deux

Un après-midi de mauvais temps ; l’horizon inaccessible. On a envie de rester à l’intérieur de soi, peut-être rêvasser à quelques improbables fortunes. Les obsessions supra-ordinaires se calment, attendant sans impatience leur inévitable retour. Je baignais dans cet état d’esprit de ph neutre comme dans un liquide amniotique impénétrable où la mauvaise conscience de l’oisiveté n’est pas admise. Ça repose dit-on. Faux. C’est tout simplement une autre forme de vie, clandestine et voluptueuse, hors la loi dans les sociétés en ébullition. Un volcan qui n’éclabousse pas dans tous les sens, n’est pas éteint comme on le dit bêtement ; il est occupé ailleurs. Et tout le monde s’y laisse prendre… Jusqu’à ce qu’il remonte sur la scène. Forcément, ça surprend.

L’atmosphère du bar de la plage s’accordait aux tonalités étouffées du moment.  Leslie, pour une fois mélancolique, traînait en pull-chaussette noir qui s’harmonisait à la perfection avec ses couleurs naturelles d’Anglaise blonde aux yeux bleus. Elle dit :

– Alex Alexander, je me sens dépaysée.

(Sublime comme une héroïne de Bergman, énigmatique comme une phrase de Duras)

Le vieil homme était là ; la brume d’aujourd’hui lui allait mieux que les lumières trop aigües des jours de plein soleil : il avait relevé le col de sa veste et s’était enroulé dans une longue écharpe. Une de ses façons de se cacher du regard des autres… Pour ne pas les déranger ?  A la longue on s’était familiarisé avec ses apparitions épisodiques ; on se doutait bien qu’il venait ici à la rencontre de fantômes complices qui l’avaient sans doute accompagné autrefois. Peut-être Georges les avait-il connus lui aussi ?  Leurs conversations les ressuscitaient. Personne ne les aurait interrompues : les fantômes sont des personnes fragiles.

Do not disturb…

 

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